Héraclite, fragment 93 (ma traduction, au près des mots)

l'arbre de vie dans la foret la nuit,

ὁ ἄναξ οὗ τὸ µαντεῖόν ἐστι τὸ ἐν ∆ελφοῖς, οὔτε λέγει
οὔτε κρύπτει ἀλλὰ σηµαίνει.

« Le maître dont l’oracle est à Delphes ne légifère ni ne crypte : il est sémaphore. »

Héraclite, fragment 93 (Plutarque, Sur les oracles de la Pythie)

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mes autres traductions (et commentaires) d’Héraclite

Nuit Debout, face au jour

Je poursuis ma réflexion autour de Nuit Debout

visitation du jeune homme de caillebotte,*

Blaise Pascal a la gueule de bois. De quoi ? De la fête de l’esprit que fut le siècle précédant le sien. Les univers physiques et métaphysiques ont perdu leurs frontières rassurantes. Notre homme a le mal de mer comme un terrien inexpérimenté embarqué malgré lui à bord d’une caravelle partie vers l’inconnu. Depuis Copernic, l’homme et la Terre ont perdu leur statut de centre du monde. Depuis Luther et Calvin, l’Église a aussi perdu sa centralité et même à l’intérieur du catholicisme la foi hésite, notamment avec la scission du jansénisme dont Pascal lui-même est proche (et il en vient à conseiller de parier). La science qu’il pratique contribue à remettre en question les certitudes anciennes, déjà mises à mal sur le plan humain par les introspections de Montaigne et sa pratique du doute. Sur le plan politique, la monarchie est menacée par différents groupes de pression, parlements provinciaux et parisiens, protestants, Grands qui contestent son désir de centralisation et de souveraineté sans partage. Cette instabilité générale sera endiguée par le Roi-Soleil, mais un symbole ne suffit pas à faire le beau temps (malhonnête, il provoque même souvent l’inverse) et le malaise de Pascal perdurera jusqu’à la nausée de Sartre et au-delà.

« Abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie… » Tout Pascal est là, et il est toujours là. Le centralisme politique qui accompagne le développement du capitalisme ne suffit pas à conjurer l’angoisse de l’homme face à son décentrement dans l’univers. Cet effroi entré dans son cœur avec la Renaissance n’en est toujours pas sorti. Les découvertes d’Einstein et de la physique quantique l’ont même aggravé : depuis elles, l’instabilité s’ajoute à l’incertitude. Beaucoup essaient d’y échapper en s’accrochant à des systèmes politiques, spirituels, intellectuels, anciens, placés comme des tentures noires entre eux et l’abîme tant redouté du réel. Les temps médiévaux hantés par l’idée de fin du monde portaient moins d’épouvante secrète que les temps modernes face au « silence éternel de ces espaces infinis » qui persuade Pascal que l’homme ne peut trouver « que misère et mort ».

La succession des générations est l’instrument de l’homme pour réaliser ce qu’il a dans la tête : ce fut, parallèlement et conformément à l’industrialisation capitaliste, un développement effroyable en effet de la misère et de la mort. Au dix-neuvième siècle un poète, Edgar Poe, comprend avant les scientifiques pourquoi la nuit est noire, malgré une infinité d’étoiles. Au siècle suivant un artiste, Alain Resnais, constate l’inflation de l’horreur : il l’appelle Nuit et brouillard.

Fascisme et nazisme sont des phénomènes circonscrits dans l’histoire et qui ne peuvent se répéter à l’identique, pas plus que d’autres systèmes nihilistes attachés à des personnalités et à des circonstances particulières, tels le stalinisme ou le maoïsme. Il existe des néofascismes, mais comme l’écrit Pierre Milza, le fascisme appartient au passé. On peut en conclure que le qualificatif de fasciste ou de facho, couramment employé, dénonce en fait une nécrose de l’esprit. Est perçu comme fasciste aujourd’hui celui qui n’a pas dépassé le passé auquel le fascisme appartient, celui dont la structure mentale est toujours régie par l’achèvement de l’effroi pascalien, parvenu au point où seule une envie de frontières, de règles, d’exclusions, et d’une terreur pour les faire tenir, paraît pouvoir rassurer contre « l’infinie immensité des espaces » mentaux et des possibilités de l’humain.

