Forêt profonde

foret

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J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

(…) un sentiment quasi bestial de dépossession et d’incompréhension s’emparait de mon esprit quand je revenais tourner en rond dans ce quartier où il m’apparaissait invraisemblable de n’être plus chez moi. Je marchais jusqu’au vertige dans ces rues que je n’habitais plus, je levais les yeux sur les fenêtres des deux chambres, celle des enfants et celle de la mienne dont j’étais désormais exclue, et j’étais pétrifiée d’absurdité, je n’étais plus qu’un corps de pierre vide, battu par les courants d’air, je ne m’habitais plus.

On y allait toujours avec les enfants, Florent la hachette à la main, les enfants et moi derrière à la queue leu leu dans la neige épaisse, montant jusqu’à trouver le bon arbre, droit, gracieux, harmonieux, bien arrondi, le plus bel arbre et le plus condamné, poussant trop près d’un aîné qui l’empêcherait de se développer. Il faisait froid, de la buée sortait de nos bouches dans l’air très transparent, un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en vous, c’était un moment de très pur bonheur.

L’arbre choisi, on se recueillait un instant pour lui demander pardon et le remercier, puis le sacrifice commençait, la hachette s’abattait sur son très jeune tronc qui rapidement cédait, Florent le saisissait par là, à sa blessure, sang blanc dans la neige, le traînait derrière lui dans la joie des enfants et de moi et de lui, pur moment de bonheur oui, ses branches au sol écrivant peut-être sa souffrance, qui sait ? Quelle folie douce, la vie.

La végétation avait tellement poussé cette année, les feuillages des arbres étaient si denses que la forêt semblait se resserrer autour de la maison, on l’eût dite en marche avec ses arbres, sommeil et paupières, tendre armée de mystères sur le point de nous vaincre très savoureusement, se coucher sur nous au creux de notre inviolable clairière.

Me restait seulement le vœu d’écrire du fond de la forêt, du cœur intouchable du temps, à qui voudrait voir, offert de nulle part, dans la mâchoire du ciel ses caprices danser autour de l’être immuable.

(…) dans un violent désir je me projetais au cœur de la forêt profonde, sur le versant d’en face, cette forêt avec ses grands arbres antiques, ses lichens, ses mousses et ses hauts lys, ses rochers, ses sapins, son esprit inviolable, c’est là que je voulais être et c’est là que je me cachais, au creux du temps qui passe et vous garde pourtant.

Je passais des heures immobile à observer la nature, les oiseaux, le ciel. J’écoutais le vent. Je sortais sous la pluie. Je suivais des animaux sauvages dans la forêt…

Vingt jours d’isolement et de solitude dans la splendeur des montagnes enneigées : je passai le mois de janvier dans un total état de grâce.

Silence, altitude, air pur, un mètre de neige à des kilomètres autour de la maison. Pratiquement pas de communication : pas de voisins immédiats, téléphone coupé par la tempête, donc pas d’internet non plus, un courrier de temps à autre quand je descendais en raquettes au village, c’est tout.

Vingt jours à écrire, suivre les traces d’animaux, entretenir le feu. Malgré le froid très vif, jusqu’à moins quinze degrés, le corps toujours chaud comme un poêle, largement assez couvert d’un mince pull pour arpenter la forêt et les pistes glacées.

J’étais une véritable ressuscitée, le Temps m’appartenait comme je Lui appartenais. Ici, maintenant, dans cette parfaite solitude, ce doux silence, cette beauté indicible, je connus vingt jours et vingt nuits durant un absolu, un surhumain bonheur.

Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges.

Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant au creux de leur cercle d’argent. J’ai avancé dans leur fourrure et ils m’ont reconnue puisque j’avais la même odeur que lui. Les loups étaient couchés là sous la lune et chacun sur mon passage me léchait les chevilles, en gémissant comme une femme qui jouit quand il ne faut pas faire de bruit.

Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme, la nuit et la nuit j’ai léché le pus qui collait ses paupières et au petit matin il a ouvert les yeux.

J’ai pris les clés, fermé la porte derrière moi et continué l’ascension de la tour par le long escalier en colimaçon. J’ai débouché en plein air sur la fantastique galerie peuplée de chimères, à la fois si étranges et pourtant proches, comme si elles étaient vivantes, là dans la forêt de pierre suspendue, parmi les flèches et les arcs-boutants gothiques dressés à la poupe de l’île. Il pleuvait, une grosse pluie tiède qui s’écoulait à seaux par les chéneaux et l’armée des gargouilles tendues gueule ouverte sur le vide. J’ai rabattu ma capuche sur ma tête. Cinquante mètres plus bas la Seine, très haute, emportait à vive allure des plaques de glace aux formes de bêtes monstrueuses.

Les bêtes bondissent au fond du gouffre, là d’où je viens. Sous ma jupe glisse l’éclat d’argent des truites vives, je suis le pont des soupirs de l’amour, tendue expirante d’extase au-dessus de l’Absence, profonde absence ouverte à la blessure de ma chair-entaille. Soumise aux vents, passerelle branlante jetée au secret de ma forêt vierge, j’enjambe le vide, le vertige et la désolation (…)

Dans un petit tiers gauche de ma vitre se reflétait la vitre d’en face, et dans ce cadre dans le cadre, le paysage de l’autre côté de la voie, derrière ma nuque. Tout en horizons, avec son ciel bleu doux et gris crevé d’ors pâles. Ce tableau lévitait dans le plus vaste panorama étendu sous mes yeux, l’un et l’autre figés dans une fuite effrénée au sein de leur espace. Plan sur plan, la ligne des forêts de là-bas dansant dans le ciel d’ici à la façon des lignes électriques tendues le long de la voie, toutes perspectives exaltées par le défilement des traits, la vitesse, les reflets, lumières, couleurs et ombres. C’était si beau, j’en eus envie de pleurer. Un chevreuil apparut à la lisière et leva les yeux vers le train. J’eus l’impression qu’il voulait me dire quelque chose.

Après avoir bifurqué sur la toute petite route j’ai ralenti. Il y a un passage où les chevreuils traversent, on a parfois la chance d’en voir un. Autour de chez moi l’été, à l’aube et au crépuscule je les guette, ils sont très farouches par ici mais parfois j’arrive à les pister assez longtemps, une fois j’ai pu ainsi me retrouver face à face dans une toute petite clairière avec une biche et ses deux faons ; saisis, pendant un très long moment nous n’avons plus bougé, ni les uns ni les autres, et c’était à mourir de douceur.

Enfin je m’engage dans le sentier forestier. Je roule en première, précautionneusement pour éviter que les roches qui dépassent du sol (je connais l’emplacement de chacune d’elles) ne heurtent le châssis. Le moteur est inaudible, la voiture isole du dehors, on n’entend rien, tout lévite et se tend vers les reflets argentés du grand plateau circulaire du ciel, tendu derrière les cimes dentelées des arbres. Sur ce chemin où votre lumière troue la nuit enchevêtrée entre les troncs majestueux des hêtres, vous voudriez rester pour toujours plongé dans ce silence velouté, cette descente surnaturelle, cette beauté féerique.

Une fois éteint le moteur et claquée la portière, les bruits de la forêt crépitent comme du bois mort sous les pieds. L’air si pur a des caresses de lame de rasoir sur la peau et dans les poumons, le ciel si proche vous met la tête à l’envers, vous rappelle que c’est là que sont vos racines, au-delà des nuées noires et dorées qui naviguent devant la faucille de lune et les étoiles stridentes. Je monte à pied la dernière partie du chemin, que je distingue à peine. Voici la grange, la bergerie, ma maison. La chouette ulule, je fais tourner la clé dans le volet.

