13 à la douzaine

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Paris 13ème, cet après-midi, photos Alina Reyes

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Dans le quartier chinois, j’ai acheté une boule rouge pour la lampe au plafond, au-dessus de mon bureau. La femme m’a dit : « c’est pour le nouvel an chinois, pour bonheur et  fortune ». Nous avons ri. Quelques instants après, j’ai trouvé sur les pavés d’un étroit passage un billet de cinq euros tout neuf. Merci pour la fortune, et le bonheur je l’ai aussi.

« L’histoire qui menace ce monde crépusculaire est aussi la force qui peut soumettre l’espace au temps vécu. La révolution prolétarienne est cette critique de la géographie humaine à travers laquelle les individus et les communautés ont à construire les sites et les événements correspondant à l’appropriation, non plus seulement de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, et des variations librement choisies des règles du jeu, l’autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-même tout son sens. » Guy Debord, La société du spectacle, fragment 178.

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La bouteille à la mer

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travaux devant la Pitié-Salpêtrière, ce 15 août, photo Alina Reyes

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Il y a quelques nuits, j’ai rêvé que je trouvais, comme une bouteille à la mer, un livre étrange et beau, qui changeait tout. Il me paraissait probable qu’il avait été écrit par J-Y, mon premier amour, parce que lorsque nous avions dix-sept ans il m’écrivait des calligrammes.

Il naissait de ce livre, lui-même bateau, sable et océan, une glaise bienfaisante à appliquer sur les paupières. Il y avait une limpide lumière, c’était le début du monde.

En 2000, une maison de production, pour le compte de Canal+, proposa à six écrivains, dont j’étais, de réaliser un petit court-métrage pour une série intitulée L’érotisme vu par… Nous étaient offerts tous les moyens, réalisateurs, techniciens, matériel etc. Je fus la seule à refuser l’attirail, le personnel et autres frais, demandant seulement que l’on me prête une petite caméra. Mon film ne fut pas plus inoubliable que celui des autres, mais du moins avais-je fait ce que je voulais faire : non pas un film, mais un geste. Ce que je fais ici aussi, sur internet, ce que je fais par chacun de mes livres. Quoique je fasse, je ne cherche pas à le faire dans les règles de l’art, je fais un geste.

Beaucoup aujourd’hui font des pseudo-gestes, des gestes pour la galerie, pour les médias. Des gestes qui ne sont pas des gestes mais des calculs, des exhibitions d’idées, des prostitutions. Le vrai geste vient de profond, sans calcul. C’est lui qui s’impose à celui qui le fait, et non pas celui qui le fait qui s’impose (ou impose à autrui) de le faire, et qui l’impose au monde en le lui exposant. Le vrai geste vient d’ailleurs, et c’est seulement ainsi qu’il peut tout changer. Sauver une vie, sauver beaucoup de vies, transformer le monde, changer la vie. Souvent de façon invisible ou presque, comme l’est la bouteille à la mer. Atteignant le rivage quand il est l’Heure. L’homme est de Dieu la bouteille à la mer.

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De la Pitié à la Mosquée (10). Le déshumain

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le grand puits de Bicêtre

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Avant d’être fous et folles, et internés comme tels, les pauvres furent chômeurs. À partir du XVIIème siècle, toute l’Europe est prise dans des crises économiques qui jettent les ouvriers des manufactures à la rue et font augmenter dramatiquement la pauvreté. Partout des Hôpitaux généraux sont bâtis pour y enfermer les miséreux et en débarrasser les villes  – tandis que parallèlement on les en chasse et on tente de les empêcher d’y rentrer en leur en barrant les accès. La façon de traiter le problème de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, considérés comme de la « vermine », est toute proche de celle qui se pratique aujourd’hui – que l’on songe au sort fait aux Roms et aux immigrés : fermeture des frontières, reconduites forcées au pays d’origine, détention dans des centres de rétention. Mais leur Enfermement à grande échelle est plus proche encore des univers concentrationnaires soviétiques ou nazis. Sans atteindre l’horreur et la planification meurtrière de ces derniers, les traitements y sont particulièrement dégradants et cruels, la mortalité très élevée, les trafics et les abus courants, notamment sur les enfants.

