Illuminations », une œuvre de Nouveau… Rimbaud ?

image-20160725-31190-bxodem En 2005, les élèves de deux classes de première d’un lycée de Brest ont “enluminé les Illuminations”. Lycee-iroise.over-blog.com

« Illuminations », une œuvre de Nouveau… Rimbaud ?

Je republie cet article paru dans The Conversation en l’antidatant afin de laisser place aux articles que j’ai publiés entretemps ici. En fait ma première relecture des Illuminations date du 22 juillet 2016.

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

« Après le déluge », le poème en prose qui ouvre Illuminations, recueil factice comme le dit Eddie Breuil dans son livre Du Nouveau chez Rimbaud (dans la continuité duquel et grâce auquel nous pouvons procéder à une relecture totale de ces textes), a comme une grande partie du recueil, composé par des éditeurs d’après des manuscrits de la main des deux auteurs qui avaient pu se servir de copistes l’un à l’autre, toutes les chances d’avoir été écrit par Germain Nouveau plutôt que par Arthur Rimbaud.

Attribué à Rimbaud sans preuve, ce poème fait partie de ceux qui détonent grandement du style et du genre du recueil précédent, celui-là publié par Rimbaud lui-même, Une saison en enfer.

Germain Nouveau, « fils de vrais soleils »

Germain Nouveau (1851–1920).

Avant d’essayer de le démontrer, il faut le sentir, par tous les sens : c’est une question de lumière, de parfums, de sons, de goût, de toucher. Une grande partie des Illuminations, dont « Après le déluge », appartient à l’univers nouvellien, sent Germain Nouveau, poète de Provence, « fils de vrais soleils », comme il se définit dans une lettre du 27 juillet 1875 à Jean Richepin.

Un homme sensuel jusque dans sa mystique, amoureux réel des femmes, du théâtre et de la peinture, expérimentant tout, touchant – littéralement – à tout, goûtant les paysages lumineux, le Sud, les architectures étagées et colorées telles qu’en peinture ou en nature dans son pays natal où Cézanne n’en finit pas d’essayer de saisir la montagne Sainte-Victoire, la flore odorante – tout cet univers provençal portant sa contrepartie, la mort, comme le développa plus tard, entre autres, un Lawrence Durrell, et comme la propre mémoire du poète, marqué par plusieurs deuils dès son enfance où il perdit sa mère, sa sœur, son frère.

Avant les poèmes en prose des Illuminations, il y en eut d’autres de Germain Nouveau : les Notes parisiennes, qui en sont une préfiguration frappante. On y voit déjà ces constructions descriptives bien différentes des « Je est un autre » auxquels pourrait se résumer l’œuvre de Rimbaud depuis Une saison en enfer et même avant, dans Les déserts de l’amour, poèmes en prose autobiographiques de 1872.

Point de « je » dans « Après le déluge ». De purs tableaux, comme en composait Nouveau, amateur de peinture et peintre lui-même. Tableaux sensuels et fantasques, comme Nouveau et son écriture, visions de ville et de nature « comme sur les gravures », « les merveilleuses images ».

Où dans la maison paternelle la mort frappe comme « chez Barbe-Bleue » « les enfants en deuil » perdant le lait nourricier en même temps que leur mère (« le sang et le lait coulèrent »).

Où « l’idée du Déluge » (la tentation de la mort, du suicide ?) est partout rachetée par la vie même, le spectacle de la vie mouvante, faune et flore (lièvre, castors, chacals, sainfoins, fleurs, thym…), humanité, culture et nature réunies (barques et gravures, castors et mazagrans, piano dans les Alpes, hôtel dans les glaces, fleurs douées de regard, pierres qui se cachent…) en « premières communions » sauvages et démultipliées dans l’unité de l’être retrouvée, reconstruite quoique toujours fragile. Car après dissipation des déluges, des désirs de mort, reste la vie et ses vieux tours (« c’est un ennui ! »), avec son éternelle et vaine quête de « la Reine » (pour Nouveau, il l’a écrit notamment dans Valentines, « toutes les femmes sont des reines », même sorcières et allumant leurs braises dans « le pot de terre » de l’homme, du poète homme et condamné à ignorer ce que sait la femme.

Influences et collaboration de deux poètes

Comment ont travaillé les deux poètes ? Faut-il attribuer tel texte à l’un, tel autre à l’autre ? Ou y a-t-il eu, en plus de l’influence réciproque, collaboration lors de séances orales ou de recopies des textes – le caractère présurréaliste des Illuminations laissant entrevoir un possible travail en commun, comme ce fut le cas pour Breton et Soupault dans l’écriture des Champs magnétiques ? À lire certains textes des Illuminations, à les entendre, on a l’impression que le travail a même pu parfois prendre une forme proche de celle du cadavre exquis, chacun ajoutant sa vision, sa phrase, à celle de l’autre, et conduisant le poème à son terme dans cette alternance.

