La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 18) L’ « appel au génie, à l’inspiration »

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

« Le Christ « agrandi » et renouvelé de Quinet, c’est « ce Dieu qui se réveille dans les cœurs ». » (t.2, p. 227) La voie de Bro, avec sa hache de glace qui « réveille » les cœurs, n’est-elle pas une expression post-moderne de cette pensée, ce joachimisme égaré dont nous poursuivons l’exploration ? « Sous un autre langage, écrit Lubac, la pensée de Quinet n’est pas autre ici que celle de Michelet. » Et de citer l’Ahasverus de Quinet, où l’Éternité déclare :

« Au Père et au Fils j’ai creusé de ma main une fosse dans une étoile glacée qui roule sans compagne et sans lumière… » (p.232)

Lubac rappelle en note qu’il y a là un souvenir du Discours du Christ mort, de Jean-Paul. J’en donne ce passage, qui notamment par la mention du froissement, résonne aussi avec le livre de Sorokine :

« Alors je vis se lever pour s’enlacer autour de l’univers, le serpent gigantesque de l’éternité. Je vis le cercle se former et se doubler autour du grand Tout. Puis il se plia mille fois autour de la nature, et froissa tous les mondes les uns contre les autres ; et pulvérisant tout, il réduisit bientôt le temple de l’universalité, à n’être plus que l’église d’un cimetière. Tout était étroit, sombre et triste. — Se levant avec lenteur, le marteau d’une cloche immense allait sonner la dernière heure du temps, et la destruction de l’univers… quand je m’éveillai. »

Autre est la pensée d’Adam Mickiewicz, collègue au Collège de France et ami de Michelet et Quinet. « Ce qu’il attend, nous dit Lubac, c’est une « nouvelle explosion du Verbe de Jésus-Christ ». Edmond Fondille le faisait observer dès 1862 : « On a affecté, disait-il, de confondre Mickiewicz avec MM. Michelet et Quinet, … le maître catholique et napoléonien avec les deux professeurs voltairiens et révolutionnaires. La vérité est qu’il n’y eut rien de commun en esprit entre eux » ; alors que ceux-ci parlaient en adversaires de plus en plus virulents de l’Église et de toute foi dogmatique, celui-là « n’a pas un seul moment déserté la croyance dans laquelle il est né ». » (p.237) Et Lubac cite Ladislas, le fils du poète, pour lequel Michelet et Quinet « cherchaient toujours davantage dans la raison humaine les lumières que Mickiewicz ne demanda jamais qu’à l’inspiration chrétienne ». (p.238) Puis Daniel Halévy écrivant, toujours à propos de Mickiewicz :

« … Cette grandeur étrange est manifeste dans les leçons qu’il prononce de 1840 à 1844. On n’y trouve pas trace de cette rhétorique, de cette déclamation – donc de cette insincérité – qui gâtent les écrits de Quinet et de Michelet. Quinet et Michelet prétendaient parler d’inspiration, improviser ; ce n’était pas vrai ; mais Mickievicz, dont ils prenaient exemple, improvisait véritablement. Ses leçons… nous donnent sa parole même, libre, simple et puissante. La littérature de 1848 est gâtée par le faux et l’emphase. En lui, rien de tel… Les fleurs d’un merveilleux folklore se mêlaient sur ses lèvres au feu du messianisme. La puissance slave de souffrir, d’espérer, de transformer la souffrance en espérance, vivait en lui… Les improvisations de Mickiewicz ont la qualité mystérieuse, pressante, des Ballades. C’est une fantaisie, un feu, une beauté : on lit, on est saisi… » (p.246)

« Plus fondamentale, poursuit Lubac, est sa conception même de l’art. « Malheur, dit-il, aux poètes s’ils se bornaient seulement à parler ! C’est alors que la Poésie leur jetterait cette guirlande de fleurs mortes dont ils seraient condamnés à s’amuser pendant toute leur vie. » Il fait partager à son compatriote Krasinski son mépris pour cette pure littérature « qui brille quelque temps comme le ver luisant sur l’herbe de mai, puis s’éteint pour toujours ». Analysant l’œuvre de Pouchkine, il reproche au poète russe d’avoir subi d’abord l’influence des idées reçues dans l’occident, d’après lesquelles le poète est un artiste qui doit chercher seulement la perfection de son œuvre, ce qui est « déifier l’art » ; il le loue d’avoir ensuite reconnu – même s’il n’eut pas le courage de se maintenir à cette hauteur – que pour chanter dignement il faut subir une transformation intérieure et devenir « prophète ». » (p.247)

