Je suis allée écouter parler Giorgio Agamben. Du vocatif, de la voix, de la langue, de politique

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agambenGiorgio Agamben, en veste et pull sombres, cet après-midi à l’école supérieure de chimie, de 14 heures à 18 heures passées, photo Alina Reyes

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Ce qui se passe autour de quelqu’un qui est invité à parler peut être aussi intéressant, d’une façon ou d’une autre, que le discours tenu. En l’occurrence, écouter parler Giorgio Agamben fut évidemment un bonheur, je vais y revenir. Mais voyons un peu ce qui s’est passé autour.

La conférence, organisée par l’École Pratique des Hautes Études à l’occasion de son cent cinquantenaire, devait se tenir à la Sorbonne, en ce 4 mai – hasard du calendrier, comme on dit, date de la commémoration officielle (ça ne manque pas de sel) de Mai 68. Mais la Sorbonne, redoutant un blocage des lieux par des étudiants, a renoncé à la recevoir. Elle a finalement été accueillie par l’École nationale supérieure de chimie, non loin de là, chez Marie et Pierre Curie. En y allant à pied, j’ai dû faire un détour, ne pouvant emprunter la rue d’Ulm barrée par la police en raison de l’occupation de l’ENS par quelques étudiants qui ont tagué les vénérables locaux et jusqu’au monument aux morts de l’école pour protester contre la sélection (ce qui ne manque pas de sel non plus, les élèves de l’ENS étant le produit d’une hypersélection, comme certains profs agrégés et/ou qui en sortent et qui protestent aussi, ailleurs, contre la sélection sans laquelle ils ne seraient pourtant rien). Ce soir il semble que l’occupation de l’ENS ait pris fin, et qu’il ne reste plus qu’à nettoyer les dégâts, comme d’habitude (le prolétariat est là pour ça) avant de pouvoir reprendre les cours.

Quand je suis arrivée, l’amphi était déjà presque plein, et je me suis installée dans ses hauteurs, regardant Agamben, là en bas derrière la table, avec appétit. Après la présentation, il a commencé à parler, d’une voix douce, ferme, avec un accent italien. La voix, justement, était l’objet de sa grande leçon. Une heure durant, il a parlé de « la voix comme problème philosophique », et je prenais des notes dans mon cahier avec un intérêt d’autant plus vif que j’avais souvent des objections à faire – en tout cas, c’était très stimulant. Il s’est d’abord penché sur le vocatif, ce cas grammatical qui sert à appeler, en convoquant Diogène Laërce, les Stoïciens, Aristote, Moby Dick (« Call me Ismael »), Rimbaud (« Ô saisons ! ô châteaux ! »), Benveniste… Contrairement aux autres parties du discours, a-t-il fait remarquer, le vocatif ne se limite pas à dire quelque chose, il appelle. C’est un cas proche du nominatif, qui nomme, et d’où tombent les autres cas, d’après les Stoïciens. Pour les linguistes modernes ce n’est pas un cas, certains le considèrent même comme hors langue. Par lui, a dit Agamben, la langue pourrait chercher à saisir quelque chose qui l’excède. Il n’est pas un lexème, sinon le dictionnaire pourrait être considéré comme une longue suite de vocatifs – ce qu’il est peut-être pour les poètes, a-t-il dit. N’est-ce pas beau ?

Ensuite il a parlé de la voix, selon Aristote élément du processus de la langue, du discours, avec les affections de l’âme, les lettres et les choses. La voix contenant les choses comme une matière. Les animaux ont des voix mais aucune n’implique la lettre, a-t-il dit (mais la voix humaine l’implique-t-elle nécessairement ? avais-je envie de demander) : ce qui rend intelligible la voix c’est la lettre (affirmation qui me paraissait tout aussi digne de nuances). Il a rappelé que Derrida donnait primat à la voix sur la lettre (chose encore une fois très discutable à mon sens).