Quoi qu’il en soit, ce que cherchera toujours Nouveau, qui me paraît plus que possiblement l’auteur ou le coauteur de bien d’autres fameux textes des Illuminations, comme les « Villes » (comparer par exemple dans les Notes parisiennes des images telles que : « Le plafond s’effondre en fleurs idéales » à, dans « Villes [II] » : « L’écroulement des apothéoses ») mais aussi Being Beauteous, Bottom (et autres textes qui parlent de femmes avec une familiarité qui ne peut être de Rimbaud) ou Aube, c’est, comme il le dit aussi dans Valentines :

« Tandis que l’Astre de Beauté
C’est la Vérité qui ne voile
Pas plus la femme que l’étoile,
La véritable Vérité. »

À l’évidence, Nouveau est présent dans ce recueil, au moins autant que Rimbaud. Nouveau est un poète inégal mais certains de ses textes, comme l’avaient reconnu aussi Breton ou Aragon, sont de pur génie. Pourquoi n’eût-il pas été capable, dans un moment propice, cet exil de quelques mois à Londres avec Rimbaud, d’écrire ceux des Illuminations ?

inscriptions d’Arthur Rimbaud et Germain Nouveau au British Museum à Londres.
http://abardel.free.fr/biographie/quatrieme_sejour.htm

« Rimbaud-Nouveau, Nouveau-Rimbaud : on n’aura rien dit, on n’aura rien franchi poétiquement tant qu’on n’aura pas élucidé ce rapport », écrit Breton dans Flagrant délit : Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage. Rimbaud qui voulait « la liberté libre » et Nouveau « la véritable Vérité » ne sont pas partis écrire ensemble par hasard. L’« autre » de Rimbaud n’est pas Verlaine, le bourgeois contrarié, avec qui ça ne pouvait finir qu’en enfer, mais Nouveau, autre homme aux semelles de vent et mendiant céleste. Il faudrait signer désormais Illuminations des deux noms de ces auteurs, ou bien de celui-ci, qui dit la sortie de la mort – à la fois de la Saison en enfer et de « l’idée du Déluge » : Nouveau Rimbaud.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Madame Terre chez Blaise Cendrars au Tremblay-sur-Mauldre

Pour Gaston Paris, la clef de la légende du Petit Poucet – comme de tant de légendes ! – est dans le ciel : c’est le Poucet qui conduit la constellation du Grand Chariot. En effet, Gaston Paris a noté que dans de nombreux pays, on désigne une petite étoile qui se trouve au-dessus du chariot, du nom de Poucet. »
Paul Valéry, L’homme et la coquille

mme terre au tremblay

mme terre sente blaise cendrars

mme terre devant la maison de cendrars

prise de terre à tremblay

mise de terre à tremblay

mme terre dans l'or de cendrars

mme terre et la main coupée de cendrars

mme terre debout sur la tombe de cendrars

Le nom de Cendrars porte la mémoire du feu, et c’est par cette après-midi de feu (38°) que O a parcouru à vélo 90 km aller-retour, pour aller accomplir la cinquième action poélitique de Madame Terre, au Tremblay-sur-Mauldre. Où le poète passa beaucoup de temps entre les deux guerres, avec sa machine à écrire, dans la « petite maison rose à côté du menuisier du pays », comme il disait, qui appartenait à sa femme Raymone Duchâteau (maison privée aujourd’hui située au bout de la sente Blaise Cendrars). Il repose aussi au cimetière du village, où son corps a été rapatrié en 1994.

O voyant les champs de blé a songé à L’Or, puis passant au cimetière a penché Madame Terre contre la Main coupée du poète.

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Je dois à Blaise Cendrars deux des titres de mes romans, extraits de ses poèmes : Quand tu aimes, il faut partir, et Il n’y a plus que la Patagonie – ce dernier vers se trouvant dans la fantastique Prose du Transsibérien, que j’eus le bonheur de dire un jour à la Maison de la Poésie à Paris. Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? À écouter, magistralement dite par Vicky Messica :
https://youtu.be/OvUjqy3EOqU

cendrars delaunay prose-du-transsiberien

La Prose du Transsibérien illustrée par Sonia Delaunay

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Et la sacrée vie du poète :

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Madame Terre chez Alphonse Daudet à Draveil

Il nous semble simplement [en lisant] que nous continuons à vivre mais dans une autre maison, ou un autre pays peut-être.
Virginia Woolf, L’art du roman 

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maison d'alphonse daudet

mme terre dvt la porte de daudet

mme terre sur le banc chez daudet

mme terre sur la terrasse de daudet

mme terre sur les marches chez daudet

prise de terre chez daudet

mise de terre chez daudet

mme terre sur le piano chez daudet

En revenant de chez Alfred Jarry à vélo (note précédente), avec Madame Terre sur le dos, O a vu par hasard la maison d’Alphonse Daudet, qui était justement ouverte. Ni une ni deux, il s’est arrêté, est entré. La propriétaire, Isabelle Guignard, lui a aimablement fait visiter les lieux, qu’elle fait vivre notamment en recevant des conteurs et des artistes de théâtre. Et bien sûr il a accompli le protocole des actions poélitiques de Madame Terre.

