La pensée

Photo Alina Reyes

 

La pensée des hommes est confuse, mêlée d’impuretés et greffée d’impasses, parce que nous n’avons pas encore compris ce qu’est la Résurrection. L’eschatologie réelle, c’est le chemin qui mène à cette compréhension, et c’est la seule et unique voie de salut que nous ayons à prendre.

 

Vigne et sarments

Paris, 13e. Photo Alina Reyes

 

Ce n’est pas pour rien qu’hier, quand on m’a dit le mot masochisme, j’ai répondu qu’il se comprend en lisant Masoch. Plutôt que de dire « en lisant  Sacher-Masoch ». Et encore moins « en lisant Freud ». Je le dis parce que c’est la pure vérité. Le mot masochisme vient du nom Masoch. Les noms ne sont pas rien, les mots non plus. On ne peut pas faire comme s’ils étaient des choses utilitaires, ou comme si n’importe qui pouvait se les approprier selon son propre arrangement. Ils sont vivants. C’est en voyant le déploiement du nom Masoch, les mots qui sont venus de lui comme des sarments, que l’on peut comprendre le mot masochisme. Et il en est ainsi pour tous les noms, tous les mots. Ceux qui salissent les mots en les utilisant indûment insultent Dieu.

La théologie dans tous ses aspects est une science aussi sûre que les mathématiques, mais la plupart des gens n’ont aucun sens de la logique. Du Logos.  Ils vivent et raisonnent constamment selon des logiques fausses, comme les fous. Des faussetés qui bien sûr finissent en impasses, en mort ou même en crimes. C’est une atrocité à entendre, comme un concert où presque tout le monde jouerait faux. Nous n’avons pas le droit de donner un tel concert.

 

« Dans la montagne, le Seigneur est vu »

Photo Alina Reyes

 

1. Il advint, après ces paroles, que Dieu éprouva Abraham. Il lui dit : « Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! »

2. Il dit : « Prends, je te prie, ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac. Et pars via toi vers le pays de Moriah, « Dieu voit » : tu le feras monter là, via holocauste, sur l’une des montagnes que je te dirai. »

3. Abraham se leva tôt dans le matin, il sangla son âne, prit ses deux jeunes hommes avec lui, et Isaac son fils. Il fendit le bois pour l’holocauste, se leva et partit vers le lieu que lui avait dit Dieu.

4. Au troisième jour, Abraham leva ses yeux, et il vit le lieu de loin.

 

*

Abraham a reçu ses hôtes comme des dieux, comme Dieu (et les chrétiens voient en eux une préfiguration de la Trinité). Il a fait tuer un veau pour eux, les a servis. Ils lui ont annoncé, malgré la vieillesse de sa femme et la sienne, cette chose incroyable, la naissance d’un fils  ! Tel est l’humour de Dieu, qui fait rire Sarah, et inscrit son rire dans le nom de leur fils à venir, Isaac, né d’un rire. Quelque chose en Sarah a été dénoué, libéré par une parole inouïe, déclenchant cette réaction physique, le rire, prélude à une ovulation inespérée. Oui, c’est bien ainsi que le Dieu d’amour guérit la stérilité de l’être.

Plus tard, Abraham négocie avec Dieu le salut pour les justes de Sodome. La ville est détruite, mais ceux qui ont bien reçu les messagers de Dieu sont sauvés.

(…)

Au moment où Abraham va trancher la gorge de son enfant, Dieu retient sa main. N’a-t-il pas fait tuer un veau pour Le recevoir quand Il s’est présenté à lui sous la forme de trois hôtes ? Dieu le lui rend. Un bélier apparaît, pour être sacrifié à la place de l’enfant.

Reconnaissons en l’autre la présence de Dieu, traitons-le dignement, et Dieu nous le rendra, nos enfants seront sauvés.

 

*

13. Abraham leva ses yeux et il vit : voici, un bélier s’était pris les cornes dans un buisson. Abraham alla et prit le bélier pour le monter à l’holocauste, au lieu de son fils.

14. Et Abraham déclara le nom de ce lieu : « Le Seigneur voit » ; en sorte que l’on dit aujourd’hui : « Dans la montagne, le Seigneur est vu. »

15. L’Ange du Seigneur appela une deuxième fois Abraham, du ciel.

16. Il dit : « J’ai juré par moi-même, parole du Seigneur : oui, puisque tu as fait cette parole de ne pas retenir ton fils, ton unique, 17. oui, je te bénis, je te bénirai, et je multiplie, je multiplierai ta descendance, comme les étoiles au ciel et le sable aux langues de la mer, et ta descendance possèdera la porte de ses ennemis. 18. Et se béniront en ta descendance tous les peuples du monde, par suite de cela : tu as écouté dans ma voix. »

19. Abraham revint  vers les jeunes hommes, ils se levèrent et allèrent ensemble à Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva, « Puits du Serment ».

 

*

Le feu, le couteau, l’animal. L’homme gravit la montagne, ou bien descend dans la caverne – le mouvement revient au même : aller au bout, faire face à l’Imprononçable, accomplir le geste qui témoigne du lien avec Lui. L’homme va à la pierre, guidée par l’Invisible sa main fait vivre la peinture originelle.

Voici, cette pierre sera un témoin en vous, car elle a entendu tous les ordres de YHVH qui a parlé avec vous. (Josué 24, 27)

Les pierres crieront (Luc 19,40)

Et sa peinture est cérémonie, sacrifice et salut. En évoquant le sang qui coule dans les corps et hors des corps, elle accompagne, invoque, assure la transmission de la vie, d’un vivant à l’autre et dans les siècles des siècles, via l’invisible donneur et ordonnateur de vie.