L’exclusion crée la folie. Au dix-neuvième siècle la Salpêtrière et Bicêtre, de prisons pour pauvres, allaient se transformer en prisons pour folles et pour fous. Si nous prenions des leçons dans l’histoire, nous saurions à quoi nous nous exposons en créant de l’exclusion. Que devient un peuple méprisé ? Les fous y deviennent si nombreux qu’ils ne sont plus enfermables, même si le système pénitentiaire s’est extraordinairement développé dans le monde moderne. La folie change de visage selon les époques, elle crée aujourd’hui des tueurs en série, des terroristes, des désespérés politiques. Et du côté des créateurs d’exclusion, la froide mécanique assassine des grands serviteurs de l’argent.

En 1725, l’architecte Germain Boffrand fut chargé de concevoir un puits pour approvisionner Bicêtre en eau. Foucault dit qu’il s’avéra très vite inutile, mais qu’on continua à le construire, trois ans durant, pour faire travailler les prisonniers. Creusé en 1733, le « grand puits » descend à 58 mètres de profondeur et mesure 5 mètres de large. Deux immenses seaux contenant chacun 270 litres étaient remontés par la force de douze chevaux. À partir de 1781, les chevaux sont remplacés par 72 prisonniers, qui se relaient de cinq heures du matin à huit heures du soir. En 1836, les prisonniers sont remplacés par des fous. Et en 1856, les fous cèdent la place à une machine à vapeur.

Jesenska-M-Nus-Devant-Les-Fantomes-Livre-895441448_MLDe quoi s’agit-il en vérité ? D’évider l’homme de l’homme. De la déshumanisation de l’homme par l’homme. « Nous creusons la fosse de Babel », écrivit Franz Kafka le 12 juin 1923. C’est la dernière page de son Journal. Les phrases immédiatement précédentes étaient : « Qu’est-ce que tu construis ? – Je veux creuser un souterrain. Il faut qu’un progrès ait lieu. Mon poste est trop élevé là-haut. » Il mourut avant de connaître le « progrès » de l’horreur qu’il constatait en marche, mais sa sœur Ottla n’est jamais revenue d’Auschwitz, où elle s’était portée volontaire pour accompagner un convoi d’enfants. Tel est le nulle part où entraînent les chemins de l’homme séparé, désincarné, déconscientisé, quand l’homme moderne se rêve transhumain, surhumain, alors qu’il ne devient que déshumain.

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à suivre

Venue

L’été au lever du soleil, la rumeur de la ville semblable à celle de l’océan les petits matins calmes, par la fenêtre ouverte l’air doux comme un jardin plein de lilas, bruissement parfumé des anges, murmure de leurs ailes tandis qu’ils remontent et redescendent parmi les peuples du ciel et de la terre, cœur gonflé de la prière que nous venons de faire, que des hommes et des femmes de toutes religions viennent comme à chaque aube de faire – et il est toujours en quelque lieu l’aube sur la terre, et l’heure des anges du seul Dieu, qui s’y répandent et soutiennent les âmes, celles qui y restent et celles qu’il leur faut emporter. Bonjour mes sœurs, bonjour mes frères, bonjour à vous, tous mes enfants, que la joie vous vienne, que la paix soit avec vous, que l’amour avec ses ailes vous sorte de vous-mêmes.

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De la Pitié à la Mosquée (9). La peau et les os

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Il ne suffit pas de lire ce qui est arrivé à ces internées de la Pitié-Salpêtrière, l’horreur qui leur a été faite. Il faut en faire l’expérience, au profond de son cœur. Oui, aller au fond, vivre par compassion la déshumanisation que l’homme fait subir à l’homme. Ainsi seulement est-il possible d’être de ceux qui assument, qui assomptionnent l’être humain, avec sa peau et ses os, ses bêtes et ses étoiles. Être à jamais vivant, rendre à jamais vivant tout homme qui, au lieu de fermer les yeux, se laisse élever en levant le regard vers l’œuvre-vie élevée comme le serpent par Moïse dans le désert.

