L’oeil, lampe frontale

Gouache, pastel, encre, Alina Reyes

 

« La lampe du corps, c’est l’œil, a dit le Christ. L’œil est la porte étroite. Plus il reçoit la lumière, et plus elle habite en trésor dans le corps, et plus elle remonte par l’œil vers l’extérieur : l’œil est lampe.

C’est sur le faisceau de sa lampe puissante, sur le char de feu projeté par son œil, qu’Élie est monté au ciel, à la rencontre de la Lumière originelle. »

*

Vladimir Sorokine et l’Européen somnambule

Les fesses de Psyché, un jour de visite privée au Louvre. Photo Alina Reyes

 

Je vais parler très prochainement de La voie de Bro, que je suis en train de finir de lire. Mais je voudrais d’abord noter, par deux citations, un élément sans doute fondamental dans l’œuvre de Sorokine, puisque je le retrouve dans les deux romans dont je dispose en ce moment. Il s’agit de deux récits de rêves récurrents, sur le même thème de la distance infranchissable. Je ne me souviens plus si l’on trouvait aussi ce motif dans La glace, que j’ai lu il y a quelques années.

Les italiques dans les deux textes sont de l’auteur. La Journée d’un opritchnik commence ainsi :

« Toujours le même rêve : je marche à travers un champ russe, sans fin, qui s’enfuit au-delà de l’horizon ; je vois un cheval blanc devant moi et je me dirige vers lui ; je sens qu’il est particulier, qu’il y a quelque chose de rare en lui ; il est fringant, fougueux, impétueux ; je me hâte, mais il m’est impossible de le rattraper ; j’accélère mon pas, je crie, j’appelle et je comprends soudain que ma vie entière, mon destin, ma bonne fortune réside dans ce cheval, qu’il m’est aussi nécessaire que l’air, et je cours, je cours, je cours à sa poursuite, mais il continue de s’éloigner nonchalamment, il ne remarque rien ni personne et s’éloigne pour toujours, il s’éloigne de moi, il s’éloigne à jamais, il s’éloigne sans retour, il s’éloigne, il s’éloigne, il s’éloigne…

Et dans les premières pages de La voie de Bro :

« Il n’y avait qu’une seule étrangeté dans mon enfance, qui m’effrayait et m’envoûtait.
Je faisais souvent ce rêve : je me voyais au pied d’une montagne immense, si haute, si interminable que mes jambes ne me portaient plus. Cette montagne était d’une immensité terrible. Si immense que je commençais à m’imbiber d’eau et à m’émietter comme du pain trempé. Son sommet s’éloignait vers le ciel bleu. Une très grande distance m’en séparait. Si grande que mon corps entier ployait ; alors, je me désagrégeais comme de la mie de pain plongée dans du lait. Et je ne savais comment me comporter avec cette montagne. Elle restait en place. Elle attendait que je regarde son sommet. Elle n’attendait rien d’autre que moi. Cependant, j’étais absolument incapable de relever la tête. Comment pouvais-je le faire, dès l’instant que mon corps était entièrement plié et que je m’émiettais ? Mais la montagne voulait absolument que je la regarde. Je comprenais que, si je n’obtempérais pas, je m’émietterais totalement pour devenir à jamais de la bouillie. Je me prenais la tête dans les mains et je me mettais à la soulever. Petit à petit, elle se redressait. Alors, mon regard se fixait, il s’immobilisait en direction de la montagne. Mais je ne voyais rien, je ne voyais toujours pas, je ne distinguais pas le sommet. Parce qu’il était haut, très haut, et s’éloignait de moi de façon épouvantable. J’éclatais en sanglots entre mes dents, je suffoquais. Or je continuais de vouloir soulever ma lourde tête, je la soulevais, mais soudain mon dos se cassait, je m’effondrais de tout mon corps en morceaux humides, je me renversais en arrière. Et je découvrais le sommet. Il resplendissait de LUMIÈRE. Au point que je disparaissais en elle. Et c’était si terriblement bon que je me réveillais. »

Après cela, les livres de Sorokine, à la fois très inscrits dans l’histoire contemporaine et dans une brutale immanence, déploient le thème de la déshumanisation. En Russie, et aussi pour le deuxième en Allemagne, et par extension pour toute une certaine maladie de l’Occident ravagé par son double héritage communiste et national-socialiste.