“Après ces paroles”, dit régulièrement le texte, qui est peinture et voix, pour dire : “après ces événements”. Car la parole est au service de l’événement, elle le contient comme le lit l’eau de la rivière, et l’événement est dans la parole, c’est en elle qu’il se produit. Sans la parole il n’y aurait ni sacrifice ni nourriture, ni éros ni corps, ni esprit ni vie (les seconds découlant des premiers). Sans la peinture que Dieu fait, et fait faire à l’homme par les couleurs, les mots, les sons, rien ne serait.

Le sacrifice d’Abraham a lieu en trois grands temps : l’holocauste d’animaux (Gn15) ; puis sa circoncision, celle de toute sa maison et de toute sa descendance (Gn17) ; et enfin le sacrifice de son fils. Trois grands temps, trois grands degrés dans l’apprentissage de Dieu – le mot qui signifie holocauste, proche du verbe qui signifie monter, a pour deuxième sens : degré. Chaque fois la mort se fait plus proche. Il s’agit de l’exorciser et de la vaincre. Il s’agit de traverser en soi le désir de mort, d’aller jusqu’au bout, non pas de façon asservie à la mort, de façon insensée et vaincue d’avance, dans un égarement ou une maîtrise de soi par soi, mais tout au contraire dans la maîtrise de soi par Dieu. S’abandonner à Dieu, lui faire confiance, se laisser guider entièrement par lui. Lui qui sait, lui qui sonde nos cœurs et nos reins, lui qui connaît le chemin pour venir jusqu’à lui, Vie éternelle.

C’est exactement ce que fait Abraham. Il se laisse connaître, il se laisse révéler, il se laisse instruire. Chaque fois la vérité aussi se fait plus proche.

 

Genèse 22. Traductions et commentaires : divers passages extraits de Voyage

 

« Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter »

Photo Alina Reyes

 

C’est à peine croyable, mais c’est bien le signe d’un oubli de la quête du sens : une parole capitale du Christ a fini par être déformée, dans beaucoup de langues, au coeur même de la liturgie. « Pour des multitudes », a-t-il dit, il verse son sang. Ce que d’aucuns ont traduit par « pour tous ». Voir ici l’article de Sandro Magister et la lettre de Benoît XVI demandant et justifiant auprès des évêques allemands la rectification de cette traduction.

Tout d’abord préciser que les textes grecs (Mc 14,24 et Mt 26,28), comme le texte hébreu auquel Jésus se réfère implicitement (Isaïe 53, 11-12), emploient des mots tout à fait équivalents dans les deux langues et sans ambiguïté : en aucun cas ni pollon ni rabim ne peut être traduit par tous. Les deux mots, qui sont des pluriels, disent nombreux, multitudes.

Pourquoi Jésus a-t-il dit multitudes plutôt que tous ? se demande le pape. Comme toujours il se livre à un fin développement de la question. Le Christ est bien venu pour le salut de tous, dit-il en rappelant d’autres textes, mais au moment de l’eucharistie, le fait de dire « pour beaucoup » signifie que les « beaucoup » qui sont là ont la responsabilité de tous, et d’autre part que même si nous sommes peu nombreux, nous sommes beaucoup.

Quelque chose d’autre me saute aux oreilles. Traduire justement ce mot, rabim en hébreu, pollon en grec, multis en latin, est en effet capital. « Pour tous » n’est pas juste. On ne peut pas déformer la parole sans déformer la vérité, et même ici sans faire un contresens. « Pour tous » donne ici un sentiment de globalisation. Or c’est exactement l’inverse qui se passe. Le Christ verse son sang et partage son corps pour les démultiplier, comme il multiplia les pains. En français, « pour beaucoup » ne serait pas une bonne traduction, car elle ne dit pas le grand nombre, elle paraît même restrictive. « Pour des multitudes » renvoie au geste fondamental de Dieu dans la Genèse et l’Ancien Testament. Il crée le monde en procédant par séparation et démultiplication. Aux vivants, comme en Genèse 1, 22, il ordonne ensuite « Croissez et multipliez-vous ». Le verbe employé est raba, de même racine que rabim. Et c’est ce même verbe qu’il emploie aussi, par exemple, en demandant au peuple de suivre sa loi afin que ses jours se multiplient (Deutéronome 11,21). Ou pour dire la multiplication des eaux lors du déluge (Genèse 7,17). Ce même verbe qu’emploie le psalmiste pour dire que les projets de Dieu sont plus nombreux que les grains de sable ((Ps 139, 18). Que le Seigneur emploie pour dire la multiplication des troupeaux (Dt 8, 13)… Le verbe qu’emploie l’Ange dans sa promesse à Hagar : « je multiplierai tellement ta descendance qu’on ne pourra la compter » (Gn 16, 10)… De même qu’il promet à Abraham de faire de lui le père d’une multitude de nations (Gn 17, 4-5), après lui avoir dit (Gn 15,5) : « Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter ; telle sera ta descendance. »

Ce mot comprend la magnificence, la libéralité sans limites et la dynamique de Dieu. Pollon  ne dit pas une totalité pour ainsi dire totalitaire, un encerclement de l’humanité dans sa personne, mais au contraire une ouverture grandiose, un don de soi à l’infini dans l’espace et le temps. Le Christ sauve l’homme comme Dieu l’a créé : dans un mouvement, une déchirure, qui est jaillissement de vie, offrande d’abondance, promesse en marche. Son salut est en cours, il court à travers la multitude des hommes et des siècles, toujours se redémultipliant, se redonnant. Communion n’est pas restriction ni uniformisation, mais participation à l’Un donné. Et c’est ainsi que doit aller notre être aussi, non dans un esprit restrictif (et pingre) ni dans un esprit globalisant (et dévorant), mais dans la joie de l’amour gratuitement, inépuisablement distribué.