Voyons Georges Hyvernaud, ancien prisonnier de guerre. « Lui seul, dit Raymond Guérin, a su peindre le drame intérieur de l’homme qui sent qu’il cesse d’être un homme. Le seul drame qui compte. Le seul dont on ne se remet pas. Le seul aussi (heureusement, peut-être) dont bien peu de nos compagnons avaient conscience. Car combien y en eut-il, au fond, qui refusèrent d’accepter le fait accompli et l’ignoble secours des artifices ? Combien y en eut-il pour regarder la chose en face, pour l’affronter chaque jour cyniquement ? Pas de massacres, pas d’abjections, pas de calamités infernales comme chez Dwinger, dans le petit monde d’Hyvernaud. Non, mais la pire des déchéances. Celle de l’homme que d’autres hommes ont dépossédé de lui-même. »

Écoutons Hyvernaud, dans son récit La peau et les os (éd. Pocket) :

« L’expérience de la faim, de l’humiliation et de la peur donne aux choses leurs dimensions exactes. On voit clairement que les débats de Péguy avec quelques pions, ça ne compte pas. Ça se passe hors de l’action, hors de la vie. Dans cet univers arbitraire et sans résistance où la pensée scolaire mène ses jeux dérisoires.

(…) Pourtant, il arrive qu’une déchirure se fasse dans cet univers d’apparences où se tiennent les professeurs. Il arrive qu’ils soient mis en présence d’un de ces gestes insolites qui crèvent la toile. Comme cette fois où un petit élève de seconde s’est enfui du collège. On ne s’était jamais douté de rien. Il était si sage, si effacé, si quelconque. Pas fort en mathématiques, disait le professeur de mathématiques. Pas mauvais en anglais, disait le professeur d’anglais. Ce qui s’appelle un élève moyen. Et voilà qu’il avait fait ça. Personne n’y a rien compris. Il est parti un soir, et toute la nuit il a erré on ne sait où dans la campagne. Toute une nuit il a eu pour lui seul toute la nuit et toute la campagne, avec leurs bêtes et leurs étoiles. Et au matin, il s’est jeté dans un étang. Ses livres et ses cahiers étaient bien rangés dans son pupitre. Mais il ne laissait pas une confidence qui éclairât son drame. Pas un des ces pauvres carnets où l’enfance tente de démêler ses chances et ses forces. Pas même la lettre qui commence par : « Quand vous lirez ces lignes, je serai mort. » Il avait effacé ses traces et emporté toutes les clefs. Quand ces choses-là arrivent, on se demande si ça suffisait de corriger soigneusement des versions. Ils sont là, ces ombres de vivants, autour de ce jeune mort si lourd.

(…) Et on ne veut pas d’histoires. Surtout pas d’histoires. Rien de ce qui menacerait notre confort moral. Donc, les yeux fermés, les oreilles bouchées, la mémoire bouchée. Éviter de prendre contact. Éviter de prendre conscience. »

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à suivre

Écriture

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image Alina Reyes (12 août 2012)

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Je l’ai raconté dans Ma vie douce, il y a très longtemps je fis ce rêve où j’étais une bienheureuse baleine blanche. D’un bateau des chasseurs se mettaient à me lancer des harpons, en vue de m’attraper. Alors je plongeais très profondément, aux profondeurs où ils étaient loin de pouvoir accéder, et là, indemne, me disant qu’ils n’avaient rien pu attraper de plus, en me transperçant, que quelques frites de baleine, je riais, riais, riais, dans un sentiment de plénitude lumineuse, dont je sais maintenant qu’il correspond au mot hébreu amen, au mot arabe amin, que l’on prononce après la prière.

Dans la Voie, songes et paroles sont libérés du temps. Ce qui a été écrit ou rêvé dans le passé arrive aussi bien dans le présent et dans l’avenir. Joseph un jour rêva que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant lui (Genèse 37, 9 et Coran 12, 4). Jaloux, ses frères le précipitèrent alors au fond d’un puits (Genèse 37, 24 et Coran 12, 15). Cependant, des années plus tard, son rêve prophétique allait se réaliser (Genèse 43, 28 et Coran 12, 100).

