Plus fort qu’Héraklès, l’acte littéraire de Vanessa Springora nettoie les écuries germanopratines, plus crasseuses que celles d’Augias. Bienheureuse, amusée, satisfaite pleinement, je regarde tomber les masques, j’entends bafouiller les parleurs et les parleuses, je vois grimacer les amertumes, les jalousies, les dépits. Autant en emporte la neige ! La vie est de toute beauté.
En 2013, après que j’ai dû quitter, par la faute des porcs des écuries germanopratines, ma grange dans la montagne, la montagne a réagi, le village et la vallée ont subi avalanches puis crues exceptionnelles. Extrait de mon journal, tenu depuis Paris :
Là-haut, le village a dû être évacué. Tant de neige est tombée, il est menacé par les avalanches. Les journaux en parlent, les télévisions aussi. Patrick, un commerçant, répond à un journaliste qui lui demande en substance à quoi il s’attend, cette phrase merveilleuse :
« C’est ce qui est là-haut, tu sais, celle qui vient du Bon Dieu, celle dont nous avons tous besoin, la neige ! »
1-1-2020. Bonne et heureuse année ! J’ai pris cette image du splendide feu d’artifice tiré au passage à la nouvelle année au-dessus du château depuis le vieux cimetière, très romanesque, où repose notamment Thomas de Quincey, parmi une foule extrêmement joyeuse et bon enfant d’où jaillissaient des cris d’extase : « Fucking lovely ! » Yes ! Yes ! » « Give me more ! » La ville est en fête énorme, des foules arpentent les rues, les filles par température négative sont dehors en minijupe et bras et dos nus, les gens boivent beaucoup mais restent pacifiques et les flics veillent sur eux avec beaucoup d’égards et de respect, quel peuple adorable.
Avant cela, par hasard nous nous sommes retrouvés à dîner dans un restaurant népalais, le Namasté Kathmandu, voilà qui ponctuait à merveille mon engagement dans le Yoga. Ne perdez jamais confiance, avec l’aide de la vie, si vous l’aimez, vous pouvez vaincre même ce qui est mortel.
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dans la nuit du 30 au 31-12-2019
« Qui va là ? » « Le nouvel an, tout va bien ».
L’Écosse célèbre Hogmanay, le Nouvel an. Voici encore quelques images d’Edimbourg, et les premières images de cette grande fête.
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Une vitrine. Je songe à Kafka : « un livre doit être la hache qui brise la mer gelée »
au Royal Dick, un pub que nous aimons bien
O et moi sortant du Royal Dick
Street Art
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à la bibliothèque :
…
au cimetière :
…
Et depuis Calton Hill
la ville en silhouette
au pied de la montagne d’Arthur’s Seat :
et au bord de l’estuaire de la Forth, mêlé à la Mer du Nord
Le soir, interminable défilé aux flambeaux, partant du château et allant jusqu’au pied d’Arthur’s Seat, avec nombre de jongleurs de feu, formations de tambours, orchestres de cornemuses, personnages juchés sur des échasses, etc., et la foule qui suit
Puis un premier feu d’artifice (il y en aura un autre le 31)Aujourd’hui à Edimbourg, photos Alina Reyes
Vu du train, à vingt minutes d’Édimbourg, l’estuaire de la Forth
En ce dimanche radieux, nous descendons à North Southferry. Première maison à la sortie de la gare : une école
Puis un monument aux morts des deux dernières Guerres mondiales avec ces cailloux d’hommage décorés de façon enfantine
et ce bassin de pierre, semblable à un lavoir ou une tombe, rempli d’eau
Trois ponts traversent le large estuaire, en voici deux : le plus récent, à l’arrière, pour les voitures ; l’autre, que nous prendrons tout à l’heure, pour les bus et les piétons
Nous traversons le village
