Le bestiaire botanique d’Izumi

C’est une joie assez comparable à celle des enfants à la recherche d’œufs de Pâques dans le jardin que de parcourir certaines allées du Jardin des Plantes en quête des très gracieux dessins d’Izumi. Son trait élégant et sa vision ravissante mêlant le végétal, l’humain et l’animal réjouissent et même réparent, comme les vertus médicinales de certaines plantes. Sans doute n’ai-je pas vu tous ses panneaux – si j’en trouve d’autres d’ici la fin de l’exposition, le 4 juin, je les ajouterai à cette note.

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izumi 7Cet après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes

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pour en savoir plus sur cette artiste : aller sur le site d’Izumi

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La vérité s’ils mentent. Et un bond dans le sublime

Je me souviens de quelqu’un qui, lorsqu’il avait commis un acte indigne, disait : « c’est pas moi, c’est l’autre ». L’autre en lui. En psychiatrie, cela porte un nom, en religion un autre. Dans l’affaire Tariq Ramadan tout le monde ment. L’accusation, récupérée et falsifiée pour des raisons politiques qui constituent une grave attaque contre la démocratie. Et l’accusé, qui a choisi de tout nier.

Il y a neuf ans, j’ai demandé à un prêtre, écrivain et poète, un homme réfléchi, ce qu’il pensait du fait que Sollers disait parfois : « je suis le diable ». Il me répondit calmement : « les gens disent ce qu’ils sont ». « Je suis le diable », dit aussi Ramadan, dans une vidéo dévoilée récemment. Bien évidemment son intention est de dire « on me fait passer pour le diable », mais il n’empêche qu’il répète : « je suis le diable ». Quel que soit son degré de culpabilité ou de non-culpabilité dans cette affaire, de même que chez Sollers j’entends là une façon d’hommes élevés dans la religion de se soulager de leur sentiment de culpabilité en disant : « c’est pas moi, c’est l’autre ».

Dire « je suis le diable » ne peut être qu’une affirmation fausse. Le diable n’a pas d’être, seulement une existence : celle d’un mal qui s’accroche à quelqu’un, comme une addiction, un parasitisme, subi, consenti ou combattu. La sexualité décrite par les accusatrices de Ramadan est évidemment de type sadique-masochiste. Ce type de relations n’est pas interdit, et il ne sera pas facile de déterminer s’il y a eu viols ou non. Personne ne peut prétendre savoir si ce qu’elles disent est vrai, ou en partie vrai, mais il semble que la justice ait du moins en mains des sms échangés du même type. La justice ne me semble pas en cause, mais les médias oui, sans doute. Je ne détiens pas la vérité sur cette affaire et je n’en parlerais pas si elle n’était si manifestement, honteusement et antidémocratiquement récupérée – pourquoi Valls s’en est-il donc mêlé ?

veau à la pipe,

Voilà des jours que chaque matin, je restaure sur mon ordinateur la session internet précédente, avec tous les onglets nécessaires pour demander ma mutation dans un autre lycée à la rentrée prochaine. N’ayant toujours pas commencé à remplir mon dossier (il faut faire 25 demandes), je m’interroge : est-ce vraiment ce que je dois faire ? ne devrais-je pas plutôt me consacrer à l’écriture du livre sublime que je projette, au risque de rester un temps indéfini à vivre à crédit ? Avant d’entrer dans l’Éducation nationale, je n’avais jamais eu cette impression de vivre dans un environnement totalitaire, et je n’aime pas ça du tout.

En attendant, cette nuit, en rêve, séries de visions absolument sublimes. Nerval avait raison, le rêve est une seconde vie, une vraie vie, et les poètes n’en mourraient pas si les hommes le savaient, savaient qu’il pourrait les sauver, à condition que la musique savante ne manque pas à leur désir, comme disait Rimbaud.

