Aid moubarak ! Prière de rue et croissant de lune

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tout à l’heure après la prière de l’Aid, photo Alina Reyes

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Quand je suis arrivée, le peuple des croyants débordait largement dans la rue. J’ai contourné les rangs des hommes, j’ai sorti de mon sac mon foulard supplémentaire, je l’ai mis par terre – mais ma jeune voisine de prière s’est serrée pour me laisser une place sur son tapis. Tout le monde s’était fait beau, tout le monde était joyeux, le soleil matinal était radieux. Je suis revenue par un autre chemin, comme Dieu aime mieux, je me suis arrêtée dans une boulangerie, j’ai échangé quelques mots avec des musulmans bienheureux, dedans et dehors, j’ai donné quelque chose à un petit mendiant, je suis rentrée à la maison avec des croissants pour tout le monde.

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La nuit du destin

Broadchurch - Specials

Broadchurch

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Cette nuit j’ai regardé la série Broadchurch, en streaming. Dans les films, tout est remis dans l’ordre, à la fin. Dans la vie, pas toujours. Du moins, cela peut prendre beaucoup plus de temps. Sans révéler la fin de la série, on peut dire que la raison du meurtre, c’est l’humain, le honteux, le dérobé il ne faut pas le dire.

Seulement, comment empêcher la vérité de se faire connaître ? Elle est Dieu. Nul endroit du jardin ne permet d’y échapper, et même la mort ne peut rien contre elle, à la fin.

La société doit enquêter sérieusement afin de pouvoir faire justice et rester ainsi digne et viable. Le meurtrier lui aussi doit chercher à savoir la vérité, savoir qui est la victime et qui est le meurtrier, savoir qu’il est le meurtrier. Car c’est seulement ainsi qu’il peut se libérer de son appartenance à la mort, et c’est seulement ainsi que la cité, souillée par son mal, peut être sauvée. Mais la victime aussi doit faire ce travail, cette recherche de la vérité, elle doit elle aussi résister à la facilité de méconnaître qui est le meurtrier et qui est la victime, du ciel où elle se trouve elle doit toujours de nouveau analyser le réel sur terre pour pouvoir reconnaître le crime, et qu’elle en est la victime. Car c’est seulement cela qui l’arrache à la mort, et c’est seulement ainsi, en débusquant le mal, en donnant lieu à la vérité, en lavant le mal par la vérité, que peut descendre du ciel ce qui sauve tous les hommes.

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Pour les siècles des siècles

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peinture Alina Reyes (4 août 2012)

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Tant que j’assiste au combat des deux monstres dans la clairière, je ne peux y être moi-même. Ils sont les anges qui gardent l’entrée de l’Eden. Si mon regard ne meut pas mes pieds, c’est que j’ai laissé le serpent me piquer au talon. Pénétrer dans le cercle, c’est écraser sa tête : les combattants s’évanouissent, le combat s’involue en jouissance. Pénétrant dans la clairière, je la féconde : de notre union naîtra un nouvel être. Me voici au cœur du secret, protégée par le cercle des arbres, et sur le lieu de la révélation, ouvert sur le ciel ; grâce à ce dévoilement, l’être jeté nu dans un placard sombre peut revoir le jour, et rené, se laisser envelopper dans la douceur des voiles allégés de son été.

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Demain dernière journée de Ramadan. La nuit qui vient est encore une nuit d’Al Qadr en puissance, mais elles le sont toutes. Du premier croissant de lune au nouveau premier croissant de lune, veillant beaucoup j’aurai perdu le confort qu’il faut perdre, jeûnant j’aurai perdu un peu de poids physiquement aussi, car ce n’est qu’allégé que l’on peut croître en vérité et force de paix. Ramadan est une retraite, un temps dans la grotte face au ciel, comme pour Mohammed, comme aussi pour les hommes de la préhistoire qui peignaient sur les parois, dans les ténèbres, leurs animales constellations, traversant la pierre, rejoignant l’invisible. Ce qui était devenu mort ayant été détaché du vivant, au bout de cette maturation, vitalité décuplée, dans l’histoire pour les siècles des siècles.

Je reviens bientôt avec une nouvelle série, « De la Pitié à la Mosquée », et peut-être une autre aussi, rappel autobiographique, « Le sang de l’amour ».