« Si le messianisme de Mickievicz est « d’abord le sentiment d’une intervention constante des puissances surnaturelles dans ce monde terrestre », Édouard Krakovski se dit tenté de croire qu’un tel sentiment lui vient d’abord « de la conscience qu’il a d’être en certains instants un véritable illuminé » ; avançant en âge, le poète discerne dans ce don « un avertissement de Dieu, un ordre obscur auquel il doit se soumettre et dont il doit déchiffrer complètement le sens ». Ce n’était pas orgueil, mas « sentiment très noble d’une sorte de responsabilité à accepter devant le malheur de sa patrie…, sentiment que le sacrifice est le suprême moyen dont nous disposons pour conformer notre monde visible aux desseins du monde invisible qui le régit… » Il est clair en effet qu’il généralise son cas lorsqu’il dit dans sa leçon du 15 janvier 1843 : « Ce qui commence dans la littérature des derniers temps, c’est cet appel au génie, à l’inspiration, ce que nous avons appelé le messianisme ». « (p.250)

Oui, il vient encore, le temps de la parole libre, ouverte, inspirée, la parole écrite mais aussi orale, spontanée, vivante ! Je la sens pousser en moi, si grand est son désir ! Tout vient et viendra à son heure, j’ai confiance et foi absolument et je vous donne pour finir ce chapitre ces quelques vers d’Adam Mickiewicz :

La glace insensible se crève,

L’ombre des préjugés n’est plus :

Matin de liberté, salut !

Où le soleil sauveur se lève !

 

Écoute

à Nîmes. Photo Alina Reyes

 

Murmure ardent du métronome de la pluie

descend. La vie plus douce, plus immensément

baleine que toute contrariété du temps

déploie son arc-en-ciel dans le pur cœur de l’ouïe.

 

« Je vous ai modulé cela afin qu’en moi

vous ayez pleine paix. Ayez confiance, moi

j’ai vaincu le monde », nous rappelle le ciel,

saveur en nos membres de gingembre et de miel.

 

La voie de Bro, par Vladimir Sorokine

 

Voici un livre redoutable. Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous, disait Kafka. C’est ce que fait Sorokine, à l’endroit et à l’envers à la fois. Tout est ainsi dans ce livre, à l’endroit et à l’envers à la fois. Dans son livre la hache est de glace, c’est elle qu’on brise sur les cœurs, pour les « réveiller ». Mais attention.

Tout commence « normalement ». Je suis obligée de mettre des guillemets, car les mots sont à comprendre à l’endroit et à l’envers à la fois. Sorokine, lui, emploie beaucoup les italiques, pour faire ressortir tel ou tel mot – non pour dire qu’ils disent cela et son inverse à la fois, mais pour les mettre à l’écart, révéler leur caractère unique, isolé, comme non rattaché aux autres mots employés « normalement » dans la phrase.

Tout commence comme dans un beau roman russe, plein d’âme russe et de vie russe d’avant la révolution. Or voici qu’elle arrive, la révolution. Et qu’elle détruit tout. Le narrateur résume lui-même la situation, page 83 :

« Une enfance heureuse, la révolution qui s’était abattue comme une tornade, la disparition de ma famille, les errances, les études, la solitude et mon état d’orphelin, tout cela s’était pour toujours figé sous un verre. Tout cela était devenu le passé. Un passé distinct de moi. »

Ce qui est brisé d’abord, c’est la vie du narrateur. Et donc le temps. Comme cette forêt de Sibérie où, au jour et à l’heure de sa naissance, le 30 juin 1908, se désintégra la météorite dite de la Toungouska. Je ne vais pas raconter l’histoire, ni comment elle est liée aux haches de glace, vous trouverez tout cela dans le roman, très bien dit. Ce qui m’intéresse ici c’est le sens. À partir du moment où l’histoire personnelle du narrateur, intimement liée aux événements qui frappent son pays, rend le passé figé, gelé, nous entrons dans l’ère de la séparation. Séparation de quoi ? Premièrement, du nom. Tous les personnages frappés par la glace, le narrateur le premier, perdent leur nom. Je sais très bien ce dont il s’agit, puisque cela m’est arrivé, comme je l’ai raconté déjà dans un livre. Perdre son nom, c’est mourir.

Le nom c’est l’homme, c’est l’être : c’est biblique. Et l’homme c’est, à l’image de Dieu, celui qui est, qui était et qui vient.  La rupture de cette logique, c’est la rupture avec l’humanité. Dans un monde qui remplace Dieu par autre chose – ici « une foi sacrée en la nouvelle Russie soviétique » puis en l’Allemagne nazie -, l’homme perd son nom d’homme, l’homme meurt. Si c’est un homme, disait Primo Lévi.