Un train sur le Pont du Forth d’où nous venons
Je ne me lasse pas d’admirer ce fameux Pont du Forth qui relie le sud et le nord de l’Écosse
Et voici le Harbour Light Tower, plus petit phare du monde en activité (c’est une enfant qui se tient ici devant), construit par Robert Stevenson, grand-père de Robert Louis Stevenson, dont la famille remplit l’Écosse de phares Nous y montons deux par deux
Nous marchons dans le vent, l’odeur des algues et les cris des goélands
L’herbe est si verte en ces terres
Nous traversons le fleuve, trois kilomètres à pied et beaucoup de vent plus tard nous voici à South Queensferry
Après un copieux et très bon déjeuner de Noël, dans l’après-midi bien avancé, dans un grand pub des plus cosy, nous prenons le chemin de la gare
toute belle sous son croissant de lune, et nous rentrons à ÉdimbourgAujourd’hui à North Queensferry et à Queensferry, photos Alina Reyes
Rien de tel que les grèves de la RATP pour faire fleurir les paysans de Paris, comme disait Aragon : les piétons et les gens juchés parfois à 2 sur de vieux biclos (Mme Hidalgo nous ayant retiré la jouissance d’un bon service nommé Vélib et les vélos neufs étant aussitôt achetés aussitôt volés, chacun cherche la bécane la moins tentante possible). Pour ma part, aujourd’hui, j’ai carrément chaussé mes godillots de montagne. Et j’ai cueilli quelques aperçus poétiques en chemin, les voici :
une expo photographique très graphique à l’Institut culturel irlandais : Roseanne Lynch
et dans une vitrine la tête de Mathieu Ricard électroencéphalogrammée, parée comme celle d’une danseuse orientale
Soleil couchant sur le jardin du LuxembourgAujourd’hui à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes
« La vérité est une, exprimée diversement par les sages » RigVeda 1.164.46, également traduit : « Dieu est Un, beaucoup de chemins mènent à Lui »
Je continue à lire le dictionnaire de sanskrit et je vois que le mot sanskrit traduit ici par « sages », vipra, a donné le français « vibrer » : il signifie à la base « ceux qui vibrent », et désigne les inspirés, les sages, les voyants, les poètes, les prêtres qui ont bu le soma, les brahmanes. Dans l’hindouisme, le son (le son Om) est à l’origine du monde : o est la vibration primordiale, m est sa résonance. Un autre mot sanskrit pour dire vibrer, spand, signifie aussi venir au monde ; et le nom spanda, « vibration », s’emploie aussi en philosophie indienne pour dire « pulsation éternelle de joie de la manifestation », ou encore « nature vibratoire de la conscience, comme pouvoir de changer tout en restant soi-même ». Quand je médite, avec ou sans son extérieur, à la fin, ou avant, ou pendant, je fais vibrer mes tympans.
J’ai déjà cité Yehudi Menuhin, qui était aussi yogin ; voici encore quelques lignes de la préface qu’il écrivit pour le livre de son maître B.K.S. Iyengar, la Bible du Yoga (dont le titre original est en fait Yoga Dipika, c’est-à-dire Lumière sur le Yoga) :
« La pratique du yoga développe un sens fondamental de la mesure et des proportions. (…) L’harmonie et le sens de l’universel viennent avec la prise de conscience de l’alternance inéluctable de l’activité et de la passivité en rythmes éternels dont chaque inspiration et chaque expiration forment un cycle parmi les innombrables myriades d’ondes ou de vibrations qui constituent l’univers.
(…) Par sa pratique même, il est inextricablement lié aux lois universelles ; car le respect de la vie, la vérité et la patience sont autant d’éléments indispensables pour permettre une respiration calme dans la paix de l’esprit et la fermeté de la volonté.
