Joie du jour : mon illumination à propos du fragment 11 d’Héraclite – et ma traduction toute nouvelle

Poursuivant mon étude du texte héraclitéen de René Char « À la santé du serpent » (voir ici le commentaire que j’en ai fait à l’oral pour l’agreg), j’ai été conduite à m’intéresser au fragment 11 du penseur grec :

héracliteπᾶν γὰρ ἑρπετὸν (θεοῦ) πληγῇ νέμεται

Il en existe deux traductions principales. La plus fidèle dit ceci ou à peu près :

« Toute bête est poussée au pâturage par des coups » (traduction Burnet et Reymond)

L’autre est davantage une interprétation, car elle oublie un mot, celui que la précédente traduit par « des coups » bien que le mot soit au datif singulier :

« Tout reptile se nourrit de terre » (traduction Tannery)

Alors ?

Voyons dans quel contexte cette parole est rapportée. Il s’agit de la fin du chapitre 6 de la Lettre d’Aristote à Alexandre sur le monde :

« Tous les animaux qui naissent, qui croissent, qui dépérissent, tout obéit aux lois de Dieu. Tout être qui rampe sur la terre tire d’elle sa nourriture, comme dit Héraclite. » – selon la traduction Batteux et Hoefer (texte entier ici)

Bon. Je suis loin d’égaler ces éminents hellénistes, mais j’ai bien vu qu’ils n’avaient pas cherché suffisamment la vérité, comme je peux le faire en me focalisant sur une question. Car de toute évidence, leurs traductions sont bancales. Traduire que toute bête est poussée au pâturage par des coups, c’est plus fidèle au texte grec que de passer plègè, « le coup », à la trappe, mais ce n’est pas logique par rapport au contexte dans lequel Aristote cite cette phrase d’Héraclite. Parler de reptile est plus fidèle au texte grec que de parler de bétail, mais alors il faut oublier le coup, parce qu’on n’a jamais vu des reptiles être amenés au pâturage à coups de bâton.

J’ai donc épluché le dictionnaire. Erpeton, c’est bien le reptile, le serpent – ou la bête (sauvage, plutôt rampante). Et plègè, rien à faire, c’est le coup. Mais parmi les nombreux exemples que donne le Bailly, il en est un qui fait référence au vers 857 de la Théogonie d’Hésiode, et celui-ci m’a tout de suite illuminée (à vrai dire, c’était ce que je cherchais). Je suis allée au texte (sur Internet, c’est génial, on trouve presque tout, il est ici) pour vérifier. Quoi ? Que plègè peut être employé pour « coup de foudre » envoyé par Zeus.

Or Aristote n’est-il pas en train de parler de Dieu, c’est-à-dire de Zeus, quand il cite Héraclite ? Juste après d’ailleurs, il rappelle qu’on appelle Dieu du nom de Zeus, le Foudroyant. N’est-ce pas clair ? Tous les animaux, tout obéit aux lois de Dieu, dit Aristote. Et il ajoute :

Le serpent est gouverné par le coup de foudre, comme dit Héraclite.

On pourrait traduire aussi : « Le serpent a en partage le coup de foudre » – il y a de cette idée-là, de la proximité du serpent et de l’éclair. (Et nemetai signifie tout autant être gouverné, que partager, être conduit au pâturage ou même paître ou même habiter – si vous voulez apprécier tout le déploiement sémantique possible)

Héraclite, qui dans un autre fameux fragment (le 64), dit : « La foudre gouverne tout. »

Même si Char ne disposait pas de ma traduction, son intuition, sa logique de poète y a suffi. Et le reste de son poème est truffé d’intentions héraclitéennes volontaires. N’avais-je pas commencé mon exposé (mal reçu par le jury, hélas) par cet aphorisme du texte de Char À la santé du serpent :

« Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ».

Habitons l’éclair.

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Substance du jour : couleurs du jour, avec Gilbert Durand et Paris

« Le rêve devant la palette ou devant l’encrier est un rêve de substance, et Bachelard note des rêveries dans lesquelles les substances communes : vin, pain, lait, se transforment directement en couleurs. (…) [à propos des manteaux colorés de diverses déesses] : Dans tous ces cas l’archétype de la couleur apparaît comme étroitement associé à la technologie du tissage, dont nous retrouverons également l’euphémisation à propos du rouet qui valorise positivement la fileuse. Constatons pour l’instant que la couleur apparaît dans sa diversité et sa richesse, comme l’image des richesses substantielles, et dans ses nuances infinies comme promesse d’inépuisables ressources. » Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire

En allant chercher à la bibliothèque Jean-Pierre Melville, à Tolbiac, cet ouvrage précieux qui fut longtemps l’un de ceux qui étaient constamment sur ma table (et qui en est à sa onzième édition bien que ce qui fut sa thèse avant d’être un livre soit peu appréciée de beaucoup d’universitaires – sans doute trop originale), j’ai pris quelques images de la ville en couleurs – sans rephotographier les fresques que j’ai déjà photographiées dans ce quartier du 13e.

