Chronique de la macronie et basta ! Journal des jours heureux

Après le constat sur les faux-monnayeurs en place, les déplacements de joie, rues, jonglages, zazen et autres jeux.

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Quel serment frappé à votre effigie allez-vous mettre en circulation ici, vous [Louis Bonaparte], le faux monnayeur de l’honneur ! Victor Hugo

Brigitte Macron, bronzée qui fait du ski fraîchement botoxée, appelle ses concitoyens à la non-violence, tandis que son mari, bronzé qui fait du ski, démantèle le pays et mutile les gens à coups de LBD, annonce qu’il envoie maintenant l’armée contre eux, plutôt que d’apporter des réponses politiques à leur demande de justice. Pourquoi ce couple me rappelle-t-il l’abbé Le Morandais, selon qui le viol des enfants par les curés vient d’une demande de tendresse des enfants, lesquels adorent embrasser les vieux sur la bouche ? Et pourquoi LaREM me rappelle-t-elle le pape François, qui refuse la démission de Barbarin ?

Bien loin de chez nous, en Australie, un prélat abuseur, jusqu’à ces dernières semaines n°3 du Vatican, a pris pour six ans de prison ferme, le juge ajoutant : j’ai bien conscience que vu votre âge et votre état de santé vous ne sortirez probablement jamais de prison, mais c’est ainsi, vous n’êtes pas un bouc émissaire, c’est bien vous, cardinal Pell, qui êtes jugé et condamné. Le parquet aux ordres est plus clément en France avec les abuseurs et leurs complices. Mais tout n’est pas perdu chez nous. Le Sénat a décidé de transmettre à la justice, pour faux témoignage, les cas de Benalla et de Crase, mais aussi de trois autres proches de Macron, Alexis Kohler, Patrick Strzoda et le général Lavergne.

La débâcle de Macron sur tous les plans signe son imposture. On n’en finirait pas d’énumérer les dysfonctionnements et les violences qu’il a fait subir à la République, à la chose publique, en moins de deux ans de fonction. On n’avait jamais vu ça, mais on aurait pu le voir si Ségolène Royal – qui justifie aujourd’hui le recours à l’armée contre le peuple – avait été élue. Sa campagne était empuantie par une semblable imposture totale, et également soutenue, ouvertement ou non, par nombre d’ « intellectuels » à la BHL qui ont ensuite soutenu Macron. Il y a là toute une bande de faux monnayeurs qui manœuvrent dans les nouvelles caves du Vatican (Gide étant l’un des auteurs préférés de Macron, qu’il me pardonne de lui emprunter ses titres) que sont les médias, pour leurs propres intérêts de classe. J’ai annoncé leur danger, représenté par Macron, dès l’élection de ce dernier, en mai 2017, comme je l’avais fait quand Royal en était l’expression, en février 2007. Les hommes et les femmes politiques passent – enfin, pas tant que ça en France où ils s’accrochent en dépit de tous leurs échecs ou condamnations en justice. Ils passent, mais restent les mêmes et se reproduisent ceux qui les soutiennent, ceux qui manœuvrent pour les faire élire, la caste des clercs, des intellectuels médiatiques, de ceux qui se rendent aux convocations de Macron afin d’être instrumentalisés pour sa publicité comme Brigitte Macron instrumentalise les enfants pour faire aussi sa propagande, en vantant la non-violence alors que le régime pratique de façon inouïe en république toutes sortes de violences, langagières, policières, sociales, économiques, morales.

Le destin des faux-monnayeurs, c’est de finir en prison. Si on ne les expédie dans une prison à barreaux de fer, comme celle de Pell en Australie, ils s’emprisonnent eux-mêmes, socialement et mentalement, dans une spirale de plus en plus infernale, qui les oblige à se cadenasser, se replier toujours plus sur leur petit milieu, et à employer des armes dégueulasses contre les civils qui exigent de n’être plus payés de mots : dans l’enfermement de ceux qui doivent vivre derrière les barreaux de leur déshonneur.

*22-3-19 : une certaine Zahra Mouloud a plagié ce texte sur Facebook, et refuse de le créditer après que je lui ai demandé de le faire. Une occasion de rappeler mon texte sur Sollers plagiaire

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Quant à nous, notre honneur est intact, et notre bonheur de vivre aussi. En travaillant, en marchant, voici les images de ce jour et d’hier.

