
Gouache, Alina Reyes
*

Gouache, Alina Reyes
*

Gouache, Alina Reyes
*

Encre, aquarelle, pastel, lumière du jour, Alina Reyes
*

Les fesses de Psyché, un jour de visite privée au Louvre. Photo Alina Reyes
Je vais parler très prochainement de La voie de Bro, que je suis en train de finir de lire. Mais je voudrais d’abord noter, par deux citations, un élément sans doute fondamental dans l’œuvre de Sorokine, puisque je le retrouve dans les deux romans dont je dispose en ce moment. Il s’agit de deux récits de rêves récurrents, sur le même thème de la distance infranchissable. Je ne me souviens plus si l’on trouvait aussi ce motif dans La glace, que j’ai lu il y a quelques années.
Les italiques dans les deux textes sont de l’auteur. La Journée d’un opritchnik commence ainsi :
« Toujours le même rêve : je marche à travers un champ russe, sans fin, qui s’enfuit au-delà de l’horizon ; je vois un cheval blanc devant moi et je me dirige vers lui ; je sens qu’il est particulier, qu’il y a quelque chose de rare en lui ; il est fringant, fougueux, impétueux ; je me hâte, mais il m’est impossible de le rattraper ; j’accélère mon pas, je crie, j’appelle et je comprends soudain que ma vie entière, mon destin, ma bonne fortune réside dans ce cheval, qu’il m’est aussi nécessaire que l’air, et je cours, je cours, je cours à sa poursuite, mais il continue de s’éloigner nonchalamment, il ne remarque rien ni personne et s’éloigne pour toujours, il s’éloigne de moi, il s’éloigne à jamais, il s’éloigne sans retour, il s’éloigne, il s’éloigne, il s’éloigne…
Et dans les premières pages de La voie de Bro :
« Il n’y avait qu’une seule étrangeté dans mon enfance, qui m’effrayait et m’envoûtait.
Je faisais souvent ce rêve : je me voyais au pied d’une montagne immense, si haute, si interminable que mes jambes ne me portaient plus. Cette montagne était d’une immensité terrible. Si immense que je commençais à m’imbiber d’eau et à m’émietter comme du pain trempé. Son sommet s’éloignait vers le ciel bleu. Une très grande distance m’en séparait. Si grande que mon corps entier ployait ; alors, je me désagrégeais comme de la mie de pain plongée dans du lait. Et je ne savais comment me comporter avec cette montagne. Elle restait en place. Elle attendait que je regarde son sommet. Elle n’attendait rien d’autre que moi. Cependant, j’étais absolument incapable de relever la tête. Comment pouvais-je le faire, dès l’instant que mon corps était entièrement plié et que je m’émiettais ? Mais la montagne voulait absolument que je la regarde. Je comprenais que, si je n’obtempérais pas, je m’émietterais totalement pour devenir à jamais de la bouillie. Je me prenais la tête dans les mains et je me mettais à la soulever. Petit à petit, elle se redressait. Alors, mon regard se fixait, il s’immobilisait en direction de la montagne. Mais je ne voyais rien, je ne voyais toujours pas, je ne distinguais pas le sommet. Parce qu’il était haut, très haut, et s’éloignait de moi de façon épouvantable. J’éclatais en sanglots entre mes dents, je suffoquais. Or je continuais de vouloir soulever ma lourde tête, je la soulevais, mais soudain mon dos se cassait, je m’effondrais de tout mon corps en morceaux humides, je me renversais en arrière. Et je découvrais le sommet. Il resplendissait de LUMIÈRE. Au point que je disparaissais en elle. Et c’était si terriblement bon que je me réveillais. »