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Au Jardin des Plantes. Quelques réflexions à partir de Kafka et de Stephen Hawking

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J’ai fait un tour, puis je me suis assise sur un banc au soleil, face à la pelouse autorisée, avec la bibliothèque où j’allais ensuite travailler à l’arrière-plan, et encore derrière, la mosquée. J’ai commencé à relire L’Amérique de Kafka. Le jeu des reflets dans le texte m’a encore fait penser à la beauté polysémique du mot réflexion. J’ai pensé à Stephen Hawking. Comme les médias ont insisté encore, à sa mort, sur le fait qu’il était gravement handicapé. J’ai lu quelque part que cet homme représentait une victoire de l’esprit sur le corps. Quel manque de réflexion. Comme si l’un et l’autre étaient séparables. La vision d’une dualité entre l’esprit et le corps est symptomatique de la mentalité religieuse, qu’elle vienne d’athées ou de croyants. De même la croyance dans une séparation entre l’athéisme et la foi. Ces choses ont tout à voir, comme dans un miroir. C’est pourquoi Stephen Hawking, qui se disait athée, n’hésitait pas à conclure son livre Une belle histoire du temps sur une évocation de « la pensée de Dieu » (cf note précédente).

Et donc les médias ont encore une fois exposé le sensationnel handicap de ce savant. Comme pour conjurer la peur de l’homme moderne de se trouver réduit à l’infirmité, de se voir devenu infirme sans le soutien de la technologie, de ne pas savoir faire de la technologie son alliée, de la voir esclavagiser l’humain décorporé, trimballant, esprit supérieur qu’il se croit, un corps fardeau, un corps idiot, un corps marqué par le péché qu’il lui faut torturer, torturant ainsi également l’esprit et tout le vivant. Stephen Hawking cherchait à trouver le trait d’union entre les lois de l’infiniment petit et celles de l’infiniment grand. Stephen Hawking savait que « la pensée de Dieu » est celle que l’homme cherche dans le miroir, la réflexion. Plutôt qu’un flambeau, Franz Kafka au début de L’Amérique place dans la main de la statue de la liberté une épée. « On eût dit que le bras qui brandissait l’épée s’était levé à l’instant même, et l’air libre soufflait autour de ce grand corps. » (trad. Alexandre Vialatte)

 

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jardin des plantes 8mercredi après-midi au Jardin des Plantes à Paris, photos Alina Reyes

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Stephen Hawking, étoile parlante, vers l’infini et au-delà

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L’Univers de Stephen Hawking est comme cette tarte, en davantage de dimensions. Un univers sans frontières. Je lisais hier soir un compte-rendu d’une interview donnée par lui dans Star Talk : « On peut considérer le temps ordinaire et réel comme commençant au pôle Sud, qui est un point lisse de l’espace-temps où les lois normales de la physique tiennent. Il n’y a rien au sud du pôle Sud, donc il n’y avait rien autour avant le Big Bang ». Apprenant ce matin sa mort en cette journée de Pi (π), j’ouvre son livre Une belle histoire du temps, posé sur mon bureau, dans lequel il rappelle que depuis la théorie de la relativité générale (Einstein, 1915), « L’espace et le temps sont devenus des entités dynamiques : quand un corps se déplace, ou quand une force agit sur lui, cela influe sur la courbure de l’espace et du temps – et, en retour, la structure de l’espace-temps influe sur la façon dont les corps se déplacent et dont les forces agissent. L’espace et le temps affectent, et sont affectés par, tout ce qui se passe dans l’Univers. »

Sa recherche d’une théorie unificatrice des constantes fondamentales de la relativité générale avec celles de la mécanique quantique est ainsi résumée dans les toutes dernières phrases de son livre :

« Néanmoins, si nous parvenons vraiment à découvrir une théorie unificatrice, elle devrait avec le temps être compréhensible par tout le monde dans ses grands principes, pas seulement par une poignée de scientifiques. Philosophes, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part à la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre Univers. Et si nous trouvions un jour la réponse, ce serait le triomphe de la raison humaine – qui nous permettrait alors de connaître la pensée de Dieu. »

Rappelons-nous qu’il disait que cet univers serait peu de choses s’il ne s’y trouvait les personnes que nous aimons, et qu’il espérait laisser un souvenir comme père et grand-père.