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mouffetard 3-minUn beau Christophe Dettinger. J’apprends ce soir, quelques minutes après avoir posté cette image, qu’il a été suspendu de ses fonctions à la mairie d’Arpajon. Qu’est-ce que ce pouvoir qui confisque une cagnotte ouverte pour l’aider puis prive ce père de famille, travailleur exemplaire, de son emploi ? Honte, honte, honte à ces bourgeois ligués contre le peuple, honte à Macron et à toute sa clique.

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autour de la rue Mouffetard et au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Goethe, Chant de nuit du voyageur (ma traduction)

J’ai traduit aujourd’hui à ma façon, toujours très interprétative, ce fameux petit poème, le second de ses deux Wandrers Nachtlied. Toute traduction est une interprétation, mais plus ou moins. Traduire, à la racine, c’est conduire à travers, et interpréter, aller entre. On peut traduire, faire passer un texte d’une langue à l’autre, sans s’attarder entre, entre une langue et l’autre. C’est tout le travail de l’interprète, qu’il soit musicien ou comédien ou encore ethnologue ou scientifique, d’aller entre, chercher en profondeur ce qui peut s’y trouver. J’ai conscience de traduire des textes immenses (même lorsqu’ils sont comme celui-ci minuscules) et je m’attarde donc dans le passage, j’essaie de les interpréter linguistiquement, en cherchant le sens profond des mots employés, et aussi musicalement, et théâtralement. Mes traductions ne sont pas plus définitives que l’interprétation d’une partition par une musicienne ou d’un personnage par une comédienne, elles sont un moment de vérité parmi d’autres (d’autres interprètes ou d’autres interprétations de la même interprète). « C’est dans l’islam que je trouve le mieux exprimées mes propres idées », disait Goethe. Ce poème me semble l’illustrer.

Après ma traduction, qui respecte le nombre de vers en allemand, deux interprétations des mises en musique du poème par Schubert et par Lizst.

 

Sur tous les sommets
Repose l’être
Tu sens dans les faîtes
Un souffle léger ;
Au bois les oiseaux
Suspendent leurs chants.
Attends un instant !
À toi d’être en repos.

 

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À lire, cette page riche en informations sur les Wandrers Nachtlied et autour d’eux et du chêne de Goethe

L’école buissonnante. 30 images du jour

Tout en marchant, j’ai songé que dans les ateliers d’écriture, on met la charrue avant les bœufs. Résultat, ça ne laboure pas, et rien de bien nourrissant ne pousse.

J’ai marché ce matin, j’ai marché cet après-midi, et après avoir contemplé la Seine, plus en aval qu’hier, je suis cette fois allée travailler à la Sorbonne, dans la très belle bibliothèque Jacqueline de Romilly. Bonheur bonheur. J’ai toujours soif d’étude et d’écriture, et je suis toujours apte à boire et à donner à boire, en beauté et en bohème, comme j’aime, librement. Ensuite je suis passée à la bibliothèque de l’Institut de Géographie, puis devant l’ENS, et puis en chemin j’ai fait des images, les voici, celles du matin et celles de l’après-midi, dans l’ordre où elles sont arrivées.

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paris 19 mars 2019, 1-minJ’aime beaucoup ce mur avec son mélange de restes de lettres de vieille publicité et de tags (13e)

paris 19 mars 2019, 2-minUne nouvelle œuvre dans mon quartier, elle me plaît

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paris 19 mars 2019, 3-minPompiers et passants

paris 19 mars 2019, 5-minEn remontant la rue Champollion

paris 19 mars 2019, 6-min

paris 19 mars 2019, 7-min

paris 19 mars 2019, 8-min

paris 19 mars 2019, 9-min

paris 19 mars 2019, 10-min

paris 19 mars 2019, 11-minplace de la Sorbonne

paris 19 mars 2019, 12-minet la Sorbonne

paris 19 mars 2019, 13-min

paris 19 mars 2019, 14-min

paris 19 mars 2019, 15-min

paris 19 mars 2019, 16-min

paris 19 mars 2019, 17-min

paris 19 mars 2019, 18-minl’escalier qui mène à la bibliothèque de l’Institut de Géographie

paris 19 mars 2019, 19-minQuelques œuvres de C215 que je n’avais peut-être pas encore photographiées, parmi toutes celles du quartier, autour du Panthéon

paris 19 mars 2019, 21-min

paris 19 mars 2019, 20-min

paris 19 mars 2019, 22-minl’ENS

paris 19 mars 2019, 23-min

paris 19 mars 2019, 24-minlumière splendide de fin d’après-midi sur les toits

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L’actualité est sur les murs de la ville, toujours