Enfin il a rappelé le dernier cours de Benveniste au Collège de France. L’écriture a permis à la langue de se constituer. Ce déplacement, « acte fondateur » selon le linguiste, fut aussi dans son optique la révolution la plus profonde que l’humanité ait connue depuis celle du feu. La langue se constituant comme interprétant de tous les autres systèmes – le système primaire de l’oreille étant réveillé par les systèmes de la main et de l’œil. Agamben a évoqué la naissance de la phonétique au dix-neuvième siècle, puis celle de la phonologie. Considéré que la voix et le langage sont aussi hétérogènes que la nature et la culture, l’histoire ; le langage est une construction historique, grammaticale, ne pouvant exister sans un acte qui l’incarne, la parole. Le sujet de la langue, l’homme, est aussi divisé que sa langue et son histoire. Il a conclu en disant que ce problème était essentiellement politique, déterminant ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, et ouvert d’un mot sur une autre problématique, celle de la bioéthique.

Pendant ce temps, tout en l’écoutant attentivement, je regardais, de l’autre côté de l’amphi, en haut, en face de moi, un petit vieux singulier, maigre, voûté, chauve, enveloppé d’un imperméable beige, qui avait posé son chapeau à quelques mètres de lui sur le rebord et se débattait avec quelques feuilles où il notait de temps en temps quelque chose, le reste du temps remuant ou s’affaissant comme désarticulé. À moment donné, il a fait tomber ses feuilles en bas de l’amphi, il s’est alors déplacé cahin-caha en se tenant aux rebords, il a disparu et il est réapparu avec, les ayant récupérées. Nous le reverrons avant la fin de cette note.

Après Agamben, plusieurs intervenants ont parlé à leur tour sur des sujets en lien avec l’œuvre du philosophe italien. Je ne vais pas résumer chacune de leurs interventions, je me contenterai de dire que j’ai été spécialement agacée par celle d’une sorte de blanc-bec dont j’ignore le nom mais qui est sûrement quelqu’un de tout à fait diplômé et reconnu, un type entre deux âges déjà vieux beau mais d’une beauté à la facho, tirée à quatre épingles – tout le contraire du petit vieux. Son sujet c’était « Le ton apocalyptique », mais au lieu de parler de religion il a tenu un discours carrément religieux, ressassant la langue de bois des « rédemption » et autre « salut » comme s’il s’agissait de réalités scientifiques, et de façon aussi prétentieuse que vaine. Je me suis abstenue d’applaudir quand, enfin, il a terminé. Mais j’ai été très intéressée par l’intervention d’un spécialiste de l’islam sur les différents temps du messianisme dans l’islam chiite, et comment certains penseurs avaient pu passer de la catastrophe politique qu’est un messianisme historique à celle d’un messianisme en esprit, non inscrit dans le temps mais dans l’instant, rejoignant ainsi les visions de soufis sunnites tels Rûmî ou Ibn Arabî.

La dernière intervention, davantage axée sur le sens politique de l’œuvre d’Agamben, fut malheureusement perturbée par le comportement indigne du deuxième conférencier, celui qui m’avait déjà agacée avec sa langue de bois catho. Une heure durant, le gars, toujours assis à la table avec les autres conférenciers, a échangé des textos avec quelqu’un qui était dans la salle, et que je voyais très bien depuis ma place – un vieux avec le journal La Croix bien en évidence devant lui. Pendant que leur collègue parlait, avec une grossièreté inouïe, ils n’ont pas arrêté de communiquer par sms, riant silencieusement mais bien visiblement de leurs échanges. J’essayais de les ignorer, mais devoir voir cela perturbait autant l’écoute que s’ils avaient parlé à voix haute dans leur téléphone. Comme me l’a dit un jeune homme à qui j’ai raconté la scène, faire ça, c’est vraiment sale.