Enveloppée de mon manteau ouvrir le compteur électrique, les volets, faire du feu, préparer des spaghetti, déboucher une bouteille de vin, manger et boire devant la cheminée, l’assiette sur les genoux… le rituel d’arrivée est accompli. Je reste jusqu’à une heure du matin seule dans le silence, à ne rien faire que regarder les flammes, ajouter des bûches. Ça pourrait durer mille ans, tant que j’ai à m’occuper d’un feu même les sanglots ne sont rien et de toute façon j’en ai fini avec les sanglots. Quand la température est à quatorze degrés, je monte me coucher.

Il fait glacial entre les draps. En position fœtale, j’attends. Le sommeil, la chaleur. La chouette s’est tue. Pas un être humain à proximité de chez moi. La nuit est pleine de bruits comme de pas chassés, feutrés, de courses d’animaux dans le toit juste au-dessus de ma tête, dans la forêt tout autour de la maison, et de sons semblables à des paroles prononcées par les arbres.

Chaque jour je pars dans la clairière, dans la forêt, je ne peux pas m’en passer. Et chaque jour le silence grandit. Avec les océans entre mes os et les lacs dans mes yeux, mes yeux des lacs, de plus en plus fluides et profonds. Ce matin tôt j’ai trouvé une merveille, une toute petite plume dont une moitié décline un noir-gris rouge et l’autre des rayures bleues et noires ; je sais très bien de quel oiseau elle vient mais j’ai été tout de suite sûre que c’était l’ange qui me l’avait déposée là sur mon passage.

Restée très longtemps dans la forêt toute seule. Grimpé jusqu’à un endroit que je ne connaissais pas, soudain un rond de lumière en amont d’un grand sapin, des hêtres, des buissons, des rochers moussus, des souches tout étagées de merveilleuses petites langues orangées, plus de sentier, je ne sais pas comment je suis parvenue ici, je ne sais pas où je suis.

Il m’est arrivé un truc de conte de fée. Je suis encore partie dans la forêt, longtemps. Je fais très doucement, parce que j’aime le silence et pour ne pas déranger les animaux. Et voici qu’à un moment donné, j’entends un tout petit bruit de froissement de feuilles mortes, tout près de moi. Un joli campagnol qui vaquait à ses affaires. Je lui ai parlé à voix basse, nous étions à trente centimètres l’un de l’autre mais ça ne le gênait pas le moins du monde, il frétillait, même. Puis il s’est dirigé tranquillement vers le tronc couché que je venais d’enjamber, à l’endroit où se trouvait un énorme cèpe au chapeau grignoté mais encore tout à fait ferme et mangeable, pas du tout véreux. Après ça il a disparu.

J’ai pensé qu’il avait peut-être voulu me l’offrir, je l’ai pris. Il faut voir que tout était vraiment comme dans un conte, il y avait un moment que je grimpais et j’étais pleine d’oxygène… la forêt profonde, la lumière plongeant d’entre les feuillages très hauts, les grandes fougères, toutes les sortes de champignons aux formes fantastiques, les mousses très vertes et épaisses qui avaient l’air d’être des animaux à moitié endormis, les rochers des châteaux fermés…

De retour à la maison j’ai pensé que c’était sûrement lui qui avait commencé à grignoter ce roi des bolets, et que je le lui avais volé. Enfin, qui sait ?

La magie avait débuté quelques heures plus tôt, là-haut, au bord du gave rapide où je suis montée, et où j’ai vu un vautour posé sur le piton le plus pointu et le plus aride du massif. Je l’ai observé longuement avec des jumelles, il est resté là immobile à prendre le soleil près d’une heure puis il s’est lancé dans le vide, déployant ses ailes immenses, ses deux mètres cinquante d’envergure qui se sont mis à flotter inlassablement dans les courants du ciel, oh la belle vie ! je voudrais être lui ! je n’ai pas pu m’empêcher de dire.

Cela c’était le matin, et la féerie a repris en fin d’après-midi au retour de ma virée en forêt, je suis restée assise dehors sous le parasol parce qu’il s’était mis à pleuvoir, là dans la musique de l’eau qui frappait la toile à regarder les rideaux de pluie fine dans lesquels le soleil jouait, et aussi le mouvement des nuages et les contours tout en rondeurs de certains cumulus soulignés de pure lumière.

J’ai pensé que si j’avais une pierre tombale, j’aimerais bien qu’elle comporte un petit creux, une sorte de niche où les gens pourraient glisser des choses. C’est comme si la nature était un anneau doré, dans lequel je suis.

C’est devenu ma drogue de crapahuter dans la forêt. J’y vais le matin, j’y vais l’après-midi, et en rentrant le soir, comme je trouve qu’il est trop tôt pour s’enfermer déjà, je repars sous le ciel bleu et perle rosissant, et j’y retourne. Voilà dix-sept ans que je vis souvent ici mais je n’avais jamais eu tant de passion pour la forêt. J’y allais essentiellement quand je voyais un chevreuil ou un renard et que je l’y suivais. Là j’y vais juste pour y aller. Me cacher. Me retrouver dans des endroits où je ne vois plus de sentier et où je ne sais plus très bien où je suis. Voir des choses fantastiques. Ces champignons qui poussent sur les souches, il y en a des gros gris-brun, on dirait des bêtes. J’en ai vu un qui faisait trente centimètres de long et dix d’épaisseur, dur comme du bois, j’ai cru que c’était un record. Mais un moment après, dans un endroit très pentu et broussailleux où je devais presque ramper, j’en ai rencontré un, accroché à une vieille souche pleine de trous comme un crâne, qui la circonscrivait presque, puisqu’il formait un trois-quarts de cercle un peu irrégulier de trente à quarante centimètres de rayon, soit environ soixante-cinq centimètres dans sa plus grande largeur.

À la tombée du soir, je suis allée à la « grotte de l’ours », un endroit secret qui fait un peu peur à cause de ce gros creux sombre sous une très grande pierre, dans un endroit encaissé, plein de verdure dense, où il y a deux étés j’ai parlé avec un rouge-gorge. J’ai vu de nouveau un rouge-gorge, c’est un oiseau pas peureux mais qui aime être tranquille aussi, et cette fois on avait juste envie de se taire, l’un et l’autre.

Dans un autre endroit, ce matin, j’ai vu une fleur rescapée, presque aussi grande que moi.

À force d’y aller, j’espère peut-être passer à travers et me retrouver dans une autre dimension, où l’on peut rencontrer soudain qui l’on souhaite ? Je crois sérieusement que le cœur de la forêt peut comprendre le mien, le nôtre.

(…) les chevaux pénètrent entre les arbres, s’engagent sur l’étroit sentier du Rioulet, très escarpé. Un bon moment, nous restons dressés en avant sur eux, une touffe de crinière serrée entre les doigts, pour leur faciliter la montée. Feuilles, fougères et branchages nous effleurent au passage. Souvent leurs sabots glissent sur les roches qui émergent en escaliers de la terre humide, mais ils connaissent bien le terrain et leur pied est sûr. Tête basse ils grimpent, captivés par l’effort, le plaisir et la difficulté.