C’est de cet aveuglement volontaire, de cette confusion qui s’ignore, de cette nuit et de ce brouillard qui enveloppent le monde comme une couche de pollution, que se relèvent les femmes et les hommes du mouvement Nuit Debout, brisant et réinventant (comme d’autres avant eux) la notion dévoyée d’espace public, passant les murailles que, par peur des étoiles, les hommes ont élevées entre elles et eux.

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« Formes et forces », par René Huyghe


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Passer les épreuves de l’agrégation m’a remplie de joie, malgré mes lacunes scandaleuses en grammaire du français moderne, de l’ancien français et du grec ancien. J’ai spécialement apprécié les épreuves de dissertation, à chaque fois sept heures d’écriture à flux tendu, sans textes ni notes avec soi. Vraiment un excellent exercice. J’ai l’intention de continuer à travailler, y compris bien sûr la grammaire, pour les oraux (si j’y suis admissible). Et je me suis d’ores et déjà remise à ma thèse, avec un appétit de travail renouvelé. En lisant Bachelard je suis passée par René Huyghe, que voici présentant le thème passionnant de son livre Formes et forces et la notion qu’il a inventée de connaturalité.

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Montaigne et la question de l’homme, par Jean-Louis Poirier

http://dai.ly/xlw4uk
Tout simplement, mais encore faut-il le dire et le redire, le lire et le réentendre – plus que jamais en ces temps.
Quant à Las Casas, rappelons qu’il appelait les génocidaires non pas les Espagnols, comme le disent les traductions, mais « los cristianos », ce qui a un sens profond à méditer. Lui-même prêtre dominicain dénonçait ainsi l’outrage fait au Christ par les chrétiens, et tâcha dans la controverse de Valladolid de défendre une autre façon d’être chrétien. Force est de constater que les chrétiens allaient commettre encore bien d’autres crimes contre l’humanité, et que ce qu’il reste aujourd’hui d’exclusion des femmes et d’abus sur les enfants dans l’Église n’est pas étranger au principe d’exclusion et de discrimination dénoncé par Montaigne et qui fonde cette institution. Racisme et sexisme se fondent sur une croyance en la supériorité de tel type d’homme sur les hommes, et de l’homme sur la femme – croyance partagée par les religieux de toutes obédiences et par bien des religieux qui s’ignorent, des croyants qui se croient incroyants.
D’autre part, quand répondant à une question, Jean-Louis Poirier récuse justement la comparaison avec l’existentialisme sartrien en disant que pour Montaigne il n’y a pas d’essence de l’homme, j’ajouterai personnellement que s’il est vrai que de ce fait l’existence ne peut pas précéder l’essence, il reste possible de dire que l’essence précède l’existence dans le sens d’une essence individuelle, de ce que Montaigne appelle la différence de chaque homme – différence qui n’est pas seulement culturelle. « Tout exemple cloche ». Chaque être est unique, et c’est aussi une maladie de l’aveuglement que de chercher toujours à identifier tel être à tel autre – ce qui est encore une façon de marquer cette peur de l’altérité d’où naissent racisme, xénophobie, sexisme, gynophobie, et tous les crimes qui s’ensuivent.
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montaigne

Quelques-uns de ces êtres de génie que ce monde rejette

camille-claudel-С2Camille Claudel, morte à l’asile où elle fut enfermée pendant trente ans par son frère et sa mère

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Rimbaud-377x600Arthur Rimbaud, mort d’avoir fui les miasmes du milieu littéraire

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nietzscheFriedrich Nietzsche, mort enfermé pour s’être élevé au-dessus de l’ « humain, trop humain » (et de sa mère et de sa sœur, ces « canailles »)

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van-gogh-autoritratto-1889-orsay-1Vincent Van Gogh, mort harcelé par des petits bourgeois, mort d’avoir peint plus puissamment que tout autre

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eriksatieErik Satie, mort dans la misère, dans un monde qu’il continue pourtant à enchanter

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artaud par artaudAntonin Artaud, enfermé et affamé pendant l’Occupation, mort de lucidité

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Bien entendu ils sont beaucoup plus nombreux, y compris parmi les scientifiques (voir par exemple Alexander Grothendieck, présent ici), et y compris aujourd’hui. Il faudrait s’interroger sur cette tendance de l’époque moderne à être incapable d’accepter le génie humain quand il est incarné, son incapacité à le laisser vivre librement dans la société.

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La mesure du temps dans diverses civilisations

Nous venons de changer d’année. Mais de quelle année ? Et qui, nous ? Comme dirait à peu près Einstein, tout est relatif dans cette histoire. En tout cas, c’est une belle histoire, et qui n’est pas finie.