Grâce aux questions du dernier intervenant, Agamben a pu préciser sa position politique qui, plutôt qu’un pouvoir constituant, cherche la puissance destituante. « Il y en a marre, a-t-il dit, de la violence pour remplacer un système par un système pire. On est face à des gouvernements qui cherchent à rendre impossible l’action. Cela veut dire que l’on doit penser autrement l’action, et non pas retomber indéfiniment dans la même stratégie de conflit et de lutte. » Agamben pense par exemple à des formes de résistance comme celle de Bartleby dans la nouvelle de Melville, ce personnage qui se contente de dire, quand on lui demande de faire quelque chose : « je préfère pas », et ne la fait pas. Je cherche quelque chose de totalement hétérogène, a-t-il ajouté – et j’étais là entièrement d’accord avec lui – d’autant plus après avoir écouté l’autre jour Frédéric Lordon dire tranquillement aux étudiants bloqueurs de Tolbiac que la révolution que lui et eux appelaient de leurs vœux entraînerait forcément une violence suivie d’une dictature (entendre cela et entendre applaudir ceux qui entendent cela est assez glaçant).

Pour terminer, la parole a été donnée pour quelques minutes au public. Alors j’ai vu que le petit vieux était descendu dans l’amphi, qu’il se trouvait non loin de l’estrade, et qu’il apostrophait Agamben avec un accent italien, en évoquant la physique contemporaine et la possibilité de « s’évader du futur » (au sens, m’a-t-il semblé, des lendemains promis comme chantants). Giorgio Agamben l’écoutait visiblement content et lui a dit qu’il était tout à fait d’accord avec lui. Ensuite c’est un costaud africain qui a pris la parole, lui aussi doté d’un style intéressant, large pantalon de toile claire et bonnet foncé, lui aussi avec un accent (africain), pour lui parler des jésuites de Rome qu’il semblait connaître et lui demander ce qu’ils lui disaient, à lui, Agamben. « Ils ne me disent rien, parce que je ne leur parle pas », a-t-il répondu. Et ce fut le mot de la fin.

Voir aussi : ma note à partir du livre d’Agamben Ce qu’il reste d’Auschwitz

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(en vignette, une page de mon carnet remplie de nombres premiers pendant la conférence)

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L’extase mathématique

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l'autre jour à l'exposition sur les robots au Grand Palais, photo Alina Reyes

l’autre jour à l’exposition sur les robots au Grand Palais, photos Alina Reyes

Ma thèse est une œuvre mathématique.

Elle me met hors de moi de joie.

J’écoute parler Alain Connes. Je le lis.

« Les mathématiciens savent bien que comprendre un théorème ne signifie pas comprendre pas à pas une démonstration dont la lecture peut durer plusieurs heures. C’est au contraire voir la totalité de cette démonstration en un temps extrêmement bref. Le cerveau doit être capable de « vérifier », j’ignore comment, cette démonstration en l’espace d’une ou deux secondes. On est certain d’avoir compris un théorème si l’on a ce sentiment-là. Pas si l’on est capable de parcourir la démonstration sans trouver d’erreur, ce qui ne donne qu’une compréhension locale. Au moment de l’illumination se produit un mécanisme, que je ne saurais définir, qui assure que la clé ouvre bien la serrure.

(…)

Mais venons-en au troisième niveau, celui de la découverte. À ce niveau, on n’est pas seulement capable de résoudre un problème posé. Mais on peut aussi découvrir – je ne dis pas inventer, parce que ce ne serait pas conforme à la philosophie que j’ai de la préexistence du monde des mathématiques à l’intervention de l’individu – une partie des mathématiques à laquelle les connaissances acquises ne donnent pas un accès direct. On parvient à poser des problèmes nouveaux, à ouvrir des voies inaccessibles auparavant, et à découvrir une partie encore inexplorée de la géographie des mathématiques.