Le narrateur perd son nom, en lequel était inscrit son passé, son histoire. Comme, ensuite, à chaque membre de la secte, la hache de glace lui en donne un autre, qui n’est qu’un borborygme. Désormais il s’appelle Bro. Désormais lui et ses « frères » ne sont plus des hommes mais des particules de la Lumière originelle, à laquelle ils veulent retourner. Désir d’anonymat et de désincarnation – on pourrait se croire dans certaines régions d’Internet, ou de la communication en général. D’autant que la stratégie de cette secte, au motif de combattre le monde, consiste en fait à l’infiltrer par réseaux souterrains en adoptant ses comportements et en participant à ses méfaits.

« Et j’ai vu alors ceci : des pillards tuant pour de l’argent, des violeurs forçant des femmes à écarter les jambes sous la menace d’un couteau, des affairistes ruinant habilement d’autres hommes, des génies du mensonge transformant la tromperie en grand art, des empoisonneurs circonspects, des bourreaux déjeunant tranquillement après leur travail, des inquisiteurs envoyant des hommes au bûcher au nom du bien, des assassinats de masse au nom de l’appartenance à un autre peuple. »

C’est l’un des paragraphes du long réquisitoire auquel se livre Bro dans sa vision de l’histoire de l’humanité (pp 230-232). Au terme de laquelle il n’appellera plus les hommes du nom d’hommes mais : « les machines de chair ». Car, avait-il constaté au cours d’une précédente longue vision (p.103) :

« Durant toute leur histoire, les hommes s’adonnèrent à trois occupations fondamentales : faire naître des hommes, tuer des hommes et exploiter le monde environnant. Engendrés par une eau impermanente et dysharmonique, les hommes mettaient au monde et tuaient, tuaient et mettaient au monde. Parce que l’homme était l’erreur suprême. Comme tout ce qui est vivant sur la Terre. Et la Terre se transforma en l’endroit le plus monstrueux de l’Univers. Cette petite planète devint un véritable enfer. Et c’est dans cet enfer que nous vivions. »

Le monde est mauvais, la langue est mauvaise. La dissociation dans le temps entraîne aussi une dissociation de l’esprit et de la chair. « La voie de Bro » consiste à détruire la vie de la chair pour exalter le retour à une vie de pure lumière. Et cette exaltation, ce désir, saisissent l’être de puissants élans mystiques :

« J’étais dans un état superbe. J’étais plein de force et d’énergie. Je ne vivais que dans le présent : le passé était oublié. J’avais envie d’une seule chose : que la joie de mon corps ne cesse pas. Au nom de cela, j’étais prêt à tout. » (p.86)

« Lorsque tout le camp ronflait, je me levai et marchai alentour. Les étoiles et la lune étaient cachées par les nuages. Mais le ciel du Nord était lumineux, même la nuit. Je flânais entre les arbres calcinés, je posais mes mains sur leur tronc, je m’asseyais sur la terre moussue, puis je me relevais, j’errais en direction du marais, vers le ruisseau, je trempais les mains dans l’eau. La chose immense et familière était là, tout près. Elle m’attendait. Elle vait chassé le sommeil de mon corps, n’y laissant que l’enthousiasme de l’attente. Elle faisait tressaillir mon cœur.
L’aurore m’accueillit au milieu des arbres morts. » (pp 89-90)

« Je priais pour une seule chose : que mon exaltation ne cesse pas. (…) Nos cœurs n’étaient pas encore nés ! Cette découverte me stupéfia comme si j’avais été frappé par un éclair. Puis je tombai en transe. » (p. 92)

« Le silence absolu du monde me bouleversait. Le monde terrestre était pétrifié devant moi dans un calme suprême. Pour la première fois de ma vie, je ressentis avec acuité que le monde était une création. Il n’était pas apparu de lui-même. Il n’était pas le résultat d’une combinaison aléatoire de forces aveugles. Il avait été créé. Par un effort volontaire. Et en un instant. » (p.97)

« Cette chose énorme et familière m’appelait. Et je me rendis à son appel. » (p.97)

« À chaque pas mon cœur battait plus fort. Mais ce n’étaient pas des battements habituels d’émotion et d’excitation. Les battements de mon cœur étaient lents, mais toujours plus forts et plus intenses : chaque coup résonnait dans ma poitrine, des ondes se diffusaient dans tout mon corps. » (p.98)

« J’avais trouvé cette chose énorme et familière ! Mes doigts effleuraient sa surface lisse. Mon cœur battait de façon étourdissante. Je sentis que je perdais connaissance. Ma tête se vida un instant. Un néant divin résonna en elle. » (p.100)

Etc. Nous retrouvons bien ici l’expression d’une « énorme et familière » expérience mystique. À l’endroit et à l’envers à la fois. Elle se passe « à l’endroit » dans le mode, mais « à l’envers » dans le sens. Voilà où ce livre est redoutable. Il dit quelque chose d’épouvantable et vrai, quelque chose qui continue d’arriver à l’homme. La possibilité de croire vivre un « réveil » pour la vie, alors qu’il s’agit d’un réveil pour la mort, au sens où Heidegger parle de l’homme comme d’un « être-pour-la-mort » – et ce faisant fédère beaucoup d’adeptes bien intentionnés autour de sa philosophie, qui n’est sur ce point que l’expression cachée du nihilisme de son temps, et du nôtre.