 

flamme

Photo Alina ReyesPhoto Alina Reyes

Être chrétienne, c’est pour moi pouvoir être aussi juive et musulmane. Je ne dis pas pour tous, loin de là. Il serait très dangereux de penser que cet être est aisément accessible. Presque personne au contraire ne peut le comprendre, car il faut d’abord pour cela faire un parcours très profond, puis ne jamais s’arrêter car il n’est jamais fini. Mais telle est justement la profondeur du christianisme. Il ne s’agit pas de confondre les religions en une seule, pas du tout. C’est aussi impossible que de vouloir faire des mathématiques, de la physique et de la musique une seule science ou un seul art. Il s’agit de comprendre que l’unique chemin qui va au Dieu unique, le Chemin, la Vérité et la Vie, tout entier contenu dans le Christ puisqu’il se définit lui-même ainsi, est aussi un chemin en trois dimensions, les trois monothéismes. Il faut comprendre que chacun a sa langue. L’hébreu, le grec, l’arabe sont les signes respectifs de trois autres langues, trois langues invisibles, par lesquelles Dieu parle. On ne peut pas lire le Coran comme on lit la Bible, on ne peut pas lire l’Évangile comme on lit la Torah, même s’il y a des passerelles et des correspondances entre les textes, et même un lien de génération entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Chacun des trois dit Dieu dans sa propre langue, comme les mathématiques, la physique et la musique forment trois langages différents mais également de vérité. Le relativisme n’a rien à voir dans cette question. On ne peut tout simplement pas les comparer.

Voyage est là pour en témoigner, et c’est juste un début. Si seulement les hommes pouvaient se délester un instant de leurs pesantes combines pour accueillir la grâce, ils ne voudraient plus rien connaître d’autre, et la joie se répandrait dans le monde comme une flamme, une envolée de papillons.

 

Son souffle de vie


Photos Alina Reyes

 

Jean 10

9. Moi je suis la porte. Si quelqu’un entre via moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et il trouvera un partage.

10. Le voleur ne vient que pour voler, sacrifier et perdre. Moi je suis venue pour que vous portiez la vie, et que vous la portiez au-delà de toute mesure.

11. Moi je suis le bon berger. Le bon berger expose son souffle de vie pour ses brebis.

12. Le mercenaire, qui n’est pas un berger, et qui n’a pas avec les brebis un lien particulier, voit-il venir le loup, il laisse les brebis et s’enfuit – et le loup s’empare d’elles et les éparpille.

13. Car il est mercenaire, et il ne se fait pas de souci, lui, pour ses brebis.

14. Moi je suis le bon berger, je connais les miens et les miens me connaissent,

15. comme me connaît le Père et comme je connais le Père ; et mon souffle de vie, je l’expose pour mes brebis.

16. Et je porte d’autres brebis qui ne sont pas dans cet enclos. Celles-ci aussi, il me faut les mener, elles écouteront ma voix, et finalement il y aura un seul troupeau, un seul berger.

17. Le Père m’aime via cela : j’expose mon souffle de vie, pour le reprendre en priant.

18. Personne ne le capture, venant de moi, mais c’est moi qui l’expose, à partir de moi-même. Je porte le pouvoir de l’exposer, et je porte le pouvoir de le reprendre. Telle est l’instruction qu’en priant j’ai reçue de mon Père.

 

Je continue, comme précédemment, par traduire le verbe lambano (prendre, recevoir) en tenant compte de son sens premier, qui exprime le fait de saisir les genoux en geste de supplication : j’y ajoute donc chaque fois une mention de la prière, car c’est une profonde vérité du texte et des faits.

Je traduis psychè (âme, vie) par son sens premier aussi : souffle de vie. Ainsi nous pouvons voir Jésus rendant l’esprit sur la Croix, son Esprit par essence qu’on ne peut saisir ni prendre, qu’il expose par tout son corps au-dessus de nous, là-haut sur la Croix, son souffle de vie qu’il reprendra comme on reprend son souffle, sa vie qu’il donne et reprend ainsi qu’il en a reçu le pouvoir dans la prière.

Et nous sentons son cœur qui bat pour nous tandis qu’il nous dit tout cela.

 

lecture de ce dimanche ; traduction et commentaire extraits de Voyage

 

« Toute la beauté avec toute la vérité ». « Le Monde est plein »

Tout à l'heure au jardin. Photo Alina Reyes

 

« Ce qui nous touche dans le monde antique, c’est son attente du Dieu inconnu. C’est Cicéron invoquant à l’heure de sa mort la cause des causes, causa causarum. C’est Platon décrivant le juste qui viendra : « Fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux ; enfin, après lui avoir fait souffrir tous les maux, on le mettra en croix… » Et, parlant encore de la pureté de l’âme et du corps, c’est Sénèque disant : « Notre Dieu et notre Père. » Et : « Que la volonté de Dieu soit faite. » C’est Virgile annonçant le siècle qui va venir : « Adspice, venturo laetantur ut omnia saeclo. » C’est Properce parlant le premier dans le monde latin de la pitié. Ce qui nous touche dans l’islam, c’est la part de vérité éternelle qu’il maintient. C’est la part qui lui est revenue du grand héritage judaïque. Et c’est qu’il est, comme le dit Nicole, une secte chrétienne, vue profonde dont on est bien assuré, lorsque l’on vient de lire le coran dans les terres mêmes des musulmans. Ainsi tout nous presse, tout nous donne de l’espoir, de l’assurance. De tous côtés nous sommes fortifiés. Mille reconnaissances lointaines nous mettent en sécurité et nous permettent d’attendre, dans l’amour, la conjonction fatale de toute la beauté avec toute la vérité. »

Ernest Psichari, Les voix qui crient dans le désert

 

Au jardin tout à l'heure. Photo Alina Reyes

 

LA JOIE (…) Plus que personne, le mystique souffre de la pulvérulence des êtres. (…) Partout, l’émiettement, signe du corruptible et du précaire. (…) Il faut avoir profondément senti la peine d’être plongé dans le multiple, qui tourbillonne et fuit sous les doigts, pour mériter de goûter l’enthousiasme dont l’âme est soulevée, quand, sous l’action de la Présence universelle, elle voit que le Réel est devenu, non seulement transparent, mais solide. Le principe incorruptible du Cosmos est désormais trouvé, et il est répandu partout. Le Monde est plein, et il est plein d’Absolu. Quelle libération !