Ces deux rêves que Sorokine place au début de ses deux livres sont des clés pour comprendre le fondement de ce nihilisme qui continue son œuvre parmi nous, de façon ouverte ou souterraine. L’impossibilité psychique d’accéder à l’objet de son désir. Ou bien le fait d’y accéder pour s’y dissoudre, ou encore d’y accéder pour le détruire. Sorokine écrit dans La voie de Bro, à propos d’Hitler :

« … le guide adorait plus encore la possibilité de perdre ce pouvoir. Il recherchait le pouvoir afin de le perdre de la façon la plus douloureuse qui soit. C’est là que résidait la passion primordiale de sa vie. Bien que lui-même l’ignorât. »

Les mots, je l’ai dit, sont soulignés en italiques par l’auteur. Idolâtrie et ignorance – ignorance de soi.

Ces textes ne donnent-ils pas à méditer sur les stratagèmes que déploient tant d’hommes « de pouvoir » aujourd’hui pour ne pas prendre réellement le pouvoir, et donc la responsabilité qui l’accompagne, et qu’il nécessite. L’image du rêveur qui s’imbibe d’eau et s’émiette comme du pain trempé m’évoque irrésistiblement celle de notre nouveau président le jour de son investiture. Tel qui voulut manipuler les symboles fut là fort dépassé par une véritable force symbolique. Et ce n’est pas seulement monsieur Hollande, loin s’en faut, qui s’est trouvé ainsi démasqué par le ciel. Nous pouvons étendre cette vision à toute l’Europe, et en elle, spécialement, à tous ceux qui sont censés y exercer un pouvoir ou un autre. Que font-ils en vérité ? Ils adoptent des stratégies d’évitement, le plus souvent tout à fait inconscientes. Chacun prétend vouloir atteindre l’objet de son désir, apporter aux peuples l’objet de ses promesses, tout en faisant secrètement ce qu’il faut pour ne jamais y arriver. Comme si l’Europe chrétienne avait intériorisé l’interdit du Christ à Madeleine à sa sortie du tombeau, alors qu’il n’est pas encore monté au ciel : « Ne me touche pas ».

Que faudrait-il faire pour y arriver ? La montagne, dit le rêve, veut absolument qu’on la regarde, qu’on regarde son sommet. Cet absolument souligné par l’auteur indique bien qu’il ne s’agit pas que d’une question d’ordre psychologique ou psychanalytique, mais bien, au-delà, d’une question spirituelle – comme le prouve ensuite tout le roman. Une question politique qui est une question spirituelle.

Le somnambule européen qui s’ignore ne veut ni toucher ni être touché. Il ne cesse de s’enfoncer, individuellement et en commun, dans la hantise de l’impossibilité, voire du désastre. L’Européen héritier d’une histoire dévastatrice s’est fédéré pour en renaître, mais sans parvenir à sortir de certaines logiques déshumanisées, ni à regarder la montagne en face, et encore moins en haut, au sommet, où il craint et rêve à la fois de se dissoudre alors qu’il s’agit d’y aller, non dans le bricolage symbolique ou autre, mais à pied, à pied bien sûr, à pas bon, patient, humble et tonique de montagnard, et de s’y tenir debout, bien éveillé. En montagne, il est impossible de survivre sans adhérer pleinement au réel. Mon Ordre est une montagne, je n’y emmènerai pas des gens en tongues. Aujourd’hui c’est l’Ascension. Rappelons-nous donc qu’en fait, ça y est, il est monté.

 

offrande

Photo Alina Reyes

 

Mes mains sont devenues des fleurs,

le jardin que je porte en offrande,

traversant bienheureuse toutes les galaxies,

de maison en maison, de loin en proche.

Elles me saluent sur mon passage,

esquissent des sourires, joyeuses

comme des petites danseuses à respirer

la fraîche odeur des roses et des herbes.

Mes mains avancent devant moi, tendues,

et je les suis. Elles remontent la travée

des âges, des siècles, des instants,

chargées de leur précieux trésor, la création

entière, ses cieux, ses astres, ses océans,

ses terres, ses bêtes et puis ses hommes.