C’est en cela que résident les vertus morales inhérentes au yoga. Pour ces raisons, il demande un effort total, mettant en jeu et façonnant l’être humain tout entier. Aucune répétition mécanique n’intervient, ni paroles vaines comme dans le cas des bonnes résolutions et des prières formelles. Par sa nature même, il est à chaque instant un acte vivant. »
J’ai trouvé ce visage dans ce documentaire sur les langues et les écritures indiennes
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« C’est l’Océan, nous ne sommes que ses nuages… La clef de tout est aux Indes ! » Alphonse de Lamartine
Imaginez qu’on signale qu’un auteur est juif alors qu’il n’aurait jamais rien publié sur le sujet et que la judéité n’aurait aucun rapport avec le contexte dans lequel on le présenterait. L’antisémitisme d’une telle présentation sauterait aux yeux. Aujourd’hui, je l’ai souvent noté ici, l’ antisémitisme se manifeste souvent dans sa forme plus acceptable en société, l’islamophobie (les musulmans comme les juifs sont à l’origine des Sémites, du fait de leur langue et de leur culture, qui bien sûr imprègnent leur pensée, commune à bien des égards). Je reçois une anthologie de littérature érotique – encore une – dans laquelle figure un extrait de mon premier roman – sans mon accord, ce qui est contraire aux usages et au respect du droit d’auteur. L’auteure de cette anthologie, une certaine Claudine Brécourt-Villars, ne trouve rien d’autre à signaler, pour me présenter, que mon passage par le catholicisme et ma prétendue « conversion à l’islam » (mots que j’ai réfutés ici-même dès mon passage à l’islam). J’ai publié une trentaine de livres (qu’elle occulte complètement), dont pas un sur l’islam, mais voilà ce qui frappe cette brave dame : l’ISLAM, ce grand méchant loup qui fait si peur au si timoré Saint-Germain-des-Prés. Les coincé·e·s du corps sont aussi les coincé·e·s de l’esprit, qu’ils compilent impuissamment des textes n’arrange rien.
Je continue à prendre joie dans le yoga et je fais d’excellents rêves la nuit, avec de l’amour physique et, toujours, des maisons qui ne cessent de s’agrandir, des paysages fantastiques, des océans où je me baigne, mais aussi, c’est nouveau, mon corps qui repousse là où il a été coupé (extraordinaire sensation !), et il m’est même arrivé d’ « inventer » un mantra que j’ai entendu et répété, cantillé, quoique j’ignore son sens car il est en sanskrit et je l’ai oublié au réveil. La vie est extraordinaire et comme je le disais il y a longtemps dans un poème, je vois qu’un jour je mourrai jeune, et que j’ai encore longtemps à vivre.
Les sadhus sont les libérés du temps. Il y a 70 millions d’années, l’Inde s’est détachée du Gondwana et a traversé l’océan avant d’arriver là où elle est maintenant, adossée aux plus hautes montagnes du monde, qu’elle a elle-même élevées.
Myriam et les siens, dansant après le passage de la mer Rouge
« Le Seigneur est un guerrier, Seigneur est son nom ! » Exode 15, 3 (ma traduction)
« Rappel : en vérité, à ceux qui se gardent est réservé un merveilleux lieu de retour :
les jardins d’Éden, portes grand ouvertes pour eux. Accoudés, ils y jouiront de fruits à profusion et de boissons » Coran, 38, 49-51 (ma traduction)
Il y a trois réactions saines face aux oppresseurs. D’abord mais pas toujours, la compassion. Inutile et dangereuse, mais saine en ce qu’elle témoigne d’une âme non préoccupée d’abord de sa personne, mais du bien commun de l’humanité, qu’elle voit en péril dans le mal à l’œuvre chez l’oppresseur. Il s’agit donc pour elle d’essayer de sauver en l’oppresseur sa part d’humanité, dans l’idée de sauver ainsi toute l’humanité. Presque toujours cette réaction est inutile d’un point de vue pratique, les hommes possédés par un mal ne voulant pas s’en déposséder. Cependant il peut y avoir des exceptions, et c’est pour elles comme pour la noblesse de cette ambition que la compassion, quoique dangereuse pour qui l’éprouve car neutralisant ses capacités de défense, reste spirituellement saine et valable.
Ensuite vient la haine. La haine n’est habituellement pas reconnue comme une valeur, mais elle en a une comme phénomène de transition maîtrisé. La haine est un moteur du désir quand apparaît la nécessité de la guerre. Dans l’Iliade, les combattants s’insultent avant de lancer l’assaut. La haine est surtout nécessaire quand il y a eu d’abord compassion. Une fois prise la conscience de l’inutilité et de la dangerosité de la compassion, pour soi et pour l’ensemble de l’humanité, la haine est l’instrument de destruction de cette compassion inappropriée. Elle est la manifestation d’un refus salvateur du mal, un refus qui engage tout l’être et lui donne l’impulsion pour agir contre.