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Les œuvres d’Alphonse Daudet peuvent être lues gratuitement en ligne : ici

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La dernière classe, l’un de ses Contes du lundi, ici admirablement dit par Fernandel, a aujourd’hui une actualité touchante… en Chine, où il passionne les Ouïgours, comme expliqué .

Madame Terre chez Alfred Jarry à Corbeil

Montrez-moi l’insertion de la terre
Antonin Artaud, L’Art et la mort

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en approchant de chez jarry

approche de chez jarry à corbeil

approche de chez jarry

moulin attenant à la maison de jarry

moulin attenant à chez jarry

mme terre arrive devant chez jarry

mme terre à la maison de jarry

chez jarry

mme terre contre le mur de jarry

mme terre par le trou de la maison

mme terre par le trou de la maison de jarry

prise de terre chez jarry

mise de terre chez jarry

mme terre dvt la maison de jarry

mme terre devant la seine chez jarry

Alfred Jarry allait et venait entre Corbeil et Paris à vélo (35 km, 70 aller-retour). O a fait de même pour accomplir l’action poélitique Madame Terre chez Jarry, troisième de sa catégorie, passant le bras à travers un trou dans le portail pour faire entrer Madame Terre dans la propriété. Le poète vivait dans cette maison à l’abandon accolée aux grands moulins, au bord de la Seine, pauvre à se nourrir des poissons qu’il pouvait pêcher dans la rivière et des oiseaux qu’il pouvait tirer dans son jardin.

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On peut lire gratuitement les œuvres numérisées d’Alfred Jarry (comprenant ses dessins) ici.

Et regarder cette mise en scène télévisée d’Ubu Roi par Jean-Christophe Averty, libre d’y voir les allusions qu’on voudra, comme disait Jarry.

https://youtu.be/bQIJiIQjoRU

Vive Jarry ! en chanson aussi

 

Madame Terre au château de Monte Cristo

Après la mort de Patrocle, comme nous le savons par l’Iliade, Achille organisa des jeux. Ce n’était pas seulement un hommage à un héros tombé. La cérémonie avait une signification magique. Les compétiteurs transmettaient ainsi au mort un peu d’énergie vitale.
La seule récompense matérielle du vainqueur était une couronne de branches d’olivier. (…) Cela témoigne d’un lien entre les jeux et les cultes de la végétation. La course en particulier, le choc rythmique des pieds nus contre la terre, devait réveiller une faculté de germination endormie.
Zbigniew Herbert, Le Labyrinthe au bord de la mer, traduit du polonais par Brigitte Gautier

entreel’entrée du domaine

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action monte cristo

madame terreLe petit château qu’Alexandre Dumas réservait à son écriture, et le grand pour un tas de gens qui y passaient ou s’y installaient quelque temps.madame terre 2

mme terre dvt l'eau

terre pour mme terre

madame terre de monte cristo

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C’est la première d’une catégorie particulière de mes actions poélitiques. Il s’agit d’emporter Madame Terre dans des lieux où sera recueillie une pincée de terre pour l’ajouter à l’intérieur. Aujourd’hui le château de Monte Cristo, d’Alexandre Dumas, « force de la littérature, force de la nature » et « forçat de l’écriture ».

Comme l’action alpha, l’action Madame Terre au château de Monte Cristo a été réalisée par O, qui est allé au Port Marly depuis Paris à vélo (plus de 50 km aller-retour) pour accomplir le geste complet et le photographier. Action réalisée en ce 14 juillet 2016

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Lire gratuitement Alexandre Dumas en ligne : ici

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Le comte de Monte Cristo, série télévisée de 1979, adaptation la plus fidèle du roman. Réalisée par Denys de la Patelière, avec Jacques Weber. Musique Nino Rota et Carlo Savina





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chez dumasvue du pays

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Qu’allèrent faire nos frères néandertaliens dans la grotte de Bruniquel ?