Ce que vit le narrateur de Sorokine « ressemble » à une expérience chrétienne, avec sens du sacrifice, illumination, recherche de frères, prière du cœur… Mais en réalité il s’agit d’une voie de désincarnation, de collaboration au mensonge du monde, de meurtre, de dégénérescence, de désir du néant, de la destruction, de la mort. La voie de Bro est une voie de tromperie.

Dans cette « imitation » du vrai nous pourrions citer encore bien des éléments du texte, comme l’histoire du cheval maltraité et de l’homme qui s’effondre (p.153), rappelant le passage de Nietzsche dans la folie, ou celle de Deribas qui tel saint Paul se convertit à la Lumière après avoir été un tueur d’hommes au service du bolchevisme (p.174)… Leni Riefensthal et sa lumière bleue sont aussi évoquées (p.274) (elle que j’avais évoquée aussi en même temps qu’un autre livre de Sorokine où elle ne figurait pas). Quand Bro, ne mangeant plus, est transporté dans une caisse, j’ai pensé aussi au « champion de jeûne » de Kafka… J’ai pensé encore à Kafka et à la fin du Procès, et puis aussi au doux sémite Jésus, quand Sorokine dit que les déportés se sont laissé tuer sans essayer de se défendre… Sans doute peut-on trouver encore bien d’autres références incluses dans le texte, mais elles y sont en quelque sorte toujours dépouillées de leur chair, comme vidées d’elles-mêmes. Dans cette logique, il n’est pas étonnant que les adeptes de la secte trouvent un très grand pourcentage des leurs parmi les déportés d’Auschwitz. Nous voici de retour à la Bible. À la perversion de sa parole. Voici le récit de la récupération de l’un de ces déportés par la secte :

« Quand les frères l’ont déshabillé et l’ont ligoté contre une paroi, il ne leur a opposé aucune résistance. Il se contentait de prier. Il serrait dans sa main droite un bout de papier gris chiffonné. Fer et moi avons visualisé sa vie et nous avons compris ce qu’était ce papier. Quand on l’avait transporté jusqu’au lieu d’extermination, une machine de chair le lui avait transmis. Elle connaissait beaucoup de prières, et dans sa vie précédente, à l’époque où la paix régnait, des machines de chair venaient la voir pour qu’elle leur indique la manière de vivre convenablement. En lui confiant ce papier froissé, la machine de chair lui avait dit que ce papier était lui-même. Et de lui dépendait ce qu’il serait : froissé ou redressé. Et toutes les nuits, dans le lieu d’extermination, il étalait ce papier sur sa main. Le matin, il le froissait. Ligoté contre une paroi, il serrait ce bout de papier dans sa main. Dès que le marteau de glace a frappé sa poitrine cachectique, le bout de papier s’est échappé de sa main. Et son cœur voyant s’est mis à parler :
« Ub ! Ub ! »

Vous entendez ? Ubu. Oui, faisons attention.

*

Vladimir Sorokine, La voie de Bro, traduit du russe par Bernard Kreise, éditions de l’Olivier

 

Voyage

à Nîmes. Photo Alina Reyes

 

Luxe de calme et de beauté, ma barque

fend les eaux poissonneuses à profusion,

à volonté, à vif, je suis l’étrave

et mon verbe, ma phrase l’étendue

scintillante au soleil des fruits sauvages

qu’on trouve au printemps dans les bois, des fraises

minuscules qui éclatent entre langue

et palais, pleurant leur joie aux papilles

du jour. Ma barque va, béatitude.

Dans sa travée les milliards de poissons

qu’elle engendre se transportent avec elle,

pont d’étoiles jaillissant de la mer,

dans l’infini des siècles que nous sommes,

milliards de mains entrelacées d’amour.

 

Marie Madeleine, Marie et les hommes indignes

à NÎmes. Photo Alina Reyes

 

« Si, contrairement à une croyance populaire encore bien ancrée, issue de la tradition catholique, la pécheresse, Marie de Béthanie et Marie de Magdala étaient trois personnages distincts, c’est toute l’image de la dernière nommée, véhiculée pendant deux millénaires, qui reposerait sur une erreur, puisque dans cette hypothèse, elle n’aurait jamais été la « pécheresse » que l’on prétend.