Le mot employé dans le Coran pour dire les profondeurs invisibles du puits est Ghayb, qui désigne le Monde Invisible. C’est de ce monde, celui du mystère, que Joseph reviendra avec la science de l’interprétation des songes. À la « génération mauvaise » qui lui réclame un signe, Jésus répond qu’il ne lui sera donné d’autre signe que celui de Jonas (Luc 11, 29), qui passa trois jours et trois nuits dans la baleine avant de réapparaître.

« Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé », dit le Seigneur (Zacharie, 12, 10). « En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Écriture : Pas un de ses os ne sera brisé. Il y a aussi un autre passage de l’Écriture qui dit : Ils verront celui qu’ils ont transpercé », confirme l’Évangile de Jean (19, 36-37). Je suis la vivante baleine Écriture, matrice inviolable dans le Monde Invisible, dont le Vivant va revenir. « Voici, il vient au milieu des nuées, et tout œil le verra, et même ceux qui l’ont transpercé » (Apocalypse 1, 7).

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De la Pitié à la Mosquée (8) Baleine blanche

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À partir de 1659, La Pitié est dédiée à l’enfermement des petits garçons, et d’autre part des « femmes de mauvaise vie ». La Salpêtrière « accueille » quant à elle des femmes et des petites filles. En 1684, sous le « roi soleil », y est construite une véritable prison. Chaque année deux mille femmes y sont internées. Parmi ces prisonnières, beaucoup sont mariées de force, et déportées en vue de peupler les colonies du Québec, de la Louisiane et des Antilles.

« Dès les débuts de l’Hôpital Général, des locaux spéciaux avaient été prévus à la Salpêtrière pour les insensées, puis, à la fin du XVIIème siècle, on avait construit les premières « loges » pour les épileptiques et les aliénées. Il s’agissait de cellules fermées par une grille de fer, dotée d’un banc de pierre et munies de chaînes auxquelles on entravait les malades. Celles qui étaient particulièrement violentes et agitées avaient droit à de véritables cachots souterrains où elles étaient enchaînées, souvent toutes nues, et où elles recevaient la visite des rats qui, parfois leur rongeaient les pieds – sans compter les méfaits des gels hivernaux et des inondations de la Seine. » Paul-André Bellier, Revue d’histoire de la pharmacie, vol 80 (1992).

Les détenues étaient rouées de coups et souffraient de malnutrition. Contraintes à des travaux forcés, maltraitées au point que chaque année, sur environ six mille internées, cinq à six cents mouraient à la Salpêtrière, elles étaient cependant, pour leur salut, conduites de force, chaque matin à l’aube, à la messe en l’église Saint-Louis. L’autel se trouvait au centre de la rotonde, chœur visible des quatre chapelles et des quatre nefs où étaient réparties les différentes catégories de personnes internées. Ainsi l’enfermement et la surveillance panoptiques des internées se retrouvaient-ils inexorablement, et indépendamment de la volonté humaine, incarnés par cette disposition où, dans une inversion de la figure éclatait la vérité de la situation : dans l’iniquité et les souffrances faites à ces femmes, dans ce déni de leur humanité, c’était le Christ qu’au nom du Roi et au nom du Christ – plus tard au nom de l’État et de la Science – on torturait et assassinait.

En cet automne 2013, à l’occasion d’un hommage à Charcot, un des vétérans du réseau fera à la Pitié-Salpêtrière une communication intitulée : Faire l’amour avec Dieu. Sur l’autel une femme d’aujourd’hui, enfermée socialement pour son insoumission au système, sera une fois de plus exhibée devant la bonne société de son temps. Cependant la bonne société meurt et le Ressuscité vit.