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Bonnes nouvelles

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photos AP ; Paulo Whitaker / Reuters ; AP

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« Reprise des négociations de paix israélo-palestinienne lundi à Washington ».

Très beau travail de François au Brésil. Avec l’appui du ciel, qui a bien fait d’envoyer sa pluie contenter d’un côté les crocodiles et de l’autre obliger les pèlerins à prier jusqu’au bout sur la plage. Je me suis rappelé du moment où ils échouent et dorment sur le sable dans Souviens-toi de vivre, heureux comme des rebaptisés. Ils étaient là, tels trois millions de boat people sauvés, sur la voie de la résurrection. C’est parti.

La prochaine fois, Cracovie. Catholiques, orthodoxes, protestants, tous chrétiens, retrouvons les chemins de l’Europe ancienne, plus centrée, plus tournée vers l’Est, refaisons l’Europe, celle de l’esprit. Avec ses nouvelles composantes. Ne nous replions pas, cessons d’exclure, incluons. François l’a dit en quittant Rio, le Christ prépare le printemps dans le monde entier.

Oui, hâte-toi, fratellino mio.

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Sagesse

Seigneur, quand auront-ils la foi ? Quand écouteront-ils ta parole qui ne cesse de leur venir, accompagnée de tes signes, de plus en plus pressants ? Comme ils sont entêtés, accrochés à leurs biens, aux associés qu’ils veulent t’imposer dans la gestion de ce qui ne leur appartient pas, le gouvernement de la vie ! Comme ils ne savent pas donner, ni s’abandonner à Toi, ni embrasser leur prochain, tout leur prochain ! Seigneur, accorde-leur un peu de temps encore, que retourne leur cœur ! Seigneur, j’attends et je jaillis, lumière qui repose en ton cœur et en flue selon ses battements, toute grâce et donnée à boire et à manger. Quelle indicible joie, là-haut, dans ton berceau, ta beauté, qui palpite en ton sein et s’étend sous tes pieds, sous nos mains ! Ô venez, amants du jour, à sa voix qui appelle où il va se lever !

Exode et Ramadan

 

« Qui suis-je ? », demande à Dieu Moïse. « Je suis avec toi », lui répond Dieu, déplaçant le je (Exode 3, 11-12). Dieu est « Je suis », Moïse est celui avec qui Dieu est. Voici l’Alliance, valable pour tous les prophètes qui traversent le temps par mon corps et mon sang, tous les prophètes jusqu’à, très vivement, Mohammed. Tel est l’être de tout croyant.

Ramadan est le temps de l’exode du je humain. Le temps où l’homme est privé de nourriture et de boisson durant toute la traversée du jour, le temps où il est privé de lui-même à travers cette privation, dans laquelle il peut entendre cette réponse de Dieu : « Je suis avec toi ».

Merci Seigneur pour Ta présence. Préserve-nous de nous goinfrer de nous-mêmes, le soir venu. À la fin de la nuit la manne tombera et à chaque jour elle suffira, comme Tu suffis.

 

Le grandiose succès

 

Au verset 112 de la sourate At-Tawba, As-Sa’ihuna peut se traduire par « les itinérants, les voyageurs, les pèlerins, ceux qui parcourent la terre », ou bien par « ceux qui pratiquent la vie spirituelle », « les jeûneurs ». À eux, ainsi qu’à ceux qui pratiquent la prière et les lois de Dieu, le Prophète est chargé d’annoncer la bonne nouvelle de la sublime félicité, le grandiose succès.

Voyager, c’est aussi pratiquer la vie spirituelle et jeûner. Ces sens sont contenus dans le même verbe comme Jésus est contenu dans le berceau, Al-Mahdi, d’où il parle (Cor 3, 46 ; 5, 110 ; 19, 29-30).

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Ramadan : ici, et à suivre.

Lecture de Quarante Hadîths authentiques de Ramadân, choisis et commentés par le Dr Al Ajamî : ici.

 

Naissance d’une chair nouvelle

 

Le jeûne rend plus lent, comme le fait de se retirer dans la solitude, dans un lieu isolé. Le temps se déploie, éventail, accordéon. La pesanteur perd de son pouvoir, le corps se détache, jette l’ancre, sort de ses empreintes. Le corps est l’âme. La lumière l’assaille de morsures d’amour. Éperdu, il demande et rend grâce.