J’ai indiqué que cette identification est forte en milieu catholique. Comme nous le verrons, elle remonte essentiellement à Augustin (354-430). Cette thèse, officialisée par le pape Grégoire le Grand (540-604, pape de 590 à 604), est restée en vigueur pendant quatorze siècles, jusqu’à la réhabilitation implicite de Marie de Magdala par le pape Paul VI en 1969, qui a décrété que désormais elle devrait être fêtée comme disciple et non plus comme pénitente, la mettant en évidence via le texte johannique, plutôt que via le passage de l’Évangile de Luc dans lequel il est question d’une pécheresse anonyme, identifiée abusivement, comme nous le verrons, avec Marie de Magdala.

Ce rejet implicite de la thèse grégorienne est passé presque inaperçu et cette légère réhabilitation, peu connue, n’a aucunement effacé l’image de pécheresse véhiculée par Marie de Magdala, y compris au sein du clergé censé suivre la doctrine vaticane. »

« À aucun moment, dans les passages où Marie de Magdala est nommée comme telle, identifiée par son nom, elle n’est qualifiée de pécheresse. Le seul point en faveur de l’identification avec une pécheresse serait les « sept démons ». Mais s’agit-il de vices ? C’est la thèse que retiendra Grégoire (voir plus loin). Le problème pour cette thèse est le nombre de passages des Évangiles où Jésus rencontre des personnes possédées par des démons : ce nombre est important, mais c’est presque toujours de maladies qu’il s’agit, et non de vices ou de péchés. En outre, les maladies sont conçues à l’époque comme l’œuvre d’esprits malins qui possèdent la personne et qui sont causes de folie, de comportement déviant, ou de maladie, mais il faut distinguer ici le mal du péché. L’association entre esprits ou démons et maladies est d’ailleurs explicite chez Luc (« quelques femmes qui avaient été guéries d’esprits malins et de maladies »).

On voit donc que cet unique élément (les « sept démons ») susceptible d’être invoqué en faveur de l’identification est bien faible. Il n’est d’ailleurs question de ces « sept démons » que chez Marc et Luc, le second nommé étant le seul à mentionner la pécheresse : or, pourquoi ne dit-il pas que Marie de Magdala est la pécheresse ? Et si Marie de Magdala figure nommément dans le récit et qu’elle est la pécheresse, pourquoi ne la nommerait-il qu’une fois sur deux ?

En bref, je pense que si Marie de Magdala avait été une pécheresse, les évangélistes l’auraient dit explicitement. En outre, dans Luc (VIII, 1-3) que j’ai déjà cité (voir plus haut), on voit bien que Marie de Magdala est loin d’être la seule à avoir été libérée « d’esprits malins et de maladies ». J’en conclus que le rôle de Marie de Magdala est celui d’une femme qui suit Jésus et d’une disciple fidèle. Nulle idée de péché suivi de rachat ou de repentance. On a simplement une femme qui fait partie des rares personnes qui assistent Jésus dans sa Passion, qui participe à l’ensevelissement, qui est la première à voir le Ressuscité et qui va répandre la bonne nouvelle. » Jean-Philippe Watbled

 

Voici que, contre Paul VI, le Vatican se complait au misérable stéréotype de la femme comme maman ou putain. Avant de se convertir, saint Augustin sous la domination de ses pulsions fréquenta les prostituées, vécut longtemps en concubinage avec une femme qu’il aimait et qui lui donna un fils, mais qu’il répudia sans pitié, et sépara de son enfant, le jour où il projeta de se marier avec une riche fillette pas encore nubile… Pourquoi les hommes tiennent-ils tant à faire de Marie Madeleine une prostituée, sinon pour projeter sur elle leur propre prostitution, et la lui faire porter ? Il ne leur suffit pas que le Christ porte les péchés du monde, il leur faut aussi, plus spécifiquement, faire porter à une femme leur concupiscence plus ou moins cachée, et leur propension à vivre dans le mensonge et la manipulation.

Quel écrivain ne souhaite pas que ses livres soient lus ? Je ne veux pas garder pour moi Voyage, je veux au contraire le donner, c’est pourquoi il se trouve sur ce site.  S’il n’est pas publié sous la forme d’un livre en papier, c’est parce que j’attends qu’il puisse l’être dans des conditions dignes. Et surtout pas avec des gens qui prétendent maîtriser sa publication et m’empêcher de le publier ailleurs que sous leur contrôle. Ceux qui sont incapables d’avoir une conversation franche et honnête, les yeux dans les yeux, avec moi qui suis tout de même l’auteur de ce livre. Décidément il faudrait arriver à prendre en compte qu’une femme peut-être autre chose qu’une extension fantasmatique de l’homme, ou maman ou putain, mais un être humain complet, doté de la fameuse dignité que ces vertueux messieurs ne cessent de prêcher mais dont ils semblent tout ignorer.