 

Les calendriers mésopotamiens, par Jean-Jacques Glassner
Présentation : « Les Sumériens et les Babyloniens, aux troisième, second et premier millénaires avant notre ère, ont une perception très différente de la temporalité. Il s’agit, pour les premiers, d’un temps qui se déroule selon un schéma sinusoïdal, selon les seconds, d’un temps qui épouse la forme d’un zigzag. Il se décline en mois, parfois en semaines, comme en Assyrie. Les mois sont généralement subdivisés selon les cycles lunaires. Les journées et les nuits, avec le calcul de la durée respective (variable selon les saisons) des unes et des autres tout au long de l’année, sont subdivisées en six « doubles heures », trois pour la nuit, trois pour le jour (la journée commençant le soir). Avec le développement de l’astronomie mathématique, la subdivision des heures en minutes et secondes se généralise. »
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Le calendrier en Chine, par Marc Kalinowski
Présentation : « Le calendrier a occupé en Chine une place prépondérante. La chronologie chinoise compte parmi les plus anciennes du monde et l’usage de calendriers annuels inscrits sur lamelles de bambou est attesté dès les premiers empires au IIIe siècle avant notre ère. L’importance accordée aux techniques de notation du temps peut être mise en rapport avec la dimension agraire de la civilisation chinoise, et de manière plus décisive avec le rôle dévolu au calendrier dans la légitimation du pouvoir et l’élaboration de liturgies saisonnières régulant les activités politiques et sociales. Les caractéristiques de cette forme de cosmologie calendaire seront présentées sur les plans de la philosophie de la nature, des sciences traditionnelles et des représentations symboliques de l’espace et du temps. »
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Les calendriers mésoaméricains, par Danièle Dehouve
Présentation : « La Mésoamérique, aire culturelle qui comprend la partie méridionale du Mexique et plusieurs pays d’Amérique centrale, a été le siège de la découverte de calendriers sophistiqués, indépendamment de l’Ancien Monde. Ses nombreuses populations (Olmèques, Mixtèques, Zapotèques, Mayas et Aztèques) ont partagé, à partir de 600 avant J.-C., un système complexe fondé sur l’articulation des cycles de plusieurs astres (Soleil, Vénus, Mars…) au moyen d’un cycle « artificiel » de 260 jours. Au fondement de la divination et de la mise en oeuvre des guerres, des rituels et des sacrifices, les calendriers mésoaméricains sont parvenus à des calculs très exacts embrassant des millénaires. »
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Le temps chrétien au Moyen Âge, par Jean-Claude Schmitt
Présentation : « Avant que la globalisation du monde et les technologies modernes n’exigent et ne permettent la mesure universelle d’un temps de plus en plus abstrait des rythmes naturels du soleil, de la lune et des étoiles, chaque civilisation s’est dotée de calendriers appropriés à ses usages pratiques et symboliques du temps : qu’il s’agisse des cycles annuels ou du découpage égal ou inégal des mois ou des heures, la variété des solutions proposées (depuis la Mésopotamie ancienne jusqu’aux débats actuels sur le Temps Atomique International, en passant par les calendriers des civilisations précolombiennes et la détermination de la fête mobile de Pâques pour les chrétiens), n’a d’égal que le raffinement stupéfiant des spéculations élaborées dans chaque culture par les prêtres ou les astronomes.
Un regard historique et comparatif s’impose pour éclairer les énigmes que le temps et sa mesure ne cessent de poser aux hommes et aux sociétés. »
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La mesure du temps de la révolution industrielle à nos jours, par Christian Chardonnet
Présentation : « Pendant des siècles, les indications fournies par un cadran solaire suffisaient pour les besoins des hommes, peu mobiles. Avec l’avènement de l’ère moderne puis industrielle, il a fallu connaître l’heure en tout point d’un pays puis de la planète avec une précision de plus en plus élevée. Les progrès scientifiques dans la mesure des mouvements de la Terre ainsi que les progrès technologiques de l’horlogerie ont permis de répondre à ces nouveaux besoins jusqu’au milieu du XXe siècle. Grâce à la physique quantique, une nouvelle étape a été franchie dans la précision ultime de la mesure du temps avec les horloges atomiques. L’application la plus spectaculaire est le système GPS qui sert à définir un Temps Atomique International (TAI) mais aussi et surtout à la géolocalisation, une application désormais indispensable. Le refroidissement des atomes par laser a enfin permis de pousser l’exactitude des horloges atomiques : l’erreur commise n’excède pas 4 secondes à l’échelle de l’âge de l’Univers (13,7 milliards d’années). »
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Quand nos calendriers révèlent notre vision du monde, émission de Florian Delorme avec Jean Lefort, Caterina Guenzi, Sylvie-Anne Goldberg
Présentation : « Il existe une immense diversité de calendriers et de façons de calculer le temps qui passe : avec la lune, le soleil, les deux… Aucun n’est exact, et il faut toujours des ajustements dans le nombre de mois, de jours choisis. Le calendrier grégorien, calendrier solaire, n’est qu’une légère adaptation du calendrier julien qui date de l’époque de Jules César : 12 mois de 30 ou 31 jours, des années bissextiles, des semaines de 7 jours.
Il s’est imposé comme la mesure du temps universel, de par la domination scientifique de l’Occident mais aussi pour des impératifs commerciaux. Pourtant, il a toujours fait l’objet de critiques et de tentatives de réforme. Pour beaucoup, le calendrier grégorien est lié à l’histoire du christianisme et loin d’être le mode de calcul le plus pratique. De l’Inde au judaïsme, des dizaines d’autres calendriers lui ont survécu et continuent de structurer la vie de communautés dans le monde. Construire un calendrier, c’est croiser problèmes mathématiques et aspects culturels.
Pourquoi le calendrier grégorien reste-t-il malgré tout, au fil des siècles, le « temps-monde » ? »
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À lire également : le calendrier juif ; les musulmans et la mesure du temps
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Écritures de l’autre hémisphère