Pierre Teilhard de Chardin, L’Humanité en marche

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 10) Donner lieu au fruit

Miniature du XVe siècle : BNF

 

« Il n’est pas question ici, bien entendu, de tenter une incursion dans les profondeurs de la philosophie hégélienne. » (p.361)
« La longue introduction aux Leçons sur la philosophie de l’histoire est une sorte d’hymne au soleil de l’esprit : contrairement à celui du soleil cosmique, son mouvement « n’est pas une répétition de soi-même… ; l’aspect changeant que l’esprit se donne dans des figures toujours nouvelles est essentiellement progrès ». » (p.362)
Et Lubac cite encore Hegel :
« … C’est l’esprit qui conduit à la vérité, il connaît toute chose et pénètre même les profondeurs de la Divinité… L’évolution de l’esprit qui pense, dont le point de départ a été cette révélation de l’Être divin (dans l’Écriture sainte), doit s’élever enfin jusqu’à saisir par la pensée aussi, ce qui fut proposé d’abord à l’esprit qui sent et représente. Il doit être temps enfin de comprendre aussi cette riche production de la raison créatrice : l’histoire universelle. » (pp367-368)

« Après deux siècles bientôt écoulés, la philosophie de Hegel n’a pas cessé d’exercer sa fascination, ni d’inspirer une pluralité foisonnante d’interprétations, de déductions, de transformations et de critiques. « Certes, Hegel a cherché à ne dire qu’une seule chose, à être cohérent, univoque, mais ce qu’il dit est en fait fort complexe… Sans doute tient-il beaucoup au fait historique ; avouons cependant que l’accent est tellement mis sur le savoir de Dieu que la Trinité immanente semble parfois s’estomper derrière le savoir vécu, la théorie de la Trinité et le Christ lui-même derrière la christologie » [M. Régnier]  » (p.375)

« La relation de Schelling à Joachim de Flore est plus explicite et plus proche de celle de Hegel (…). En 1800, dans le Système de l’Idéalisme transcendental, il donne une première ébauche de ce qu’est pour lui « la loi de l’histoire » qui doit aboutir au « règne de la liberté » : c’est celle d’une révélation de la divinité qui se fait en trois temps, aux limites indécises : le temps de la force aveugle où domine le hasard, le temps de la nature qui découvre et impose sa loi, le temps de la Providence qui est aussi pour l’homme celui de la liberté ; quand commencera ce troisième temps, « on ne saurait le dire ; mais on peut affirmer que, le jour où il aura commencé, aura aussi commencé le règne de Dieu ». (p.378)

Selon Schelling, montre Lubac, « l’Église de Jean [sera] « la seconde, la nouvelle Jérusalem », que le Voyant de l’Apocalypse a contemplée descendant du ciel. Elle rassemblera tous les chrétiens aujourd’hui séparés, elle accueillera dans son sein les Juifs et les païens ; elle subsistera en elle-même, sans contrainte et sans limite, sans autorité extérieure de quelque sorte que ce soit ; chacun s’y adjoindra librement ; ce sera la seule religion vraiment publique, la religion de la race humaine, possédant en elle le plus éminent savoir. » (p.390)

« Interprété dans tous les sens, livré aux passions de l’époque, le mythe schellingien n’en a pas moins exercé, plus en profondeur, une action stimulante. La seule chose que nous ayons à retenir, et que les prochains chapitres confirmeront, c’est que, dans les milieux les plus hautement intellectuels comme dans d’autres plus modestes de fait sinon d’intention, au cours du dix-neuvième et du vingtième siècles, le joachimisme, en se transformant, poursuit sa carrière et continue de fructifier. » (p.393)

*

Ainsi arrivons-nous à la fin du premier tome de cet ouvrage d’Henri de Lubac. Acheminons-nous maintenant vers la Pentecôte avec le deuxième tome, de Saint-Simon à nos jours, qui nous fera voyager par bien des personnalités… pour n’en citer que quelques-unes, Fourier, Michelet, Marx, Hitler, Dostoïevski…

Et surtout avec la pensée que la vision première de Joachim, qui continue à vivre, errer et fructifier depuis plus de huit siècles, ne peut que contenir une vérité, une prescience et un pressentiment d’une vérité à venir, encore à dégager de sa gangue mais appelée par l’histoire à voir le jour, comme l’est la figure de l’ange cherchée par le sculpteur dans le bloc de marbre.

Si l’utopie doit avoir lieu, ce lieu ne peut qu’être « céleste ». Or le travail du christianisme, son travail invisible à travers l’histoire, qui est aussi plus ou moins confusément celui de toutes les religions, est de rendre toujours plus proche de l’homme le royaume des Cieux. À la différence près qu’ils n’aboliront pas les religions mais les réconcilieront et participeront à exhausser leur essence, les Pèlerins d’Amour seront en quelque sorte l’Église de Jean entr’aperçue par Schelling. Non pas une église de pierre ni de territoire ni d’institution, mais une église qui, tout en oeuvrant en bonne intelligence ou communion avec les peuples et les institutions, aura pour lieu la vie même qui s’y vivra, unissant tous les hommes par des liens souples et libres, maintenus dans un Ordre lumineux parce qu’il ne sera qu’obéissance à Dieu. (voir Voyage). À suivre ! Avec mon coeur donné.