(…)

La caractéristique fondamentale de ce niveau, dans l’illumination, c’est, au-delà du plaisir ressenti, l’impression tout à coup qu’un brouillard se lève brutalement. La fraction consciente de la pensée accède alors directement à un monde dépourvu pour elle de toute étrangeté. Nulle vérification laborieuse n’est plus nécessaire. (…) Il n’est pas impossible que les artistes, poètes ou musiciens, parviennent, avec leurs propres ressources, à exprimer des données extrêmement élaborées qui témoignent de l’harmonie que l’on ressent, peut-être une fois dans notre vie, à travers l’illumination. »

(…)

L’illumination, lorsqu’elle se produit, ne porte pas seulement sur l’objet en question, pris dans sa nouveauté, mais aussi sur sa cohérence avec ce que le cerveau a déjà compris et connaît bien. (…) Il est remarquable que le cerveau puisse percevoir cette cohérence entre des objets différents, ainsi que l’harmonie d’un objet qu’il ne connaissait pas auparavant. (…) après avoir fait l’expérience de l’illumination, il est difficile de ne pas croire en l’existence d’une harmonie indépendante du cerveau et qui ne doit rien à la création individuelle. (…) cette harmonie préétablie, bien antérieure à l’homme, a probablement contribué, à travers « la mystérieuse profondeur des nuits étoilées », à susciter la curiosité métaphysique.

(…)

Il est frappant que cette évaluation de la cohérence mathématique se produise de manière instantanée. En une fraction de seconde, apparaît non seulement la plausibilité, mais aussi la certitude de l’adéquation de ce qu’on a trouvé avec ce qu’on cherche. Ce n’est pas un réflexe, mais cela se produit à la même vitesse. »

Jean-Pierre Changeux, Alain Connes, Matière à pensée, éd. Poches Odile Jacob

Écouter cette conférence, un pur moment de bonheur, même si l’on comprend bien que les génies des mathématiques sont aussi souvent incompris que les génies de la poésie. Mais illumination sur illumination, quoi qu’il en soit, ils ont connu des extases dont les compris ne savent rien.

 

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Simone de Beauvoir, abus et servitudes

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cet après-midi rue Mouffetard à Paris 5e, photo Alina Reyes

cet après-midi rue Mouffetard à Paris 5e, photo Alina Reyes

« Simone de Beauvoir puisait dans ses classes de jeunes filles une chair fraîche à laquelle elle goûtait avant de la refiler, ou faut-il le dire plus grossièrement, de la rabattre sur Sartre. » « J’étais entrée dans un monde de relations complexes qui entraînaient des imbroglios lamentables, des calculs minables, de constants mensonges entre lesquels ils veillaient attentivement à ne pas s’embrouiller. (…) Leur perversité était soigneusement cachée sous les dehors bonasses de Sartre et les apparences de sérieux et d’austérité du Castor. En fait, ils rejouaient avec vulgarité le modèle littéraire des Liaisons dangereuses », écrit Bianca Lamblin dans ses Mémoires d’une jeune fille dérangée.Ajoutant à propos de la biographe de Simone de Beauvoir que cette dernière « s’était arrangée pour que Deirdre Beir n’entre pas en contact avec moi, de façon à demeurer la seule source d’information sur notre histoire commune. »

 
Simone de Beauvoir fut exclue de l’Éducation nationale en 1943 après une plainte pour détournement de mineure portée par la mère de l’une de ses victimes, qui estimait aussi que Beauvoir servait de rabatteuse de « chair fraîche » pour Sartre. (Après quoi Sartre lui trouva un emploi de chroniqueuse à Radio Vichy – « il fallait bien vivre », commente-t-elle seulement dans ses Mémoires). Il est reconnu, d’après ce qu’elle-même et d’autres en témoignent, que Beauvoir s’est soumise aux conditions de Sartre quant à leur vie de couple – et qu’intellectuellement et politiquement, elle s’est soumise aussi à ses idées, le suivant docilement au cours des années. Cette piètre écrivaine, femme et romancière froide, qui n’aimait pas les enfants, qui n’aimait pas les animaux, qui ne touchait pas au produits laitiers, qui croyait à une séparation radicale entre l’humain et le naturel, a développé dans Le Deuxième sexe une vision d’épouvante du corps féminin, de la grossesse, de l’enfantement, de la maternité… Son féminisme, seul domaine de pensée qui lui fut propre (et non un suivisme de Sartre) exprime et véhicule en vérité une haine et un mépris des femmes qui s’illustre également dans son existence, semée des multiples viols mentaux imposés à des jeunes filles et jeunes femmes dont elle fit des jouets sexuels pour elle et pour Sartre – sans jamais assumer sa bisexualité, contrairement à d’autres auteurs, la niant toujours). Tant d’aliénation pour une chantre de la libération des femmes est d’un effet d’autant plus répugnant que l’imposture demeure assez rarement admise. Sans doute faut-il attribuer à cette imposture originelle les errements de certains féminismes, et surtout l’échec de ce féminisme, manifeste dans la position réactionnaire, l’aliénation au patriarcat qui s’est révélé chez tant de celles qui s’en réclament, tant de célébrités françaises qui se sont opposées au mouvement MeToo en allant jusqu’à défendre les agresseurs sexuels et le « droit » des femmes d’être « importunées » (touchées dans le métro etc) par les hommes.