 

Grâce

Photo Alina Reyes

 

J’ai rapporté des livres j’ai marché avec eux dans la ville

portée par le vent léger mes cheveux

bougeaient doucement dans mon dos

mes dernières pages d’écriture

bougeaient doucement dans ma tête,

mon cœur. Qui fait marcher sa tête avec son cœur risque

ce qui advint au Crâne, au Golgotha, et puis se trouve

en train de marcher au ciel la parole implantée dans le corps

qui parle d’elle-même. Je n’écris plus je laisse écrire

tout vient du cœur même du verbe

en marche, moi-même qui vous parle.

J’ai vu ce vendredi des rivières d’humains

splendidement vêtus sortir de la mosquée

– j’ai rendu grâce pour ceux qui savent adorer

j’ai vu plus loin la parade d’oiseau

d’un jeune homme à une jeune femme

j’ai vu la beauté de tous ceux que je croisais

j’ai levé les yeux mon corps criait de joie !

Ce qui arrive me traverse, lumière

à travers mon regard qui traverse le monde

et trace de ses pas la carte des sentiers

vivants.

 

Le combat et la douceur

sur la promenade haute à la Pitié-Salpêtrière. Photo Alina Reyes

 

J’habite dans un phare. La nuit, là-haut, à éclairer les bateaux. Le matin, je redescends au bord de l’eau, du sable. L’eau roule doucement à mes pieds son bleu, son blanc doucement mousseux. Le sable est blond, fin, soyeux. La lumière du ciel enveloppe tout, rebondit partout, chante et murmure en tout. Je suis dans la joie totale.

Alors que je suis sur la plage, j’entends des pas dans ma maison du phare. Par la porte ouverte, j’y rentre. Une Anglaise rose et charnue s’y est introduite et la traverse autoritairement, prétendant y imposer sa loi. Je vais à elle, j’essaie de la ramener à la raison et à la correction. Rien à faire. Maintenant elle n’est plus anglaise, mais policière. Elle continue plus que jamais à vouloir dominer ma maison. De moi se présente alors mon frère jumeau, qui est très viril, très fort, très grand. Il fait barrage à l’envahisseuse, qui finit par reculer et sortir. Une fois dehors, de l’autre côté, elle m’annonce, toute calmée, qu’elle attend un enfant de nous, et je suis bien heureuse de ce dénouement.

(mon rêve de cette nuit)

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 17) Obscurantisme ?

un malade à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. Photo Alina Reyes

 

Avant de reprendre notre lecture de Sorokine, il est intéressant de poursuivre celle d’Henri de Lubac, qui maintenant aborde Michelet : nous verrons que les deux ne sont pas sans lien, et comment une certaine pulsion destructrice du christianisme perdure sourdement à travers l’histoire.

« De tous les joachimites que nous passons en revue à travers huit siècles, écrit Lubac, Michelet est peut-être le plus ardent, le plus explicite, le plus abondant, le plus original aussi. Il est même le plus constant, car s’il a beaucoup varié dans les applications, il est demeuré fidèle, au long d’une cinquantaine d’années, au schème des trois âges et à l’idée d’un règne de l’Esprit. » (t.2, p.189)

Dans sa préface de 1869 à son Histoire de France, Michelet écrit :
« Je refis la vie de l’Église chrétienne, j’énonçai sans détour la sentence de sa mort prochaine, j’en étais attendri… Conclure que je suis catholique ! quoi de plus insensé ! Le croyant ne dit pas cet office des morts sur un agonisant qu’il croit éternel. » (cité p.192)

« Il est bien vrai que malgré de nombreux retours nostalgiques, dit Lubac, il s’achemine « d’une sympathie diffuse pour certains aspects du christianisme à une hostilité déclarée pour son essence »[Gaulmier]. Après avoir été le libre interprète de Jésus, l’Esprit va de plus en plus devenir son antagoniste. » (p.198)

« Dès 1841, poursuit Lubac, le cours sur la Renaissance avait chanté le triomphe de la vie sur les doctrines de mort [la tradition judéo-chrétienne]. Désormais Michelet répudie ouvertement son histoire du moyen âge, comme trop favorable à cette période obscurantiste. » (p.202)