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 9) Donne-leur la paix

Nicolai Yaroshenko, Les funérailles du premier-né

 

« Une fois coupé du Christ historique dont il est l’envoyé et le témoin, l’Esprit, soumis à toutes les aventures de la subjectivité humaine, mystique ou rationnelle, peut en effet conduire à tout, l’athéisme compris.
(…) Fichte… s’efforce de montrer que ce Royaume des cieux, jadis annoncé par Jésus, n’est rien d’autre en réalité que le règne de la Raison, telle qu’elle vient enfin de se manifester. » (p.335)
« L’ambition de Fichte est plus vaste : elle est celle d’un démiurge… C’est par lui, par son enseignement philosophique inspiré, que le Logos incarné du prologue de saint Jean révèle enfin sa vraie nature : il n’est rien d’autre que « la conscience supérieure de soi », dans laquelle s’unissent en se réalisant l’homme, le monde et la divinité. – Au lendemain de la première guerre mondiale, citant ces fières déclarations, le luthérien  Wilhelm Lütgert écrira : « On n’en croit pas ses yeux, quand on lit cela, et pourtant Fichte prenait cette conscience de sa charge tout à fait au sérieux ». Lütgert voyait, ou du moins entrevoyait où devait mener ce délire. Mais autour de lui bien peu en pressentaient la sinistre signification possible, et « l’usage pédagogique des universités » s’employait toujours à le « consolider ». » (p.336)

« Deux poètes [Hölderlin et Novalis]… avaient suivi, chacun de son côté mais avec le même enthousiasme, les cours de Fichte à Iéna… deux êtres merveilleux, ces êtres exquis, au destin tragique : l’un foudroyé à trente-deux ans par l’assaut trop violent du flux poétique dont il était investi depuis l’adolescence et qui vint se heurter aux plus misérables réalités ; l’autre mort à vingt-neuf ans, rongé par la phtisie, alors qu’il achevait de décanter l’apport trouble de « tous les illuminés » et de ses propres rêves pour en tirer le plus beau, le plus « catholique » des cantiques spirituels. » (p.336)

« … une hymne… Fête de paix. Jean-Luc Marion… a montré que sa deuxième strophe « reprend presque mot à mot l’hymne christologique de l’Épître aux Philippiens » ; le terme de « renoncer » y traduit l’idée de la kénose que saint Paul exprimait par « se vider », et la strophe s’achève « par l’exaltation paternelle du Fils » devant qui tout genou fléchit. Un peu plus loin, la personne du « Prince de Paix », qui est « le Fils », « se déploie dans l’ampleur « trinitaire » le plus explicitement possible ». Après s’être ainsi fixée « sur un des textes christologiques les plus décisifs de la tradition chrétienne », placé dans le contexte de son dogme essentiel, la méditation d’Hölderlin se poursuit sur la place du Christ dans l’histoire spirituelle de l’humanité, puis sur la nécessité de son apparent retrait : c’est à la fois l’Unique et Patmos. Le visage du Seigneur a disparu, le poète ne veut pas s’en attrister comme jadis les apôtres, dont « l’excès d’amour », mal entendu, était « riche de périls… Il fallait accepter le temps perdu des théophanies, le départ apparent du Christ, mêlé à sa Résurrection : c’est pourquoi… toute la part chrétienne des hymnes se trouve centrée sur Emmaüs ». » (p.342)

« Quoiqu’il en soit de chacun, note [Novalis] dans son « grand répertoire », « la paix éternelle est déjà présente, – Dieu est parmi nous, – l’Âge d’Or, le voici ». – Et cet autre grain de Pollen, si évangélique, et qui mûrira chez Dostoievski : « Là où sont les enfants, là est un âge d’or ». « (p.350)

« Si beaucoup de ses lecteurs découvraient dans ses écrits « le mystère spirituel de l’existence » et s’ils éprouvaient à son contact « un réconfort tout semblable à celui du pieux chrétien dans les Saintes Écritures », c’est que « Novalis, en effet, était chrétien et religieux au sens le plus profond du mot…; et nul n’ignore que son penchant pour le catholicisme était marqué, et que personne peut-être n’a plus attiré la jeunesse au catholicisme ». [Guerne]
Dans cette année 1799, année si féconde où tout se précipite, avant la dernière maladie et la mort, une note du « grand répertoire général » nous paraît éclairer, chez le jeune poète, les liens entre l’histoire et l’âme, et réduire du même coup les expressions les plus joachimites de son vocabulaire, devenues simples rémanences :

Histoire. – La Bible commence magnifiquement par le Paradis, symbole de la jeunesse, et se clôt avec le royaume éternel, avec la Cité de Dieu… En chaque membre de la pure grandeur historique, il faut en quelque sorte que la grande histoire se retrouve symboliquement rajeunie… L’histoire de tout homme devrait être une Bible, et elle deviendra, elle sera une Bible. Le Christ est le nouvel Adam. Idée de la régénération, de la nouvelle naissance… » (p.352)

En lisant Schlegel, « Bien que le deuxième âge de l’humanité soit défini comme soumis à l’action d’une force, et le troisième comme inondé d’une lumière, le lecteur croit comprendre… que c’est plutôt une force nouvelle, venue de l’Esprit de Dieu, qui, au troisième âge, aura répandu partout dans le monde et fait recevoir par tous les humains la lumière chrétienne déjà présente au coeur du petit nombre des croyants.
(…) L’homme est bien « essentiellement perfectible », mais dans le mal tout comme dans le bien, et, laissé à lui-même ou ne voulant rien devoir qu’à lui-même, il risquera d’être, dans le mal, « effroyablement progressif ». Cette note de sain réalisme… apparente Schlegel à Teilhard de Chardin. Le progrès humain, dira Teilhard (au rebours d’un contresens obstinément répandu) est « la plus dangereuse des forces », il entraîne toujours « de plus grandes luttes, de plus grands maux, de plus grands risques » ; en effet « plus l’humanité se raffine et se complique, plus les chances de désordre se multiplient et leur gravité s’accentue » ;  « toute énergie est également puissante pour le Bien ou pour le Mal », en sorte que « grâce aux progrès de la science et de la pensée », chacun de nous se trouve acculé à « un choix plus conscient à faire entre le Bien et le Mal ». Aussi le seul progrès qui mérite pleinement ce nom, le seul qui soit sans ambiguïté ni contrepartie, est-il celui qui, « descendant d’en haut », s’opère au fond des âmes : celui de la « communion des saints ». (pp356-357)