Mes mains qui nous transportent avancent vers l’autel

et mon amour Le voit, vivant, ses mains tendues.

 

fenêtre

Photo Alina Reyes

 

Par la même fenêtre où cette nuit la blanche

Grande Ourse me fit signe, un petit homme en noir

ce midi sur les toits oeuvre au bleu, en miroir

de ma chambre étoilée, notre arbre du dimanche.

 

Ô frère suspendu dans mes phrases, je tiens

dans mon regard ta vie donnée en équilibre

et la cité chancelle en ses rues, ses ruelles,

libres soudain, le temps d’une ordinaire extase.

 

pluie de fleurs montante

Photo Alina Reyes

 

Fleur de la terre, tu pleus vers le ciel.

Il baisse les paupières, un sourire

fait bouger sur ses joues la lumière

et sa pensée, fluant neuve par toute

ouverture du temps libéré, descend

à la rencontre.

Je suis mouillée comme la plante

de mes pieds épousant le chemin

des sources du printemps. L’odeur

puissante de l’amour monte

le long des belles longues jambes

de l’univers, jusqu’en son centre.

La vie vivante est sur le point

de naître !

Rayonnnante beauté, exquise et subversive,

voici qu’elle apparaît, blanche comme une communiante.

 

Libre. Grande joie du travail

Photo Alina Reyes

 

Réveillée tôt par le désir de vivre, écrire. Le jour vient, l’âme et le corps s’étirent, cri joyeux vers le ciel : je suis libre ! Et je donne aux hommes d’être libres.

Je n’ai pas la bassesse de travailler pour ma gloire, fût-elle posthume. Ceux dont toute l’existence est bassesse, qu’ils aillent se faire voir, et guérir de leur manie de marcher dans les pas de la bassesse.

Comme mon frère Jésus, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nous montons sans fin, dans et pour la gloire du Ciel. Qui nous aime, nous suive !

Voici que le premier oiseau chante. Merle qui lance quelques trilles et déchire avec un avion les ombres. Tout se prépare.

 

Là-haut nous pouvons

Dans la montagne, à Troumouse. Photo Alina Reyes

 

Là-haut dans notre montagne nous pouvons

mettre la main dans son côté, et croire en sentant que nous sommes.

Mais aussi nous pouvons,

après avoir marché depuis le tout début du jour,

faire halte, contempler, et croire ce qui est.

Le coeur transporté, le coeur travaillé par le ciel.

Nous pouvons nous asseoir au bord du lac,

partager l’eau et le pain de nos sacs à dos,

lourds mais rendus par notre joie légers.

Nous pouvons écouter la transparence nous transpercer de pur amour.

Nous pouvons sans rien dire connaître notre union.

Là-haut nous pouvons connaître ce que veut dire croire,

et nous y répondons, et nous nous relevons,

nous repartons.

Là-haut nos pieds sont plus au ciel que notre tête en plaine,

et le ciel est plus solide, plus touchable encore que la roche.

Montons là-haut où nous pouvons,

dépouillés dans le dépouillement, l’âme à nu, le sang vivant,

tout ce que nous ne savions pas que nous pouvons.

 

Que disent les roseaux ?

Photo Alina Reyes

 

Le ciel est descendu au milieu des roseaux

où depuis la genèse la brise murmure sa parole

le ciel a songé entre les eaux et sa pensée

creusait doucement la berceuse

et le berceau de ce qui lui venait

dans la musique de la langue

en train de créer sur son ordre la lumière et la vie,

ses ailes,

à bord desquelles nous montons.

 

Montée

en montant à Aygues-Cluses. Photo Alina Reyes

 

Marche du temps, jeune homme qui s’avance, confiant et concentré, recevant du Royaume où les siècles au bout de leur course s’abreuvent, contemplent et attendent qui va se relever et tracer dans leur corps la route d’or de la vie accueillie pas à pas redonnée

marche du temps, sais-tu, jeune homme, où tu t’apprêtes à monter ? Silence ! j’écoute les forces de la lumière m’enseigner la juste manière d’avancer, la pierre consolider mes os et le torrent qui court me parler de la source.