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Edgar Poe : figures de l’Américain hanté

Voici le texte de la communication que j’ai faite lors de la journée d’études sur « L’Homo Americanus » au château de La Roche-Guyon (note précédente) organisée par des historiens de l’université de Cergy-Pontoise. J’ai ajouté divers détails à l’oral, comme des résumés des textes évoqués, des lectures d’extraits de La Chute de la Maison Usher et du Corbeau (dans mes traductions), et une présentation où j’évoquais la lumière américaine qui sort des frigos dont on ouvre la porte dans les films, et le fait que pour ma part j’allais évoquer les placards, qu’on ouvre moins volontiers car il s’y trouve beaucoup de cadavres.

1) De l’ancien au nouveau monde, déplacement du crime
2) Le viol de la chambre close
3) Poe et Freud sont dans un bateau, Freud tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ?

 

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1) De l’ancien au nouveau monde, déplacement du crime

L’univers d’Edgar Poe (1809-1849) est une scène théâtrale qui tire vers l’infiniment petit et vers l’infiniment grand – que l’on songe à l’importance de la minutie et du détail dans ses enquêtes (La lettre volée (1844), Double assassinat dans la rue Morgue (1841)) ou à son essai scientifique sur ce qu’il appelle « le groupe omnicompréhensif de l’univers » (Eurêka, 1848). Mais sur quoi enquête cet inventeur américain du roman policier ? De l’autre côté du monde, et dans un autre temps, Edgar Poe eut un illustre prédécesseur : Sophocle, inventeur d’une enquête policière (revenons ici à l’étymologie grecque de policière : qui concerne la polis, la cité) dont l’enquêteur et le coupable sont la même personne, Œdipe. Œdipe dans Œdipe roi (430-420 av J.-C.) enquêtait sur un double crime dont il était l’auteur : le meurtre de son père et l’inceste avec sa mère. Mais le double assassinat qui hante Poe est autre. Dans la morgue imaginaire de l’auteur américain se rencontrent nombre de femmes mortes, tantôt violemment, de façon explicite, tantôt mystérieusement, de façon à laisser s’étendre le doute sur la cause de leur mort – n’auraient-elles pas été assassinées, sinon par une violence physique, par quelque violence psychique ? Cette question trouve un écho dans la biographie de Poe, qui, à l’âge de deux ans, perdit sa mère, seule avec ses enfants après le départ de son mari, puis, à l’âge de vingt ans, sa mère adoptive, très aimée. Les femmes mortes (ou enterrées vivantes) dans l’œuvre de Poe peuvent être des épouses (Morella, Ligeia dans les nouvelles éponymes… (1835, 1838), des fiancées (Lenore du Corbeau (1845)), des sœurs (lady Madeline dans La chute de la Maison Usher (1839)), des cousines (Bérénice, 1835), une fille et une mère (Double assassinat dans la rue Morgue, 1841). Pour les personnages explicites de femmes assassinées ou profanées, il y a aussi des personnages explicites d’assassins ou de profanateurs. Les autres personnages de femmes mortes ouvrent un espace d’incertitude dans lequel la hantise se déploie. Hantise de l’inavoué, de la culpabilité cachée. Hantise du tueur et du profanateur.

Ainsi, en passant d’un monde à l’autre, en traversant l’Atlantique, le thème du parricide couplé à l’inceste dont Freud allait bientôt faire la scène originelle européenne, et le motif de l’enquête sur ce thème, se sont-ils transformés en thème et motif d’enquête de la femme tuée et de l’homme tueur/profanateur. Le père n’est plus tué mais tueur, la mère n’est plus épousée mais morte et toute épouse, sœur ou fille devient une figure de cette mère morte. L’aveuglement du fils sur son propre crime (et Œdipe en résolvant l’énigme de son identité et de son double crime finira par se crever les yeux) se trouve chez Poe transposé dans le texte lui-même, avec, toujours, son point aveugle, son non-dit, son trou noir autour duquel le texte tourne sans jamais l’éclairer complètement.