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 7) Impasses

Mia Mäkilä, La chambre de Swedenborg

 

Nous avons vu, dans le désir de « nouveau monde » incarné et réalisé par Christophe Colomb, proche des Franciscains eux-mêmes inspirés par Joachim, une grande suite à la pensée de l’abbé de Flore. Nous nous sommes arrêtés la dernière fois à la riche vision de Jacob Böhme, à son « temps des lys » qui fait écho à celui de Flore. Mais nous avons vu aussi, depuis six siècles puisque nous arrivons maintenant au XVIIIème, sa foisonnante postérité se décliner dans beaucoup d’errements et d’hérésies. Ainsi est le chemin, semé de broussailles et d’impasses, auxquelles survit la lumière cachée dans la pensée originelle, qui continue à vouloir être dégagée et révélée comme de la pierre l’ange.

En ce siècle des Lumières des hommes, le petit fil d’or de Joachim va souvent inspirer de grosses ficelles en vérité assez peu inspirées par Dieu. Henri de Lubac distingue pourtant une influence joachimite, au tournant du dix-septième et du dix-huitième, chez deux mystiques authentiques : Madame de Guyon et Grignion de Montfort.
Pour elle, écrit Lubac, « le rôle du Saint-Esprit n’est pas… de découvrir à l’homme la pleine intelligence des mystères, mais de le faire adhérer pleinement au vouloir divin, selon la doctrine du « pur amour » (…) La croissance de l’âme dans le pur amour est le prototype d’un progrès et d’un accomplissement universels. » (p.225)
Quant à Grignion de Montfort, selon Lubac « le seul passage de l’oeuvre imprimée qui nous paraisse rendre un son assez lointainement analogue aux attentes d’un troisième âge se lit dans le célèbre Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge :

Ah ! quand viendra cet heureux temps, dit un saint homme de nos jours, qui était tout perdu en Marie, ah ! quand viendra cet heureux temps où la divine Marie sera établie maîtresse et souveraine dans les coeurs, pour les soumettre pleinement à l’emprise de son grand et unique Jésus ? Quand est-ce que les âmes respireront autant Marie que les corps respirent l’air ? Pour lors, des choses merveilleuses arriveront dans ces bas lieux, où le Saint-Esprit, trouvant sa chère Épouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment, et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sa sagesse, pour opérer des merveilles de grâce. (p.232)

Peut-être [poursuit Lubac] les tendances joachimistes de Grignion de Montfort se réduisent-elles à ce que l’un de ses biographes appelle son « rêve contestataire », à un regard porté « vers un avenir idéalisé », où les « apôtres véritables des derniers temps » seront doués de toutes les vertus qu’ils n’ont guère en ces temps misérables et qui leur feront « opérer des merveilles ». Il s’écrie dans sa prière : « N’avez-vous pas montré par avance à quelques-uns de vos amis une future rénovation de votre Église ? … Quand sera que viendra ce déluge de feu du pur amour que vous devez allumer sur toute la terre, d’une manière si douce et si véhémente, que toutes les nations, les Turcs, les idolâtres et les Juifs même en brûleront et se convertiront ? ». »(p.233)

Henri de Lubac évoque ensuite l’histoire faussaire des Rose-Croix, et encore diverses sectes, franc-maçonnerie, gnosticisme… ou des théologies piétistes, ou encore des systèmes où s’associent rationalisme et mysticisme. Le plus illustre des visionnaires de ce temps est Swedenborg, au sujet duquel je retiendrai seulement ici ces remarques de Lubac :
« Cette « raison », – prêchée par le prophète d’une « révélation » ultime, – se veut raison scientifique, et la science qu’elle vise est une science pratique, utile aux hommes. En même temps qu’on observe leur « caractère fantastique, irréel et éthéré », demande justement Martin Lamm, « ne retrouve-t-on pas dans ces rêves de la béatitude des « utilités » le véritable fils de ce siècle des métiers à tisser et de l’économie rurale, épris d’activité utile ? ». Plus que tout autre, ce visionnaire fait mentir le jugement selon lequel tout « mysticisme » serait orienté au rebours de tout progressisme. Ce qui peut paraître étonnant, c’est l’audience qu’il obtint auprès de ses contemporains, dont certains faisaient partie de l’élite intellectuelle. » (p.262)

Autre figure capitale de la lignée plus ou moins joachimite de ce temps, Lessing, dont Lubac commente ainsi la pensée : « Cet Esprit détaché du Christ, révélateur de secrets plus profonds, que pouvait-il en fin de compte apporter à ces hommes qui, la jugeant périmée, ne voulaient plus de la religion du Christ, sinon une religion de l’esprit de l’homme, une religion de sa raison, nimbée d’un halo mystique ? Tel fut l’idéal courant d’une part au moins de la maçonnerie, qui se répandit au dix-huitième siècle ; telle fut cette religion des « Lumières ». Lessing en a capté les rayons. Tout en la poussant pour lui-même à son terme, il lui a conféré un attrait nouveau en la présentant comme le but, atteint déjà par une élite, d’un processus analogue à celui qui, depuis près de six siècles, avait fasciné tant de prophètes et de fils de prophètes : ce règne de l’Esprit, cet âge de l’Intelligence, cet état dernier toujours doté du nom prestigieux d’Évangile éternel. » (p.275)