Cet article paru dans The Conversation est issu de mes recherches pour ma thèse de Littérature comparée en cours.
image-20160701-18306-1dzmh73Les stalagmites en cercles témoignent d’une vision géométrique, d’une aptitude à la mathématique, à l’abstraction. AFP, A

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

En 2003, lors d’un entretien télévisé avec Philippe Lefait, Jim Harrison raconte avoir donné au poète amérindien Lance Henson La poétique de l’espace de Bachelard. « C’est curieux », lui a-t-il dit après l’avoir lu, « Bachelard pense comme un Amérindien. » Et Harrison ajoute : « Je ne connais pas un auteur amérindien qui n’écrive pas pour construire une maison pour son âme. »

Les primates et d’autres animaux peuvent fabriquer des outils. Les humains, eux, impriment des traces. Traces qui sont à la fois pour eux et pour les autres (dans l’espace et dans le temps), des preuves de leur humanité, de leur capacité à dépasser l’utilitaire – même si l’écrit est aussi un outil de communication, de recension, de comptage. L’écriture ne se limite pas à servir de signifiant d’un objet extérieur : elle est identifiée par tout humain qui la rencontre même sans pouvoir la déchiffrer comme la manifestation qu’il y a, à sa source, un objet intérieur, un protosujet que, telle une matrice, elle contient et transforme de sujet en sujet. Originellement, l’écriture dépasse le signe : elle est construction, maison pour l’âme qu’elle abrite et engendre dans un même mouvement.

Une coquille striée de zigzags réguliers.

Les plus anciens signes gravés connus à ce jour datent d’environ 500 000 ans. Leur découverte, en 2014, fut un coup de tonnerre dans la science tempétueuse de la paléontologie. Il s’agit d’un zigzag, fort bien tracé dans l’épaisseur d’une coquille. Il nous est impossible de connaître le sens donné par nos lointains ancêtres à leurs gravures et peintures. Mais de même que nous pouvons lire Homère sans qu’il nous ait jamais confié ses intentions, nous pouvons toujours lire les traces d’eux-mêmes que nous ont laissées les hommes dits préhistoriques.

Une coquille est le contenant, la maison d’un vivant. L’analogie est universelle. Quand une telle « maison » naturelle est transformée par l’homme, par son esprit et par sa main, elle devient maison de l’âme : Ghost in the shell, comme le dit le titre d’un célèbre manga de science-fiction. Une coquille gravée il y a 500 000 ans, bien avant que l’homme ne soit Homo Sapiens, transforme la maison d’un vivant (le mollusque) en maison d’une âme (humaine). Par-delà le sens (ou l’absence de sens) que voulait donner à ces traits l’être qui les fit, que ces traits fussent ou non des signes, le seul fait qu’ils aient été tracés est une preuve de l’humanité de celui qui les traça.

La grotte, écrin du geste et de l’œuvre

Qu’allèrent donc faire nos demi-frères néandertaliens lorsque, il y a à peu près 176 000 ans, ils descendirent et cheminèrent longuement dans l’étroit labyrinthe souterrain de la grotte de Bruniquel puis, au creux d’une salle profonde, cassèrent et disposèrent en cercles, dressées, des stalagmites ? La découverte de constructions humaines aussi anciennes provoqua lors de son annonce il y a quelques semaines un séisme chez les paléoanthropologues. Jamais personne n’avait imaginé que des humains aussi anciens, a fortiori ancêtres des Néandertaliens réputés moins culturellement développés que les Sapiens Sapiens, étaient capables de penser et bâtir un tel ouvrage. À quel usage, dans quel but ? C’est ce que nous ne saurons pas.

Mais encore une fois, cela ne signifie pas que leur geste, et le résultat de leur geste, soient illisibles. La coquille et la grotte sont toutes deux des contenants. L’un porteur d’une gravure sur sa face extérieure, l’autre d’une sculpture, d’une installation au sens moderne du terme, dans son intérieur. Une âme se cache à l’intérieur de la coquille gravée. Une âme se dresse à l’intérieur de la grotte, écrin du geste et de l’œuvre. D’un côté la conscience du contenant, de l’autre celle du contenu. Traits en zigzags et stalagmites en cercles témoignent d’une vision géométrique, d’une aptitude à la mathématique, à l’abstraction. Quels qu’aient pu être les usages de ces élaborations – que nous continuerons à ignorer malgré toutes les supputations –, elles demeurent en tant que telles, et en tant que telles continuent à parler.