Après cela, les livres de Sorokine, à la fois très inscrits dans l’histoire contemporaine et dans une brutale immanence, déploient le thème de la déshumanisation. En Russie, et aussi pour le deuxième en Allemagne, et par extension pour toute une certaine maladie de l’Occident ravagé par son double héritage communiste et national-socialiste.
Ces deux rêves que Sorokine place au début de ses deux livres sont des clés pour comprendre le fondement de ce nihilisme qui continue son œuvre parmi nous, de façon ouverte ou souterraine. L’impossibilité psychique d’accéder à l’objet de son désir. Ou bien le fait d’y accéder pour s’y dissoudre, ou encore d’y accéder pour le détruire. Sorokine écrit dans La voie de Bro, à propos d’Hitler :
« … le guide adorait plus encore la possibilité de perdre ce pouvoir. Il recherchait le pouvoir afin de le perdre de la façon la plus douloureuse qui soit. C’est là que résidait la passion primordiale de sa vie. Bien que lui-même l’ignorât. »
Les mots, je l’ai dit, sont soulignés en italiques par l’auteur. Idolâtrie et ignorance – ignorance de soi.
Ces textes ne donnent-ils pas à méditer sur les stratagèmes que déploient tant d’hommes « de pouvoir » aujourd’hui pour ne pas prendre réellement le pouvoir, et donc la responsabilité qui l’accompagne, et qu’il nécessite. L’image du rêveur qui s’imbibe d’eau et s’émiette comme du pain trempé m’évoque irrésistiblement celle de notre nouveau président le jour de son investiture. Tel qui voulut manipuler les symboles fut là fort dépassé par une véritable force symbolique. Et ce n’est pas seulement monsieur Hollande, loin s’en faut, qui s’est trouvé ainsi démasqué par le ciel. Nous pouvons étendre cette vision à toute l’Europe, et en elle, spécialement, à tous ceux qui sont censés y exercer un pouvoir ou un autre. Que font-ils en vérité ? Ils adoptent des stratégies d’évitement, le plus souvent tout à fait inconscientes. Chacun prétend vouloir atteindre l’objet de son désir, apporter aux peuples l’objet de ses promesses, tout en faisant secrètement ce qu’il faut pour ne jamais y arriver. Comme si l’Europe chrétienne avait intériorisé l’interdit du Christ à Madeleine à sa sortie du tombeau, alors qu’il n’est pas encore monté au ciel : « Ne me touche pas ».
Que faudrait-il faire pour y arriver ? La montagne, dit le rêve, veut absolument qu’on la regarde, qu’on regarde son sommet. Cet absolument souligné par l’auteur indique bien qu’il ne s’agit pas que d’une question d’ordre psychologique ou psychanalytique, mais bien, au-delà, d’une question spirituelle – comme le prouve ensuite tout le roman. Une question politique qui est une question spirituelle.
Le somnambule européen qui s’ignore ne veut ni toucher ni être touché. Il ne cesse de s’enfoncer, individuellement et en commun, dans la hantise de l’impossibilité, voire du désastre. L’Européen héritier d’une histoire dévastatrice s’est fédéré pour en renaître, mais sans parvenir à sortir de certaines logiques déshumanisées, ni à regarder la montagne en face, et encore moins en haut, au sommet, où il craint et rêve à la fois de se dissoudre alors qu’il s’agit d’y aller, non dans le bricolage symbolique ou autre, mais à pied, à pied bien sûr, à pas bon, patient, humble et tonique de montagnard, et de s’y tenir debout, bien éveillé. En montagne, il est impossible de survivre sans adhérer pleinement au réel. Mon Ordre est une montagne, je n’y emmènerai pas des gens en tongues. Aujourd’hui c’est l’Ascension. Rappelons-nous donc qu’en fait, ça y est, il est monté.