L’odeur lourde de la forêt commence à me tourner la tête, l’euphorie me gagne. J’ai la sensation d’être entourée d’une vie luxuriante, des oiseaux crient et chantent en tous sens, un pic noir mitraille un tronc, des buses et des faucons survolent les hêtres et les sapins d’où la lumière tombe comme de stroboscopes, des choses bougent dans le sous-bois d’où montent des effluves de bêtes sauvages et de pourritures, la profonde combe ravinée que nous longeons maintenant sur notre gauche creuse jusqu’au vertige l’absolue cruauté de la nature.

Somptueuse comme toujours avec sa lumière qui m’appelait d’entre les hêtres de la cathédrale, sa lisière pourpre d’arbustes aux petites feuilles écarlates, son odeur de pourriture divine montant du sol, ses rochers à moitié couverts de mousse, ses branches d’où pendent des lichens, ses feuillages incandescents entremêlés dans le vide du ciel. Je suis entrée à l’intérieur et j’ai commencé à monter, lentement.

Le sang s’est mis à circuler plus vite et plus chaud sous ma peau. Les animaux de mon corps s’étiraient dans mes muscles.

Soudain un jeune chevreuil a surgi, droit sur moi, brutalement propulsé du sexe invisible de la forêt, ouvert entre les troncs. À un mètre il s’est arrêté net dans sa course, une vibration lumineuse a parcouru son flanc en sueur, il m’a regardée dans les yeux. Dans les siens j’ai vu l’urgence. Il a fait volte-face, est reparti en sautant au-dessus des pierres. Il avait un trou rouge au côté, d’où le sang s’étoilait sur sa robe fauve.

Je l’ai suivi, comme chaque fois qu’il m’est arrivé de rencontrer un animal sauvage. Il avait encore la force de faire des bonds qui l’éloignaient de moi rapidement, mais je courais comme une aveugle à sa suite en montant puis dévalant la pente, trébuchant dans les rochers et les branchages tombés, les yeux rivés sur lui. Il s’est arrêté, épuisé. S’est retourné, m’a lancé un long regard de reproche, en aboyant. Il me chassait mais c’était comme s’il m’appelait, j’ai continué à marcher vers lui, en soufflant fort moi aussi. Quand j’ai été presque à le toucher, il s’est couché entre le hêtre et la grosse pierre. Un coup de feu a retenti, s’est répercuté entre les troncs, et j’ai compris que c’était la fin du monde pour moi. Le temps s’est décomposé, j’ai mis la main sous mes côtes, dans ma plaie chaude.

En me laissant tomber j’ai hurlé de douleur et de rage et je me suis mise à ramper pour tenter encore de le rejoindre. Les parfums de mousse, de feuilles mortes, d’humus, de champignons, de lichens, de bois et de pierre ont tissé autour de moi une toile en fil d’ange. Des étoiles ont commencé à voltiger devant mes yeux, l’odeur puissante de l’animal a envahi l’espace, j’ai rampé pour le rejoindre.

Le petit chevreuil suffoque, je suis couchée contre son corps brûlant, un bras autour de son cou. Sa tête gît sur le sol, sa langue épaisse sort de sa bouche ouverte, en même temps que l’air qui passe par lui avec un son rauque le sang coule, des caillots restent accrochés à ses babines.

Je caresse faiblement son pelage fauve, inondé de transpiration. Le mouvement me fait gémir de douleur, je suis blessée au flanc moi aussi. Je me tourne lentement pour soulever mon pull plein de sang et regarder la plaie. Comme lui je transpire. Je vois un trou plein de sang noir coagulé, l’hémorragie s’est arrêtée. Je replace délicatement mon t-shirt sur mon ventre.

Les flocons tourbillonnaient comme une voie lactée, une galaxie spirale, un escalier en colimaçon grimpant dans la voûte du ciel. L’hélicoptère va venir, pensai-je encore, sentant se rejoindre les couleurs et les temps. Par terre et sur la mousse de la pierre, le pelage de l’animal, le corps de la femme, la couche de neige s’épaissit doucement, fraîche, immaculée. Alina Reyes s’endormit dans la tendre, lumineuse tourmente. Les dômes des rochers blanchis s’étageaient dans le sous-bois en rondes d’archipels scintillants. Tout se tait, respire imperceptiblement. Seuls meublent la paix profonde des bruits sourds d’animaux furtifs, tu les entends ? Ce sont juste les blocs de neige qui se détachaient des branches pour rejoindre le sol. Toujours enlacée au faon, elle sourit. Nous dans le berceau, le bateau. Jamais plus ils ne souffriront de la faim ni de la soif. À la fin de la journée, une voile blanche de parapente, tout à fait inhabituelle en cette saison, s’éleva en tournant lentement sur elle-même dans l’étroite vallée face à sa maison silencieuse, mais dans ce ciel si blanc vous ne la voyez pas.

extraits de mon roman Forêt profonde (éditions du Rocher, 2007)

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Asia dans notre forêt, photo Alina Reyes

Asia dans notre forêt, photo Alina Reyes, septembre 2012

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Forêt profonde

foret profonde

foret profonde

L’exclusion des auteurs gênants, qu’on aime dénoncer dans les pays étrangers, se passe en France de façon beaucoup plus sournoise et plus efficace. Voici un livre qui a été empêché de rentrée littéraire, qui reste donc d’actualité, toujours à lire et à découvrir. Il y a dix ans, la parution de mon roman Forêt profonde aux éditions du Rocher, parce qu’il contrariait le milieu littéraire, fut occultée par toute la presse parisienne. Il passa tout de même à travers les mailles de ce filet d’exclusion serré dans trois journaux éloignés de ce milieu. Voici des extraits de deux critiques et d’un entretien parus respectivement dans La Marseillaise, Autre Regard, et Grandes écoles magazine.

« Elle fut mondialement connue (…) cette romancière au souffle puissant possède une vraie plume de conteuse, et surtout ne pratique pas la langue de bois. Pour ses fans et son fidèle public, c’est une joie de la retrouver en cette rentrée littéraire 2007 avec son excellent « Forêt profonde », qu’elle publie aux éditions du Rocher, dont on constatera que le catalogue réunit peu ou prou toute la grande famille des auteurs français. (…) une longue analyse, une belle réflexion sur le sens du sacré. Nous verrons comment une crèche en montagne devient un objet d’art, pourquoi l’on se perd parfois dans l’Europe gelée, et on brossera devant nous une foule de personnages iconoclastes, avec ce qu’il convient de compassion et de brutalité langagière. Un roman coup de poing, mystérieux comme une « forêt profonde ».

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« Alina Reyes fait par bribes le récit de sa vie dans un jaillissement, un long cri.(…) On retrouve les thèmes et l’écriture envoûtante et poétique de La chasse amoureuse. On est fasciné par le rythme de ses phrases, le poids des mots : « Je livre mon âme comme on saute dans l’abîme car c’est ma vocation ». (…) abasourdi, le lecteur en sort terrassé. »

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« En quoi ce dernier roman est-il l’aboutissement d’une carrière littéraire exceptionnelle ?