Lubac cite Ernst Bloch disant de Lessing qu’il « introduit la théorie joachimite des degrés dans la pensée rationaliste et tolérante du dix-huitième siècle. Le « livre élémentaire » du christianisme commence à être étudié, on voit naître une espèce de métareligion fondée sur la raison… L’époque patriarcale était la chenille, l’époque de l’Église le cocon de la raison, maintenant la Révolution bourgeoise se salue comme papillon ». (p.277)
Et Lubac enchaîne : « Malgré une dangereuse altération de l’expérience chrétienne, l’attente d’un règne de l’Esprit constituait encore une histoire du salut. Elle le demeurait, même si elle tendait, en changeant la signification du mot « salut », à se confondre avec le simple espoir de la culture humaine. »

Enfin voici Herder, qui par la croyance en la métempsycose, s’efforce « de remédier à ce qu’a d’implacable, sous les dehors d’un style optimiste et fleuri, sa conception d’un progrès qui ne s’opère qu’à coups de destructions sauvages. Il témoigne d’un louable souci de la destinée de chaque être humain, souci qui tranche, comme celui de Lessing, avec l’indifférence glaciale qui se répandait de plus en plus à mesure que se répandaient les idéologies du progrès collectif. L’article Cervantès de l’Encyclopédie nouvelle publiée au dix-neuvième siècle par Pierre Leroux, secouera durement « les fanatiques du progrès prêts à immoler tous les hommes vivants jusqu’au dernier sur l’autel de ce qu’ils continueraient, encore après, d’appeler très sérieusement l’Humanité progressive ». Pas plus cependant que les démentis sanglants donnés en notre siècle à de telles idéologies, de tels reproches, cent fois renouvelés, n’ont réussi, en notre siècle, à nous en guérir. Mais le recours in extremis tenté par Herder au remède de la métempsycose ne portait-il pas déjà par lui-même l’aveu que le « dépassement » si fièrement revendiqué n’était peut-être pas un progrès réel ? Ni Joachim de Flore évidemment ni ceux qui, tournant après lui leurs espoirs vers un règne encore terrestre de l’Esprit, quelles que fussent leurs illusions, n’en croyaient pas moins avec toute l’Église au passage du temps à l’éternité, n’eurent besoin d’un pareil expédient. » (p.287)

*

Oui, que manque-t-il à tous ces gens ? L’amour. C’est-à-dire tout.
Se consacrer à Dieu n’est pas se consacrer à Dieu s’il y manque l’amour.
Quelqu’un qui aime est consacré à Dieu même s’il n’est pas consacré.

Lequel de ces prophètes ou sortes de prophètes eut une vie nourrissante, apte à nourrir les hommes ? Le Christ ne tient pas que par sa parole, il tient par toute sa vie. Pas seulement parce qu’il est allé jusqu’à la croix, la mort et à la résurrection, mais par tout ce que fut sa vie. Une vie très simple, sans grands voyages, sans grandes relations, sans grandes entreprises. Une vie tout entière dans la Vérité, au plus proche d’elle. L’amour dans la vérité jusqu’au don de soi total, comme Marie se donna toute à son enfant, voilà une vie qui nourrit l’homme, avec le vin de sa parole.

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 6) Le temps des lys

Blanc de Lys, par Andrzej Malinowski

 

« Au dix-septième siècle, le « bienheureux Joachim » est à l’apogée de sa gloire dans l’Église catholique.
Jamais son charisme prophétique n’a paru plus éclatant. » (p.205)
« Les biographies édifiantes n’entretiennent pas seulement la ferveur du souvenir dans certains cloîtres ; elles propagent une vénération chez de nombreux hommes d’Église. » (p.207)
La « légende joachimite » enfle. « L’abbé de Flore aurait prédit non seulement les Dominicains et les Franciscains, mais encore les Carmes, les Augustins, les Théatins, les Jésuites ; il aurait après sa mort accompli de très nombreux miracles, dont un choix copieux nous est raconté. Gregorio n’a pas ménagé sa peine ; il a compilé des documents d’archives, recueilli sans critique des éléments fabuleux. » (pp 209-210)

« La plus éclatante fortune survenue, posthume, au saint abbé de Flore, de toutes la plus extraordinaire, ce fut, presque au terme du grand siècle où régnait apparemment un catholicisme immobile et triomphal, en méfiance contre toute ombre de hardiesse novatrice, l’hommage que lui rendirent les savants les plus critiques en même temps que les plus orthodoxes qui fussent : les Bollandistes (…) devant le grand prophète, le grand Papebroch est tout admiration. Son esprit critique s’est évanoui. » (pp 210-211)

Lubac repère aussi chez Campanella des éléments joachimites. Chez lui, « l’histoire de l’Église et celle de la Synagogue se déroulent à travers une série de « status » successifs ou d’ « âges » qui sont autant de « millénaires » et « dont les commencements des uns se confondent avec les fins des autres, comme Joachim l’enseigne ». Selon le dixième des Articuli prophetales il fut révélé à Joachim, comme plus tard à Catherine, à Brigitte et à Vincent, que le Saint-Esprit doit être répandu d’abord sur quelques hommes, de qui sortiront la rénovation de l’Église et la conversion des infidèles. Le livre vingt-septième de la Theologia précise davantage : cette rénovation devra être précédée d’une « désolation » terrible ; Rome et l’Italie seront particulièrement ravagées, la papauté sera détruite. Telle sera l’oeuvre de l’Antichrist. Lorsqu’il aura été vaincu, ce ne sera pas la consommation céleste, car il faut assurer d’abord au christianisme une consommation terrestre pour que soit pleinement manifestée l’énergie (virtu) qui est en lui. Ce Plérôme encore temporel sera le « sabbatisme » ou le « siècle d’or » de l’Église, dont le siège central aura probablement été transféré de Rome à Jérusalem ; là aussi sera le siège du Saint-Empire universel, dont les princes seront des cardinaux. Ainsi interprétée par les oeuvres postérieures, la Cité du Soleil elle-même pourrait être comprise, ainsi que le suggère Romano Amerio, comme déjà réalisée en miniature dans les couvents fidèles à l’idéal monastique. » (pp 216-217)