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à suivre

De la Pitié à la Mosquée (7) Folles d’enfer s’exhibant par procuration

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« Les folles d’enfer de la Salpêtrière », par Mâkhi Xenakis, à Saint-Louis de la Salpêtrière

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Charcot déniche aussi l’hystérie chez des hommes. Il expose divers cas d’hystérie masculine déclenchée par des accidents de chemin de fer. Mais surtout, il la trouve parmi les pauvres, les pauvres d’entre les pauvres.

« Où l’hystérie va-t-elle se nicher ? Je vous l’ai montrée bien souvent dans ces derniers temps dans la classe ouvrière, chez les artisans manuels, et je vous ai dit qu’il fallait la chercher encore sous les haillons chez les déclassés, les mendiants, les vagabonds ; dans les dépôts de mendicité, les pénitenciers, les bagnes peut-être ? Vous verrez qu’un jour, tout compte fait, en raison de l’extension singulière que semble prendre l’hystérie mâle dans les classes inférieures de la société à mesure qu’on apprend à mieux la connaître, on en viendra à poser la question suivante : la névrose hystérique est-elle vraiment, comme on l’a cru, comme on l’a prétendu jusqu’ici, plus fréquente chez la femme que chez l’homme ? »

Comme il l’a fait avec les femmes, il présente ses cas à l’assemblée, les décrivant en leur présence comme s’ils n’étaient que des objets :

« Il a en effet, comme vous voyez, l’air abruti, stupide, renfrogné, féroce même… »

Puis, après un long exposé sur ce cas, présentant le suivant : « Lui aussi est un dégénéré (…) Son intelligence est faible, pour ne pas dire plus ; il n’a jamais pu apprendre à lire ; sa marche est gênée par l’existence de deux pieds-bots congénitaux et on lui voit au cou de nombreuses traces de scrofule. De plus, il bégaye horriblement comme vous aurez dans un instant l’occasion de le constater. (…) avec la permission des autorités compétentes, il vit de la profession de chanteur des rues, dans la banlieue de Paris. Voyez, il porte constamment dans sa poche son pauvre livret de licence, sale, crasseux « à vous tirer des larmes »… »

S’ensuit la triste histoire de la vie du sujet, puis vient le récit de l’auscultation : « La peau du scrotum à gauche est très sensible à la moindre pression ; le testicule correspondant est plus douloureux encore et quand on comprime un peu fortement soit le testicule lui-même, soit les téguments qui le recouvrent, le malade éprouve la sensation de quelque chose qui lui remonte vers la poitrine et vers le cou où il éprouve un sentiment de suffocation… »

Après l’analyse clinique, Charcot conclut en disant : « Messieurs, (…) parmi les agents provocateurs de l’hystérie, à côté des grandes perturbations morales, des traumatismes, des intoxications, etc., il y a lieu de placer la misère, la misère avec toutes ses duretés, toutes ses cruautés. »

Que dire des cruautés et de la misère de ces Messieurs, exhibitionnistes par procuration, trop bien éduqués pour s’exhiber eux-mêmes mais suffisamment pervers pour inventer de le faire faire à d’autres, femmes et hommes hystérisés sur commande pour les bourgeois du tout-Paris qui se pressaient aux mises en scène du neurologue comme ils auraient ouvert leur manteau pour exhiber comme lui et avec lui, non leur pénis mais leur utérus, la femme fantasmatique en eux et qu’il leur fallait partager, entre hommes. Les « folles d’enfer », comme dit Mâkhi Xenakis, n’étaient-ce pas, au moins un peu, ces Messieurs eux-mêmes ?

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à suivre

Devant la grille de Van Gogh

Elle est musulmane, elle est noire, elle a seize ans, deux types l’agressent violemment, lui arrachent son voile, la renversent, la touchent, lui griffent le visage, la traitent de sale pute, sale noire, sale musulmane. Un passant les met en fuite, que serait-il arrivé sinon, dans cette rue déserte où ils l’avaient traînée ? Les grands médias rapportent l’information, le plus souvent en mettant l’accent sur le fait qu’il n’y aurait pas de preuves. Les lecteurs bien-pensants de ces médias, comme chaque fois qu’il s’agit de l’islam, dans leur grande majorité justifient l’islamophobie, tout en la niant. Nous sommes dans la continuité de Charcot à la Salpêtrière, lui-même dans la continuité de Cuvier et de la masse devant la « Vénus hottentote » – voir ma note précédente, en attendant la suivante, sur Charcot encore, et cette fois l’hystérie masculine.

