Septième ciel

photo Alina Reyes

 

Voulez-vous nous faire la grâce de monter au septième ciel et au-delà ? Laissez le ciel entrer en vous. Une fois plein de ciel (ce qui se dit aussi : plein de grâce), vous êtes en apesanteur. Vous êtes. Tout ce qui est pesant est mortel. Le ciel vous a fait de ciel, puis vous a envoyé sur terre, vous a lié à la loi de la pesanteur, afin que vous puissiez connaître que vous n’êtes pas d’elle, mais du ciel, et partir à la recherche, à la rencontre du ciel. Vous devenez la conscience du ciel dans sa créature, dans sa création.

Hier soir au Petit Bar comme l’autre jour sur la Seine j’ai regardé rougir les feuilles au-dessus de nos têtes. C’est la rentrée, j’ai un désir immense de travailler. Je pense à Sufjan Stevens, à André Gouzes, au frère Cassingéna-Trévedy, aux mélodies anciennes et nouvelles à la fois, aux fines pointes, aux avancées délicates, exquises, inquiètes et renversantes de l’esprit, je pense au rouge sur le monde, doux comme un été indien qui vient, flamboyant, avant la grande neige, enceinte de la prochaine vie. Je pense l’amour, je le suis, main dont les doigts parcourent le monde en frémissant, ruisseaux chargés de nutriments, de senteurs, de larmes et de consolations.

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Les paroles de la vie éternelle


tout à l’heure, au dernier jour de l’exposition aux Tuileries de la démarche et du travail de toute beauté conçus par Ahae : à voir ou revoir ici

 

Le Christ a-t-il des ennemis parmi les hommes ? Non, il n’en a aucun. Son seul ennemi, c’est aussi notre seul ennemi : le diable. Le diable peut s’emparer des hommes, par instants ou durablement, mais il n’est pas un homme. Le Christ n’est pas là pour combattre les Romains (selon le vœu de Judas, comme Benoît XVI l’a rappelé ce midi à l’angélus), ni quelque autre peuple, fût-il oppresseur. Le Christ est là pour combattre le mal, le mensonge, le mauvais esprit : voilà les puissances auxquelles nous avons affaire, comme le rappelle saint Paul. Ce dimanche nous avons lu ces paroles de Jésus : « C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien ». Or la chair, comme le dit aussi saint Augustin à la suite de Paul, c’est la vie selon le monde. Celui qui veut combattre les Romains, c’est lui-même, le Romain. Son combat est un combat selon la chair, il ne peut rien. L’histoire faite par les hommes n’est qu’un surplus de branches mortes dans l’amoncellement des vaines batailles. C’est une histoire-pour-la-mort, pour paraphraser le philosophe. L’histoire menée par l’Esprit est l’histoire pour la vie. Son combattant, son arme, son intelligence, ses armées, son génie, sa fécondité, son pouvoir surnaturel, c’est l’Amour. « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie », ajoute Jésus. Ce ne sont pas des paroles qui ont les pieds dans la boue, qui sont affairées à agir selon la vision de la chair, incapable de voir beaucoup plus loin que son temps. Ce sont des paroles qui ne combattent pas les peuples, mais qui les transforment, qui transforment les hommes en chassant d’eux le mal par l’amour prouvé jusque dans le don total de soi. Des paroles qui agissent bien au-dessus de nous, bien au-delà, bien au profond, sans limites. « Tu as les paroles de la vie éternelle », dit Pierre, qui le sent, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, et dans bien plus de deux mille ans.

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Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection

photo Alina Reyes

 

Voici venir la rentrée littéraire. Je jette un œil sur Internet, je vois. De plus en plus de livres sortis de l’usine. Glosant à perte de vue, souvent comme les magazines féminins sur les rapports hommes-femmes. La littérature même masculine est devenue une succursale des magazines, féminins ou à scandale ou politiques ou généralistes, que sais-je encore. Contrairement à tout ce petit monde je n’ai jamais été sadique ni masochiste ni les deux, ne le serai jamais, passons. Pour les autres, les plus personnels essaient de dénoncer la folie du monde, je suppose. Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection, j’ignore si quelqu’un en parle, je veux dire, avec son sang.

Que viendrait faire là-dedans quelque œuvre unique, hors-normes, voyante, sinon déranger ? Un écrivain parmi eux a été pillé, occulté, et maintenant est empêché de publier. Si c’était l’effet d’une fatwa, tollé à Saint-Germain-des-Prés ! Mais c’est l’effet de Saint-Germain-des-Prés, plus fou que le monde qu’ils dénoncent mais auquel ils sont aliénés : de ce fantôme, de ce crime ils ne disent rien, sinon par la honte qui transpire en secret de leurs productions.