La construction circulaire de Bruniquel modélisée en 3D.
CNRS, Author provided

Que cette première architecture ait eu ou non un usage, et quel qu’il ait pu être, ne change rien au fait qu’à un niveau plus profond, et plus élevé, l’être de cette construction souterraine de la nuit des temps fut et reste d’être une maison pour l’âme. Ce fut et c’est de dire la présence de l’âme, comme les traits sur la très ancienne coquille. « L’être qui se cache, écrit Paul Valéry dans L’Homme et la coquille, l’être qui « rentre dans sa coquille », prépare « une sortie ». Cela est vrai sur l’échelle de toutes les métaphores depuis la résurrection d’un être enseveli jusqu’à l’expression soudaine de l’homme longtemps taciturne […] Il semble qu’en se conservant dans l’immobilité de sa coquille, l’être prépare des explosions temporelles de l’être, des tourbillons d’être. »

L’homme écrit pour habiter

L’être s’extrayant du primate signe sa sortie, son être humain, sur une coquille puis dans une grotte. Il ne se singe pas lui-même, il ne singe pas le monde non plus, il le transforme en y imprimant sa marque, son point de départ. La coquille et la grotte disent l’intériorité et l’extériorité. L’être qui y apporte son sceau par ce geste affirme sa conscience et conçoit sa liberté. Il ajoute dans ces ossements du monde, dans l’os du monde, l’antériorité et la postériorité, et même la postérité. Par la gravure comme par la découpure des stalagmites, il fait une entaille dans le temps grâce à laquelle le temps cesse d’être un cercle fermé, grâce à laquelle il ne se clôt pas sur le passé et s’ouvre aux possibles.

L’homme écrit, ou commence par tracer des traits, pour s’inscrire dans l’espace et dans le temps : il écrit pour habiter. Cette inscription, cette écriture, qu’elle soit faite de bâtonnets régulièrement tracés dans une coquille ou de bâtons de stalagmites géométriquement dressés dans une grotte, devient habitation au sein de laquelle une autre écriture peut mûrir, qui rassemble et rassemblera toujours de nouveau le geste et la mémoire du geste, qui se rebâtira en permanence, chaque fois unique et neuve, par et pour chaque nouveau lecteur, et via chaque lecteur par chaque nouvelle lecture.

Nous ne sommes pas condamnés à tout ignorer de la langue de nos si lointains ancêtres : car c’est celle des poètes de tous les temps et de tous les univers. C’est la nôtre, aussi profond en nous que la grotte de Bruniquel. Et il nous suffit d’y descendre pour l’entendre résonner et nous inciter, encore et toujours, à nous extraire de là, puisque nous nous y sommes reconnus, comme l’enfant s’extrait de la matrice. Afin de devenir un homme, un être humain, un être toujours en redevenir – non ce qu’il fut, mais ce qu’il envisagea confusément d’être. Les stalagmites dressées de la grotte de Bruniquel se présentent à nous comme un miroir où nous ne nous reconnaissons pas clairement lorsque, abasourdis, comme dans tout chef-d’œuvre, nous n’y sommes pas encore.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Yves Bonnefoy, poète empirique

yves bonnefoyLe poète, traducteur et critique d’art s’est éteint le 1er juillet 2016 à Paris. Photo Lucy Bonneby/AFP

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Pour commencer, Yves Bonnefoy a fait l’expérience poétique de la mort, autrement dite Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953). Bonnefoy pratique une poésie expérimentale qui est l’inverse, voire le contrepoison, de la poésie expérimentale comme recherche sur le langage. Lui fait d’abord l’expérience du réel. Le recueil inaugural et fondateur du poète pourrait s’intituler Rerum natura. Car il ne s’y agit pas comme chez Lucrèce de discuter de la nature des choses, mais de la faire directement sortir de terre, de la révéler concrètement en la rejoignant là où elle se cache, dans la mort.

Bonnefoy paraît s’être fixé l’objectif de Rimbaud qui se dit dans Une saison en enfer : « rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! ». Et tel le paysan de la fable, il demande à ses enfants – ses lecteurs – de creuser la terre à sa suite : y cherchant un trésor, ils y trouveront celui qu’ils auront fait pousser par leur labourage. L’un des poèmes de Ce qui fut sans lumière s’intitule « La charrue ». Le trésor est un autre, pourrait-on dire en paraphrasant Rimbaud que Bonnefoy a tant aimé, or il n’en est pas moins nécessaire de le déterrer.

Extrait de l’émission « Analyse spectrale de l’Occident » consacrée à Rimbaud, diffusée en 1966.

Selon Galien, les médecins empiriques de l’Antiquité grecque se fondaient sur trois sortes d’expériences : l’observation personnelle ou autopsie ; l’histoire constituée par les observations faites par leurs prédécesseurs ; et le passage au semblable, d’un cas à un autre cas qui lui est semblable d’une façon ou d’une autre. Telles sont les procédures que semble avoir suivies Bonnefoy dès son premier recueil.