- Quelques mois après l’avoir écrit, je me suis rendue compte, un beau matin, qu’Alina Reyes était morte. Peut-être l’a-t-on un peu tuée. »

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Le pont (extrait de « Forêt profonde »)

Le corps, poussière d’étoiles, redevient poussière d’étoiles ; l’esprit, source, eau surgie, advient à la vie dans le perpétuel retour de son surgissement. La vie du corps, morceau de temps condensé entre éparpillement et désagrégation, comporte un début et une fin, et de même l’espace d’un corps à un autre découpe le temps en séquences. La vie de l’esprit, elle, est à la fois discontinue et continue, éternelle ; elle est ce fleuve dont les eaux ne sont jamais les mêmes et qui pourtant coule toujours uni, de la même source au même estuaire, dans son incessant voyage. Qu’un barrage survienne, et l’eau de l’esprit stagne. À l’ère qui fait barrage en capitalisant le temps, en contrariant par la barbarie technologique le cours de la nature, l’être humain s’enlise dans l’étang, le marais morbide.

Alors qu’au fil de l’eau, mille insaisissables petites pièces de verre scintillent, étoiles cruelles et ravissantes que les pupilles papillonnent au déboulé du vertige, mille petits signaux étincelants séduisent et stimulent mon être, soudain transporté au bord de sa vallée grandiose. Signaux, signets à la fente des feuilles où je les cueille à l’épuisette, étoiles si proches et lointaines sur la page, auxquelles il s’agit de rendre le bondissant de la truite, une fois le fleuve du livre ouvert, le lit de la parole de nouveau habité, qu’il s’agit d’inviter à danser là dans l’absence abolie, là dans la trace de cette déchirure, hypothétique lien, trou aussitôt que formé habité, comme dans ce vide ce pont jeté d’une rive à l’autre et peuplé d’âmes à pied.

Appuyée à la rambarde je regarde jouer sur la Seine la lumière du ciel, et je sais qu’écrire, lire, sont aussi bien marquer la distance que l’annuler. En joie de solitude dans la multitude, suspendue dans le flux je m’éparpille et me rassemble en chaque atome, chaque monde, et je sais que je suis de tous et d’aucun, je sais que je ne saurais être sinon entre : je suis le miroir qu’au musée proche une Dame ancienne tend toujours à la licorne, miroir tendu au-dessus du temps, et de l’étant à l’être, miroir-trou de ver que le reflet de mon désir, animal chimérique, habite.

Je suis un pont, et le passager de moi-même. Tendue, agrippée de mon mieux aux rives qui s’effritent, étroite et dangereuse, je m’attends, longtemps sans le savoir je m’attends. Un soir d’été, m’entendant venir, pleine d’inquiétude et d’espoir je me prépare à m’accueillir, ne sachant pas qui vient, ne sachant pas que cet être qui vient va me blesser violemment, me rudoyer. Ne sachant pas que l’abîme au-dessus duquel si longtemps j’ai retenu mon souffle, l’abîme c’est cet être qui vient : moi, l’abîme, l’enfer, ne sachant pas qu’il me faut conserver la tension, malgré le choc, la douleur, la terreur panique. Ne sachant pas qu’Orphée doit aller d’un bord à l’autre et de l’autre au premier sans se retourner, ne sachant plus rien quand l’instant vient, je mets en péril ma multiple vie, et m’arrachant à ma fin pour me regarder moi-même, je m’effondre, me précipite au fond du gouffre sur les cailloux tranchants.

Je m’écroule, je chute, je me fracasse contre la pierre glacée, je me pense perdue, la mort a gagné, c’est elle que j’attends désormais, je l’appelle, l’épèle de ma seule espérance, la prie de s’apponter pour mon désir, ce désir, ange dernier né des ruines de mon désir premier, mon seul désir que l’abîme enfin cédé a mué en désir de mort. Et tandis que mon désir et moi, précipités dans le creuset de l’alchimiste, mêlons nos fluides et nos humeurs de glace et de feu, voici que je sens de nouveau s’étirer mes membres, voici que mes pieds de nouveau tâtent le bord de la rivière, que mes mains s’agrippent à l’autre rive, que mon corps s’arque et se bande. Fier de sa nouvelle force, endurci par la caresse des cailloux, mon corps émacié remonte et de nouveau pont, suspendu, allégé, dessinant le sourire du ciel à l’abîme, sourire dans le silence du vide, toute lumière, éternelle dans sa finitude, je me sers de passage et sans peur, me supporte et traverse.

Les bêtes bondissent au fond du gouffre, là d’où je viens. Sous ma jupe glisse l’éclat d’argent des truites vives, je suis le pont des soupirs de l’amour, tendue expirante d’extase au-dessus de l’Absence, profonde absence ouverte à la blessure de ma chair-entaille. Soumise aux vents, passerelle branlante jetée au secret de ma forêt vierge, j’enjambe le vide, le vertige et la désolation, j’enjambe l’œil poissonneux qui très en-bas brille sous mes chairs écartées. Et sous mon long pas de statue, Isis arc-en-ciel, je sens monter l’haleine fraîche de la vie brute qui palpe et qui bondit, là dans les sombres profonds, par éclats de lumière avalant les instants lumineux dont elle se nourrit.

C’est ma présence même que j’enjambe au-dessus de l’absence. Moi, hirondelle qu’un interminable hiver a effacée du ciel pour la refléter truite ou coquille au fond des eaux. Dans le torrent glacé, loin si loin de mon sexe en obscène prière, si loin de ma brûlante attente, lentement bâillent un millier de coquillages, paupières écartées en long miroir de mon inépuisable désir.

Moi, Ville ouverte, Jérusalem haletante, je me laisse pénétrer par la promesse.

Pourquoi suis-je tendue là, au-dessus de l’abîme ? Pour qu’il y ait quelque chose plutôt que rien entre le ciel et lui. Le pont ne saurait relier deux rives s’il ne séparait deux profondeurs. Les séparant, lançant la flèche de leur dialogue, gracieux Atlas, je soutiens l’énorme azur léger de mon saut en grand écart, tandis que sous moi plombe et s’exalte l’attraction du trou. Je fixe des vertiges par alchimie du verbe, ma plume à pas de plume se saisit de l’instant, fixe l’indécis, l’indicible, l’insaisissable, et de ce tissu de cheveux d’ange ouvre sous mes pieds le pont d’où je fixe du regard les abîmes du gouffre d’en-haut et du gouffre d’en-bas.

Je suis le pont, la passion.

Qui tombe dans le gouffre sans s’être pénétré d’amour n’en ramènera jamais l’amour. Qui plonge dans le gouffre sans s’être tissé de lumière n’y verra rien, ni la ténèbre hurlante ni le retour du jour.

Je suis le pont, pur plaisir de l’union dans la séparation sensible entre des doigts entrelacés. Je suis le pont, j’attends l’instant où vont se prendre la main tendue de sous ma jupe et celle qui descend d’entre mon front, je suis la jointure de leurs doigts qui veulent se sentir.

Je suis le pont, je suis le désir, au-dessus et au-dessous de moi ouvrant le vide où le désir palpite, où vivre le désir.

Je suis le pont, je suis entre.

Allant d’un bord à l’autre, désignant haut et bas : clouant le regard sur une croix mentale.

Clouée dans l’espace que je soutiens et révèle, passagère de moi-même si ténue à l’intersection de ma croix, je suis l’axe compassionnel, absolument.

Je suis le pays, et le mal du pays. Je suis encore, quand après avoir marché jusqu’en mon milieu à ma rencontre je peux fermer les yeux pour contempler ciel torrent et rives venteux éclaboussant et verdoyant dans mes chairs, le retour au pays.

Je suis l’être et son mouvement permanent dans la fixation.

Je suis l’hirondelle en vol, dans l’instant d’un regard volé fixe autant que la flèche de Zénon, je suis la passerelle où dansent en rond les demoiselles et les garçons, je suis la ronde sans nom des jours et des nuits, ronde de nuit, ronde de jour, je suis l’être en veille.