Hier dans un instant de fatigue à la bibliothèque où je travaillais, j’ai fermé les yeux et j’ai eu une vision, beaucoup plus solide et concrète que toute vue que nous donnent nos yeux de chair. La marque sur mon pied s’ouvrait, tel un œil vertical, et par cette fente ouverte sur toute la longueur du pied, donnait naissance à une chair nouvelle, lovée sur elle-même en forme d’œuf, qui en s’apprêtant à se déployer m’a réouvert les yeux, mettant fin à la vision mais sans y mettre fin tant elle avait été vivante, charnelle, sensible.

Passage. J’ouvre le passage que le Ciel est en train d’ouvrir. Prions pour ceux qui souffrent.

 

En lisant « Le Sceau des saints », de Michel Chodkiewicz (10 et fin)


cet après-midi, sortie de la prière du vendredi par le Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

 

J’y étais aussi, selon la demande pressante qui m’a été faite en rêve cette nuit. Après qu’il m’avait été demandé de rester plusieurs semaines sans prière rituelle, ni islamique ni chrétienne, pour faire le point.

L’islam c’est la lumière, l’évidence du vrai, la perfection. L’accomplissement de la paix. Ibn Arabî dit qu’à la fin des temps, Jésus revient, apporter la paix dans le monde, et suivant la règle de Mohammed. C’est ce qui se passe. Je ne suis pas Jésus, mais je suis de lui, je suis chrétienne, il vient à travers moi, musulmane. Comment l’expliquer, c’est bien plus fort que tout, il est impossible qu’il en soit autrement, voilà tout. Sans doute est-ce difficile pour beaucoup de monde, c’est pourquoi il faut plus que jamais avoir la foi, être sûr que Dieu va tout guider pour qu’il en soit selon Sa volonté, en gardant à chacun de ses peuples son charisme, tout en œuvrant pour les unir tous, réunir tous ses enfants.

Le point est fait. Terminons notre lecture de ce livre (éd tel gallimard) sous-titré Prophétie et sainteté dans la doctrine d’Ibn Arabî. Voici le chapitre 10, intitulé La double échelle.

C’est écrit dans Voyage, cela y fut écrit bien avant que je n’entre à la mosquée : la fête d’avenir, c’est celle de tous les saints. Le ciel veut la sanctification de la terre. Ensuite il emportera la planète et nous tous au lieu où nous sommes attendus.

« Comment devient-on un saint ? Si elle s’inscrit nécessairement dans une économie spirituelle qui en régit les formes et en distribue les fonctions, la sainteté est d’abord le fruit d’une quête personnelle et toujours sans précédent : « À chacun de vous Nous avons assigné un chemin et une voie » (Cor. 5 : 48). Ibn Arabî insiste constamment sur l’irrépétabilité absolue des théophanies et donc des êtres, des choses, des actes. Jamais deux « voyageurs » (sâlik) ne passeront par la même route. L’aventure de l’un ne sera jamais l’aventure de l’autre.
Il n’en reste pas moins que tout voyage initiatique, quelles qu’en soient les particularités, connaît des étapes et des périls dont la nature et la répartition se conforment à un modèle à défaut duquel, d’ailleurs, la notion même de « maître spirituel » n’aurait aucun sens. Cet itinéraire type, enrichi d’innombrables variantes, fait partie des topoi de la littérature du soufisme. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs parce que, en Islam, le mi’râj du Prophète est une référence majeure, il se présente souvent comme la description d’une ascension. » (pp 151-152)

Michel Chodkiewicz décrit ensuite le voyage spirituel d’Ibn Arabî, en suivant son ouvrage L’Épître des Lumières (Risâlat al-anwâr), sous-titré « Sur les secrets qui sont octroyés à celui qui pratique la retraite cellulaire ». Nous n’en reprendrons pas ici le détail, mais notons ces passages :

« Une autre formulation de ce passage, celle relative à la « circularité » des chemins, peut paraître énigmatique. Ibn Arabî en éclaire le sens dans un chapitre des Futûhât où il représente symboliquement la manifestation par une circonférence dont le point initial (l’Intellect premier, ou le Calame, qui est la première des créatures) et le point final (l’Homme Parfait) coïncident. Le « chemin » qui conduit du Principe à l’ultime frontière de la création (« le plus bas de l’abîme » : asfal sâfilîn, Cor. 95 : 5) reconduit de cette limite extrême au lieu originel (symbolisé dans la même sourate par le « Pays sûr » – al-balad al-amîn) dont les âmes ont la nostalgie. (…) en raison de l’infinitude divine, qui exclut toute répétition, le retour [à Dieu] ne peut être une simple inversion du processus d’éloignement : les créatures ne reviennent pas sur leurs propres pas. C’est la courbure de l’espace spirituel où elles se meuvent qui les ramènent à leur point de départ. » (pp 166-167)