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rue 1 tigre

rue 2 camion

rue 3 mort

rue 4 colonne dronne

rue 5 boucherie

rue 6 camion

rue 7 fresque

rue 8 maison blanche

rue 9 yeux

rue 10 mur

rue 11 vert bleu

rue 12 vegetalisation

Aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes. La dernière est celle d’un espace végétalisé par les gens dans la rue, comme on en voit de plus en plus, celui-ci ayant la particularité d’être très décoré et coloré

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Roses, lotus, graines de lotus, autres fleurs, et un dessinateur

trois roses,Après être passée par la roseraie,

je suis allée

fleurs

dessinateur

voir les lotus, en fleurs, en boutons et en graines

Dans le creux se tenait un jeune homme asiatique, en train de dessiner, très bien, le champ de lotus

lotus

graines de lotus

lotus bouton

De retour à la maison, je me suis photographiée dans le miroir, puis j’ai demandé au jeune homme présent de me photographier pour changer ma photo de profil sur ce site : de portrait de fleurs en portrait de soi, c’est une action en forme de haïku, une action poélitique

journal,hier au jardin des Plantes et à Paris, photos Alina Reyes

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Bonheurs du jour

Les dizaines et dizaines de pages de ma thèse, qui commencent à faire des centaines, s’avancent par bataillons vers leur bonheur. La philosophie ambiante est d’arriver à se payer des palaces, la mienne est d’élever gratuitement des palais avec et pour toute l’humanité. Le bonheur de l’écrire et celui de penser à mon futur travail de professeur me font marcher en apesanteur dans la ville. J’ai atteint mon corps de gloire.

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rue café

rue crocos rue foetus

rue jo ber

rue licorne

rue oreille rue pin up

rue pipo

rue yeux rue zone sur écoute

aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Pierre blanche

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J’ai appris en fin d’après-midi, comme tous mes futurs collègues nouvellement certifiés, dans quel établissement j’ai été nommée. Il s’agit d’un lycée polyvalent de la région parisienne. J’en suis extrêmement heureuse. Je vais donc enseigner la littérature. Trois heures aller-retour de bus + RER +bus, mais cela vaut la peine – et je pourrai  profiter de la partie en RER pour lire. J’ai hâte de connaître mes élèves. Je leur dédie cette note, je les aime déjà.

(Et j’ai supprimé mon compte twitter. Fini pour moi les réseaux sociaux, l’expression de mes idées politiques ou de toute autre chose qui pourrait interférer négativement avec l’enseignement que je veux apporter.)

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La vie en rose. Henri Michaux, lecture d’une lithographie de Zao Wou-Ki

reproduction de la  lithographie n°8 de Zao Wou-ki dans "Lecture de huit lithographies de Zao Wou-ki" par Henri Michaux

reproduction de la lithographie n°8 de Zao Wou-ki dans « Lecture de huit lithographies de Zao Wou-ki » par Henri Michaux

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sur la toile blanche du monde

il va faire quelque chose

il est décidé
pour le moment
il marche
quoique indubitablement oiseau et fait pour voler

mais le vol n’est pas à l’horizon
pas pour lui

sur sa droite
en l’air
un insecte à deux paires d’ailes
l’asticote d’idées d’ascension

vraiment ?
est-ce qu’une petite sauterelle
ses leçons de vol pourraient profiter à une outarde ?

non

aussi ne tourne-t-on pas la tête

on va plutôt prendre conseil d’un arbre
(plus réaliste un arbre
plus à l’essentiel
à tenir d’abord
à s’enraciner)
d’un arbre
pour qui
sucer la terre et le dur gravier
c’est déjà la vie en rose

Mur écrit, mariage pompier, Lézarts à la librairie, doigt escargot etc.

rsf

mur écrit

mariage pompier

lézarts librairie

doigt coquille

hier et aujourd’hui à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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tandis que ma thèse, avec son cortège de chants, avance comme une reine, se rassemblant comme par miracle, remplissant mes journées de joie de l’aube au soir

(et que je dois m’obliger à me lever de ma sainte table pour sortir, manger, et faire deux ou trois autres bonnes choses)

(ce qui est long c’est de faire les notes de bas de page etc.)