Vient le moment de se jeter à l’eau, le moment soudain où la tentation et la peur de l’abîme cèdent devant sa nécessité, sa beauté d’urgence à accomplir, le moment où tout s’accélère, où, enjambant mon garde-fou je prends mon envol, bondis dans la lumière, où je me sens me précipiter inexorablement vers ma propre sortie, et torrent, rejoindre le torrent qui depuis si longtemps pour moi coule de source.

Entre en moi, tu est né, nous délivré.

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extrait de mon roman Forêt profonde, le livre occulté par toute la presse parisienne et qui attend que justice lui soit rendue

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Forêt profonde

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J’avais du moins compris que l’Esprit travaille de la même façon les individus et les peuples, la nature et la nature de l’homme, j’avais compris ce que je savais depuis toujours, ce que les hommes savent depuis qu’ils sont hommes et ont commencé à imprimer leurs mains sur les parois des grottes, à y graver et peindre les animaux de leurs forêts et de leurs visions pour franchir le pas entre nature et surnature, j’avais compris ce qu’il devient si difficile à entendre dans le bruit et l’éparpillement du monde technologique, et aussi difficile à dire qu’à écrire, à l’heure des textes hachés à la mode communicationnelle, en longues phrases déambulant dans un labyrinthique livre : l’unité du tout.

(…)

Je me souvins d’un petit matin d’hiver où je marchai, seule, sur un chemin bordé de prés givrés. C’était dans les Baronnies pyrénéennes, une terre belle et secrète, presque abandonnée, un de ces cœurs méconnus de la France où le temps n’ose pas faire de bruit en passant de colline en prairie et de village en forêt. J’avais pris une chambre la veille dans cet hôtel désert, isolé, glacial, juste pour pouvoir faire ceci, au réveil : me diriger à pied, dans le silence, vers la grotte de Gargas, la longue et magnifique grotte où trente mille ans plus tôt des hommes, des femmes et des enfants avaient laissé des gravures et peintures d’animaux et de signes, et deux cent trente empreintes de mains. J’avais voulu d’un saut me rendre dans ce début du monde, voir par leurs yeux, sentir par leurs sens les aurochs et les anges. J’étais retournée visiter la grotte plusieurs fois, seule ou avec Florent et les enfants. Et au retour d’une exceptionnelle visite nocturne, j’avais reçu un salut dans l’éternel. Il était plus de minuit, l’autoroute était déserte, les éléments s’étaient déchaînés, pluie énorme et tonitruante, gouttes gonflées comme des bombes à eau frappant de face le pare-brise, véhicule à la merci des mains gigantesques du vent, la lumière des phares se jetait sans répit dans la vitesse, la nuit noire, le silence du cœur dilaté dans la poitrine, et dans l’habitacle c’était juste comme tout à l’heure dans la grotte où nous avions passé deux heures sans voir le temps, là sous terre dans le ventre du ciel, la cathédrale pleine de dents d’une géance enfantine, dents de lait entre lesquelles se répercute une parole immortelle, concrétions blanches, mains rouges, mains noires, mots mutilés dont tu es le membre manquant et qui sempiternellement t’appellent et te travaillent, ainsi que l’eau l’argile et le calcaire qu’elle traverse, imprègne, façonne, et qui oblige l’homme à apposer sa marque jusqu’au plus secret creux de mes chairs.

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extraits de Forêt profonde, mon roman occulté qui reste donc à lire, et huit ans après sa parution fait toujours souterrainement la rentrée littéraire 

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Forêt profonde, lieu de la résurrection

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chez nous, photo Alina Reyes

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Le « sujet obscur » « organise l’occultation » de « l’événement » de « vérité », dit Badiou. Ainsi le sujet obscur a-t-il organisé l’occultation de Forêt profonde par un tombereau de faux. Mais sur le rocher de Forêt profonde, ces faux ne sont qu’un petit tas de feuilles mortes, que le vent dispersera.

Un nouveau livre numérique : Forêt profonde

Forêt Profonde est ICI

 

« Il y eut aussi dans toutes les banlieues du pays ces trois semaines d’incendies de voitures qui mirent le feu aux médias, tous aussi avides d’ événements et de prémices de fin du monde, blogueurs et journalistes également excités par la possibilité d’une auto-destruction qu’ils n’osent accomplir eux-mêmes, pas plus que les racailles  des cités, les uns et les autres se tendant confusément le miroir sans oser se regarder face à face, espérant la sentence de leur dieu quel qu’il soit, quelque figure qu’il prenne, mais n’appelant par leurs actes ou leurs écrits que les misérables sanctions de la police à bottes ou de la police à parole, l’une et l’autre comme toujours, comme sempiternellement, dédiées au retour de l’ordre bien-pensant.

Que se passa-t-il ? Le bon Français ronflait et râlait sur ses lauriers fanés. Des barbares sans parole commencèrent à pulluler et à incendier, et des petits blancs morts-nés dans leur bouillon de culture se mirent à puruler, pousser des cris de chouette effraie sur le péril bronzé. Alors qu’ils sont eux-mêmes la décadence incarnée, confits de lettres aussitôt mortes qu’ingérées par leur organisme malade, et tout aussi embourbés que les barbares dans leur impuissance, leur sexe honteux, leur besoin d’argent, leur dépendance à une quelconque drogue, leurs dérapages violents, leur mal-être chronique, leurs appels dérisoires à des valeurs traditionnelles, leur manichéisme stupide, leur réflexe primaire d’en découdre, leur fantasme de se sentir enculé et d’enculer en retour, leur foi mauvaise, leur haine de la vie, de la joie, de l’amour, leurs pulsions de meurtre, leur désir d’en finir avec eux-mêmes, avec l’ennemi… »

Le geste de Dominique Venner, suicidé cet après-midi derrière l’autel à Notre-Dame de Paris, résonne comme un écho de ce désir dénoncé dans Forêt profonde, ce désir d’en finir avec soi-même et avec l’ennemi, résonne en écho tragique de tout Forêt profonde. Ce roman où la narratrice habite dans Notre-Dame à la fin du « temps des Ruines », d’où elle voit se construire les minarets autour du Sacré-Cœur. Ce roman qui est tout entier une charge et une peinture de l’état de la France et des causes qui l’ont conduite à cet état, la trahison et la débâcle des intellectuels et des politiques, figurés par le personnage de Sad Tod – et la perte du peuple, figuré par la narratrice. Il semble que Dominique Venner avait le même souci de la chute en train de s’accomplir. Son livre à paraître en juin porte en couverture une œuvre de Dürer que j’avais insérée à la page 19 de l’édition papier de mon livre : Le Chevalier, le Diable et la Mort. Pour la couverture, j’avais choisi La chasse dans la forêt, de Paolo Uccello, et D. Venner est l’auteur d’un Dictionnaire amoureux de la chasse. Tout cela compte, comme compte le fait que Forêt profonde ait été publié par Pierre-Guillaume de Roux, l’éditeur de D. Venner. Mais la réaction de D. Venner au constat de décadence était tout à fait différente de la mienne. Était même à l’opposé de la mienne, du moment qu’il était existentialiste et heideggerien, alors que je n’ai cessé, dans Forêt profonde puis dans Voyage (qui paraîtra dans quelques jours) de dénoncer les conséquences de l’existentialisme et du nihilisme fondamental de la philosophie d’Heidegger, si intéressants soient ses écrits.