« C’est, dit Ibn Arabî, parce que Moïse était à la recherche d’un feu, comme le mentionnent ces versets [Cor. 28 : 29-30], que la Voix de Dieu a surgi pour lui d’un arbre en feu. Chaque fois que nous nous représentons ce dont nous avons – matériellement ou spirituellement – besoin c’est, que nous le sachions ou non, une représentation de Dieu que nous nous formons car « tout besoin est besoin de Dieu ». Celui qui désire une chose pour sa beauté, c’est la Beauté divine qu’il aime en elle. Mais il ne connaîtra de la Beauté divine que ce que cette chose peut en contenir. (…) les théophanies seront à l’image et à la mesure de nos désirs. » (pp 170-171)

« La perfection spirituelle implique la hayra – la stupéfaction, la perplexité, un éblouissement perpétuel accordé au renouvellement incessant des théophanies dont chacune apporte une science nouvelle qui n’est jamais le nec plus ultra. «  (p. 173)

« … la différence entre le walî  [saint, rapproché] et l’homme ordinaire est tout entière dans le regard qu’ils portent sur les choses. (…) Cette cécité de celui qui regarde les théophanies sans les voir est la racine du péché et la substance même de son châtiment. Seul y échappe celui qui connaît « sa propre réalité », son haeccéité éternelle (ayn thâbita) » (p.176)

« Le walî, s’il a su, à chaque étape successive, résiter à la tentation de s’arrêter en chemin – chaque paragraphe de l’Épître s’ouvre sur un rappel lancinant de ce péril -, est donc parvenu à la « station de la Proximité » (maqâm al-qurba), à la sainteté plénière, que Jésus scellera à la fin des temps. (…) L’homme, au terme de ce mi’râj, se réduit à l’indestructible secret divin sirr ilâhi) déposé en lui au commencement des temps par l’insufflation de l’Esprit (nafkh al-rûh) dans l’argile adamique. (…) Cependant, si l’ « arrivée » à Dieu (al-wusûl) est le point final de l’ascension, elle n’est pas, pour les plus parfaits, la fin du voyage. Le mi’râj, en arabe, est un mot qui peut se traduire par « échelle » : mais il s’agit, en l’occurrence, d’une échelle double. Parvenu au sommet, le walî doit redescendre par des échelons distincts mais symétriques de ceux qu’il a gravis. (…) Mais les choses auront « d’autres formes » car ce qu’il regardait « par l’œil de son ego » (bi ayn nafsihi), il le contemple « par l’œil de son Seigneur » bi ayn rabbhi). À chaque stade de la descente, il reprendra cette part de lui-même qu’il y avait laissée. Cette récupération progressive de ce qu’il avait abandonné derrière lui n’est cependant pas une régression : selon une belle image qu’emploie le commentateur, chaque « tunique » dont il s’est défait à l’aller a été par là même retournée comme une robe qu’on enlève en la saisissant par le bas. Ainsi ce qui était à l’envers est devenu l’endroit, ce qui était caché est devenu apparent. Le walî se « revêt » au retour de tous les éléments constitutifs de son être qu’il avait initialement restitués à leurs mondes respectifs, mais ces éléments ont été métamophosés par cette rétroversion. » (pp 177-179)

« Ibn Arabî identifie l’Homme Parfait à l’arbre « dont la racine est ferme et la ramure dans le ciel » (Cor. 14 : 24) (…) il est l’ « isthme » (barzakh) des « deux mers ». S’il est le garant de l’ordre cosmique, et donc éventuellement l’instrument de la Rigueur divine, sa fonction, quel que soit son rang dans la hiérarchie initiatique, est d’abord d’être l’agent de « la Miséricorde qui embrasse toute chose » (Cor. 7 : 156) : c’est pourquoi sa « génération héroïque » (futuwwa) s’étend « aux minéraux, aux végétaux, aux animaux et à tout ce qui existe ». (p.184)

À bientôt.