 
« Ce livre dévoile les réseaux de mensonge et de duplicité qui permettaient à Sartre et à Simone de Beauvoir, à la fin des années 1930, de mener des liaisons triangulaires avec leurs élèves. (…) Le livre est plein de dignité » écrit à propos du livre de Bianca Lamblin Philippe Lejeune, dans Pour l’autobiographie. Chroniques. Michel Onfray, dans Les consciences réfractaires : contre-histoire de la philosophie, y revient aussi : « Les Mémoires d’une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin révèlent les rouages de cette machine sartrienne à objectiver les victimes sexuelles du couple (…) La publication des lettres en 1990 montre l’envers du décor : une Simone de Beauvoir méchante, envieuse, manipulatrice, calculatrice, intrigante, mesquine, hypocrite, menteuse. (…) À la rentrée scolaire 1937, Bianca Lamblin a seize ans ; Beauvoir vingt-neuf ; Sartre, trente-deux. Beauvoir porte de fausses nattes et de petits cols blancs qui, dans la chambre, se révèlent des plastrons postiches. Elle fait cours pour les meilleures élèves et montre un mépris cinglant pour les autres. (…) Beauvoir entretient des relations sexuelles avec sa jeune élève, puis elle l’envoie dans les bras de Sartre – la jeune fille a dix-sept ans, Sartre trente-trois. (…) Sartre conduit sa jeune victime dans un hôtel où il lui dit : « La femme de chambre de l’hôtel va être bien étonnée, car hier j’ai déjà pris la virginité d’une jeune fille. » (…) Lorsque Sartre rompt avec Bianca, qui est juive, nous sommes en 1940, dans la France de Vichy qui, nul ne l’ignore, déporte les juifs dans les camps de la mort. Beauvoir écrit de la jeune victime qu’elle « hésite entre le camp de concentration et le suicide (…) Je me suis réjouie de votre rupture. » (…) Bianca Lamblin découvre, lors de la parution de la correspondance, que Beauvoir recourt aux poncifs antisémites pour parler d’elle. (…) Ce couple prétendument libre fut un assemblage machiste d’un Sartre douloureusement subi par Simone de Beauvoir. »

 
Dans La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, Shlomo Sand raconte que, après que Bianca, née Bienenfeld, a été obligée de se réfugier en « zone libre », d’aller se cacher dans le Vercors, « les deux mandarins ne prêtèrent aucune attention à leur ex-petite amante pendant les quatre années d’Occupation : pas le moindre message, le moindre télégramme, le moindre appel téléphonique ne parvint à celle qui avait dû s’enfuir, à cause de son origine. Lorsque le couple s’est rendu en vacances dans le sud, pendant des congés scolaires, il n’a pas cherché non plus à s’enquérir de sa situation. Les discussions ardentes dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, sur l’authenticité et l’existentialisme, ne leur ont pas laissé le temps de manifester de l’intérêt pour le danger existentiel vécu par l’amante abandonnée et persécutée, et dont le grand-père et la tante ont été assassinés dans les camps. (…) Le fait que l’intellectuelle qui avait signé un texte attestant qu’elle était « aryenne » ait agi de façon si désinvolte et inhumaine envers son ancienne amante qui, contrairement à elle, ne pouvait pas se déclarer de race pure, fit définitivement voler en éclats le reliquat d’estime intellectuelle et morale que j’avais longtemps conservé pour mes héros parisiens »