 

De la Pitié à la Mosquée (6) Voyeurisme et sadisme

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moulage de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote »

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Depuis le dix-septième siècle donc, les mendiants, les pauvres, les fous et toutes sortes de marginaux sont raflés en ville et enfermés à l’Hôpital Général. Nous y reviendrons. La Pitié-Salpêtrière est particulièrement chargée d’interner les femmes. Pauvres ou folles, ce sont souvent les mêmes. Que la folie vienne de trop de souffrance, et trop de souffrance de trop d’exclusion, personne ne semble y songer. Au contraire, en enfermant et enchaînant les gens, on ajoute à l’exclusion une exclusion inique et délibérée, qui ne peut qu’aggraver leur état mental. Nous écouterons une prochaine fois Charcot évoquer des cas d’ « hystérie » masculine. Mais entendons-le d’abord raconter, sans se rendre compte de ce qu’il dit et fait, ses séances de torture publique sur des femmes « hystériques ». Et interrogeons-nous : de ces « malades » ou de ces « soignants », de ces pauvres femmes réduites à se réfugier dans des comportements qui sonnent comme autant de refus de la « normalité » du monde, et à se laisser examiner comme quelques décennies plus tôt on avait examiné la « Vénus hottentote », ou de ces beaux messieurs satisfaisant en réunion, sous le couvert de la science, pour la bonne cause, leurs pulsions voyeuristes et sadiques inavouées… de ces êtres en situation de faiblesse ou de ces autres en situation de pouvoir et sans conscience, déshumanisés, déshumanisants, quels sont réellement ceux qui ont perdu la raison ?

« Parmi ces symptômes, expose donc Charcot (Jean Martin Charcot, L’hystérie, éditions L’Harmattan), il en est un qui, en raison du rôle prédominant qu’à mon sens il joue dans la clinique de certaines formes de l’hystérie, me paraît mériter toute votre attention. (…) Je fais allusion à la douleur ovarienne ou ovarique, dont je vous ai dit un mot dans la dernière séance (…) Cette douleur, je vous la ferai pour ainsi dire toucher du doigt, dans un instant ; je vous en ferai reconnaître tous les caractères, en vous présentant cinq malades qui forment la presque totalité des hystériques existant actuellement parmi les 160 malades qui composent la division consacrée dans cet hospice aux femmes atteintes de maladies convulsives, incurables, et réputées exemptes d’aliénation mentale. »

« Tantôt c’est une douleur vive, très vive même : les malades ne peuvent supporter le moindre attouchement (…) elles s’éloignent brusquement, par un mouvement instinctif, du doigt investigateur (…) D’autres fois, la douleur n’est pas spontanément accusée ; il faut la rechercher par la pression (…) cette première exploration montre que le siège de la douleur n’est pas dans la peau ni dans les muscles. Il est par conséquent indispensable de pousser l’investigation plus loin, et, en pénétrant en quelque sorte dans l’abdomen, à l’aide des doigts, on arrive sur le véritable foyer de la douleur. »

