Choses vues, ville-livre

« Les villes sont des bibles de pierre. (…) Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet (…) épeler la paix et désapprendre la haine. » Victor Hugo, Choses vues

Ce ne sont plus les cathédrales qui font office de livres de pierre, ce sont les villes entières, chaque jour réécrites par les tagueurs, graffeurs et autres street artistes qui les transforment en livres de sable borgésiens, livres infinis, labyrinthiques, changeants, véritables livres de notre modernité, de sa grandeur et de sa beauté humbles et vivantes.

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arabesque

boulangerie taguée

paon,

paon

lézarts

loveaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Haïku de la marche sur les pavés, réflexions et images du jour

Escarpins vernis

sur anciens pavés mouillés

par la pluie d’été

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à la bonne source mouffetard

En allant chercher les Présocratiques à la bibliothèque Mohammed Arkoun, rue Mouffetard, j’ai acheté des escarpins chinois à douze euros les deux paires dans une petite boutique qui va fermer et sera remplacée par un point de restauration, car, dit la vendeuse, « il n’y a plus que ça qui marche »

lézarts et librairie mouffetard

La librairie est en travaux mais sur un panneau promet monts et merveilles pour la rentrée. J’ai vu dans la presse que la mode continuait des livres d’ « exofiction », à savoir des romans basés sur la vie de personnages célèbres. Ah, donc la littérature dépend de la mode, comme les fringues. Cette courte vue me fait sourire comme l’affirmation dans les médias, il y a quelques jours, que certain tweet était le plus aimé de l’Histoire, avec une grande H. Oui, au cours des millions d’années de l’histoire de l’humanité, pas un tweet n’avait été autant liké !

mouffetard

J’ai photographié le reflet dans la librairie, et le street art sur le muret d’en face, il me semblait que l’espace vide me disait que je manquais sur les rayons. Bien sûr que non et j’ignore si la littérature manque, mais peut-être les forces de mort seraient-elles moins réveillées si les forces de vie étaient moins assoupies.

wrdsmth mouffetard

Les travaux continuent et je reviendrai, toujours dansant

anges mouffetard

chat mouffetard

danseuse mouffetardcet après-midi rue Mouffetard à Paris, photos Alina Reyes

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L’argument de tous les abuseurs. Un enseignement pour les élèves

l'autre jour à Paris 1er, photo Alina Reyes

l’autre jour à Paris 1er, photo Alina Reyes

E. Macron après avoir manœuvré afin de se faire élire grâce à la presse, et notamment la presse people, une fois élu porte plainte contre un photographe de presse posté dans la rue de sa résidence de vacances.

Roman Polanski est accusé par au moins une troisième femme de l’avoir violée alors qu’elle était adolescente.

D. Trump justifie le meurtre d’une manifestante antifasciste par des manifestants néonazis à Charlottesville par l’argument de tous les abuseurs : « Il y a eu des torts des deux côtés. »

Trois exemples qui ne font qu’illustrer la masse des comportements œuvrant à la confusion des valeurs afin de toujours restaurer la loi du plus fort. L’une de ces constantes que la littérature peut aider à repérer. Les professeurs de lettres, dont je suis dans quelques semaines, doivent aider leurs élèves à repérer, plus encore que la forme des textes, dont l’étude est trop privilégiée par les programmes, leur fond (que même certains professeurs agrégés, faisant passer les concours, ne voient pas). Voir note précédente sur l’écorce et le noyau de l’arbre vus par Rûmî, poète mystique du treizième siècle qui rappelons-le avait entre autres aperçu, de façon beaucoup plus élaborée que Démocrite, le fonctionnement nucléaire et la fission de l’atome, avec ses conséquences.

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Sensation d’été

Sensation d’été

Les reins d’une reine ondulent

dans l’ombre à mes pieds

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sethje marche dans la ville, de temps en temps je vais voir où en est cette œuvre de Seth, avec l’herbe qui pousse à ses pieds

camionje rencontre un camion stylé

camion,

toujours dans le treizième, vaste arrondissement dont je photographie depuis longtemps les murs peints, au détour d’une rue une nouvelle œuvre du collectif Lézarts de la Bièvre :

lézarts

et puis cet immeuble dont j’aime bien les couleurs :

immeubleaujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes

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En marchant autour des Halles et en lisant les carnets de Léonard de Vinci

J’avais déjà lu ces carnets, du moins en partie, il y a quelques années. Le génie de Léonard, touchant à tout, arts, sciences, philosophie, s’y exprime comme un merveilleux poème kaléidoscopique. En voici quelques extraits, cueillis ici et là dans les deux tomes de ses carnets. Puis mes images du jour vers Châtelet.

