Souviens-toi de vivre

Couchés sur le dos l’un près de l’autre, ils se tiennent par la main sous le ciel étoilé. Le lapin blanc dort à leur tête, ramassé en boule, ses grandes oreilles douces repliées le long de son dos rond. Qu’étaient, partout par terre dans la forêt, ces os râclés, brisés, ces crânes humains perforés ? demande Mariem. N’y pense plus, dit Jean, regarde les animaux dans les constellations ! Oui, dit-elle, ils respirent.

 

Avant d’arriver sur la montagne, ils traversent de vastes paysages tout parcourus de feuilles de papiers aux couleurs tendres, découpées en rubans qui ondulent sous la brise, voyagent au sol en bruissements, se balancent aux branches des rares arbres nus. À midi un grand-duc tourbillonne longuement au zénith, puis soudain disparaît, absorbé par un trou de lumière.

 

Beaucoup d’autres enfants marchent avec eux. Ils ont grandi, ils sont devenus des femmes et des hommes. La nuit, ils dorment un par un, ou deux par deux. Là où ils vont, chacune et chacun sera prêtre, et l’amour sera libre à la face du ciel.

 

La Cité se présente à l’aube, blanche, étincelante, au sommet. Leur peuple n’est plus qu’un cri de joie. Par les milliers de fils tendus vers elle au-dessus du vide, chacun d’eux va pouvoir, en équilibriste dansant, la rejoindre. Quatre mouettes surgissent de l’est, portant à leurs narines l’odeur iodée de la mer, que l’on voit maintenant s’étendre derrière la montagne, bleue, au pied de la cité des noces.

 

(fin de mon roman Souviens-toi de vivre)

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Que Dieu nous cueille ensemble

photo Alina Reyes

 

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Que ce soit à l’intérieur de chaque religion ou entre les religions, réaliser la communion n’est pas abolir la diversité. Dieu a voulu la diversité comme Il veut la communion, il suffit de contempler sa Création pour le comprendre. Vouloir uniformiser Sa création et Ses créatures reviendrait à vouloir les conduire à la mort. Simplement, il faut que chaque expression de la diversité qu’Il a voulue cherche son accomplissement heureux et apaisé. Alors la communion sera en même temps accomplie. Chercher son accomplissement n’est pas rejeter l’autre, le différent, mais admettre que Dieu nous fait voyager avec lui, qui est différent, justement pour que nous ne nous croyions pas les rois absolus du monde, et pour que nous apprenions à former une communauté aux couleurs variées comme les fleurs au printemps dans les prés, chacune selon son espèce, tendant leur beauté particulière pour louer ensemble leur unique Créateur. Amine.

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De même que le cosmos continue à se déployer depuis la création du monde

au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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Il est impossible de comprendre les textes saints si on n’a pas foi en leur origine révélée. C’est une torture pour ceux qui croient qu’ils ont été inspirés comme d’autres textes poétiques, que d’essayer de comprendre. Nul verset du Coran n’est caduc. Ce qui peut être caduc, c’est la compréhension que nous en avons. C’est pourquoi nous devons toujours de nouveau obéir au commandement : LIS ! C’est-à-dire, non pas : crois à ce que tu vois écrit ; mais : cherche, avec l’aide de Dieu, le sens invisible de ce que tu vois écrit.

Car la parole de Dieu dépasse son messager. Ce dernier transcrit ce qui lui est dit dans la révélation. Mais cela ne signifie pas qu’il en connaisse toute la portée. Mohammed appartient à un temps, le Coran appartient à l’Éternité. De même que le cosmos continue à se déployer depuis la création du monde, le sens de la parole révélée poursuit et poursuivra son déploiement. Ce qu’il nous faut, c’est le suivre.

 

« Nous suivons la religion d´Allah ! Et qui est meilleur qu´Allah en Sa religion ? C´est Lui que nous adorons. » Sourate Al-Baqara, v. 138.

Le mot pour dire ici « suivre la religion » signifie d’abord : « tremper dans la couleur », et : « baptiser ».

« Nous trempons dans la couleur de Dieu ! Et qui colore mieux que Dieu ? »

« Nous baptisons en Dieu ! Et qui baptise mieux que Dieu lui-même ? »

 

« Anamta » : ceux que tu as « comblés de grâce », « de faveurs » (Al-Fatiha, 7). Le mot exprime tout d’abord le plaisir, les délices. Comme Éden. L’islam rétablit l’homme qui prie à sa place originelle, le Jardin des Délices. C’est pourquoi l’appel à la prière dit : « Venez à la félicité ». C’est pourquoi, en islam, Allah dans sa miséricorde chassant le mal chaque fois qu’on l’en prie, il n’y a plus de péché originel. Seulement notre origine vraie : la grâce.