Puis vient le mépris, le détachement. Mépris envers le mal, détachement envers ceux qui l’incarnent. L’impassion, disons. Si le combat continue – et il continue toujours, d’une façon ou d’une autre – c’est désormais de façon dépassionnée, au fond impassible. La compassion, passée par le trou noir de la haine (ce qu’on appelle dans le christianisme la descente de Jésus aux enfers, dont il fait sortir les morts) fait place à la lumière de la miséricorde universelle et de l’amour éternel pour les proches.
Le christianisme est la religion qui traite de l’oppression, thème déjà majeur dans le judaïsme. Il a développé une église oppressive et, d’un autre côté, donné aux hommes une conscience de l’oppression qui, avec les siècles, les a rendus capables de désir de justice et de révolution. Telle est l’histoire de l’Occident (quoique le christianisme n’y soit pas seule cause de l’organisation sociale ni de la démocratie, qui auraient été impossibles à réaliser si ses effets ne s’y étaient combinés avec ceux des paganismes plus anciens de ses régions). L’islam, lui, a de son côté repris du judaïsme la référence aux prophètes – en y incluant Jésus parmi les tout premiers, avec sa mère Marie –, un système d’interdits notamment alimentaires, et principalement, l’amour du Dieu unique, dont il a repoussé les limites de la dévotion et de l’étude dans un champ spirituel jusqu’alors inouï. C’est dans son refus de la croyance en la crucifixion du Christ que l’islam se sépare radicalement du christianisme. Mais cette séparation, plutôt que d’apparaître comme dogmatique, doit être comprise comme une évolution. En quelque sorte, l’islam réalise la phase finale du christianisme, celle où Jésus relevé de sa mort apparaît différent, au point que Marie Madeleine le prend pour un jardinier, et annonce qu’il sera désormais à retrouver ailleurs, sur de verts chemins. En quelque sorte, Jésus qui était mort de fatigue après son rude combat, après avoir fait preuve de miséricorde (« pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ») mais aussi de justice (promettant le ciel à l’un des larrons mais pas à l’autre), finit par se relever auprès de son amie et reprend les chemins d’une vie en paix. La paix est le stade de l’islam et des autres religions ou spiritualités plus orientales.
J’ai combattu sur le terrain spirituel, sur le terrain de la pensée, et les conséquences d’un tel combat, quand il n’est pas seulement personnel, ne sont pas seulement des conséquences personnelles : les ennemis sont extérieurs, bien réels, et ils se sont organisés pour me ruiner, comme ils me l’avaient annoncé. Je ne suis pas la seule à avoir été exclue du milieu littéraire, qui se change volontiers, et lâchement, en légion contre une seule personne, mais la faiblesse des gens de ce milieu est notamment de n’être rien sans ce milieu, alors que ma force est d’être tout, indépendamment de ce milieu. Cela a duré des années, et maintenant, indemne malgré ma blessure au côté, je laisse les morts enterrer les morts et je prends mon repos de la guerrière.
Déjà O et moi, éternité retrouvée après des égarements, des séparations et des difficultés immenses qui ne nous ont pourtant jamais fait perdre confiance en notre alliance, abritons notre béatitude dans le palais de style oriental, une oasis en plein désert de sable face à l’océan turquoise (c’est au Cap-Vert et ce n’est pas nous qui l’avons décidé, c’est un cadeau qui nous est fait, auquel nous participons), où nous demeurerons bientôt, après et avant d’autres voyages. Ayez toujours foi en l’amour, en la vie.