 

Solide lumière d’eau

 

Cette nuit avec O et toute ma descendance nous sommes montés, dans un effort bienheureux, à la cascade de glace de Gavarnie, directement dans la neige. Puis, sans aucunement ressentir le froid, nous nous sommes assis paisiblement autour de ses grandes orgues de cristal où jouait splendidement la lumière, moi près d’Asia, et Zoé dans mes bras. Ensuite nous sommes redescendus, comme en montant droit et aisément dans l’à-pic neigeux, au grand restaurant d’altitude pour prendre un bon repas.

 

La vie

 

C’est miraculeux qu’il n’y ait pas eu d’autres morts. Nous regardons les photos, les vidéos, tout notre pays dévasté, ce pays avec lequel nous faisons corps. Est-ce lui qui souffre pour nous, ou nous qui souffrons pour lui ? Tous ces gens que nous connaissons depuis un quart de siècle et que nous aimons, et qui n’ont plus qu’un pays en ruines. Combien de mois faudra-t-il pour rétablir l’accès au village, à tous ces villages ? Les ponts sont écroulés, les routes détruites, parfois il n’en reste même pas la trace. Des maisons, des hôtels aussi paraît-il, sont effondrés. Notre grange, la maison qui fut notre maison, là où elle se trouve, en altitude, n’a rien risqué. (Mais le beau chalet du notaire qui l’a vendue pend misérablement, détruit, dans le vide qui s’est ouvert sous lui). Comment les gens vont-ils reprendre leur vie ? Nous sommes traumatisés, bien sûr. Alors il faut regarder vers les hauteurs. Vers les hauteurs il y a encore de la neige, mais surtout beaucoup de vert. De l’herbe, des troupeaux. Des montagnes debout, splendides, nos montagnes bien-aimées, égales à elles-mêmes. Nos constructions humaines, les eaux déchaînées les ont emportées comme des fétus de paille. Mais puisque c’étaient des constructions humaines, l’humain saura les reconstruire. Et c’est dans les moments de reconstruction que vient l’opportunité de se laisser refaire soi-même par ce qui est arrivé. Voilà le moment, l’heure de connaître si nous nous enfonçons, si nous nous changeons en statues de sel, ou si, même douloureusement, nous renaissons.

À Lourdes aussi, dans les Sanctuaires, ce moment peut être celui de repenser les lieux. Qui sait si le ciel ne désire pas moins de béton et davantage de toile, dans l’esprit d’Abraham et de son pèlerinage que ses enfants doivent poursuivre ? Ne nous retournons pas sur ce qui est détruit, allons vers ce qui nous attend, neuf, et que nous ignorons encore. C’est l’aventure de la vie, et nous l’aimons.

 

À la maison

cet après-midi à la Grande Mosquée de Paris, photos Alina Reyes

 

J’ai fait mes ablutions à côté d’une dame anglophone. Nous nous sommes aidées mutuellement pour l’eau, puis je l’ai conduite à la salle de prière. J’ai fait six rekaas, lentement. Puis je suis restée encore un peu dans l’enceinte de la mosquée, indiciblement bienheureuse.

À la mosquée je suis à la maison, comme à la montagne, comme à l’église, comme dans le cosmos.

Dans la lumière.

 

Lumière perpétuelle

 

ce matin à Paris, photos Alina Reyes

 

À sept heures ce matin j’ai traversé la ville en bus, contemplant tout au long du trajet, pleine d’émerveillement et de tendresse, les gens de l’aurore en marche dans les rues vers leur journée. J’ai monté tous les escaliers déserts jusqu’au Sacré-Cœur, légère comme une plume dans cette douce lumière. Des hommes en habit vert et jaune arrosaient les marches, et sur les côtés, la végétation. Je suis entrée dans la basilique. C’était l’heure de l’office du matin, magnifiquement célébré par des sœurs en habit blanc et voile noir. Nous étions onze laïcs dans la grande nef à le suivre, quarante minutes durant, sous le grand Christ au cœur et aux bras grands ouverts peint au plafond. Je me suis rappelé la première fois où j’ai vécu cela, à l’âge de dix-sept ans, revenant de mon premier grand voyage, un matin à l’aube, au bout d’une nuit passée dans une petite boîte de Montmartre.

Au retour, j’ai marché longuement.

J’aime la prière chrétienne, j’aime la prière islamique, j’aime toute prière. J’aime Dieu.