Petite mère, ne t’en fais pas, je suis vivant, va de l’avant, je te recueillerai là-haut.

 

l’amour au jardin

au jardin des Plantes, à Paris. Photo Alina Reyes

 

Au jardin les arbres fleurissent, les amoureux s’embrassent.

Qui a commencé ? Les arbres, ou les amoureux ?

Leurs baisers sont des brassées de fleurs qu’ils se donnent à manger l’un à l’autre.

Leurs fleurs sont des baisers que le ciel nous fait. Les arbres dans leur tronc, dans leurs branches, s’en réjouissent comme l’homme en ses membres embrassant sa fiancée.

Verticale ouverte, j’embarque et monte du secret à l’ardente lumière les arbres et les hommes.

 

Venir

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

Sel et lumière
je les mets dans ma bouche ma langue l’océan déferlant par mes yeux Dieu

je suis. Vagues mes doigts qui vous apportent depuis la source que vous ne voyez pas le don,

la vie. Ô mes poissons mes cailloux mes grains de sable voyez je déploie la tente bleue de la consolation mes corps d’hommes avec vos têtes je vous prends contre moi sous le voile

venez petit troupeau venez mes âmes que je libère les larmes que vous tenez dans vos sombres cachots venez mes amours je vous

aime voyez comme j’avance en suppliant vos pieds venez, que mon eau vous les lave, que ma lumière vous les essuie et vous enlève au ciel où sans arrêt je viens.

 

Notre voyage sans fin

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

J’ai confiance en vous, vivants qui vivez sous le ciel. Avec vous mon peuple comme je suis avec les miens dans notre maison d’amour où règne, si proche et plein, le ciel, vous écoutant comme j’écoute la voix de mes enfants, j’ai foi en vous, vivants, vous qui êtes Sa gloire et marchez dans mes veines en cortège vers la lumière qu’il nous donne en partage.

Je viens à vous, vivants, je viens en vous, je vous rends grâce dans votre immense gloire, vous qui pouvez vous mettre nus, venez, je suis l’océan et ses vagues qui vous aiment, je suis le sable où vous êtes mes lettres, je suis le ciel dressé pour vous comme une table.

Éternel est notre amour.

 

Le visible et l’invisible, suite

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

« Élevé de terre » par amour, il passe à l’invisible, et ce faisant devient l’invisible rendu visible. C’est ainsi qu’il attire à lui, l’invisible, les hommes visibles, les constituant comme son peuple invisible, que son corps rend visible.

Être c’est aimer. Plus l’être aime, plus il est, c’est-à-dire, il a puissance d’être.

Plus le visible est, c’est-à-dire plus le corps aime, plus l’invisible, c’est-à-dire l’Esprit, paraît, se révèle, oeuvre.

 

Voyage

ce vendredi au jardin. Photo Alina Reyes

 

La consommation ne promet rien ; la consommation consomme peu à peu l’être de ceux qui consomment.
La thésaurisation ne promet rien ; la thésaurisation enterre peu à peu la vie de ceux qui thésaurisent.
La drogue ne promet rien ; la drogue drogue.

L’arbre promet la fleur, la fleur promet le fruit, le fruit nourrit l’homme et l’oiseau en l’homme, et puis la graine tombe en terre et se met à promettre le ciel.

 

montée

Photo Alina Reyes

Courbée dans l’univers je vous regarde, terre, je vous entends crier vers moi. Vos lèvres sombres s’ouvrent avec des bruits de vol d’oiseaux de nuit. Vous bâillez en tremblant, vous extirpez de vos tréfonds des hommes ! Dans l’immensité je plane, j’étends mes bras au-dessus de vos ventres, loin au-dessus, que le souffle passe et rafraîchisse leurs fronts ! J’écris ceci les yeux fermés, les doigts courant sur le clavier, car je vois.

Je suis réellement présente au-dessus de vos têtes qui sortent lentement de la terre, étendue dans l’espace dans mes voiles d’étoiles de feux blancs de lumière

et je vous dis la vérité.

Écoutez la vibration du ciel le parcours de l’abîme entre vous et mon corps si étrangement monté

vous protéger.