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2) Le viol de la chambre close

Dans son essai Le Principe poétique (1849), Poe écrit : « Tout poème, entend-on dire, devrait inculquer une morale et c’est à cette morale que doit se mesurer le mérite poétique de l’œuvre. Nous autres Américains avons spécialement patronné cette heureuse idée (…) mais la vérité toute simple est que si seulement nous nous autorisions à regarder dans nos âmes, nous y découvririons aussitôt qu’il n’existe ni ne peut exister sous le soleil d’œuvre plus empreinte de dignité et de noblesse que ce poème même – ce poème par soi-même – ce poème qui est poème et rien d’autre – ce poème écrit pour le seul poème. » Citant ce texte « révolutionnaire » de Poe dans sa préface au numéro de la revue Europe consacré à l’auteur américain (août-septembre 2001, n° 868-869), Henri Justin commente : « La clôture du texte tel qu’il la conçoit a quelque chose de la clôture monastique, elle active la verticalité – vers ciel et enfer, connaissance et anéantissement. » On pourrait ajouter à sa remarque que le poème selon Poe se suffirait à lui-même comme Dieu suffit au moine. Poe ne prône pas l’art pour l’art, mais l’élévation de l’âme par l’effet puissant d’un texte bref. Cette inversion de la conception américaine du poème par l’américain Poe n’est selon moi qu’une façon de dire noir sur blanc (selon un motif capital de la fin des Aventures d’Arthur Gordon Pym, 1838) l’homo americanus.

« Le merle blanc existe, mais il est si blanc qu’on ne peut le voir, et le merle noir n’est que son ombre », écrit Jules Renard dans son Journal (1900). Le narrateur du Corbeau parle de sa maison « hantée par l’horreur » et de son âme finalement tombée dans l’ombre qui flotte sur le sol, pour ne jamais s’en relever. Le merle noir de Poe est un corbeau, qui est l’ombre, le fantôme qui hante l’Américain si soucieux de morale. La méthode pourrait se rapporter à celle de Breton reprenant au début de Nadja (1928) l’adage « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es », en l’inversant en : « Dis-moi qui te hante, je te dirai qui tu es ». Si, comme le dit Hölderlin, « l’homme habite poétiquement le monde » (« En bleu adorable », 1808), son ombre l’habite horriblement. L’univers de Poe est un théâtre d’ombres – et il n’est pas étonnant que ce soit lui, un poète, un poète du nouveau monde, un auteur qui a réalisé la traversée et la transformation qu’elle implique, qui ait compris le premier, avant les astrophysiciens, pourquoi la nuit est noire – grâce à quoi nous pouvons admirer les étoiles, ce qui nous ramène à la contemplation du beau, opération salvatrice selon Poe.

Si un texte de Poe s’apparente comme le dit Henri Justin à une clôture monastique, c’est l’ombre de cette clôture et de l’élévation qu’elle permet qu’il nous montre. Les histoires de Poe ont lieu dans toutes sortes de maisons ou de pièces closes, voire murées (Le Chat noir, 1843), cellules de torture (Le Puits et le pendule, 1842), chambres ou tombeaux. Et pour permettre l’élévation, ces « clôtures » s’effondrent (La chute de la Maison Usher, 1839). Peut-être nous rapprochons-nous là de l’imaginaire américain de la frontière, d’une limite à toujours faire tomber, et qui ne tombe que dans le crime, commis contre les peuples aborigènes. La torture, le mal absolu, la mort, viennent de la vieille Europe et de la chrétienté comme dans Le Puits et le pendule (1842), placé sous le signe de l’Inquisition, mais aussi, dans le fantasme et l’épouvante du chrétien américain qui se souvient d’avoir été européen, d’un continent noir, sauvage, indéchiffré, figuré par l’orang-outan meurtrier de deux femmes dans un appartement parisien complètement fermé, dont on ne sait comment il a pu y entrer ni comment il a pu en sortir – appartement plus fermé encore après son passage, puisque l’animal qui tue pour avoir voulu singer l’homme civilisé a bouché le conduit de la cheminée avec le corps de la jeune fille assassinée. Figuré aussi par d’autres animaux, chat noir, corbeau. Et par l’univers entièrement noir des sauvages, noirs jusqu’aux dents, de l’énigmatique fin de son unique roman, Aventures d’Arthur Gordon Pym (1838). Si l’Américain a apporté sa « civilisation » mortelle sur le continent, il reste hanté par son crime, perpétré tout à la fois contre les populations autochtones, contre les populations africaines déportées et esclavagisées, contre les femmes également parfois déportées d’Europe et esclavagisées dans le mariage ou la prostitution, et contre la nature. Et cette hantise se renverse en peur de l’autre, du « noir », de l’ombre, du fantomatique « prophète de malheur », comme le narrateur du poème appelle le corbeau perché sur le buste de Pallas, déesse grecque de la raison renversée en folie, corbeau perché jusqu’à la fin des jours au-dessus du jeune homme qui, contrairement à Caïn poursuivi par l’œil dans le poème de Victor Hugo, semble ne pas être coupable du crime qu’il lui faut expier, n’en être que l’obscur héritier, aussi peu éclairé sur ce qu’il lui est imposé de payer que le Joseph K. du Procès de Kafka (1925). Poe n’en a pas fini d’être moderne.