Un progrès sur la mort

Les six vers du tout premier poème comportent trois fois le verbe voir, conjugué à la première personne du singulier : « Je te voyais […] Je te voyais […] Et je t’ai vue ». Nous sommes ici dans l’autopsie, qui durera tout le temps du « Théâtre », première partie du livre. Le poète regarde le théâtre du monde – le mot théâtre étant lui-même issu du verbe grec théorein signifiant regarder, contempler – en spectateur et en traducteur. Il l’autopsie et le traduit en mots, brutalement : non pour en donner une idée, mais pour le convoquer. Ses mots mêmes sont matière, et si d’aucuns trouvent cette poésie obscure c’est qu’elle est « bois ténébreux » d’après le bois ténébreux. Il y a là, d’une certaine manière, un passage au semblable, sens et sonorité des mots se conjuguant pour rendre le réel perçu et constituer un texte qui est à la fois tableau clinique du morbide et ordonnance contre la mort.

Au milieu du recueil, le chapitre « Douve parle » peut être lu comme la part d’expérience nommée historia par les philosophes grecs empiriques. Il s’agit là d’interroger et d’écouter « Une voix » et « Une autre voix ». « L’historien, c’était moi, dira-t-il plus tard dans L’Arrière-pays (1972), et tout mon passé et tout mon possible, tout l’aperçu et tout l’inconnu, se prenaient violemment dans cette nasse […] au mutisme, il allait falloir que je noue mille circuits d’analyse, de mémoire, à parcourir patiemment dans mes profondeurs. » Douve, nom de fossé entourant le château (de l’âme ?), Douve qui est à la fois personne et éléments, témoigne maintenant de sa propre expérience, qui doit ensemencer le poète, lui aussi terre, lieu de la mort qu’il faut franchir pour vivre.

« Que le verbe s’éteigne/Sur cette face de l’être où nous sommes exposés ». L’exigence du concret comme prédominant, et préexistant à la parole, se rappelle. « La poésie est active en nous depuis bien plus longtemps que les langues », dit Bonnefoy dans le recueil d’entretiens intitulé L’Inachevable (2010). « Les “voix” », y dit-il aussi, « sont pour moi des paroles que je crois avoir entendues dehors […] Des voix, et donc une scène où ces êtres passent ou se rencontrent, où ils se parlent autant qu’ils me parlent. Je crois que cette sorte de théâtre sans fiction autre que prospective est l’essence même de l’écriture qui va à la poésie. »

« Le jour franchit le soir, il gagnera
Sur la nuit quotidienne.
Ô notre force et notre gloire, pourrez-vous
Trouer la muraille des morts ? »

Du mouvement et de l’immobilité de Douve se termine par ces vers qui marquent moins une victoire sur la mort qu’un progrès sur la mort : l’expérience a fait reculer une part de son espace comme le jour à la belle saison gagne sur la nuit, ou bien même a troué sa frontière. Y aurait-il alors ici, par ce trou, possibilité de passage d’un semblable qui serait la mort à un autre semblable qui serait la vie, ou d’un semblable qui serait la morte à un semblable qui serait le vivant ? Cela ne peut s’affirmer, et rien ne le dit de façon définitive.

Tel l’empirique antique

Si l’empirisme n’empêche pas ici une forme d’induction, la vérité reste un chemin, non une arrivée. Comme dans le scepticisme zététique de Sextus Empiricus, où la vérité n’est jamais acquise mais toujours à rechercher, Bonnefoy « s’éloigne sans se retourner dans cette forêt où tout est chemin, où rien ne va nulle part » (La longue chaîne de l’ancre, 2008). Une philosophie qui est aussi une poétique de la vie, résumée par exemple dans le poème « L’inachevable » du splendide recueil La Vie errante (1993-1997) où le poète, ayant constaté que le monde n’est qu’ébauche et ruines, à l’exception de la lumière incréée, « n’aime plus, dans l’œuvre des peintres, que les ébauches. Le trait qui se ferme sur soi lui semble trahir la cause de ce dieu qui a préféré l’angoisse de la recherche à la joie de l’œuvre accomplie. »

Libre au lecteur de constater que l’expérience de l’inachevé donne lieu à l’inachevable, mot où s’entend : l’intuable. Et que cette expérience à son tour fait que la joie franchit l’angoisse, portant lumière dans Ce qui fut sans lumière (1987-1995), selon le titre d’un autre de ses recueils. Bonnefoy a écrit tout au long de sa vie, tel le Voyageur de L’Arrière-pays, tel l’empirique antique dont la pensée, appuyée sur l’expérience et son enseignement toujours renouvelé, ne s’arrête jamais. « Le grand dessin va le trait comme on se défait d’une pensée encombrante, il n’identifie pas, il fait apparaître », écrit-il dans ses Remarques sur le dessin. Et « la poésie aussi, c’est un trait qui se refuse à se refermer sur soi. » Cherchant tout au long de son œuvre dans le réel « la Présence », Bonnefoy sait qu’en provoquer l’épiphanie par l’expérience, c’est aussi faire l’expérience de « la dissolution du moi illusoire » (L’Arrière-pays).