Photo Alina Reyes
Mes mains sont devenues des fleurs,
le jardin que je porte en offrande,
traversant bienheureuse toutes les galaxies,
de maison en maison, de loin en proche.
Elles me saluent sur mon passage,
esquissent des sourires, joyeuses
comme des petites danseuses à respirer
la fraîche odeur des roses et des herbes.
Mes mains avancent devant moi, tendues,
et je les suis. Elles remontent la travée
des âges, des siècles, des instants,
chargées de leur précieux trésor, la création
entière, ses cieux, ses astres, ses océans,
ses terres, ses bêtes et puis ses hommes.
Mes mains qui nous transportent avancent vers l’autel
et mon amour Le voit, vivant, ses mains tendues.

Photo Alina Reyes
Par la même fenêtre où cette nuit la blanche
Grande Ourse me fit signe, un petit homme en noir
ce midi sur les toits oeuvre au bleu, en miroir
de ma chambre étoilée, notre arbre du dimanche.
Ô frère suspendu dans mes phrases, je tiens
dans mon regard ta vie donnée en équilibre
et la cité chancelle en ses rues, ses ruelles,
libres soudain, le temps d’une ordinaire extase.

Photo Alina Reyes
Fleur de la terre, tu pleus vers le ciel.
Il baisse les paupières, un sourire
fait bouger sur ses joues la lumière
et sa pensée, fluant neuve par toute
ouverture du temps libéré, descend
à la rencontre.
Je suis mouillée comme la plante
de mes pieds épousant le chemin
des sources du printemps. L’odeur
puissante de l’amour monte
le long des belles longues jambes
de l’univers, jusqu’en son centre.
La vie vivante est sur le point
de naître !
Rayonnnante beauté, exquise et subversive,
voici qu’elle apparaît, blanche comme une communiante.

Photo Alina Reyes
Réveillée tôt par le désir de vivre, écrire. Le jour vient, l’âme et le corps s’étirent, cri joyeux vers le ciel : je suis libre ! Et je donne aux hommes d’être libres.
Je n’ai pas la bassesse de travailler pour ma gloire, fût-elle posthume. Ceux dont toute l’existence est bassesse, qu’ils aillent se faire voir, et guérir de leur manie de marcher dans les pas de la bassesse.
Comme mon frère Jésus, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nous montons sans fin, dans et pour la gloire du Ciel. Qui nous aime, nous suive !
Voici que le premier oiseau chante. Merle qui lance quelques trilles et déchire avec un avion les ombres. Tout se prépare.

Dans la montagne, à Troumouse. Photo Alina Reyes
Là-haut dans notre montagne nous pouvons
mettre la main dans son côté, et croire en sentant que nous sommes.
Mais aussi nous pouvons,
après avoir marché depuis le tout début du jour,
faire halte, contempler, et croire ce qui est.
Le coeur transporté, le coeur travaillé par le ciel.
Nous pouvons nous asseoir au bord du lac,
partager l’eau et le pain de nos sacs à dos,
lourds mais rendus par notre joie légers.
Nous pouvons écouter la transparence nous transpercer de pur amour.
Nous pouvons sans rien dire connaître notre union.
Là-haut nous pouvons connaître ce que veut dire croire,
et nous y répondons, et nous nous relevons,
nous repartons.
Là-haut nos pieds sont plus au ciel que notre tête en plaine,
et le ciel est plus solide, plus touchable encore que la roche.
Montons là-haut où nous pouvons,
dépouillés dans le dépouillement, l’âme à nu, le sang vivant,
tout ce que nous ne savions pas que nous pouvons.

Photo Alina Reyes
Le ciel est descendu au milieu des roseaux
où depuis la genèse la brise murmure sa parole
le ciel a songé entre les eaux et sa pensée
creusait doucement la berceuse
et le berceau de ce qui lui venait
dans la musique de la langue
en train de créer sur son ordre la lumière et la vie,
ses ailes,
à bord desquelles nous montons.

en montant à Aygues-Cluses. Photo Alina Reyes
Marche du temps, jeune homme qui s’avance, confiant et concentré, recevant du Royaume où les siècles au bout de leur course s’abreuvent, contemplent et attendent qui va se relever et tracer dans leur corps la route d’or de la vie accueillie pas à pas redonnée
marche du temps, sais-tu, jeune homme, où tu t’apprêtes à monter ? Silence ! j’écoute les forces de la lumière m’enseigner la juste manière d’avancer, la pierre consolider mes os et le torrent qui court me parler de la source.
Petite mère, ne t’en fais pas, je suis vivant, va de l’avant, je te recueillerai là-haut.

au jardin des Plantes, à Paris. Photo Alina Reyes
Au jardin les arbres fleurissent, les amoureux s’embrassent.
Qui a commencé ? Les arbres, ou les amoureux ?
Leurs baisers sont des brassées de fleurs qu’ils se donnent à manger l’un à l’autre.
Leurs fleurs sont des baisers que le ciel nous fait. Les arbres dans leur tronc, dans leurs branches, s’en réjouissent comme l’homme en ses membres embrassant sa fiancée.
Verticale ouverte, j’embarque et monte du secret à l’ardente lumière les arbres et les hommes.