Lire et écrire en Chine et au Japon, par Jean-Noël Robert

La force allusive des images dans la poésie chinoise, par Ivan Ruviditch
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Une vision de l’être et du monde qui rappelle celle des « physiologues » ou Présocratiques, et notamment la voie héraclitéenne.

Les treize d’El Sidron

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Sept adultes, femmes et hommes, trois adolescents, trois enfants. Des Néandertals. Tous ont été mangés par d’autres Néandertals, il y a 49 000 ans dans les Asturies. Antonio Rosas, paléontologue, était ce soir au Collège de France pour présenter ce cas sur lequel il travaille : les restes trouvés dans une cavité des galeries de la grotte d’El Sidron, ossements et morceaux d’os de cette famille, portent de très évidentes traces de boucherie et de dents humaines qui les ont mâchonnés. Que s’est-il passé ? Étaient-ils morts avant, dans quelque accident par exemple ? Il semble plus vraisemblable qu’ils aient été massacrés, puis mangés rapidement – certains morceaux ont été laissés, d’autres emportés – après avoir été découpés avec des outils taillés sur place dans un même bloc. Aucune trace de feu, ils ont été dévorés crus.

Le fait qu’il n’y ait quasiment pas de restes d’animaux indique que le lieu n’était pas celui d’un campement, seulement celui de ce repas cannibale. Il semble, dit Antonio Rosas, que le cannibalisme était largement pratiqué par nos ancêtres – on en trouve des indices sur d’autres sites, quoique moins spectaculaires qu’à El Sidron. D’après ce qu’on a pu observer des formes plus récentes de cannibalisme, on distingue l’endocannibalisme, cannibalisme à l’intérieur du groupe souvent motivé par des pratiques funéraires ou des rituels, et l’exocannibalisme, qui peut avoir pour but la conquête de trophées d’ennemis. Le cannibalisme peut aussi tout simplement avoir pour cause la faim – cela s’est encore produit lors du fameux accident d’avion de 1972 dans les Andes. Nous ne saurons pas pourquoi cette famille a été mangée par d’autres humains. Nous pourrons nous rappeler ce que disait Jean-Jacques Hublin dans l’heure de cours précédant l’exposé d’Antonio Rosas : les Néandertals avaient d’énormes besoins en calories. Autour de 5000 par jour et par personne, soit le double de l’homme moderne. Pour un groupe de 25 personnes, cela représentait un renne quotidien. Que faire lorsque le renne venait à manquer ? Les Néandertals ont disparu alors qu’ils prospéraient, on ne sait pourquoi.

Beaucoup d’hommes modernes aujourd’hui, dans la société de consommation, ont beaucoup trop de besoins, aussi.

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(le cours et le séminaire seront prochainement en ligne, comme y sont déjà les précédents, ici sur le site du Collège de France)