Hier soir je m’amusais à inventer des événements d’activisme que je pourrais faire par exemple devant Notre-Dame ou Gallimard ou encore ailleurs, rien que pour les titiller, ces sérieux si accrochés à leurs planchers, si pleins de foi en leur importance et leurs affaires terrestres. J’étais de très bonne humeur, riant toute seule. J’adorerais faire ce genre de choses, si je n’avais pas mieux à faire : écrire. Ce que je fais. Et puis Voyage  finira par être publié et il trouvera ses lecteurs tout ira bien, pour Forêt profonde cela prendra plus de temps, du reste j’aurai peut-être repris l’un et l’autre avant qu’ils ne deviennent visibles, on verra bien. La nuit j’ai rêvé que je dansais, d’abord chez moi dans un immense appartement très haut de plafonds avec des musiciens africains, et c’est en apesanteur que je dansais, très haut au-dessus du sol, dans une joie extraordinaire. Puis je sortais avec d’autres, nous nous retrouvions ailleurs près de la Seine et là il y avait des DJ et de la techno excellente, de nouveau je dansais en l’air, très haut, sentant tous les mouvements de l’air très sensuels autour de mon corps qui le déplaçait comme de la soie frémissante par vagues et vaguelettes tout autour, l’univers entier vibrant en moi, à travers moi, avec toutes les âmes présentes.

 

Les apparitions de Marie

Église des Templiers à Luz-Saint-Sauveur, photo Alina Reyes

 

J’étais un été à l’église fortifiée de Luz-Saint-Sauveur, dans la chapelle latérale, où parfois un chat roux dort sur les chaises empilées, devant la statue de Marie. À Dieu je ne demande rien, sinon sa bénédiction sur ceux que j’aime. Dieu me donne vie, joie et puissance (pas au sens du monde évidemment), je n’ai rien à lui demander, nous sommes unis comme le cœur et le sang, c’est tout. Mais j’étais venue spécialement voir Marie, pour lui parler d’une question profonde de notre vie et lui demander son aide afin que les choses s’arrangent comme il me semblait bon qu’elles le fassent. Quelques semaines plus tard, c’était fait.

Maintenant je sais que pour tout ce qui concerne notre vie avec nos proches et la vie de nos proches, nous pouvons compter sur son aide puissante. J’en fais de nouveau l’expérience ces jours-ci.

Même si vous ne l’avez jamais fait, allez-y, n’ayez pas peur de lui parler. Elle écoute. Il se peut que nous nous trompions dans ce que nous demandons, mais si nous sommes patients et si nous continuons à chercher à demander le mieux adapté à la situation, elle finit par le faire apparaître. À nos yeux, et aussi en le réalisant dans notre âme et dans celle des personnes concernées, doucement.

 

L’oeil qui voit le réel

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Je m’assois sur le banc de bois du jardin alpin du Jardin des Plantes, sous le feuillage du vaste pendula. Une dame qui était assise à l’autre bout du banc se lève en laissant sur le siège un livre. Je l’appelle en le lui tendant. Elle se lance alors, debout devant moi, dans un long discours, que je ponctue essentiellement par des sourires, des hochements de tête et des mmh-mmh. Ce livre n’est pas à elle, me dit-elle, c’est un jeune homme qui l’a déposé là avant mon arrivée. Je me suis d’abord méfiée, dit-elle, à cause du titre, vous comprenez ? L’œil qui jouit. À cause de jouit, vous comprenez ?  Elle le dit plusieurs fois, en ajoutant : mais non, c’est un livre très sérieux. Sur le cinéma. Tenez, ajoute-t-elle en lisant la quatrième de couverture, écrit par Jean-François Rauger, le responsable de la programmation de la Cinémathèque française, qui collabore régulièrement au journal Le Monde. Vous voyez ? Ils ont mis jouit parce que c’est ce qui intéresse les gens, vous comprenez ? Pour accrocher.

Elle est grande et un peu forte, vêtue d’un pantalon et d’un haut beiges, hantée et affable. Elle me dit qu’elle a plusieurs annuaires sur le cinéma chez elle, avec le nom des acteurs. À mesure qu’ils meurent, elle ajoute à leur notice la date de leur mort. Elle me raconte que son frère avait des photos de Marlon Brando prises sur un tournage dans les dunes du Touquet. Elle a oublié le nom du film, qui n’est pas connu, et celui de l’actrice. Je me souviens juste de Marlon Brando, dit-elle. Bien sûr, je comprends, dis-je. Elle me dit que son frère avait chez lui un tas de films et un grand projecteur de cette époque. Peut-être cela valait-il cher ? Maintenant il est mort et bah, c’est son autre frère qui s’est occupé de tout ça, sûrement il a tout jeté. Elle me dit qu’elle allait dans les festivals de cinéma, Deauville, Cannes (une fois, en 87), Cabourg… Elle me recommande ce dernier, car c’est un festival du film romantique. Avant de continuer son chemin, elle m’invite avec insistance à emporter le livre. Je le feuillette en essayant d’y trouver une phrase intéressante à citer. La voici, elle est de Guy Debord, à propos de Paris : « c’était une ville si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres plutôt que riches n’importe où ailleurs. »

Oui mais seuls les yeux de pauvres peuvent voir réellement la beauté, où qu’elle soit et n’importe où.

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