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Essence et thèse

these en couleurs 0

 

Hier, aujourd’hui, dès cinq heures le matin et pour de longues rapides heures écrivant ma thèse, dans l’effervescence et la joie. Ma méthode : commencer par les gestes, le dessin, les actions poélitiques, porte ses fruits. Le moteur est lancé, le véhicule a fait le plein d’essence, le pays défile – voyage exaltant. Ce que je veux, je l’est (non, ce n’est pas une coquille. Quoique…)

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俳句 Haïku des vacances : en images et en mots

Rues et jardins vides

Ville en vacance d’été

Les lotus fleurissent

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fougères

lotus et feuilles

lotus

poisson rougeCet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Haïku en mots : trois segments de 5-7-5 syllabes

Avec 4 photos, nous avons 7 segments, et 4 phrases en plus, 11 segments

Mes 10 doigts de pied repeints de frais dans mes tongs rouge de Chine neuves, je me sens très haïku (pour voir tous mes haïkus, c’est ici)

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Lire, écrire

ruecet après-midi à Paris 5e, photo Alina Reyes

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Allée chez Gibert vendre quelques livres. Ils n’ont voulu ni de La Possibilité d’une île ni des Bienveillantes, en exemplaires pourtant comme neufs. L’industrie du livre fabrique désormais des best-sellers bien plus éphémères que les jeux vidéos. Mais ils ont repris Montaigne et quelques classiques, et en ajoutant deux euros aux douze que j’ai retirés de la vente j’ai acheté, d’occasion, un Précis de grammaire pour les concours (où j’ai d’ailleurs pu vérifier encore une fois  que j’avais raison avec mes locutions adverbiales lors d’un oral où mes affirmations ont été considérées comme de pitoyables monstruosités – même les professeurs agrégés ne sont pas à l’abri d’une erreur ou d’une hésitation, un peu moins de hauteur serait parfois bienvenue !) Bref, me voilà équipée pour mieux me préparer aux épreuves que je vais sans doute repasser. Pour le reste, j’emprunte toutes les œuvres au programme en bibliothèque. N’est-ce pas, à défaut de préparation encadrée, en passant et repassant l’agrégation qu’on apprend à passer l’agrégation, et à la passer sans se renier ? Tout jeu répété finit par lasser, mais je peux y trouver du goût encore une fois.

De nouveau une masse de lectures à faire, donc, et il me semble que cela ne m’empêchera pas tout à fait de continuer à avancer dans ma thèse et dans mon roman, malgré ou avant le poste de prof à la rentrée, avec mon CAPES tout neuf. Lecture et écriture sont comme les courses de fond (ponctuées de sprints), plus on les pratique plus on en est friand (à en rêver la nuit et à s’en réveiller à l’aube, de désir de littérature).

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Bilal Berreni, Nicolas Bouvier et autres êtres aux semelles de vent : de la grande jeunesse

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Je l’ai déjà dit ici, pour moi Bilal Berreni, alias Zoo Project, est un Rimbaud du street art. Et je soutiens de tout cœur l’initiative de ses amis pour mieux le faire connaître et lui rendre hommage.

Qu’est-ce que la jeunesse, sinon la mémoire vivante du haut et grand âge dans lequel nous sommes nés ?

À Prilep en Macédoine (voir note précédente), Nicolas Bouvier décrit des « vieux plaisantins » pleins de légèreté et de joie enfantine, tels que j’en ai vu aussi dans le Sud marocain un demi-siècle plus tard : « semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs ».

« Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle – et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.

Le même jour j’ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo dans la barbe, qui soufflait, l’air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !

Ces vieux plaisantins sont ce qu’il y a de plus léger dans la ville. À mesure qu’ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manque dans nos climats où le mental s’est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu’on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d’inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d’ouvrir les bras et d’éclater en sanglots. »

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

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Vu dans les rues du jour, lu dans la lecture en cours

street art 1ce graff fleurit sur les trottoirs (ici à Paris 13e) ces jours-ci

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il y a de nouvelles œuvres de street art toutes fraîches dans le 5e

street art 2

street art 3et là, entre deux Space Invaders : street art 4

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rue d’Ulm, autour de l’ENS :street art 5*

dans la même rue, sur le mur de l’EnsAD (Arts décoratifs)street art 6

*street art 7

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devant le Panthéon, des têtes et des signes par terrestreet art 8

street art 9

en face, l’Hôtel des Grands Hommesstreet art 10

street art 11

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rue Lhomond, un minuscule square fermé, espace de nature sauvage au cœur du 5estreet art 12*

toujours en marchant

street art 13

street art 14

ici une œuvre de street art a été effacée ; le mur ne reçoit plus que l’ombre de la vitrine d’en face :street art 15

au coin de la rue Mouffetardstreet art 16

street art 17

street art 18

street art 19

street art 20

street art 21

street art 22ce matin à Paris 5e, photos Alina Reyes

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« Les rimes au bout des vers lèchent la terre des mots comme l’écume autour de l’île »

Aragon, Blanche ou l’oubli

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