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3) Poe et Freud sont dans un bateau, Freud tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ?

Selon Lacan, Freud aurait dit à Young, qui le lui aurait rapporté, en arrivant à New York par bateau en 1909 : « ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ». Qu’elle ait été réellement prononcée ou seulement inventée, le succès de cette phrase appelle toujours de nouveaux commentaires. Le fait est que Freud a apporté à l’Amérique, et aux Américains, sinon la peste, en tout cas l’œdipe freudien. Et si les Américains s’en sont si bien emparés, c’est peut-être qu’il les soulageait d’avoir à connaître leur vrai mal, la peste réelle qu’ils avaient apportée avec eux sur ce continent bien avant l’arrivée de Freud, ce mal qu’un Edgar Poe leur montrait comme le plan d’eau reflétait la maison Usher fissurée, en leur donnant à ergoter sans fin sur un autre mal, plus ou moins fictif et en tout cas impliquant beaucoup moins leur culpabilité puisque fondé sur des crimes seulement symboliques et non sur la destruction effective de peuples, de personnes, d’animaux, d’espaces naturels. En débarquant à New York, Freud apportait Woody Allen. La théorie freudienne, comme un dogme religieux, opérait une occultation et un renversement de la vérité en déplaçant la culpabilité de l’homme, en la faisant endosser à l’enfant, désormais plombé, empesté, de désirs incestueux. Si donc tout vient de l’enfant, comme dans le dogme du péché originel, l’adulte recouvre les droits du colon sur tout être en situation de faiblesse par rapport à lui, que ce soit un enfant, une femme, une personne issue d’une minorité. Là encore on peut penser à ce qu’il en résulte non seulement dans l’art mais aussi dans la biographie de Woody Allen et de tant d’autres personnages, à l’instar de Weinstein, dont l’affaire a éclaté comme la révélation de la peste dans Thèbes : une « vapeur pestilentielle », pour reprendre les mots de Poe, s’exhalant de la pourriture générale autour de la maison Usher – prête à s’effondrer, comme, peut-être, à l’heure actuelle un système patriarcal oppresseur et criminel ? Le nouveau monde, cet éden, cet eldorado violés comme les chambres closes d’Edgar Poe, n’en continueront pas moins à regarder, de leur envoyé planté sur le buste d’Athéna, l’homme qui ne voudra pas savoir.

 

street art paris 13 3ces jours-ci à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Au château de La Roche-Guyon, en photos et haikus

J’y ai passé cette journée de samedi pour participer à une journée d’étude sur « L’Homo Americanus ». J’en reparlerai dans une prochaine note, où je donnerai aussi le texte de ma communication sur Edgar Poe. Pour l’instant voici les photos de ce très beau lieu, et les haikus qu’il m’a inspirés.

chateau la roche guyon 1À l’arrivée, à huit heures et quelques minutes du matin, après une bonne heure de route en voiture depuis Paris avec l’un des historiens organisateurs de la journée.

chateau la roche guyon 2La maquette du château, adossé à la falaise et surmonté de sa forteresse

chateau la roche guyon 3Vue du grand salon où nous allions parler

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chateau la roche guyon 5Après le déjeuner dans la salle à manger attenante, je suis allée me promener dehors et dans le château

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chateau la roche guyon 8J’ai vu ça dans une cave humide

chateau la roche guyon 9Là ce sont les casemates installées pour les soldats allemands, quand Rommell l’a réquisitionné, en février 1944, avec ses troupes

chateau la roche guyon 10Une cour intérieure, la « Cour aux Chiens »

chateau la roche guyon 12La terrasse Sud. C’est là que j’ai jeté dans mon carnet, rapidement, ces trois haikus :

Rien que la lumière
Sur l’herbe reverdissante
Chaleur sur la peau

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Rien que les oiseaux,
la rivière au mois de mars.
Un papillon jaune.