Cette vidéo d’un cours pour grimper à la corde, avec un instructeur admirablement athlétique, me réjouit. Enfant et adolescente, j’adorais grimper à la corde, je grimpais très vite (il y avait une corde attachée haut dans les branches d’un arbre, dans la forêt, et puis au gymnase on grimpait aussi, chronométrés). Il y a très longtemps que je n’en ai plus eu l’occasion, mais je suis sûre que ça reviendrait. Je grimpais aussi aux poteaux, aux arbres, sur les toits (au collège j’ai été punie pour avoir grimpé par l’échelle de pompiers en séchant un cours)… À dix-neuf ans, enceinte de plusieurs mois, j’ai grimpé sur le toit d’une maison par une échelle pour sauver un chat qui ne pouvait plus en redescendre. À trente-neuf ans, enceinte de plusieurs semaines, j’ai fait un long vol en parapente (avec un ami moniteur) dans la montagne. Je n’ai pas eu l’occasion de faire de l’escalade (sauf une petite fois avec O comme instructeur, et une descente en rappel qui m’a ravie) mais j’ai des fils qui en font. Il y a tant de façons de grimper, avec son corps et avec sa tête. Je vis le yoga comme une sorte de grimpe intérieure.
C’est un moment magnifique et poignant. Un kairos, une acmé. Un homme est là, vivant. Traversant les siècles pour venir nous contempler, nous, femmes et hommes de ce temps, errant en foule d’une œuvre à l’autre, d’une salle à l’autre. Devant le Saint Jean je me suis arrêtée comme dans la méditation, au yoga notamment, et il est devenu vivant – qui ? Jean ? Léonard ? L’Esprit qui se meut à travers les vivants. Les yeux pleins de larmes, souriant comme lui, je n’ai pas bougé – pluie et lumière, un arc-en-ciel tendu entre lui et moi – tout à fait le genre de phénomène qui intéresse Léonard, étudiant obstiné des mouvements de l’eau, de l’air, de la lumière.
Ce soir, regardant des images des splendides îles du Cap Vert, et de leurs montagnes (où nous avons l’intention d’aller prochainement, O et moi) tout en écoutant Césaria Evoria, je songe que Léonard se serait bien entendu avec elle, et aurait adoré son pays. Ce mélange de splendeur et de mélancolie particulière qu’engendre la conjonction de la contemplation de l’époustouflante nature et du sentiment de la fuite du temps – sentiment qu’éprouvait si fort Léonard les derniers temps, à Amboise, alors qu’il continuait à méditer et travailler ses dernières œuvres, la Sainte Anne, le Saint Jean et la Joconde.
Voici des images de l’exposition, bien entendu je n’ai pas tout photographié, vous pouvez trouver en ligne plusieurs vidéos de présentation de l’exposition pour en savoir plus. Si vous le pouvez, allez-y. Vous pouvez aussi lire ou relire mes textes sur Léonard de Vinci et sur ses œuvres.
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Le Christ et saint Thomas ou L’Incrédulité de saint Thomas. À l’entrée de l’exposition, et la dramatisant judicieusement, se dresse cette œuvre de Verrocchio, chez qui Léonard fit son apprentissage. Entourée de multiples études de drapés, révélant que le peintre s’est inspiré des effets de lumière et d’ombre sur le bronze.
Plusieurs œuvres absentes, comme L’Annonciation, L’Adoration des mages ou La Joconde, sont présentées en réflectographie infrarouge, un procédé qui met en évidence le dessin et donne un effet de pénétration saisissant.