 

Quant à Bernard-Henri Lévy, c’est avec une vulgarité et un mépris misérables qu’il écrit dans Le siècle de Sartre : « Sartre baise avec Bianca mais c’est avec le Castor qu’il jouit. » (Il veut parler de leurs échanges épistolaires. Car en réalité, comme le dit Bianca Lamblin, Sartre faisait difficilement, et très mal, avec beaucoup de mépris, l’amour. Et comme le dit Simone de Beauvoir, il était frigide – et c’est avec Nelson Algren qu’elle découvrit (à trente-neuf ans !) le plaisir. Ce que Claudine Monteil résume ainsi dans son hagiographie du couple Les amants de la liberté : « La seule pénétration que Jean-Paul Sartre aimait était sans doute celle de ses idées ») Puis BHL raconte qu’un jour leur jeune amante leur annonce à tous deux qu’elle est enceinte ; toujours vulgaire et méprisant mais cette fois juste, il commente l’épisode ainsi : « c’est, pour l’un comme pour l’autre [Sartre et Beauvoir], la chose la plus répugnante, et, sans doute aussi, la plus comique qui puisse arriver à un corps de femme.» L’une des amantes de Beauvoir se suicida, je ne sais si BHL en parle (je ne m’infligerai pas de lire tout son livre) et s’en amuse aussi.

Hommes ou femmes, les imposteurs, manipulateurs pleins de leur sentiment de supériorité, s’entendent. Ce qui les anime n’est ni la défense des femmes ni celle des opprimés de toute sorte, mais celle de leur propre classe et de ses privilèges. De leur ego. C’est toujours vrai, cela se passe tous les jours, partout.

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Le bestiaire botanique d’Izumi

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C’est une joie assez comparable à celle des enfants à la recherche d’œufs de Pâques dans le jardin que de parcourir certaines allées du Jardin des Plantes en quête des très gracieux dessins d’Izumi. Son trait élégant et sa vision ravissante mêlant le végétal, l’humain et l’animal réjouissent et même réparent, comme les vertus médicinales de certaines plantes. Sans doute n’ai-je pas vu tous ses panneaux – si j’en trouve d’autres d’ici la fin de l’exposition, le 4 juin, je les ajouterai à cette note.

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izumi 7Cet après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes

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pour en savoir plus sur cette artiste : aller sur le site d’Izumi

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Stephen Hawking, étoile parlante, vers l’infini et au-delà

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L’Univers de Stephen Hawking est comme cette tarte, en davantage de dimensions. Un univers sans frontières. Je lisais hier soir un compte-rendu d’une interview donnée par lui dans Star Talk : « On peut considérer le temps ordinaire et réel comme commençant au pôle Sud, qui est un point lisse de l’espace-temps où les lois normales de la physique tiennent. Il n’y a rien au sud du pôle Sud, donc il n’y avait rien autour avant le Big Bang ». Apprenant ce matin sa mort en cette journée de Pi (π), j’ouvre son livre Une belle histoire du temps, posé sur mon bureau, dans lequel il rappelle que depuis la théorie de la relativité générale (Einstein, 1915), « L’espace et le temps sont devenus des entités dynamiques : quand un corps se déplace, ou quand une force agit sur lui, cela influe sur la courbure de l’espace et du temps – et, en retour, la structure de l’espace-temps influe sur la façon dont les corps se déplacent et dont les forces agissent. L’espace et le temps affectent, et sont affectés par, tout ce qui se passe dans l’Univers. »