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La brise se lève
Le bateau file sur l’eau verte
Nuées couleur perle.

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chateau la roche guyon 14Le potager, bio, au bord de la Seine

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chateau la roche guyon 16Le village, vu de la terrasse

photos Alina Reyes

en savoir plus : le site du château

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À propos des haikus

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Roland Barthes écrit dans L’empire des signes : « Ne décrivant ni ne définissant, le haiku (j’appelle ainsi finalement tout trait discontinu, tout événement de la vie japonaise, tel qu’il s’offre à ma lecture), le haiku s’amincit jusqu’à la pure et seule désignation. C’est cela, c’est ainsi, dit le haiku, c’est tel. » (1970)

Exposition à la bibliothèque Buffon, à Paris 5e de photographies de Pierre Ligou accompagnées de haikus de Thierry Cazals. J’ai photographié parmi eux mes préférés. D’habitude je donne ici mes propres haikus, à mesure que je les écris (ici). Contrairement à Thierry Cazals, j’essaie pour ma part de respecter la composition en 5/7/5 syllabes (mores en japonais) et l’obligation du mot de saison, le kigo, qui donne une indication sur la saison à laquelle le haiku est écrit. Mais il m’arrive aussi de prendre des libertés, du moment que je me suis d’abord exercée à la règle.

Et je me prends à rêver que ce journal en ligne a quelque chose du haiku, dans son mélange d’immédiateté et de contemplation, de légèreté et de profondeur, de discontinu et de suite. C’est en tout cas une œuvre littéraire et en cela, un bonheur à vivre.

« Lac de montagne
L’eau est si pure
Qu’on ne la voit pas. »

Thierry Cazals

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Connais-toi toi-même, c’est chouette

Le mot grec polis, (« cité », assemblée de citoyens), nous a donné aussi bien police que politique ou politesse. En Grèce, comme le montre magistralement Cornelius Castoriadus dans la vidéo qui suit, la polis est indissociable de la sophia, la sagesse, et de la philosophie, « amitié pour la sagesse ». (Et je n’écris jamais le prénom Sophie sans y entendre Sagesse – que ce soit avec reconnaissance ou avec ironie). La cité grecque de la démocratie (et du théâtre à la fois philosophique et poétique), c’est Athènes ; et la déesse d’Athènes, c’est Athéna, déesse de la Sagesse, symbolisée par la chouette, oiseau qui voit la nuit, à tous les sens.

« C’est vrai, ça, je ne le connaissais pas, Dom Juan, moi ! », m’a lancé cet élève du fond de la classe le jour de mon départ, juste après avoir dit « On a appris beaucoup de choses avec vous ».  C’est un élève très « faible » en français, et je sais qu’il n’a pas plus lu la pièce qu’aucun des autres textes que nous avons étudiés. Cependant, grâce à notre travail en cours, il a pu connaître « Dom Juan, moi ». Une incarnation théâtrale, littéraire, de la liberté humaine, avec son hubris (autre mot grec, interrogeant le sens des limites), sa complexité, sa grandeur. Et un questionnement du rapport au « Ciel », comme le dit la pièce de Molière, qui n’enferme pas, pour peu qu’on ouvre suffisamment le texte, qu’on en fasse une lecture assez profonde. Voilà à quoi doit servir un.e prof de lettres : comme me l’avait écrit un Marocain à propos de mon livre Moha m’aime : « Tout le monde à Sidi Ifni le lit, même les femmes illettrées ». Faire lire même les personnes auxquelles on n’a pas appris à lire. Et ce faisant, leur donner accès à leur propre inconnu, leur propre dignité, leur propre grandeur, leur propre plénitude.