Et puis Jacob Böhme, dont on sait la très grande postérité chez les poètes et les philosophes. « Il mettait en rapport avec la Trinité divine une mystérieuse Sophia, « Vierge éternelle », qui occupe un rôle central dans sa doctrine et qui séduira dans la suite nombre de ses lecteurs. »
« À diverses reprises, il rappelle avec une audace étonnante que par lui « le temps est venu où se révèle ce qui jusqu’alors était resté caché : la naissance du monde, la naissance de ce qu'(il) appelle Dieu et, avant tout, la naissance d’une humanité nouvelle qui sera l’effet d’une nouvelle Menschwerdung ou homification par laquelle l’homme devient Homme-Dieu. En donnant à son premier ouvrage le titre d’Aurore naissante, Böhme veut indiquer d’une part que la lumière s’est levée dans son propre esprit, et d’autre part que « le grand jour de la révélation de Dieu est maintenant arrivé » et avec lui « un temps nouveau pour l’humanité entière ».
Joachim de Flore avait écrit, dans un passage à la fois didactique et lyrique de la Concordia…, pour caractériser les trois âges :

… Le premier état fut placé sous les auspices de la dépendance servile ; le second sous ceux de la dépendance filiale, le troisième sous ceux de la liberté. Le fouet pour le premier, l’action pour le second, la contemplation pour le troisième. Successivement, la crainte, la foi, la charité ; l’état d’esclaves, l’état d’hommes libres, l’état d’amis ; de vieillards, d’adultes, d’enfants. La lumière des étoiles, l’aurore, le plein jour. L’hiver, le début du printemps, l’été. Les orties, les roses, les lys…

Ce troisième âge qu’il entrevoit, Böhme le baptise aussi « temps des lys », Lilienzeit. « Voici, dit-il, qu’un lys fleurit sur la montagne et dans la vallée, en tous les coins de l’univers… Il est venu, le temps, et bientôt il se manifestera… Sachez qu’un lys fleurit pour vous, pays de minuit ! » Le mot symbolique lui viendrait-il de Joachim, et par quels intermédiaires ? ou ne serait-ce qu’une rencontre ? » (pp 218-219)

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 5) Aborder

Le Nouveau Monde, film de Terrence Malick

 

Aux quinzième et seizième siècle, Joachim de Flore inspire toujours, de près ou de loin, une multitude de mouvements millénaristes, sectes terroristes, hérétiques divers, catholiques kabbalistes, mais aussi des chercheurs plus profonds.
Nicolas de Cuse, par exemple, « professait que l’Église, corps du Christ, devait reproduire dans son histoire toutes les phases de la vie du Christ : après les misères présentes et les horreurs du temps de l’Antichrist, on devait donc attendre une période meilleure, correspondant aux quarante jours de la Résurrection à l’Ascension. Une porte était ainsi ouverte à un espoir même terrestre. » (p.171)
Et même, selon M.G. Scholem, « les trois âges cosmiques et trinitaires de Joachim de Flore ont retenti sur la doctrine des Shephiroth du Zohar ». (p.172)

Lubac décrit à l’époque de la Renaissance un « Humanisme italien célébrant la renovatio du monde, annonce d’un « siècle d’or », fièvre apocalyptique exigeant de réaliser la société idéale par les voies de fait, imagination des diverses « Utopies », exégèse ésotérique s’appliquant à découvrir la promesse d’une réconciliation des religions pour la naissance d’une humanité nouvelle, etc., il est rare qu’en tout cela… on ne rencontre pas l’ombre du calabrais [Joachim], mêlée aux nouveautés de la Kabbale, de l’hermétisme ou de l’alchimie. » (p.174)

La Réforme aussi eut à se réclamer de Joachim. « Dès le début de la « tragédie luthérienne », Joachim de Flore a été désigné, avec saint Bernard et quelques autres, comme l’un de ses initiateurs ». (p.174) Mais « il s’agit bien plutôt de deux mouvements de sens inverse : tandis que Joachim se tendait vers un dépassement dans l’avenir, les Réformateurs veulent un retour aux origines. » (p.175)

Contre le capitaine de l’une des sectes « des Libertins qui se nomment spirituels », eux aussi plus ou moins inspirés de joachimisme, Calvin écrit non sans drôlerie : « Au lieu que sainct Paul nous admoneste de vivre sainctement…, ce malheureux tasche d’embabouiner les simples, pour les attirer à sa spiritualité infernalle, qui est de constituer toute leur perfection à ne rien trouver mauvais ». (p.188)

Mais la plus belle postérité de Joachim de Flore ne s’incarne-t-elle pas dans le désir d’aborder au Nouveau Monde ?
« Colomb était l’ami des Franciscains, et les Franciscains partirent nombreux pour évangéliser le nouveau monde. Le courant « spirituel », mêlé dès son origine au joachimisme, connaissait alors chez eux, en Espagne, un puissant renouveau (…) L’enthousiasme de l’épopée missionnaire aux Indes occidentales provoqua l’explosion d’un néo-joachimisme tout à fait original, qui ne se fondait pas sur l’explication de l’Apocalypse mais qui reliait l’obsession de la fin du monde à la découverte du « nouveau monde » et à sa conversion.