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Aujourd’hui à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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Planter

Après le rendez-vous à l’hôpital je suis allée voir la Seine puis j’ai traversé le jardin des Plantes où les jardiniers s’activaient, puis je me suis installée à la bibliothèque et là j’ai travaillé comme une reine, si bien qu’à la fin, de bonheur, j’en avais la tête qui tournait et les oreilles qui bourdonnaient. Voici mes images du jour, pour fêter le printemps.

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jardin 3-minLe grand cerisier commence à fleurir, bientôt, sauf à passer dessous, on ne distinguera plus ses branches

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Aujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes

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Capitalisme, sexualité, mort… ces fantômes de cent ans qui hantent notre temps

kubin le saut de la mortAlfred Kubin, Le Saut de la Mort

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Alors que ce matin, de nouveau, les blindés de Macron sont dans Paris, alors que se pointe le fantôme tueur de ce monde morbide du capitalisme, du patriarcat, qui engendra au siècle dernier deux guerres mondiales, voici un texte que j’ai adapté d’un extrait de mon livre Nus devant les fantômes, Franz Kafka et Milena Jesenska (en pdf gratuit ici). Quand la sexualité malade des dominants continue, sous la façade lisse de Macron, à empuantir la société et semer les germes du pire.

 

kubin l'oeufAlfred Kubin, L’œuf

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Un homme nu, minuscule, le menton sur la poitrine, plonge vers le sexe d’une géante couchée sur le dos, également nue, genoux relevés, cuisses écartées. La fente est sombre, poilue comme un animal, à l’arrière-plan les seins et la gorge évoquent des montagnes, au premier plan l’intérieur des cuisses, jusqu’aux fesses, trace les contours d’un énorme entonnoir de chair. C’est Le Saut de la Mort.

Une jeune fille nue, repliée sur elle-même dans un coin de la pièce, refuse de voir la grande bête qui la regarde et dont le sexe démesuré, en état d’érection, laisse échapper une flaque de sperme. C’est La Lubricité.

Une femme enceinte, nue, avance, bras tendus en avant, longue chevelure flottant comme un étendard, semant (ou conduisant ?) derrière elle un chapelet de crânes humains. C’est Notre mère à tous, la Terre.

Des femmes-araignées, des femmes-œufs, des femmes nues livrées à des singes,des femmes portées en sacrifice, des femmes qui mutilent des hommes… Telles sont les visions cauchemardesques d’Alfred Kubin, dessinateur autrichien né en 1877 et mort en 1959. Il avait beaucoup souffert de l’autoritarisme de son père et de l’absence de sa mère, s’était particulièrement bien entendu avec l’une de ses sœurs mais s’était toujours senti, et de plus en plus, comme un poids mort dans sa famille, un étranger. Il avait vécu cette époque où la jeune génération avait des comptes à régler non seulement avec ses propres pères, mais avec tous les « pères » de la société, les bourgeois, les notables, tous ceux qui « marchaient » dans, ou faisaient marcher le système capitaliste en plein essor ; tous ceux qui, du petit commerçant au grand industriel, des fonctionnaires aux militaires, tout en ressentant le monde comme décadent, s’acharnaient à le perpétuer dans ses objectifs les plus médiocres. La révolte personnelle, familiale et sexuelle des jeunes était aussi et d’abord une révolte politique et philosophique. Une contestation du conformisme, de la bureaucratie, et d’un ordre extrêmement figé malgré les bouleversements économiques. Un refus ardent, mais non désespéré – ou au-delà du désespoir – qui n’était sans doute pas étranger au fait que les jeunes intellectuels étaient alors tous des lecteurs de Nietzsche.