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Le lac, la forme, le fond

Le temps de lire. Les paradis réels.

Je reposte cette note d’il y a deux ans en y ajoutant cette photo de paradis, l’un de tous mes paradis : primitivité et langue, amour et paix, dépouillement et esprit

l'oiseau bleu 2

29J’étais en train de lire (Les Poulpes, de Guérin – je m’en souviens) sur la petite plage éloignée et tranquille que nous appelions L’oiseau bleu, à Sanguinet dans les Landes, au temps où (avant d’écrire mon premier roman) nous y passions des journées entières, en petite tribu, nus sur le sable, sous les arbres, dans l’eau et sur l’eau (en planche à voile), et où j’écrivis aussi le texte qui suit :

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Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.

De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.

L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.

A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.

Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.

Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.

Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.

La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?

L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.

Actualité des « Grands cimetières sous la lune » de Bernanos (extraits)

violences policieres*

Deux des arrière-petit-fils de Bernanos, antifas, ayant été arrêtés l’autre jour dans l’affaire de la voiture de police brûlée, j’ai eu envie d’aller regarder de nouveau son pamphlet autour de la guerre d’Espagne, dont pas mal d’observations peuvent se lire en regard de la situation d’aujourd’hui, en les adaptant à notre société et à ses « clergés », notamment intellectuels et médiatiques, alors que dans le contexte et sous le prétexte d’un état d’urgence encore renouvelé (avec la présence de soldats armés de mitraillettes dans certaines rues de Paris), le mouvement Nuit Debout et les manifestations syndicales contre la loi travail sont réprimées avec une violence démesurée, sans discernement et inquiétante par la police et la gendarmerie – matraquages, tirs de flash-ball au niveau des visages, utilisation massive et systématique de gaz lacrymogènes, tirs de grenades de désencerclement à hauteur d’homme, tout cela y compris sur des manifestants tout à fait pacifiques, parmi lesquels les blessés se comptent par dizaines.

« La colère des imbéciles remplit le monde. » Telle est l’antienne de ce texte, que je lis en toute liberté, comme tous les livres, y laissant ce que je préfère y laisser, y prenant ce que j’y prends, en l’occurrence les extraits que voici :

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« Le premier prêtre venu, s’il est sincère, vous dira que nulle espèce n’est plus éloignée que la leur de l’esprit d’enfance, de sa clairvoyance surnaturelle, de sa générosité. Ce sont des combinards de la dévotion, et les gras chanoines littéraires qui entonnent à ces larves le miel butiné sur les bouquets spirituels ne sont pas non plus des ingénus. »

« Ne touchez pas aux imbéciles ! Voilà ce que l’Ange eût pu écrire en lettres d’or au fronton du Monde moderne, si ce monde avait un ange. »

« L’idée de grandeur n’a jamais rassuré la conscience des imbéciles. La grandeur est un perpétuel dépassement et les médiocres ne disposent probablement d’aucune image qui leur permette de se représenter son irrésistible élan (c’est qu’ils ne la conçoivent que morte et pétrifiée, dans l’immobilité de l’Histoire). »

« Comment lui ferez-vous entendre [à l’imbécile] qu’il y a un peuple des Pauvres, et que la tradition de ce peuple-là est la plus ancienne de toutes les traditions du monde ? Un peuple de pauvres, non moins sans doute irréductible que le peuple juif ? On peut traiter avec ce peuple, on ne le fondra pas dans la masse. Vaille que vaille il faudra lui laisser ses lois, ses usages et cette expérience si originale de la vie dont vous ne pouvez rien faire, vous autres. Une expérience qui ressemble à celle de l’enfance, à la fois naïve et compliquée, une sagesse maladroite et aussi pure que l’art des vieux imagiers. »

« J’admire les idiots cultivés, enflés de culture, dévorés par les livres comme par les poux, et qui affirment, le petit doigt en l’air, qu’il ne se passe rien de nouveau, que tout s’est vu. Qu’en savent-ils ? »

« On ne refera pas la France par les élites, on la refera par la base. Cela coûtera plus cher, tant pis ! Cela coûtera ce qu’il faudra. »

« Quel anarchiste, ce Bernanos ! direz-vous. »

« Nous n’espérions rien des militaires, et des cléricaux pas davantage. (…) Je voudrais tenir devant moi l’un de ces innocents Machiavels en soutane qui ont l’air de croire qu’on manœuvre un grand peuple ainsi qu’une classe de sixième et prennent, en face de la catastrophe, l’air de dignité offensée du maître d’étude chahuté par ses élèves. »