Sa recherche d’une théorie unificatrice des constantes fondamentales de la relativité générale avec celles de la mécanique quantique est ainsi résumée dans les toutes dernières phrases de son livre :

« Néanmoins, si nous parvenons vraiment à découvrir une théorie unificatrice, elle devrait avec le temps être compréhensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignée de scientifiques. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part à la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre Univers. Et si nous trouvions un jour la réponse, ce serait le triomphe de la raison humaine – qui nous permettrait alors de connaître la pensée de Dieu. »

Rappelons-nous qu’il disait que cet univers serait peu de choses s’il ne s’y trouvait les personnes que nous aimons, et qu’il espérait laisser un souvenir comme père et grand-père.

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Connais-toi toi-même, c’est chouette

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Le mot grec polis, (« cité », assemblée de citoyens), nous a donné aussi bien police que politique ou politesse. En Grèce, comme le montre magistralement Cornelius Castoriadus dans la vidéo qui suit, la polis est indissociable de la sophia, la sagesse, et de la philosophie, « amitié pour la sagesse ». (Et je n’écris jamais le prénom Sophie sans y entendre Sagesse – que ce soit avec reconnaissance ou avec ironie). La cité grecque de la démocratie (et du théâtre à la fois philosophique et poétique), c’est Athènes ; et la déesse d’Athènes, c’est Athéna, déesse de la Sagesse, symbolisée par la chouette, oiseau qui voit la nuit, à tous les sens.

« C’est vrai, ça, je ne le connaissais pas, Dom Juan, moi ! », m’a lancé cet élève du fond de la classe le jour de mon départ, juste après avoir dit « On a appris beaucoup de choses avec vous ».  C’est un élève très « faible » en français, et je sais qu’il n’a pas plus lu la pièce qu’aucun des autres textes que nous avons étudiés. Cependant, grâce à notre travail en cours, il a pu connaître « Dom Juan, moi ». Une incarnation théâtrale, littéraire, de la liberté humaine, avec son hubris (autre mot grec, interrogeant le sens des limites), sa complexité, sa grandeur. Et un questionnement du rapport au « Ciel », comme le dit la pièce de Molière, qui n’enferme pas, pour peu qu’on ouvre suffisamment le texte, qu’on en fasse une lecture assez profonde. Voilà à quoi doit servir un.e prof de lettres : comme me l’avait écrit un Marocain à propos de mon livre Moha m’aime : « Tout le monde à Sidi Ifni le lit, même les femmes illettrées ». Faire lire même les personnes auxquelles on n’a pas appris à lire. Et ce faisant, leur donner accès à leur propre inconnu, leur propre dignité, leur propre grandeur, leur propre plénitude.

 

 

Cornelius Castoriadis/ Chris Marker – Une leçon de Démocratie

En 1989, Chris Marker filmait Cornelius Castoriadis.

De poètes, du temps en hébreu, de la galaxie d’Andromède et nous

Crédits de l’illustration : NASA/ESA/Z. Levay/R. van der Marel (STScI)/T. Hallas/A. Mellinger

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de naissance d’André Breton (en 1896) et celui de la mort de René Char (en 1988). Voici quelques considérations sur le temps dans les langues sémitiques, avant l’évocation de la formation d’Andromède et de sa rencontre à venir avec notre galaxie, la Voie Lactée.

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En hébreu biblique, et dans les langues sémitiques, les verbes ne se conjuguent pas selon des temps, mais changent de forme selon qu’ils expriment le ponctuel (accompli) ou le duratif (inaccompli). En français, le passé simple dit un passé accompli, l’imparfait un passé en train de s’accomplir, inaccompli. Mais il n’existe en hébreu ni passé, ni présent ni futur. Le contexte détermine la compréhension et la lecture que nous faisons du verbe, qu’il soit à l’accompli ou à l’inaccompli. Le verbe à l’accompli se traduit le plus souvent par un passé simple ou passé composé, mais il peut aussi dire un plus-que-parfait ou un futur antérieur, ou encore, pour les verbes d’état, un présent. Un verbe à l’inaccompli se traduit le plus souvent par un futur, ou bien, dans un récit, par l’imparfait, ou encore, quand il s’agit de dire une généralité, par un présent.