« Comme les bas couvrant les jambes révèlent ce qu’ils cachent, ainsi la surface de l’eau indique la qualité de son fond. En effet, la partie de l’eau qui baigne le fond y rencontre certaines protubérances formées par les pierres ; elle les heurte, saute, et fait monter toute l’autre eau qui coule au-dessus d’elle. »

« Bien remplie, la vie est longue.
Dans les fleuves, l’eau que tu touches est la dernière des ondes écoulées et la première des ondes qui arrivent : ainsi du temps présent. »

« Comme une journée bien remplie apporte un paisible sommeil, ainsi une vie bien employée apporte une mort paisible. »

« Plus grande est la sensibilité, plus grand le martyre. »

« Toute notre connaissance découle de notre sensibilité. »

« Connaissance scientifique des choses possibles, soit présentes, soit passées. Prescience de ce qui pourrait être. »

« Jouissance – aimer l’objet pour lui-même et pour nul autre motif. »

« L’air, dès que point le jour, est rempli d’innombrables images auxquelles l’œil sert d’aimant. »

« L’œil, dès qu’il s’ouvre, contemple tous les astres de notre hémisphère. »

« Par conséquent, ô vous, étudiants, étudiez les mathématiques et n’édifiez point sans fondations. »

« De la musique de l’eau tombant dans son vase. »

« Mainte petite luisance est visible, qui se prolonge au loin. »

« Dès que l’air est illuminé, il s’emplit d’une infinité d’images, causées par les diverses substances et couleurs qu’il contient ; et pour ces images, l’œil est cible et aimant. »

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une fresque de Rieti, 1989, restaurée

une fresque de Rieti, 1989, restaurée

oeil

bonhomme

boulangerie

une œuvre de Keith Haring dans l'église Saint-Eustache

une œuvre de Keith Haring dans l’église Saint-Eustache

l'ancien marché aux légumes des Halles dans l'église Saint-Eustache

l’ancien marché aux légumes des Halles dans l’église Saint-Eustache

à vélo

seinece midi à Paris 1er, photos Alina Reyes

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Anges et tropes

« Les manuels croient à l’existence de poèmes dépourvus d’images, mais en fait la pauvreté en tropes lexicaux est contrebalancée par de somptueux tropes et figures grammaticaux. Les ressources poétiques dissimulées dans la structure morphologique et syntaxique du langage, bref la poésie de la grammaire, et son produit littéraire, la grammaire de la poésie, ont été rarement reconnues par les critiques, et presque totalement négligées par les linguistes ; en revanche, les écrivains créateurs ont souvent su en tirer un magistral parti. » Roman Jakobson, Essais de linguistique générale 1. Les fondations du langage

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oeil

rsf

anges

hier et aujourd’hui à Paris 5e et 13e, photos Alina Reyes

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Être au travail de tout cœur dès cinq heures du matin trois ou quatre fois par semaine, découvrir des merveilles comme le sens, resté obscur pendant des millénaires, d’une brève phrase d’Héraclite, faire une descente à la friperie, en rapporter jupes, pantalons, hauts et vestes de bonnes marques et en bon état pour un total de 28,50 euros afin d’être bien habillée pour ses élèves à la rentrée, être aux anges.

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Substance du jour : couleurs du jour, avec Gilbert Durand et Paris

« Le rêve devant la palette ou devant l’encrier est un rêve de substance, et Bachelard note des rêveries dans lesquelles les substances communes : vin, pain, lait, se transforment directement en couleurs. (…) [à propos des manteaux colorés de diverses déesses] : Dans tous ces cas l’archétype de la couleur apparaît comme étroitement associé à la technologie du tissage, dont nous retrouverons également l’euphémisation à propos du rouet qui valorise positivement la fileuse. Constatons pour l’instant que la couleur apparaît dans sa diversité et sa richesse, comme l’image des richesses substantielles, et dans ses nuances infinies comme promesse d’inépuisables ressources. » Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire

En allant chercher à la bibliothèque Jean-Pierre Melville, à Tolbiac, cet ouvrage précieux qui fut longtemps l’un de ceux qui étaient constamment sur ma table (et qui en est à sa onzième édition bien que ce qui fut sa thèse avant d’être un livre soit peu appréciée de beaucoup d’universitaires – sans doute trop originale), j’ai pris quelques images de la ville en couleurs – sans rephotographier les fresques que j’ai déjà photographiées dans ce quartier du 13e.

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rue 1 tigre

rue 2 camion

rue 3 mort

rue 4 colonne dronne

rue 5 boucherie

rue 6 camion

rue 7 fresque

rue 8 maison blanche

rue 9 yeux

rue 10 mur

rue 11 vert bleu

rue 12 vegetalisation

Aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes. La dernière est celle d’un espace végétalisé par les gens dans la rue, comme on en voit de plus en plus, celui-ci ayant la particularité d’être très décoré et coloré

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Bonheurs du jour

Les dizaines et dizaines de pages de ma thèse, qui commencent à faire des centaines, s’avancent par bataillons vers leur bonheur. La philosophie ambiante est d’arriver à se payer des palaces, la mienne est d’élever gratuitement des palais avec et pour toute l’humanité. Le bonheur de l’écrire et celui de penser à mon futur travail de professeur me font marcher en apesanteur dans la ville. J’ai atteint mon corps de gloire.