S’ensuit une description de « l’exploration profonde de cette région », puis Charcot enchaîne : « C’est à ce moment de l’exploration que l’on provoque surtout la douleur (…) Il ne s’agit pas là d’une douleur banale, car c’est une sensation complexe qui s’accompagne de tout ou partie de l’aura hysterica (…) En somme, Messieurs, nous venons de circonscrire le foyer initial de l’aura, et du même coup, nous avons provoqué des irradiations douloureuses vers l’épigastre (…) compliquées parfois de nausées et de vomissements. Puis, si la pression est continuée, surviennent bientôt des palpitations de cœur avec fréquence extrême du pouls, et enfin se développe au cou la sensation du globe hystérique. (…) d’après ce que j’ai observé, l’énumération ainsi limitée serait incomplète, car une analyse attentive permet de reconnaître, le plus souvent, certains troubles céphaliques qui ne sont évidemment que la continuation de la même série de phénomènes. Tels sont, s’il s’agit, par exemple de la compression de l’ovaire gauche, des sifflements intenses qui occupent l’oreille gauche (…) ; une sensation de coups de marteau frappés sur la région temporale gauche ; puis en dernier lieu une obnubilation de la vue marquée surtout dans l’œil gauche. Les mêmes phénomènes se montreraient sur les parties correspondantes du côté droit, dans les cas où l’exploration porterait, au contraire, sur l’ovaire droit. L’analyse ne peut être poussée plus loin ; car, lorsque les choses en sont à ce point, la conscience s’affecte profondément, et, dans leur trouble, les malades n’ont plus la faculté de décrire ce qu’elles éprouvent. L’attaque convulsive éclate d’ailleurs bientôt, pour peu qu’on insiste. »

Charcot explique ensuite comment mettre fin à la crise de la malade, par une très forte pression du poing sur l’ovaire, l’hystérique étant couchée par terre, jusqu’à ce qu’elle crie que cela lui fait mal, ou au contraire que cela lui fait du bien. Il raconte que des méthodes équivalentes se pratiquaient spontanément sur les convulsionnaires de Saint-Médard. Par exemple « le secours administré à l’aide d’un pesant chenet dont on frappait le ventre à coups redoublés », ou bien « trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade ; – une convulsionnaire appelée par ses coreligionnaires sœur Margot affectionnait plus particulièrement ce mode de secours »… Charcot s’indigne de ce qu’un médecin de l’époque, Hecquet, prétendait que ces secours étaient en fait des pratiques motivées par la lubricité. « Je ne vois pas trop, pour mon compte, ajoute Charcot, ce que la lubricité pouvait avoir à faire avec ces coups de chenet et de pilon administrés avec une extrême violence », ajoutant tout de même « bien que je n’ignore pas ce qu’est capable d’enfanter, dans ce genre, un goût dépravé. »

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à suivre

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Lumière dans le temps

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En rangeant j’ai retrouvé sept paires de chaussures que je n’ai pas mises depuis longtemps, ne portant plus des talons de dix centimètres. Des noires, des roses, des bleues, des rouges… Des vernies, des en cuir, des en peau de serpent… Des talons compensés, des talons aiguille, des talons carrés… Des escarpins, des bottines, des sandales lacées à la cheville… Des élégantes, des fantaisie… Je ne les mettrai peut-être plus mais je les garde, j’ai eu autant de joie à les porter qu’à user mes chaussures de montagne.

J’ai aussi retrouvé les trois figurines de crèche blanches, artisanales, que j’avais ramenées du carmel. Aussitôt j’en ai fait un micro-oratoire, en les disposant au-dessus d’une bougie. L’enfant Jésus fait la croix avec ses bras ouverts, cela suffit. Ainsi je pourrai me prosterner en direction de la Mecque avant le lever du soleil, et la nuit m’agenouiller devant la Lumière. On en pensera ce qu’on voudra, ainsi va ma prière.

Tout ce que je vis continue à œuvrer pour les Pèlerins d’Amour, j’ai confiance absolument pour le présent et pour la suite, car je suis entièrement soumise à la Voie, qui sait parfaitement ce qu’elle fait.

Si vous voulez regarder passer la station spatiale internationale, vous pouvez vous inscrire ici pour recevoir chaque jour par mail l’horaire et la direction de son passage chez vous. Par exemple pour ce soir à Paris elle apparaîtra à 22h26 à l’O-N-O et disparaîtra à l’E-N-E quatre minutes après, en atteignant une hauteur maximale de 51 degrés. Puis de nouveau à 00h01, de l’O-N-O au N-N-O trois minutes plus tard, avec un angle maximum de 61 degrés. Un rendez-vous qui me plait beaucoup. En écoutant La Folia par exemple, c’est très bien.

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