 

« Le retour du Mahdi » et « le retour du Christ », cela signifie : le réveil spirituel de l’islam, et le réveil spirituel du christianisme. Leur résurrection. Le spirituel, c’est le réel. Beaucoup l’attendent, et ils ont raison, car cela seul pourra sauver le monde, le relever de la mort qui le hante. La lumière nous attend, et elle vient.

 

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Une nuit et une aube

hier soir à Paris, photos Alina Reyes

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Un ancien atelier de sculpteur, vaste espace sous une vaste verrière dans un immeuble aux vastes volumes. « Rilke a vécu ici, où tous vivaient dans une grande pauvreté, c’est pourquoi il a écrit Le Livre de la Pauvreté et de la Mort », me dit-il en me montrant le lieu où il habite lui-même maintenant, de retour de vingt ans en Égypte. La première et la dernière fois que nous nous sommes vus, nous dansions en nombreuse compagnie dans le grand salon de l’hôtel Old Cataract, encore dans son bel état ancien, à Assouan. Cette fois, à Montparnasse, nous sommes quatre à passer la nuit autour d’un grand plateau de fruits de mer, tandis qu’il nous raconte, tel un Schéérazade, ses histoires d’amour et de vie poétique parmi les princes du Koweït ou le peuple du Caire, ses histoires de prières et d’anges aussi. Et ce matin j’ouvre le livre comme venu de cette nuit, Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, et je lis à la fin de la préface d’Arthur Adamov ces paroles :

C’est maintenant même qu’il convient de lire l’œuvre de Rilke, parce qu’elle pose dans toute son horreur le problème qui nous rend fous, parce qu’elle dit le mal qui nous tue : la mort des religions.

Et viennent les premiers vers du long poème :

 

« Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes

solitaire comme une veine de métal pur ; »

 

Et les tout derniers :

 

« Où s’en est-il allé, l’être de lumière, le rayonnant d’amour ?

Et pourquoi les pauvres qui n’ont que leur espoir pour les guider

ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit ?

Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule,

lui, l’étoile du soir de la grande pauvreté. »

 

Cependant à l’aube, en me levant, j’ai contemplé encore les images de Jérusalem, Al-Quds, La Sainte, hier toute blanche, avec le Dôme du Rocher en son voile de neige.

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Humbles et courageux

début de printemps hier à la sortie de la prière du vendredi à la Grande Mosquée de Paris ; comme nous saluons à droite et à gauche, après avoir mis sur ma page fb la vue de l'autre côté de l'arbre...

 

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Je pense aux mélodies anciennes et nouvelles à la fois, aux fines pointes, aux avancées délicates, exquises, inquiètes et renversantes de l’esprit, je pense au rouge sur le monde, doux comme un été indien, flamboyant, avant la grande neige, enceinte de la prochaine vie, du printemps. Je pense l’amour, je le suis, main dont les doigts parcourent le monde en frémissant, ruisseaux chargés de nutriments, de senteurs, de larmes et de consolations.

Le ciel vous a fait de ciel, puis vous a envoyé sur terre, vous a lié à la loi de la pesanteur, afin que vous puissiez connaître que vous n’êtes pas d’elle, mais du ciel, et partir à la recherche, à la rencontre du ciel. Vous devenez la conscience du ciel dans sa créature, dans sa création.

Soyons humbles et courageux, faisons ce qu’il faut faire, la liberté nous salue, soyons heureux.

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Peupler le ciel

photo Alina Reyes

 

Nous sommes comme des roses. Répandant le parfum et la beauté que le Créateur nous a donnés, sans avoir à faire rien d’autre que d’être. De laisser la vie être et se déployer à travers nous. Si nous voulons, pour exister, tirer de force le suc de la rose que nous sommes, nous mourons spirituellement : la rose est gratuite, ou elle n’est pas.

Mais nous sommes aussi comme des oiseaux, des instruments de musique. Si nous ne nous servons pas des cordes que Dieu a tendues en nous, et des maisons et des circuits pour le souffle dont il nous a bâtis, nous sommes comme des violons, des tambours et des flûtes laissés dans un coin jusqu’à ce qu’ils rejoignent la terre en pourrissant, sans jamais avoir donné leur chant ni créé de nouvelles harmonies avec les autres.