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rue café

rue crocos rue foetus

rue jo ber

rue licorne

rue oreille rue pin up

rue pipo

rue yeux rue zone sur écoute

aujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Mur écrit, mariage pompier, Lézarts à la librairie, doigt escargot etc.

rsf

mur écrit

mariage pompier

lézarts librairie

doigt coquille

hier et aujourd’hui à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes

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tandis que ma thèse, avec son cortège de chants, avance comme une reine, se rassemblant comme par miracle, remplissant mes journées de joie de l’aube au soir

(et que je dois m’obliger à me lever de ma sainte table pour sortir, manger, et faire deux ou trois autres bonnes choses)

(ce qui est long c’est de faire les notes de bas de page etc.)

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Bilal Berreni, Nicolas Bouvier et autres êtres aux semelles de vent : de la grande jeunesse

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Je l’ai déjà dit ici, pour moi Bilal Berreni, alias Zoo Project, est un Rimbaud du street art. Et je soutiens de tout cœur l’initiative de ses amis pour mieux le faire connaître et lui rendre hommage.

Qu’est-ce que la jeunesse, sinon la mémoire vivante du haut et grand âge dans lequel nous sommes nés ?

À Prilep en Macédoine (voir note précédente), Nicolas Bouvier décrit des « vieux plaisantins » pleins de légèreté et de joie enfantine, tels que j’en ai vu aussi dans le Sud marocain un demi-siècle plus tard : « semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs ».

« Seuls les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe ainsi au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clos de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un œil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, de rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici, et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle – et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ; il en avait pour la journée.

Le même jour j’ai aperçu par la fenêtre du café Jadran un autre de ces ancêtres en bonnet fourré, quelques pépins de passa-tempo dans la barbe, qui soufflait, l’air charmé, sur une petite hélice en bois. Au Ciel pour fraîcheur de cœur !

Ces vieux plaisantins sont ce qu’il y a de plus léger dans la ville. À mesure qu’ils blanchissent et se cassent, ils se chargent de pertinence, de détachement et deviennent semblables à ces bonshommes que les enfants dessinent sur les murs. Des bonshommes, ça manque dans nos climats où le mental s’est tellement développé au détriment du sensible ; mais ici, pas un jour ne passe sans qu’on rencontre un de ces êtres pleins de malice, d’inconscience et de suc, porteurs de foin ou rapetasseurs de babouches, qui me donnent toujours envie d’ouvrir les bras et d’éclater en sanglots. »

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

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Vu dans les rues du jour, lu dans la lecture en cours

street art 1ce graff fleurit sur les trottoirs (ici à Paris 13e) ces jours-ci

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il y a de nouvelles œuvres de street art toutes fraîches dans le 5e

street art 2

street art 3et là, entre deux Space Invaders : street art 4

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rue d’Ulm, autour de l’ENS :street art 5*

dans la même rue, sur le mur de l’EnsAD (Arts décoratifs)street art 6

*street art 7

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devant le Panthéon, des têtes et des signes par terrestreet art 8

street art 9

en face, l’Hôtel des Grands Hommesstreet art 10

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rue Lhomond, un minuscule square fermé, espace de nature sauvage au cœur du 5estreet art 12*

toujours en marchant

street art 13

street art 14

ici une œuvre de street art a été effacée ; le mur ne reçoit plus que l’ombre de la vitrine d’en face :street art 15

au coin de la rue Mouffetardstreet art 16

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street art 22ce matin à Paris 5e, photos Alina Reyes

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« Les rimes au bout des vers lèchent la terre des mots comme l’écume autour de l’île »

Aragon, Blanche ou l’oubli

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Histoire d’œuf, avec Piero della Francesca, Julio Cortazar et la poule d’eau

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Piero della Francesca, Retable Montefeltro, détail. Source

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« Devant les seaux qui adouciraient cette aube,
Masaccio entendit prononcer son nom.

Il partit, et déjà le jour
de Piero della Francesca se levait. »

Julio Cortazar, derniers vers de son poème Masaccio, trad Silvia Baron Supervielle

 

vignetteHier après-midi j’ai trouvé le nid de la poule d’eau, dont j’avais photographié la construction, puis où je l’avais photographiée en train de couver (cf notes des jours précédents), vide. C’est une question à la Petit Prince : les œufs ont-ils été mangés par un animal, ou bien ont-ils éclos, provoquant le déménagement de la petite famille ?

sorbonne nouvelleAu retour, j’ai vu cette nouvelle œuvre de street art, signée Arsène, sur un mur de la Sorbonne Nouvelle.