Vivre le ciel

photo Alina Reyes

 

Je poursuis et termine la lecture des Quarante Hâdîths authentiques de Ramadân choisis et commentés par le Dr Al Ajamî. Nous sommes entrés dans la dernière décade de ce mois, au cours de laquelle aura lieu la Nuit du Destin, la nuit où le Coran fut révélé, dont la date, dans la grande sagesse de Dieu, n’est pas fixée, mais seulement à rechercher, puisqu’il s’agit d’une expérience à vivre, dans les nuits impaires de cette troisième décade.

Voici, comme les fois précédentes, quelques phrases extraites de l’ouvrage.

« Dans la solitude des nuits de veille, le Coran comme unique lumière. »

« Ramadân est témoignage concret de l’unicité de Dieu, il est conformité au Prophète, il est prière, il est purification, il est Voyage vers Dieu, il est endurance, il est Jihâd, il est invocation, il est protection, il est révélation, il est solitude, il est communauté, il est difficulté, i est facilité, il est Miséricorde… »

« Le Jeûne est (…) en soi un non-acte. Ainsi, les portes du Paradis s’ouvrent-elles par l’abandon des biens de ce monde. Ce sacrifice éloigne d’ici-bas et rapproche de l’au-delà avec une acuité toute particulière. (…) À la différence des autres actes d’adoration qui sont par définition des actes visibles, tels la prière, la zakat, l’invocation, Ramadân n’a pas d’existence propre manifestée. En ce sens, en notre réalité concrète rien par essence ne peut lui ressembler. De par ce statut particulier, Ramadân possède une aptitude spécifique à écarter les voiles des réalités, il permet donc de mieux percevoir l’autre Réalité à quoi rien n’est semblable. Il est une passerelle, un isthme béni où se manifeste la Révélation et où sont réactualisés les ordres du Monde en la « Nuit du Destin ». »

Enfin, « À celui qui aura su sacrifier encore après l’épreuve, ou mieux, prolonger les joies et les lumières de Ramadân, ses états spirituels, comme le temps Réel, seront sans mesure ni fin. » (c’est moi qui souligne)

Et maintenant je voudrais lancer une passerelle en citant Louis Bouyer, dans Le Sens de la vie monastique :

« L’effet de cette ascèse pénitentiaire doit être en fin de compte de nous mettre devant Dieu dans l’état de gens qui savent qu’ils n’ont plus droit à ce qu’ils ont, si peu qu’ils aient. Il ne s’agit pas seulement de nous en inculquer l’idée. Nous devons aller ici au-delà de la simple psychologie. C’est d’ailleurs la raison dernière pour laquelle la tradition monastique a toujours considéré une ascèse purement spirituelle comme radicalement insuffisante. Il faut réaliser concrètement cette situation qui est la nôtre : non seulement se considérer comme pauvres, mais l’être de fait. Disons-nous bien que si le Christ n’a pas cru pouvoir relever notre misère autrement qu’en en prenant sur lui toute la réalité, il serait invraisemblable que nous puissions nous en tirer à moindre frais. Nous découvrons ici à quoi tient cette place envahissante qu’ont prise les pauvres dans la religion d’Israël. »

Et ce passage de la fin de Forêt profonde :

« L’homme n’habite le monde que lorsque le monde l’habite, l’homme est fractal, poème poète, appartenant au Poème, se démultipliant en poèmes, et quand il atteint son plus grand déploiement, à son tour créateur du Poème. Accrochée à la main d’Haruki, le suivant dans le flot des êtres que le vent tiède avait fait sortir de leur lit, j’étais la joie simple et mouvante d’une lettre avec les autres descendue là sur le quai, j’étais le a, le a a a, dans la confusion nous n’étions encore que des essais de voix de l’être au réveil mais déjà il me semblait entendre le chant qui viendrait. J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! ». »

En attendant, n’oubliez pas, ce soir est une très bonne nuit, dégagée, pour observer les étoiles. Vous vous sentirez petit, mais c’est un si splendide voyage. Et c’est très important de contempler aussi avec ses yeux de chair. Au soir de votre vie, au moment de le rejoindre, pourrez-vous penser que vous avez assez contemplé et vécu le ciel, ou aurez-vous laissé passer les occasions de le faire ?

*

 

L’Alpha et l’Oméga

photo Alina Reyes

 

Tel anonyme, mécontent de mon amitié pour l’islam, m’envoie ce message : « alina reyes virée de l’église », aussitôt suivi de celui-ci : « alina reyes juive ». L’islamophobie est une variante de l’antisémitisme. Qui se déclare contre l’antisémitisme sans se déclarer contre l’islamophobie est au fond antisémite, fût-il juif. Et qui se déclare antisémite est également au fond islamophobe, fût-il musulman. Quant au chrétien, qu’il prenne soin de ne pas croire que sa religion met l’homme à la place de Dieu. L’antisémitisme, et ses variantes l’islamophobie, voire l’antichristianisme, sont le symptôme d’un refus du fait qu’en premier comme en dernier lieu, l’autorité n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu. Le judaïsme et l’islam étant les religions qui affirment avec le plus de force l’unicité de Dieu et de son autorité sont évidemment les cibles premières de l’homme qui veut s’imposer au lieu de Dieu, ou qui se sert du nom de Dieu pour imposer une volonté toute humaine. En vérité tout vrai croyant, ou pour le dire mieux tout vrai pauvre, quelle que soit sa religion ou son absence de religion, parce qu’il manifeste malgré lui que l’homme n’est pas le détenteur ni du premier ni du dernier pouvoir, déclenche le malaise, ou même la haine, ou l’acharnement destructeur, de l’homme qui refuse de voir en ce miroir sa propre petitesse.