« Tout cela ne le fait pas renoncer à son mythe de l’Évangile éternel, mais se traduit par une opposition toujours plus accentuée du Fils et de l’Esprit et par la substitution radicale du second au premier. « Combat éternel du Fils et du Saint-Esprit », notait-il dans son Journal le 3 mai 1842. Ce n’est même plus assez dire. Il faut que l’œuvre du Christ soit écrasée, qu’il n’en reste même plus une poignée de cendre, pour que l’Esprit seul triomphe. 5 juillet 1843 : « J’entre dans la Renaissance… Il était grand temps que je prisse nettement parti, contre le parti de la mort ». Reprenons cette émouvante méditation de Michelet sur la mort de son père, le 21 novembre 1846 : « Le monde fera-t-il son chemin en traduisant le christianisme, comme je l’avais cru d’abord, ou bien en le détruisant, comme je le vois aujourd’hui ? Personne n’a fait plus de vœux que moi pour une transformation douce et régulière qui laisserait subsister ce que la forme a d’innocent. Erreur et faiblesse. La vie nouvelle est plus exigeante : il lui faut l’immolation, la mort de ce qui l’a précédée. » (p. 203)

« Idéal de la Renaissance, idéal de notre temps », commente Henri de Lubac : selon Michelet un « miracle, contraire à l’Évangile » du Christ. (p. 209) « De plus en plus, dans le rapport de l’homme à Dieu, il en vint à opposer le principe de la liberté humaine au « fatalisme mystique » dont il faisait de saint Augustin le fondateur et de Luther le sombre héraut moderne, heureusement contredit par Érasme dans « son formidable De liberio arbitrio » ; puis, en généralisant, il attaqua le « fatalisme chrétien » de la grâce, jusqu’à mettre la divinité dans le « libre esprit » de l’homme. » (p. 211)

Michelet, « monsieur Symbole » comme on le surnomma, finit par revenir de son « grand rêve » après la « catastrophe », dit Lubac, de 1870.  Alors « le déroulement du siècle lui paraît se faire en sens inverse de ce qui avait été longtemps son rêve éveillé : « Que vois-je au fond ? horreur : trois millions de morts pour commencer, de plus, 1815, 1870… Cette histoire toute matérielle pourrait se dire en trois mots : Socialisme, Militarisme et Industrialisme, trois choses qui s’engendrent et s’entredétruisent l’une l’autre… La concentration des sciences… amènera-t-elle à l’idée-mère d’où viendra l’univers nouveau ? Il n’y paraît pas jusqu’ici. » L’homme devient majeur, et cependant l’usine et la caserne ramènent la fatalité. Une dernière parole d’espoir aveugle ne remédie point à la tristesse du grand rêve éteint. » (p. 213)

 

Vladimir Sorokine et l’Européen somnambule

Les fesses de Psyché, un jour de visite privée au Louvre. Photo Alina Reyes

 

Je vais parler très prochainement de La voie de Bro, que je suis en train de finir de lire. Mais je voudrais d’abord noter, par deux citations, un élément sans doute fondamental dans l’œuvre de Sorokine, puisque je le retrouve dans les deux romans dont je dispose en ce moment. Il s’agit de deux récits de rêves récurrents, sur le même thème de la distance infranchissable. Je ne me souviens plus si l’on trouvait aussi ce motif dans La glace, que j’ai lu il y a quelques années.

Les italiques dans les deux textes sont de l’auteur. La Journée d’un opritchnik commence ainsi :

« Toujours le même rêve : je marche à travers un champ russe, sans fin, qui s’enfuit au-delà de l’horizon ; je vois un cheval blanc devant moi et je me dirige vers lui ; je sens qu’il est particulier, qu’il y a quelque chose de rare en lui ; il est fringant, fougueux, impétueux ; je me hâte, mais il m’est impossible de le rattraper ; j’accélère mon pas, je crie, j’appelle et je comprends soudain que ma vie entière, mon destin, ma bonne fortune réside dans ce cheval, qu’il m’est aussi nécessaire que l’air, et je cours, je cours, je cours à sa poursuite, mais il continue de s’éloigner nonchalamment, il ne remarque rien ni personne et s’éloigne pour toujours, il s’éloigne de moi, il s’éloigne à jamais, il s’éloigne sans retour, il s’éloigne, il s’éloigne, il s’éloigne…

Et dans les premières pages de La voie de Bro :