Au Jour dernier, sur la balance, nous seront comptés le poids de la rose que nous fûmes, intacte et lourde d’amour ou bien réduite à rien à force d’en avoir vendu les pétales ; et le poids des nids que nos chants entrecroisés auront suscités, avec leurs couvées. Une rose, un nid, même bien pleins demeurent bien légers… mais c’est précisément de cette plénitude sans pesanteur que le ciel est peuplé.

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Bonne année !

cette nuit à la maison, photographiée par Stéphanie

 

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Des martinets voltigent. C’est étonnant. Je quitte le mur vitré, je traverse mon bureau, je marche dans le couloir, j’entre dans la pièce des hommes. Comme d’habitude l’expédition les a crevés, ils dorment, la tête sur les tables. Je veux savoir ce qu’ils ont fait du corps. Je pose ma main sur une épaule. Je voudrais l’appeler par son nom, mais ce doit être un nouveau, car je ne le reconnais pas. Il se réveille, je lui pose la question. Il me dit qu’ils l’ont laissé sur place. Où exactement ? je lui demande.

Je retourne dans mon bureau. Le ciel contre la muraille de vitre est devenu gris comme une pelisse. La pièce est plongée dans la pénombre. L’ordinateur est ouvert sur la table, son écran fait une tache claire, pendant mon absence il ne s’est pas mis en veille. Oui, je sais que tu m’appelles.

(extrait d’une écriture en cours)

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Allons dans le chemin blanc.

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L’étrange voyage de la vie

photos du jour, Alina Reyes

 

Dans la nuit j’ai très peu dormi. Une fois ensommeillée, un peu avant l’aube et l’heure de nous lever, j’ai vu en rêve que de mon front se dressait un signe qui était à la fois un phallus et une corne de licorne.

Nous avons chargé les bagages dans la minuscule voiture de location aux vitres givrées, nous nous sommes insérés dans l’espace restant, nous sommes partis. Une première visite à Bordeaux, puis nous sommes repartis. La longue route droite qui traverse les vignes et finit par plonger en plein désert de marais jaunes, le pays de mon enfance et de ma jeunesse. La deuxième visite. J’ai photographié la photo de lui dans le buffet, tout jeune et beau et sensuel dans son habit de soldat, pendant son service en Algérie. C’était avant la guerre, il ne l’a pas faite, mais a toujours critiqué amèrement les exactions françaises là-bas. Je ne lui ai parlé que de vieux souvenirs, ce sont les seuls qui lui sont restés, un peu. Nous sommes repartis, nous avons pris le bac pour traverser l’estuaire. Il va plus vite que du temps où je le prenais tout le temps, l’embarquement et le débarquement sont bien mieux sécurisés. Il pleuvait et pleuvait sur Royan, et encore bien après. J’ai pensé que la vie est bien faite : quand on est jeune, on est assez solide pour pouvoir se confronter au manque de confort en tout genre, et quand on n’est plus jeune, on peut le faire aussi sans problème parce qu’on a connu un temps où tout était bien moins confortable.

De toute façon, le confort, c’est la mort. Seigneur, bénis les tout-petits, qu’ils en soient au début ou à la fin. S’ils ne venaient et redevenaient si petits, ils ne pourraient venir de Toi ni retourner à Toi.

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nous sommes dans la main de Dieu

La pluie autour de la maison, comme si elle tournait. À l’aube il ne pleuvait pas encore. Un oiseau me réveille, je prie, je me lève, je prie. À midi je marche dans la forêt sous la pluie, je reste immobile dans la forêt, je contemple et j’écoute les tourterelles, les pics, les merles. Je ramasse et je coupe sur le sol des petites branches, bientôt j’en ai les bras pleins, comme d’un bébé. Je rentre, le feu brûle dans la cheminée, je fais la cuisine. L’après-midi vient, A nous fait écouter des airs chantés par Maria Callas sur un 33 tours. La splendeur de sa voix déchire toute la maison, on croirait mourir, passer dans une autre dimension. Il met un documentaire sur elle, elle parle beaucoup d’offrir au public, d’offrir, et puis une fois elle dit : le public contre lequel je me battais. Elle explique avec beaucoup de gravité qu’elle n’est pas une idole, bien qu’on veuille faire d’elle une idole. Une autre fois elle dit : nous sommes dans la main de Dieu. « J’ai donné mes chants aux astres pour qu’ils brillent encore plus », chante-t-elle dans l’acte de la Tosca qu’il nous passe pour finir. La nuit est là, tombeau vide d’où l’aube prochaine va s’élancer.

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Mon coeur est plein d’amour

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