Quelle était la place des femmes dans ce monde ? Celle d’obscurs objets de désir, intouchables ou vénales, souffrant ou jouant perversement de leur soumission. Ou bien, sujets et désirantes, réduites aux tourments et à la faillite d’Emma Bovary. Entraves, insatisfaction, dévaluation de soi… En somme, le statut des femmes n’était que la caricature, le miroir inversé mais juste de la condition des hommes. « La société a faussé les rapports des sexes : la femme est prisonnière de la convention, tandis que l’homme ne connaît plus de bornes », écrivait avec justesse Karl Kraus. Tout n’était décidément que fausseté et antagonismes dans les rapports humains, aussi bien entre les différentes cultures, nationalités, classes sociales, qu’entre les sexes et les générations.

Les femmes étaient aussi, malgré elles, du côté de la mort. Succombant fréquemment à des maladies qui étaient l’expression de dépressions mentales graves, dues à leur enfermement et à leur impossibilité de se soustraire à la tyrannie masculine. La mort rôdait aussi autour des femmes en couches, les frappant elles-mêmes ou enlevant leurs enfants en bas âge, encore étroitement liés à la chair maternelle. Et de toutes ces morts dont elles étaient victimes, elles devenaient coupables aux yeux des hommes : la femme étant celle dont on attendait bonheur et consolation, et par laquelle venaient le malheur et la douleur. Quant à celles qui ne mouraient pas physiquement, elles mouraient quand même. Elles mouraient à l’amour, devant s’accommoder des frasques de leur mari sans pour autant être autorisées aux mêmes libertés. Elles mouraient au plaisir, un continent dont l’accès leur était dénié, sinon dans la honte. Et parfois, elles mouraient à la maternité, sacrifiant leur vie à leur mari au détriment de leurs enfants. La mort sournoise était du côté de la femme, la mort violente du côté des hommes et de leurs perpétuels affrontements. La mort pesait sur les épaules de tous et toutes comme un monstrueux désir de fuite.

Les arts et les lettres s’ingéniaient à donner corps à ce fantôme pour mieux l’identifier et, cela fait, passer outre, passer au-delà et transformer l’être en cri à la manière de Munch ; ou, à la manière de Kafka, transformer ce fantôme en vermine – l’essentiel étant la métamorphose et le seul salut possible, le passage de l’homme à une autre humanité : celle du surhomme de Nietzsche ou celle de l’animal, dans l’abandon du corps humain socialisé. C’est ce mouvement qui anima l’œuvre de Kafka, ce travail de mue, cette aspiration de l’homme à se dépouiller de sa défroque sociale – celle d’une société moribonde et mortifère – pour renaître dans une nouvelle peau, éclatante de vie. Même si le combat, par trop inégal, entre l’individu et l’ordre dans lequel il évolue trouve une issue tragique, le combat, signe de vie, continue.

 

Du comparatisme. L’homme de la tribu, l’homme moderne et le guépard

guépard,*

Philippe Descola dans sa leçon du 27 février dernier (je les écoute toutes, elles sont très précieuses pour une comparatiste et pour quiconque s’intéresse à l’anthropologie ou tout simplement à l’être humain) évoque les « difficultés dans l’identification des comparables ». Peut-on comparer telle société, telle pratique ou tel aspect de telle société avec ceux de telle autre société ? Et pour cela, comment délimiter tel groupe humain ? « La cohérence sociale n’est pas donnée, elle est construite par le dispositif d’observation que l’ethnographe met au point » ; est apparu « le caractère fallacieux de l’idée que les sociétés auxquelles s’intéressaient les ethnologues de la première moitié du vingtième siècle sont naturellement discrètes ». Il est presque toujours impossible d’opérer une séparation tranchée entre une société et une autre. Les différentes options de comparaison se démultiplient à mesure que se révèle la complexité des sociétés et de leurs rapports.