Forêt profonde est un texte rude, qui débusque le mal dans ses retranchements, mais c’est un texte qui terrasse le mal, le désespoir, la mort. Et finalement, comme l’écrivit Pierre-Guillaume de Roux : « une montée, une élévation ; mieux, une assomption ».

Forêt profonde

 

Fontainebleau et Barbizon, images et réflexion + la forêt au trésor de Stevenson

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La vie c’est la révolution. Certains choisissent de demander des choses au monde ; d’autres, dont je suis, d’avoir des choses à ne pas lui donner. Un bon lecteur me dit que le dernier livre de Murakami semble fabriqué, ou témoigner d’une sérieuse baisse d’inspiration. Quel auteur véritable peut continuer à publier de véritables textes ? L’école tue la lecture, l’édition tue la littérature. Le problème n’est pas aussi aigu partout, mais plus la diffusion est large, plus il est inévitable.

Cette fois, O et moi sommes partis visiter le château de Fontainebleau, puis le village de peintres de Barbizon, où nous avons logé, en pleine forêt.

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En descendant du Transilien à la gare d’Avon-Fontainebleau, nous avons traversé la forêt

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pour aller déjeuner dans un bon restaurant fin, sous une belle fresque murale signée Camille Rousseau

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Puis nous sommes allés visiter le château

fontainebleau 10-mincertes grand et magnifique, mais envahi de napoléonades, horribles meubles Empire et autres souvenirs du parvenu et assassin de masse que nous célébrons en France

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Heureusement certaines parties du château gardent un cachet plus ancien, et la trace de François 1er, avec sa fameuse salamandre, dont j’ai photographié chacun des dizaines d’exemplaires, tous différents

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  Ensuite nous avons passé un bon moment au bord du plan d’eau, à contempler canards, poules d’eau, cygne et carpesfontainebleau 11-min

puis nous sommes partis à la recherche d’un bus pour Barbizon

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Et voilà l’allée intérieure du domaine de Bramefaon, où nous avons logé, dans la forêt :

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la chambre où nous étions

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avec sa salle de bains en mosaïque de tout petits carreaux assemblés un par un il y a un sièclebarbizon 3-min

et la terrasse privative donnant sur la forêt

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Le soir dans le village j’ai photographié cette œuvre que nous allons revoir au jour le lendemain matin (plus bas dans la page)barbizon 5-min

Après un excellent dîner bien terrien chez le boucher de Barbizon, qui tient aussi bonne table (boudin noir-purée et tatin aux prunes pour moi, (gros) tartare-frites et pain perdu au caramel-beurre salé pour O, accompagnés de Moulis au goût de terre et de sel), nous avons retraversé la forêt de nuit, avec les bruits d’un sanglier

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jusqu’à notre chambre où j’ai joué de la photo avec les miroirsbarbizon 7-min

et où nous avons prolongé cette délicieuse ambiance nocturne en nous plongeant ensemble dans la profonde et antique baignoire éclairée aux bougies.

Le matin, à la fraîche, j’ai fait mon yoga dans la clairière, en plein air. Quel bonheur, quelle grâce, d’ouvrir les yeux après shavasana (« posture du cadavre », relaxation finale couchée sur le dos), et de voir le ciel limpide et la lune paisible entre les cimes des hauts conifères !

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Et nous sommes de nouveau allés dans la forêt, avant de rejoindre le village.barbizon 9-min

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barbizon 12-minRobert Louis Stevenson, l’un des mes auteurs préférés, a vécu quatre étés consécutifs ici, au temps de la deuxième génération des peintres de Barbizon, après la mort de Millet. Faisons halte pour citer la fin du dernier des textes qu’il y écrivit, rassemblés en bilingue (traduits par Pierre Bordas et Jacques Chabert) sous le titre La forêt au trésorTreasure Forest, par les Editions Pôles d’images, installées à Barbizon et désormais disparues – mais leur fonds est vendu au musée Millet, où j’ai acheté le livre et dont nous verrons plus loin une image) :

« Et voici maintenant une vieille histoire propre à exalter la gloire de la forêt française, à frapper l’imagination et à vous conforter dans le projet d’une retraite loin du monde. À l’époque où le roi Charles VI chassait près de Senlis, du temps de sa folle adolescence, un vieux cerf fut capturé ; il portait autour du cou un collier de bronze sur lequel ces mots étaient gravés : Caesar mihi hoc donavit [César m’a fait ce cadeau]. Il ne fait aucun doute que l’esprit des hommes présents fut ému par cet événement et qu’ils restèrent pantois de s’être trouvés entrant ainsi en contact avec des âges oubliés, alors qu’ils poursuivaient une telle antiquité avec meute et son du cor. Quant à vous, ami lecteur, ce n’est sans doute guère par simple curiosité que vous méditez sur le nombre de siècles au cours desquels ce cerf a promené librement ses bois à travers la forêt, et sur le nombre d’étés et d’hivers qui ont brillé ou neigé sur l’impériale médaille. Si l’étendue de cette auguste forêt pouvait ainsi protéger un grand cerf des hordes et des meutes, ne pourriez-vous pas, vous aussi, jouer à cache-cache dans ces futaies avec tous les tourments et les vicissitudes de la vie humaine, et vous soustraire à la Mort, toute-puissante chasseresse, pour un temps plus long que celui qui est imparti à l’homme ? Ici aussi, ses flèches tombent comme grêle, et jusque dans la plus lointaine clairière résonne le galop de son cheval blafard. Mais la Mort ne chasse pas en ces lieux avec toute sa meute, car le gibier y est maigre et rare. Pour peu que vous soyez vigilant et circonspect, si vous vous tenez à l’abri dans les plus profonds halliers, qui sait si, vous aussi, vous ne pourrez pas vivre dans les générations futures et étonner les hommes par votre vigueur et le triomphe que peut donner un succès éternel.

Ainsi, la forêt vous retire toute excuse d’accepter de mourir. Rien en ces lieux ne peut limiter ou contrecarrer vos libres désirs. Ici, aucune turpitude du monde querelleur ne peut plus vous atteindre. Tel Endymion, vous pouvez compter les heures grâce aux coups de hache du bûcheron solitaire, aux mouvements de la lumière et de l’ombre, ou encore grâce à la position du soleil, dans son ample course à travers le ciel dégagé. Vos seuls ennemis seront l’hiver et le mauvais temps. Et si une douleur se fait sentir soudain, ce ne sera qu’un tiraillement d’estomac, signe d’un salutaire appétit. Tous les soucis qui vous harcèlent, tous les repentirs qui vous rongent, tout ce bruit que l’on fait autour de devoirs qui n’en sont pas, s’évanouiront purement et simplement dans la paix somptueuse et la pure lumière du jour de ces bois, comme une défroque dont on se débarrasse. Si, au hasard de votre course, vous atteignez le sommet d’une éminence, là où le grand vent frais vous enveloppe et là où les pins entrechoquent leurs longues ramures comme de maladroites marionnettes, votre regard pourra alors s’évader loin dans la plaine et apercevoir une cheminée noire d’usine se découper sur l’horizon pâle. Vous aurez la même impression que le sage et simple paysan qui, conduisant sa charrue, déterre des armes et harnachements anciens du sillon de sa terre. Ah ! c’est sûr, quelque combat a dû jadis avoir lieu ici et c’est sûr aussi, il existe là-bas un monde où les hommes s’affrontent dans un concert de jurons, de larmes et de clameurs hostiles. Voilà ce dont vous prendrez conscience, avec un effort d’imagination. Une rumeur vague et lointaine, qui semble se souvenir des guerres mérovingiennes ; une légende, semblant tirée de quelque religion disparue. » [a legend as of some dead religion].