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J’ai aimé contempler certaines études peu connues, comme ce visage ou cette petite dame à la licorne*
Beaucoup d’œuvres sont inachevées, comme ce Saint Jérôme et son lion esquissé, qui s’inscrivent ainsi dans l’instant * La Belle Ferronière et un admirateur
*La Vierge aux rochers prise sur le vif par un portable
*Le Musicien, à l’écoute
*De nombreux manuscrits des travaux scientifiques de Léonard
* Et toujours d’admirables dessins
Dans la dernière salle, les dernières œuvres, travaillées jusqu’à la fin à Amboise où il les avait emportéesla Sainte Annele Saint Jean
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Manque seulement la Joconde, restée à sa place habituelle, où elle reçoit trente mille visiteurs par jour. En allant la voir, je photographie dans la grande galerie cette œuvre de l’atelier de Léonard, qui devait être un Saint Jean et a été transformée en Bacchus*
La voici donc
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Nous repartons en longeant la Seine et ses arbres sculptés d’inscriptions
Le pont des Arts débarrassé de ses cadenas a retrouvé le sens de la légèreté et de la fugace éternitéAujourd’hui à Paris, photos Alina Reyes
Jamais je n’ai écrit aussi lentement. Ni aussi splendidement, il me semble. La lenteur vient sûrement au moins en partie de la fatigue due à des années de travail et de bataille intenses, aux problèmes de santé qui ont suivi et au traitement que je dois prendre maintenant ; due peut-être aussi un peu à l’exercice physique, mon heure de yoga et mon heure de marche quotidiennes, par ailleurs précieuses et indispensables. Mais il est possible de tirer parti d’à peu près tout. La lenteur devient profonde en partie grâce au yoga, patiente grâce à la marche, sage grâce à la fatigue. Et grâce à la lenteur ma poésie augmente, augmente en simplicité, en beauté, en signification. Je passe des jours sans écrire, loin du laborieux nulla dies sine linea (une injonction de fonctionnaire à laquelle je ne me suis jamais pliée), et c’est la vie même qui fermente en moi, vigne livrant son jus quand j’y retourne.
Ce soir à la bibliothèque de recherche du Muséum et hier rue Mouffetard, photos Alina Reyes
Se plier aux exigences du consensus, avoir ainsi le Congourd ou autre prix ou succès de ce genre, est une solution au statut précaire d’auteur. J’aime trop la vie, la liberté, la littérature, pour seulement l’envisager. Mon truc, c’est la littérature virile. J’en lis (pas dans la production actuelle car il n’y en a pas – le monde littéraire n’a jamais été viril et plus il est industriel, moins il l’est) et j’en fais. Viril ne signifie pas « de mec » mais courageux (selon son étymologie). Je regarde mon trajet depuis l’enfance, je le vois foudroyant et filant, aussi clair que l’éclair ou la météorite, ni compromis ni vaincu, toujours ultrasensible, en éveil. La voilà, l’éternité. Dans ce qui ne sombre ni ne meurt.
Présent. Voici mes images de nos trois jours (deux nuits) à Strasbourg, cette semaine. Nous comptions beaucoup visiter le musée Tomi Ungerer mais il était fermé pour travaux. Une occasion d’y retourner. Strasbourg est magnifique et les Strasbourgeois sont particulièrement gentils, courtois en toute simplicité, souriants. La nourriture et le vin sont excellents. Le centre-ville est largement dédié aux piétons et aux vélos. Les musées contiennent des trésors de tous les temps. Au sommet de Notre-Dame nous avons été accueillis par un arc-en-ciel. Avant de repartir nous avons passé du temps en privé au hamman-piscine-spa, d’où nous sommes ressortis frais comme nouveau-nés.
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Un resto sympa pour commencer
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Vue de notre appartement à l’appart-hôtel, que je ne me lassais pas de contempler, avec les lignes graphiques des toits et la véranda, et la nuit les lumières
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Une sculpture sur l’emplacement de la Grande synagogue détruite pendant la guerre, reconstruite ailleurs dans la ville
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J’ai compté jusqu’à cinq étages sous les toits de certains immeubles
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Derrière la maison, la cathédrale la plus visitée de France (Notre-Dame de Paris étant hors jeu), haute de 144 mètres et contenant tant de merveilles qu’on pourrait y consacrer des milliers de pages, comme il y est dit quelque part
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Son horloge astronomique, que nous avons vue s’animer au quart d’heure
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Une fresque récente plutôt réussie, mais le panneau en grec du Christ annonçant « Je suis le chemin, la vérité et la vie » comporte deux fautes. Sans doute l’artiste, Christoff Baron, ne connaît-il pas le grec, mais il est regrettable que personne d’autre ne l’ait vu
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Retour dans la ville, où se trouve notamment la maison de l’un des enfants du pays, décidément riche en dessinateurs, Gustave Doré
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L’Ill passe partout, sans pour autant enfoncer la ville dans l’eau. C’est très beau.