« Oh ! bien sûr, M. Paul Claudel, par exemple, jugera que ces vérités ne sont pas bonnes à dire, qu’elles risquent de faire du tort aux honnêtes gens. Je crois que le suprême service que je puisse rendre à ces derniers serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur, la Grande Peur des Bien-Pensants. »

« Pour moi, j’appelle Terreur tout régime où les citoyens, soustraits à la protection de la loi, n’attendent plus la vie ou la mort que du bon plaisir de la police d’État. »

« Je m’excuse de remuer ces cendres. Elles sont déjà si froides qu’on ne pourrait se coucher dessus sans mourir. »

« En 1207, par exemple, un petit homme commençait à courir les routes de l’Ombrie. Il annonçait aux hommes une nouvelles très surprenante, l’avènement de la Pauvreté. (…) Les dévôts sont des gens malins (…) le Saint une fois mort, que voulez-vous ? Ils se sont trouvés tellement occupés à l’honorer que la Pauvreté s’est perdue dans la foule en fête (…) aux applaudissements des riches, stupéfaits de s’en tirer à si bon compte. Ouf !… Après quoi ce fut, comme on dit, une fameuse reprise des affaires ! Jamais la vente des indulgences n’avait rapporté aussi gros. Vraiment, ça ne retient pas votre attention, cette bacchanale de la Renaissance, les ruffians bariolés, princes, ministres, astrologues, cardinaux, peintres et poètes, drapés d’or ou bardés de fer, tous mangés par le mal napolitain, menant leur ronde infernale, avec des hennissements, autour de la tombe du pauvre des pauvres, découvreur d’Amériques invisibles, mourant au seuil de ces jardins enchantés ?
(Il est vrai que par une délicate attention le supérieur des Franciscains, fait Grand d’Espagne par les Rois Catholiques, recevait pour asile l’un des plus magnifiques palais de Madrid). »

« Il y a un moyen de tout arranger : organisez le culte du Pauvre Inconnu. Vous l’enterrerez place de la bourse et désormais on ne verra plus à Paris un roi de l’acier, de la houille ou du pétrole qui ne considère comme un devoir de venir déposer une couronne sur la dalle sacrée. »

« Le monde va être jugé par les enfants. L’esprit d’enfance va juger le monde. »

« La vie n’apporte aucune désillusion, la vie n’a qu’une parole, elle la tient. Tant pis pour ceux qui disent le contraire. Ce sont des imposteurs ou des lâches. »

« Il n’est rien de plus haïssable en l’homme que sa prétendue sagesse, le germe stérile, l’œuf de pierre que les vieillards se passent de génération en génération et qu’ils essaient d’échauffer tour à tour entre leurs cuisses glacées. (…) Je ne me sens pas né pour couver un œuf dur. »

« Que peuvent avoir de commun avec un vieux paysan de l’ancienne France ces septuagénaires demeurés aussi ignorants des valeurs de la vie qu’un polytechnicien de vingt ans, ces bêtes à formules et à systèmes qui, même pris dans les rets de la paralysie sénile, restent aussi turbulents sur leurs pots qu’au temps où ils présidaient des conférences économiques ? Cet ordre est le leur. On souhaiterait qu’ils crevassent ensemble, tous les deux, très tranquilles. Mais voilà où nous commençons à ne plus nous entendre, eux, et nous. Ils ne veulent pas. »

« jeunes gens (…) c’est votre pensée, mes amis, qui sent la tisane et l’urine, comme un dortoir d’hospice. Plus précisément vous n’avez pas de pensée, vous vivez dans celle de vos aînés, sans jamais ouvrir les fenêtres. »

« J’ai toujours pensé que le monde moderne péchait contre l’esprit de jeunesse, et que ce crime le ferait mourir. »

« Ce n’est pas le désordre qu’ils réprouvent, c’est le bruit que fait le désordre, et ils crient : Silence ! Silence ! de leurs pauvres voix tantôt plaintives et tantôt menaçantes. Si les revendications ouvrières les jettent hors d’eux-mêmes, c’est parce qu’elles agacent leurs nerfs. »

« Hommes d’ordre, le peuple n’est pas si facile à séduire que les innocents paroissiens de vos Ligues. Lorsque vous parlez d’ordre aux classe moyennes, elles comprennent de suite, car depuis cent cinquante ans, sous n’importe quel régime bourgeois, ce mot a toujours signifié pour elles prospérité du commerce et de l’industrie. Mais il ne sonne pas de même aux oreilles populaires. »

« Jeunes gens qui lisez ce livre, que vous l’aimiez ou non, regardez-le avec curiosité. Car ce livre est le témoignage d’un homme libre. »

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