C’est pourtant ainsi, petits, que nous sommes aimés, et que nous sommes grands.

*

Un homme

 

Quelques phrases relevées en revoyant ce documentaire consacré au grand André Chouraqui :

Nous vivions dans le rêve de Moshe.

La condition de dhimmi de la femme dans toutes les sociétés est un scandale.

[citant Paqûda] « L’amour de Dieu est un élan de l’âme qui, en son essence, se détache vers lui pour s’unir à sa très haute lumière. »

C’est toujours à partir d’hommes seuls que les choses se font.

Un soufi s’est mis à me raconter ce qu’allait devenir ma vie.

Déciviliser le texte biblique.

Moi-même.

Son sens de la langue.

L’ouverture sur l’univers est absolument nécessaire.

Les racines s’embrassent.

Par la médiation du divin toujours présent au secret de tous, tout réussit. L’échec est dû à une forme de bêtise.

La Bible est née dans un contexte oriental.

[chanson] « Le monde entier est un pont très étroit/Et l’essentiel, l’essentiel, ne pas avoir peur, ne jamais avoir peur. »

*

Pèlerins. Je vous aime tant, et je vous attends, depuis si longtemps.

à Soulac-sur-mer. Photo Alina Reyes

 

“…solitaires à la pensée pure, à la conscience limpide, qui dans la joie et la quiétude de leur coeur se complaisent en leur isolement à méditer sur le Seigneur dans la plénitude de leur chant de grâce. La vie de leur intelligence ne saurait s’exprimer, ils se nourrissent d’exemples bénis, dressés dans la vérité.

Ils ont déchiré le voile qui cachait les voies intérieures. C’est avec peine et par le secours de la vérité, qu’ils ont atteint l’état de quiétude, mais ils en sortent bientôt pour connaître la joie. Leurs désirs ne sont point des obstacles, l’éloignement de leur fin ne leur fait rien différer. Ils attendent le jour de la mort et prennent garde à ce qui le suivra.

Appelés du Seigneur, ils le cherchent, espèrent en lui et le servent. Ils sont sincères et leurs paroles sont de justice. Ils n’ont aucune crainte du pouvoir séculier ni du royaume de Satan. Ils sont plus précieux que tout homme, mieux gardés que tout peuple. Leur magnificence et leur grandeur d’âme sont insurpassables. Ils sont glorifiés dans les demeures de leur Père céleste et exaltés aux yeux des créatures. Nul ne peut les arrêter de toujours commémorer Dieu, nul ne les empêchera de le louer sans cesse. Leur langue ne vit que pour le chanter et le glorifier, leur coeur est envahi d’unité divine et de pureté.

Le monde leur cache son véritable aspect, mais ils le démasquent, le mettent à nu, le foulent aux pieds ; et ses trahisons, ses ruses, ils les connaissent ; il revêt pour eux ses parures les plus merveilleuses, ils le voient tel qu’il est ; il feint la douceur, mais ils le savent vaincu ; il leur sourit, ils sont de glace ; il veut les attirer, eux le repoussent. Ils jettent un regard clairvoyant sur la perfidie de ses oeuvres ; sa honte est étalée devant eux, il est sans emprise sur eux et ne peut en rien les atteindre.

Ils sont les purs amis de Dieu, les saints d’élection, les hommes aux yeux dessillés ; leurs ambitions ne sont pas de ce monde et leurs efforts trouvent toujours leur réponse ; leur âme est inondée de crainte céleste. Un conseil salutaire les dirige vers Dieu, puis à leur tour, ils deviennent pêcheurs d’hommes ; un marché les lie au Seigneur dont ils sont les bénéficiaires bienheureux.

Leur vie intérieure est pure et rend témoignage à la pureté. Leur coeur est balayé des souillures dans la grâce de leur élection. Ils sont armés de leurs provisions pour leur périlleux voyage, auréolés de crainte de Dieu et de salut. Sur le char de leurs ailes ils volent vers le but. Ils ont atteint la joie éternelle dans le baiser d’une immuable allégresse. Ils triomphent de la reddition des comptes, et sont sans crainte des châtiments à venir.

O mon enfant, choisis la félicité pour ton âme, avant que ne surgisse le regret tardif et vain, ou l’angoisse infinie.

Que Dieu nous révèle et te révèle la voie droite

Et nous conduise sur les sentiers du salut,

Par sa miséricorde et sa grâce abondante.

Amen.”

Bahya Ibn Paqûda, Les devoirs du coeur, Neuvième portique, L’ascèse. Traduits et présentés par André Chouraqui, éditions Desclée de Brouwer, 1972