*Un menuisier à l’atelier, fabriquant des jouets de bois
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Arpenter encore les rues, les quartiers
Vers « la petite France », allons au Musée d’art moderne et contemporain
qui possède plusieurs belles œuvres de Victor Brauner – ci-dessus « Logos et les trois matières »et aussi, entre autres de A.R. Penck – ci-dessus « Avant le rebut »
Bon je ne vais pas mettre ici toutes les images de toutes les œuvres que j’ai spécialement aimées, il y en a trop. Encore quelques-unes :Daniel Richter, « L’éternel rêve éveillé des trois fous de la montagne »
Puis à la cathédrale où nous montons par l’escalier en colimaçon jusqu’au sommet
un selfie au sommet, et voilà la réponse du ciel
où se trouve la « maison des gardes »
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Nous avons visité aussi le Musée de l’œuvre Notre-Dame
avec ses merveilles du Moyen Âge, si primitives
et si actuelles parfois
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Et nous sommes allés au Musée archéologique
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Chaque fois que je dors à l’hôtel, j’y fais aussi mon yoga, comme tous les jours à la maison, histoire de garder un corps souple et musclé, en bon état de marche – et nous avons tout le temps marché
Le dernier jour, avant de reprendre le train, je me suis baladée dans le quartier de la gare et j’y ai photographié cette « trocothèque »
et des œuvres de Street Art
Nous sommes entrés pour prendre un verre dans cet hôtel entièrement orné de Street Art
Un peu plus loin dans la rue
…
j’ai découvert ce garage orné comme une grotte du paléolithique, j’y suis entrée
…
Retour vers Paris. Il reste encore bien des visites à faire dans cette ville, ce sera donc pour une autre fois.
Bon, je vais parler de ces deux tableaux qui sont de très très loin mes œuvres préférées de Léonard de Vinci. Je ne vais pas dire aujourd’hui tout ce que j’ai encore trouvé sur la Joconde, mais ce que j’ai trouvé qui unit la Joconde et le Saint Jean Baptiste. Mais d’abord je veux dire, parce que c’est ma méthode, parce que c’est ainsi que j’ai trouvé ce que j’ai trouvé sur Rimbaud, par exemple, et dans tous les autres sujets et domaines, par communion, je veux dire que je me sens profondément proche, à ce stade de mon travail, de Léonard, infatigable chercheur capable de travailler sur ses dernières œuvres des années durant, au point de les laisser inachevées et pourtant vivantes et fascinantes au point que nous savons, avec ces millions et ces millions de visiteurs qui défilent et vont encore défiler au Louvre devant elles, pour le plus grand pèlerinage du monde toutes nations confondues et de l’histoire.
C’est ainsi que je travaille à mes œuvres en cours, sans me soucier d’avoir à les vendre, puisque comme lui je me trouve désormais libérée de cette contrainte (même si je suis fière d’avoir pu gagner ma vie et celle de ma famille, au moins deux décennies durant, uniquement de mon écriture, de mes livres pourtant poétiques et atypiques). J’ai voulu et j’ai fait en sorte, comme Léonard avec ses peintures, que mes œuvres produisent une attraction érotique sur les lectrices et lecteurs. Et de là, ancrés dans la terre, nous nous sommes déroulés dans un mouvement d’hélice, en attraction céleste, vers l’ineffable.
Voilà ce que j’ai à dire aujourd’hui : dans le corsage de la Joconde se dessine son sexe, grand pubis triangulaire, sombre, fendu (dans la fente des seins). Amorçant la torsion, elle en fait sortir le Saint Jean Baptiste, jaillissant de ses profondeurs obscures, tel un fœtus déployé hors de son enveloppe, hélicoïdalement, une résurrection d’elle-même transformée, à la façon dont tout dans la nature change et se transforme, désignant dans un geste à la fois spirituel et érotique le sens du verbe à venir, ou à rejoindre.