Dans ma thèse, j’ai établi un réseau de comparaisons peu académique : n’ayant pas fait d’études d’anthropologie et n’ayant à mon actif en guise d’études ethnographiques que mon écoute et mon observation des humains, en écrivain, dans les différents lieux et milieux où la vie m’a menée, j’ai essayé de former une pensée à la fois poétique, issue du langage, et scientifique, issue de la raison. En somme, une pensée originelle, où langage et raison sont liés dans toutes leurs dimensions comme dans le sens premier du Logos. Le résultat ne peut sans doute pas satisfaire les scientifiques (anthropologues, historiens et autres spécialistes des sciences humaines) qui travaillent avec des outils et un bagage que je ne possède pas, mais il peut, je pense, les intéresser par ce qu’il apporte d’ouverture. Ma méthode est en quelque sorte celle des idiots aux mains pleines. Partant de la littérature comme être du monde – comme on peut partir des mathématiques comme être du monde -, elle me permet de comparer autrement, de comparer ce que le cadre de leur discipline ne les autoriserait pas à comparer.

Comment ? En adoptant un point de vue dépassant. Dépassant les catégories et les disciplines. Cette méthode doit pouvoir s’illustrer en mathématiques : il me semble que ce fut celle de Grothendieck. Pourquoi Grothendieck ? De par la singularité de sa personne. Ainsi que le rappelle aussi Philippe Descola, ce qui est observable est indissociable de celui qui observe. Chaque observateur est singulier, et de chaque singularité naît une observation singulière. Certaines singularités sont plus singulières, c’est le cas de celle de Grothendieck, de son histoire très particulière – d’où est née une pensée tout à fait originale. Pour ma part, le fait que je sois un humain femelle d’une part, et d’autre part un penseur, une penseuse formée par l’enseignement académique mais de façon très abâtardie, donne aussi à mon regard une singularité créatrice d’une façon nouvelle d’envisager l’humain dans les catégories du langage.

J’ai vu un jour dans le documentaire d’un ethnologue dont j’ai oublié le nom un épisode particulièrement intéressant, de mon point de vue, dans la tribu (dont j’ai également oublié le nom, mais ce n’est pas ce qui importe) où il vivait : quelques hommes s’étaient mis à l’écart pour comploter, avec des rires sarcastiques, contre une jeune femme qu’ils voulaient faire tomber dans leur piège. L’ethnologue, invité à participer à leur bon coup, reconnaissant trop bien dans sa propre culture ce qu’ils étaient en train de tramer, les a tout simplement traités, dans leur langue, de connards. Les ligues du LOL ne sont pas le propre de l’homme moderne des villes et de l’Internet, elles existent aussi dans les « réseaux sociaux » des hommes demi-nus des forêts. Et d’après un autre documentaire que j’ai vu un autre jour, un documentaire animalier, elles existent aussi chez les animaux : on y voyait deux frères guépards tendre un piège à une guéparde de leur groupe, l’isoler, se relayer pour la garder prisonnière afin de pouvoir abuser d’elle sans avoir à attendre la période des chaleurs.

Nature ? Culture ? Elles non plus ne sont pas discrètes, ne sont pas des catégories séparées. Mon propre travail est embryonnaire, mais il rejoint d’autres façons d’envisager le monde qui sont aussi en train de se développer dans notre formidable monde en mutation. Non tout n’a pas été dit, oui il y a encore un immense champ à explorer et à vivre.

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Sollers plagiaire et autres illusionnaires

 

Comme j’avais oublié ma carte de bibliothèque dans mon sac à dos resté à la maison, et comme j’avais envie de livres, je suis entrée à la Maison de la Presse, voir ce que je pourrais trouver en poche. Ma parole, sur la table ça clignotait de partout, les bandeaux rouges, ou jaunes, ou d’autres couleurs, barrant les livres avec leurs promesses aguicheuses ! J’en ai sorti mon carnet, pour noter quelques-uns des mots en train de faire de l’œil au chaland : Fascinant… Saisissant… Un maître… Détonant… Bouleversant… Palpitant… Incontournable… Retenez bien ce nom… Absolument extraordinaire… Poignant… Le livre de l’année… Formidable… Addictif… Rare… D’une intensité folle… Essentiel… Jeune prodige… Nouveauté… Révélation… Déjà un million d’exemplaires vendus… Livre-culte… Quelle ambiance !… Une réussite totale… Waw ! Seuls quelques titres comme La montagne magique de Thomas Mann s’exposaient nus, sans feuille de vigne ni lanterne rouge rédigée par l’éditeur afin de mieux écouler son produit.