« Il n’y avait qu’une seule étrangeté dans mon enfance, qui m’effrayait et m’envoûtait.
Je faisais souvent ce rêve : je me voyais au pied d’une montagne immense, si haute, si interminable que mes jambes ne me portaient plus. Cette montagne était d’une immensité terrible. Si immense que je commençais à m’imbiber d’eau et à m’émietter comme du pain trempé. Son sommet s’éloignait vers le ciel bleu. Une très grande distance m’en séparait. Si grande que mon corps entier ployait ; alors, je me désagrégeais comme de la mie de pain plongée dans du lait. Et je ne savais comment me comporter avec cette montagne. Elle restait en place. Elle attendait que je regarde son sommet. Elle n’attendait rien d’autre que moi. Cependant, j’étais absolument incapable de relever la tête. Comment pouvais-je le faire, dès l’instant que mon corps était entièrement plié et que je m’émiettais ? Mais la montagne voulait absolument que je la regarde. Je comprenais que, si je n’obtempérais pas, je m’émietterais totalement pour devenir à jamais de la bouillie. Je me prenais la tête dans les mains et je me mettais à la soulever. Petit à petit, elle se redressait. Alors, mon regard se fixait, il s’immobilisait en direction de la montagne. Mais je ne voyais rien, je ne voyais toujours pas, je ne distinguais pas le sommet. Parce qu’il était haut, très haut, et s’éloignait de moi de façon épouvantable. J’éclatais en sanglots entre mes dents, je suffoquais. Or je continuais de vouloir soulever ma lourde tête, je la soulevais, mais soudain mon dos se cassait, je m’effondrais de tout mon corps en morceaux humides, je me renversais en arrière. Et je découvrais le sommet. Il resplendissait de LUMIÈRE. Au point que je disparaissais en elle. Et c’était si terriblement bon que je me réveillais. »

Après cela, les livres de Sorokine, à la fois très inscrits dans l’histoire contemporaine et dans une brutale immanence, déploient le thème de la déshumanisation. En Russie, et aussi pour le deuxième en Allemagne, et par extension pour toute une certaine maladie de l’Occident ravagé par son double héritage communiste et national-socialiste.

Ces deux rêves que Sorokine place au début de ses deux livres sont des clés pour comprendre le fondement de ce nihilisme qui continue son œuvre parmi nous, de façon ouverte ou souterraine. L’impossibilité psychique d’accéder à l’objet de son désir. Ou bien le fait d’y accéder pour s’y dissoudre, ou encore d’y accéder pour le détruire. Sorokine écrit dans La voie de Bro, à propos d’Hitler :

« … le guide adorait plus encore la possibilité de perdre ce pouvoir. Il recherchait le pouvoir afin de le perdre de la façon la plus douloureuse qui soit. C’est là que résidait la passion primordiale de sa vie. Bien que lui-même l’ignorât. »

Les mots, je l’ai dit, sont soulignés en italiques par l’auteur. Idolâtrie et ignorance – ignorance de soi.

Ces textes ne donnent-ils pas à méditer sur les stratagèmes que déploient tant d’hommes « de pouvoir » aujourd’hui pour ne pas prendre réellement le pouvoir, et donc la responsabilité qui l’accompagne, et qu’il nécessite. L’image du rêveur qui s’imbibe d’eau et s’émiette comme du pain trempé m’évoque irrésistiblement celle de notre nouveau président le jour de son investiture. Tel qui voulut manipuler les symboles fut là fort dépassé par une véritable force symbolique. Et ce n’est pas seulement monsieur Hollande, loin s’en faut, qui s’est trouvé ainsi démasqué par le ciel. Nous pouvons étendre cette vision à toute l’Europe, et en elle, spécialement, à tous ceux qui sont censés y exercer un pouvoir ou un autre. Que font-ils en vérité ? Ils adoptent des stratégies d’évitement, le plus souvent tout à fait inconscientes. Chacun prétend vouloir atteindre l’objet de son désir, apporter aux peuples l’objet de ses promesses, tout en faisant secrètement ce qu’il faut pour ne jamais y arriver. Comme si l’Europe chrétienne avait intériorisé l’interdit du Christ à Madeleine à sa sortie du tombeau, alors qu’il n’est pas encore monté au ciel : « Ne me touche pas ».

Que faudrait-il faire pour y arriver ? La montagne, dit le rêve, veut absolument qu’on la regarde, qu’on regarde son sommet. Cet absolument souligné par l’auteur indique bien qu’il ne s’agit pas que d’une question d’ordre psychologique ou psychanalytique, mais bien, au-delà, d’une question spirituelle – comme le prouve ensuite tout le roman. Une question politique qui est une question spirituelle.

Le somnambule européen qui s’ignore ne veut ni toucher ni être touché. Il ne cesse de s’enfoncer, individuellement et en commun, dans la hantise de l’impossibilité, voire du désastre. L’Européen héritier d’une histoire dévastatrice s’est fédéré pour en renaître, mais sans parvenir à sortir de certaines logiques déshumanisées, ni à regarder la montagne en face, et encore moins en haut, au sommet, où il craint et rêve à la fois de se dissoudre alors qu’il s’agit d’y aller, non dans le bricolage symbolique ou autre, mais à pied, à pied bien sûr, à pas bon, patient, humble et tonique de montagnard, et de s’y tenir debout, bien éveillé. En montagne, il est impossible de survivre sans adhérer pleinement au réel. Mon Ordre est une montagne, je n’y emmènerai pas des gens en tongues. Aujourd’hui c’est l’Ascension. Rappelons-nous donc qu’en fait, ça y est, il est monté.