 

 

Cornelius Castoriadis/ Chris Marker – Une leçon de Démocratie

En 1989, Chris Marker filmait Cornelius Castoriadis.

Regarde le ciel

Je pense tous les jours à mes élèves. Je leur dédie la note de ce jour.

tag regarde le ciel

La plainte stupide déposée contre moi a été classée sans suite. Tout de même, le droit existe et la censure a ses limites. Je voudrais savoir comment vont se sentir certain.e.s profs de lettres lorsqu’il va leur falloir parler de la cabale des dévots contre le Tartuffe – toutes proportions gardées entre Molière et moi, mon affaire et la sienne, sa pièce et mon blog, son génie et le mien. J’ai pris ces photos, dans l’ordre où elles apparaissent, entre la bibliothèque et le commissariat, puis au retour du commissariat. La grâce ne démissionne jamais, encore faut-il savoir bouger un peu la tête et les yeux.

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oiseau pecheur

coeur et filles

arc en cielaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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La Harpe éolienne, de Coleridge (passages, dans ma traduction)

(…)

Apesanteur sauvage, oiseaux de Paradis,

Sans se poser planant sur une aile indomptable !

Unique et même vie en nous et hors de nous,

Ralliant tout mouvement et devenant son âme,

Lumière dans le son, sonnant dans la lumière,

Rythme dans la pensée, jouissance partout –

Oh, j’y songe, comment eût-il été possible

De ne pas aimer tout dans un monde si plein ?

Où la brise chantonne, où, calme et muet, l’air

Est sur son instrument Musique ensommeillée.

(…)

Et si, toute animée, la nature n’était

Que formes variantes de harpes organiques,

Frémissantes, pensantes, tandis que les effleure,

Ample et souple, une même intelligente brise,

Âme de chacune autant que Dieu de toutes ?

 
Samuel Taylor Coleridge, La Harpe éolienne (trad. Alina Reyes). Texte original : ici sur wikisource

Mes autres traductions, par langues et par auteurs : ici

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Trois femmes volantes

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Dans le magazine de l’avion, j’ai lu une interview de Terry Gilliam où il disait que jusqu’à l’âge de trente ans il avait cru être capable de voler, à cause de rêves qu’il faisait où il marchait en apesanteur à un mètre du sol. C’était la première fois que je rencontrais un témoignage similaire à ce que j’ai vécu. Moi aussi, jusque vers trente ans, j’ai fait ce rêve récurrent, et comme lui, le sentiment de vérité, de vécu, était si puissant que je croyais toujours, au réveil et même après, en être en effet capable. Mais pour moi, il y a quelque temps, ce rêve de nouveau est revenu quelques fois, et je marchais bien plus haut qu’à un mètre du sol, toujours avec la même puissante impression de vérité. Maintenant que je sais que d’autres, ou du moins un autre, a connu la même expérience, je suis d’autant plus convaincue qu’elle signale quelque chose de nos potentialités d’existence que nous ne savons pas.

C’était une commandante de bord qui pilotait, et une cheffe de cabine qui gérait les passagers. Je me trouvais à la place 10A, c’est-à-dire à l’endroit de l’issue de secours, et le stewart est venu m’expliquer comment l’ouvrir si nécessaire, car ce serait alors à moi de le faire. Je me rappelle les jeunes Françaises avec lesquelles j’étais samedi soir au pub à Édimbourg, toutes très intéressantes et libres – notamment une musicologue et chanteuse de jazz, une historienne d’art, une archiviste qui avait découvert récemment une lettre de Tolkien dans les archives de l’université d’Édimbourg, lettre dans laquelle il disait son désir de retourner dans cette ville. Il est mort trois mois plus tard, avant d’avoir pu le faire, je vous laisse réfléchir aux liens entre tout cela, voici la copie de la lettre (quand elle me l’a montrée sur son téléphone, j’ai eu l’impression que c’était un message que Tolkien nous envoyait sur smartphone). Quelle belle écriture, n’est-il pas ?

 

 

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à l’aéroport d’Édimbourg, photos Alina Reyes

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