Nous voyons déjà combien est souple, riche et libérale, dans une telle langue, la perception du temps. Tout est possible, dit ainsi le verbe de Dieu. Ce verbe non pris dans un temps linéaire, mais ouvrant le temps, le déployant dans un espace où l’esprit peut respirer, jouer, évoluer, grâce à ces formes accueillantes, qui permettent un dialogue en trois dimensions. Dans nos langues indo-européennes, le verbe corseté dans son temps impose sa situation comme un point sur une ligne. Celui qui parle envoie à celui qui écoute un message défini dans le temps. La communication est à deux dimensions, deux protagonistes, celui qui émet et celui qui reçoit. En ce qui concerne le temps, la langue indo-européenne est sans profondeur. La conjugaison place le verbe au croisement d’une longueur et d’une hauteur. En hébreu biblique, sont en conversation non seulement le locuteur et l’auditeur, mais aussi le temps. Le temps, parce qu’il n’est pas fixé, a son mot à dire. Parce qu’il n’est pas capturé, il se meut et vit librement dans le volume de la langue. Quelle que soit la situation dans le temps que le verbe désigne, celui qui le reçoit ou l’émet le vit présentement. Lorsque, au deuxième verset de la Genèse, est évoqué le souffle de Dieu se mouvant sur le visage de l’Eau, nous sentons, à lire ce récit dont les temps ne sont pas figés, que cela eut lieu, de façon durative, dans le passé (et nous traduisons le verbe à l’imparfait), mais aussi, que cela est, de façon absolue : que non seulement au commencement, mais par principe, l’Esprit de Dieu émeut le visage de l’Eau (autre traduction possible), et qu’il en fut, qu’il en est, qu’il en sera ainsi à jamais, tant qu’il s’agit de donner naissance à la lumière, et de créer et recréer le monde.

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Andromède est née de la fusion de deux galaxies, voici quand et comment :

Et voici une image du rapprochement d’Andromède et de la Voie Lactée dans 3,7 milliards d’années :

Crédits de l’illustration : NASA/ESA/Z. Levay/R. van der Marel (STScI)/T. Hallas/A. Mellinger

Crédits de l’illustration : NASA/ESA/Z. Levay/R. van der Marel (STScI)/T. Hallas/A. Mellinger

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Le texte sur l’hébreu est extrait de mon livre Voyage.

Aux mots-clés André Breton et René Char, ci-dessous, vous trouverez des notes dans ce blog sur ces poètes

Mes traductions sont ici même

Également ici même : la mesure du temps dans diverses civilisations

Un bel article sur le livre d’Andrea Marcolongo, « La Langue géniale, 9 raisons d’aimer le grec », avec notamment des considérations sur le temps en grec ancien : ici sur Slate

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Wangari Maathai

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« Je ne devais surtout pas prendre de bois sous notre figuier, ni autour, car chez les Kikuyu, le mugumo est l’arbre de Dieu et l’homme n’a le droit ni de l’utiliser, ni de le couper, ni de le brûler…

Je comprendrais par la suite que ces figuiers séculaires indiquaient la présence de réserves phréatiques. Leurs puissantes racines creusent dans le sol des failles et des fissures par lesquelles les eaux souterraines remontent vers la surface. »

Image et texte trouvés dans un article de Slate Afrique

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Grâces de la Préhistoire et de l’Histoire naturelle. Le rêve et la raison

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Du tir à l’arc préhistorique comme sport d’avenir. Et deux millions de dessins zoologiques en accès libre sur la Biodiversity Heritage Library : une splendeur de grâce dont voici quelques images, glanées dans cette bibliothèque en ligne où le dessin se fait écriture du vivant, comme toute bonne écriture propre à saisir la beauté du vivant sans l’assassiner, en l’exaltant tout en glorifiant à la fois le rêve et la raison.

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