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Reprenons le cours de notre visite, qui nous a menés à la Besharat Gallery, musée Besharat et à sa belle collection d’art contemporain.

O y a particulièrement aimé les œuvres de Jean Arcelin, comme celle-ci :

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  J’ai aimé y trouver des œuvres de Jean-François Larrieu, comme celle-ci :barbizon 15-min

Les sculptures d’Ugo Riva nous ont beaucoup plu :barbizon 16-min

Et voici celle de Mauro Corda, que j’avais photographiée la veille dans la nuit (voir plus haut) :

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Également impressionnantes, les sculptures de Dario Tironi, composant des figures humaines à partir d’objets récupérés :

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Il y a aussi dans le musée beaucoup de choses amusantes, comme ce petit objet : un sanglier-coquillage chevauché par un couple japonais en train de faire l’amour :

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Derrière ce taureau de Valey Shende, quel est le seul homme vivant de l’image ?   barbizon 21-minO, agenouillé en train de photographier un vélo avec bouteille de champagne en guise de gourde.

Et moi, devant une tête de Samuel Salcedo :

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Nous avons poursuivi la visite à quelques pas de là, dans un lieu de la même galerie dédié aux splendides, très humaines images du photoreporter Steve McCurry (fameux pour son portrait de la jeune Afghane aux grands yeux): barbizon 23-min

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L’église du village est en fait une grange transformée en chapelle. Une messe dans la forêt y était annoncée.barbizon 26-min

Et voici l’une des pièces du musée Millet, peintre de l’Angélus qui fascina notamment Van Gogh, installé dans ce qui fut sa maison et son atelier :barbizon 27-minHier et avant-hier à Fontainebleau et à Barbizon, photos Alina Reyes

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Forêts paisibles, « appropriation culturelle » et Krump

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Dans la suite de l’appel à la liberté de Forêt profonde (note précédente), deux interprétations du joyeux et merveilleux rondeau des « forêts paisibles » dans les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau. Celle-ci, dans une mise en scène d’Andrei Serban, décor et costumes de Marina Draghici, direction des Arts florissants par William Christie, avec Patricia Petibon et Nicolas Rivenq :

 

 

Une interprétation régulièrement accusée d’ « appropriation culturelle », avec des arguments tels que « Atrocious, inexcusable and insulting cultural misappropriation. Seriously, Europe, you gotta do better. C’est affreux ». Ou encore : « mise en scène grotesque qui ne passerait plus aujourd’hui, en tout cas au Canada et Etats-Unis. Les Indiens ne sont pas identifiés, de quelle nation s’agit-il ? En fait ce sont des indiens imaginaires stéréotypés et ridiculisés, tels que vus par des européens qui n’y connaissent rien. Le calumet de certaines tribus (qui prend des formes différentes) est remplacé par une pipe. L’héroïne porte un chapeau de plumes (ces chapeaux ne sont portés que par des hommes de certaines tribus, et pas par des femmes). Les danses sont ridicules, etc, etc. »

Accusations auxquelles j’ai apporté ces réponses, dans les commentaires de la vidéo : Ne confondez pas imaginaire et réalité ! Ou bien vous détruisez toute la littérature et tout l’art, comme les intégristes religieux. Si vous les trouvez ridiculisés, c’est votre regard qu’il faut interroger pour savoir où est le racisme. Moi je les trouve extrêmement gracieux. J’ai déjà été confrontée à cette réaction de Nord-Américains, là-bas le concept d’appropriation culturelle est le nouveau tabou. Mais personne ne trouve rien à redire aux westerns spaghetti, par exemple. Et les Amérindiens portent des jeans ou des chapeaux de cow-boys sans qu’on crie à l’appropriation culturelle. C’est de l’iconoclasme à géométrie variable.

Voici maintenant ce même rondeau, dit « baroque » (ne perdons pas de vue que cette qualification est elle-même une interprétation datant de l’époque moderne) mis en scène par Clément Cogitore avec des danseurs de Krump, style de hip-hop violent inventé dans les ghettos de Los Angeles, sur une chorégraphie de Bintou Dembele, Grichka et Brahim Rachiki. Ici cette dernière entrée de l’opéra-ballet intitulée « Les Sauvages » trouve sa grâce dans une expression plus terrienne, plus chtonienne des habitants de la forêt (n’oublions pas que sauvage signifie, étymologiquement, « de la forêt »). Le Krump est une danse révolutionnaire, qui dit la rage et la joie de vivre de jeunes générations grandies dans un monde hostile, qu’elles parviennent à dépasser comme la nature sort de terre au printemps. Une sorte de Sacre du printemps.

 

 

Vinceremos.

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Points de vue, vision, forêt par Alexandre Grothendieck (« Récoltes et semailles »)

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« … ce sont les points de vue féconds qui sont, dans notre art, les plus puissants outils de découverte – ou plutôt, ce ne sont pas des outils, mais ce sont les yeux même du chercheur qui, passionnément, veut connaître la nature des choses mathématiques.

Ainsi, le point de vue fécond n’est autre que cet « œil » qui à la fois nous fait découvrir, et nous fait reconnaître l’unité dans la multiplicité de ce qui est découvert. Et cette unité est véritablement la vie même et le souffle qui relie et anime ces choses multiples.

Mais comme son nom même le suggère, un « point de vue » en lui-même reste parcellaire. Il nous révèle un des aspects d’un paysage ou d’un panorama, parmi une multiplicité d’autres également valables, également « réels ». C’est dans la mesure où se conjuguent les points de vue complémentaires d’une même réalité, où se multiplient nos « yeux », que le regard pénètre plus avant dans la connaissance des choses. Plus la réalité que nous désirons connaître est riche et complexe, et plus aussi il est important de disposer de plusieurs « yeux » pour l’appréhender dans toute son ampleur et dans toute sa finesse.

Et il arrive, parfois, qu’un faisceau de points de vue convergents sur un même et vaste paysage, par la vertu de cela en nous apte à saisir l’Un à travers le multiple, donne corps à une chose nouvelle ; à une chose qui dépasse chacune des perspectives partielles, de la même façon qu’un être vivant dépasse chacun de ses membres et de ses organes. Cette chose nouvelle, on peut l’appeler une vision. La vision unit les points de vue déjà connus qui l’incarnent, et elle nous en révèle d’autres jusque là ignorés, tout comme le point de vue fécond fait découvrir et appréhender comme partie d’un même Tout, une multiplicité de questions, de notions et d’énoncés nouveaux.

Pour le dire autrement : la vision est aux points de vue dont elle paraît issue et qu’elle unit, comme la claire et chaude lumière du jour est aux différentes composantes du spectre solaire. Une vision vaste et profonde est comme une source inépuisable, faite pour inspirer et pour éclairer le travail non seulement de celui en qui elle est née un jour et qui s’est fait son serviteur, mais celui de générations, fascinés peut-être (comme il le fut lui-même) par ces lointaines limites qu’elle nous fait entrevoir…

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(…)

Il est pourtant des points de vue qui sont plus vastes que d’autres, et qui à eux seuls suscitent et englobent une multitude de points de vue partiels, dans une multitude de situations particulières différentes. Un tel point de vue peut être appelé aussi, à juste titre, une « grande idée ». Par la fécondité qui est sienne, une telle idée donne naissance à une grouillante progéniture, d’idées qui toutes héritent de sa fécondité, mais dont la plupart (sinon toutes) sont de portée moins vaste que l’idée-mère.