Sollers a fait des études de commerce, et sans doute, directeur de collection (c’est-à-dire vivant de droits d’auteur sur des livres dont il n’est pas l’auteur), s’en sort-il en ce domaine. Mais pour la littérature, il est autodidacte. Certains s’en sortent bien, d’autres assimilent très mal ce qu’ils lisent avec un cerveau formaté pour tout autre chose et en gardent une sorte de complexe qui les fait courir après un besoin de reconnaissance de ceux dont ils voudraient être les pairs. Debord, Bourdieu, Foucault et bien d’autres ne se sont pas privés de dénoncer l’imposture qu’étaient Sollers et quelques autres faiseurs médiatiques. Pour ma part, j’ai fait un saut, un temps, dans cette mare aux illusions parce qu’elle me servit de muse. J’allais sous le ciel, muse, et j’étais ton féal, comme dit Rimbaud. Ça a l’air charmant, or c’est très violent. Mais le plus gros problème fut que la muse en question s’avéra très mauvaise joueuse et se changea en harpie vengeresse.

 

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers

Extrait du pillage de mes livres par Haenel, poulain de Sollers (en rouge, mes phrases, en bleu les « siennes »)

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Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

Extrait des plagiats de Sollers relevés par Damien Taelman

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C’est ainsi que je découvris le pillage de plusieurs de mes livres, et spécialement de Forêt profonde, dans le roman d’un poulain de Sollers en 2007. Je relevai l’affaire (détaillée à partir de la page 125 de ce texte) et la portai en justice. Comment aurais-je pu gagner face à Gallimard et son parrain du milieu littéraire ? Je perdis, mais au moins j’avais réagi. Et j’ai ri cette nuit en découvrant par hasard ce texte de Damien Taelman recensant les innombrables plagiats commis par Sollers dans son livre Mouvement, dont j’ignorais l’existence, paru en 2016. Se faisant passer pour traducteur du chinois, il n’a en fait que plagié éhontément d’autres traducteurs, des anthologies, etc., et entrecoupé « ses » traductions de plagiats d’autres auteurs, tels Nietzsche ou Artaud. J’ai pensé à l’un de mes élèves, dont les résultats étaient toujours médiocres faute de travail, qui me rendit un jour une copie étonnamment correcte, à laquelle j’attribuai l’une des meilleures notes. Il s’en vanta beaucoup auprès de la classe, ce jour-là et d’autres jours, tout réjoui de son exploit. Pour le devoir suivant il renouvela sa prouesse, et cette fois je tapai ses phrases trop correctes sur Google : il avait plagié des corrigés sur son téléphone caché sous la table. Il vint me voir tête basse à la fin du cours, me jurant que c’était la première fois et qu’il ne le referait plus. C’était un enfant mais faire encore ça à 80 ans, c’est risible, et surtout pitoyable.

Je vois que le nonce apostolique (l’ambassadeur du pape) à Paris est accusé une nouvelle fois d’abus sexuels sur jeunes hommes. Ce cinglé ne peut pas s’empêcher de les tripoter lors de manifestations publiques. Je me souviens du jour où j’allai lui apporter mon livre Voyage, afin qu’il l’envoie au Vatican (qui contrairement à ses usages n’accusa pas réception de cet ouvrage quelque peu gênant). Je fus reçue par sa bonne (les femmes sont les servantes des hommes dans l’église), on aurait dit que j’allais voir l’empereur tant l’aura qui entourait le Monseigneur imprégnait le lieu. Un peu comme quand vous vous présentez chez Gallimard, éditeur qui se sauva en collaborant avec les nazis et qui pour des histoires de commerce veut maintenant rééditer des pamphlets antisémites. Tous ces malades sexuels font semblant d’être des religieux comme d’autres, selon Pierre Bourdieu dans un article intitulé « Sollers Tel Quel » cité par Damien Taelman, font « semblant d’être écrivain, ou philosophe, ou linguiste, ou tout cela à la fois, quand on n’est rien et qu’on ne sait rien de tout cela ; quand, comme dans l’histoire drôle, on connaît l’air de la culture, mais pas les paroles, quand on sait seulement mimer les gestes du grand écrivain, et même faire régner un moment la terreur dans les lettres… » Terreur est le nom d’un des personnages de mon roman Forêt profonde, roman écrit avec mon propre sang, comme disait Nietzsche, et non en vampirisant les autres comme font les morts qui ne sont pas en paix.

 

plagiat

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