Quant à exprimer une grande idée, « la dire » donc, c’est là, le plus souvent, une chose presque aussi délicate que sa conception même et sa lente gestation dans celui qui l’a conçue – ou pour mieux dire, ce laborieux travail de gestation et de formation n’est autre justement que celui qui « exprime » l’idée : le travail qui consiste à la dégager patiemment, jour après jour, des voiles de brumes qui l’entourent à sa naissance, pour arriver peu à peu à lui donner forme tangible, en un tableau qui s’enrichit, s’affermit et s’affine au fil des semaines, des mois et des années. Nommer simplement l’idée, par quelque formule frappante, ou par des mots-clef plus ou moins techniques, peut être affaire de quelques lignes, voire de quelques pages – mais rares seront ceux qui, sans déjà bien la connaître, sauront entendre ce « nom » et y reconnaître un visage. Et quand l’idée est arrivée à s’imposer d’elle-même avec la force de l’évidence, pendant des générations, voire, pendant des millénaires… en pleine maturité, cent pages peut-être suffiront à l’exprimer, à la pleine satisfaction de l’ouvrier en qui elle était née – comme il se peut aussi que dix mille pages, longuement travaillées et pesées, n’y suffiront pas.

Et dans l’un comme l’autre cas, parmi ceux qui, pour la faire leur, ont pris connaissance du travail qui enfin présente l’idée en plein essor, telle une spacieuse futaie qui aurait poussé là sur une lande déserte – il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui verront bien tous ces arbres vigoureux et sveltes et qui en auront l’usage (qui pour y grimper, qui pour en tirer poutres et planches, et tel autre encore pour faire flamber les feux dans sa cheminette…), mais rares seront ceux qui auront su voir la forêt…

Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles

Ce matin, dans une salle d’attente, j’ai lu Grothendieck sur mon téléphone, puis j’ai arpenté longuement les couloirs souterrains de l’hôpital ; cet après-midi je suis retournée avec un rare bonheur à l’Institut de Paléontologie Humaine. C’est un lieu saint, comme mon temple de tous les jours, le jardin des Plantes et son Museum, lieu de recherche et de science.

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tortueà l’Institut de Paléontologie Humaine, puis dans la rue, photos Alina Reyes

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Le vent, la forêt, leurs égarés et leurs pèlerins

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photo Alina Reyes

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Quand Jeanne d’Arc est entrée à Orléans, raconte Henri Guillemin, le vent qui paralysait les bateaux a soudain changé de direction, lui permettant d’avancer. Les gens y ont vu un signe, et c’est bien. L’énigme Jeanne d’Arc, l’excellente série de ses récits, qui remettent quelques légendes à leur place, est sur youtube. J’ai commencé à la regarder hier soir, je continue – c’est une histoire qui nous parle aussi beaucoup d’aujourd’hui, sans doute a-t-elle contribué à m’inspirer le rêve du stéganosaure et des douze cavaliers.

Stéphane Zagdanski a décidé de dire sa vérité pour répondre à ses calomniateurs. Quand il a annoncé cela, je lui ai dit qu’il pouvait évoquer ce qui se rapportait à moi, puisque nous avons en commun un livre, et aussi un épisode d’une histoire qui est la mienne. Malheureusement l’exercice a tourné au fait de rapporter des calomnies contre moi et de les faire siennes. Triste façon de répondre à ceux qui l’ont calomnié. Venant de sa part, cela me peine. Mais je sais qu’il est blessé par des paroles particulièrement mauvaises, et je sais que lorsqu’on est blessé on ne réagit pas toujours bien. Pour le reste, c’est une goutte d’eau dans l’océan de calomnie propagé contre moi depuis des années, auquel nul ne m’accorde de pouvoir répondre. Et certains prennent cela pour un jeu. Comme il était fait dire à l’un de ces auteurs mercenaires, il s’agit de me « lapider avec des paroles bien senties », et « Après ça, la fille se suicidera. On dira qu’on l’avait prévu. » J’y ai été beaucoup poussée, mais je ne suis pas plus suicidée que les autres calomniés. Exclue du monde, de ce monde humain trop humain, mais  bien vivante dans la grâce, la joie, l’amour des êtres humains et de toute la création. Le reste, le néant l’avale, l’a déjà avalé.

Je monte à cheval en rêve, et en réalité dans la montagne. Je le raconte dans Forêt profonde, où la vérité s’exprime de la seule façon dont elle peut être exprimée : de façon pensée. Que ce soit sous une forme historique et sérieusement documentée, ou philosophique, ou théologique, ou onirique ou poétique, visionnaire. Dans sa profondeur, sa vie, sa lumière.

Paix.

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Vigilance des profondeurs

à la maison, photo Alina Reyes

 

« Les ours – noirs et grizzlys confondus – auront traversé toute la saison ensevelis sous des chapes de neige. Les ours noirs se recroquevillent dans un tronc d’arbre creux (une des dix mille raisons qui font qu’on ferait sans doute mieux de conserver quelques arbres morts dans nos forêts ; il n’est pas absolument indispensable de tous les expédier à la scierie à des fins nobles et utiles), ou bien se pelotonnent sous le surplomb d’un rocher, satisfaits, semble-t-il, à l’idée de laisser la neige recouvrir peu à peu leur corps immobile, comme si durant cette période, ils avaient résolu, au plus profond d’eux-mêmes, d’imiter la masse des montagnes endormies, les courbes de leurs silhouettes figées dans le sommeil semblables à celles des reliefs qu’ils ont provisoirement renoncé à arpenter.

Les grizzlys vont un cran plus loin dans cette métamorphose : en creusant la terre de leurs pattes puissantes et de leurs griffes acérées, ils retournent, selon certaines croyances, jusqu’au royaume des esprits, en un va-et-vient toujours répété entre le monde réel et celui des ombres. Il me vient cependant parfois à l’idée que nous avons tout compris de travers, et que c’est cette terre enfouie et minérale, régie par le temps du sommeil, qui est en fait la réalité durable, alors que l’agitation des couches supérieures n’est qu’une illusion éphémère peuplée de spectres.

(…)

C’est une des leçons fondamentales de la science que le même reproduit toujours le même, et un des enseignements de l’histoire est qu’elle est aussi toujours prête à se répéter ; seuls des efforts considérables et une vigilance de chaque instant permettent d’échapper à cette répétition. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, éditions Christian Bourgois, 2011

 

Petit poème du jour

Moi, petite-fille de Vraie-louve
Que je suis en ma forêt profonde,
Mangeuse de la tête d’Homère,
Retourneuse de sexes et de textes,
Massacreuse de sots,
Langue des langues,
Je suis la joie aux yeux brillants,
Le repaire pour l’amour,
Et la route que je trace.
Ô popoï ! Je tonne sur Saint-Pierre,
Je neige sur les âmes,
Je fonds et je lave
La vallée qui aime mon âme,
Je dis aux rois vous n’êtes pas les rois,
Aux princes mince alors, vous êtes si minces
Que vous disparaissez déjà,
Dieu merci !
Et aux humbles, aux honnêtes,
Vous, vous sauvez le monde.
Je vois les mondes,
Je vois,
Je ris.

Chronique de la bitocratie

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Bitocrates. C’est ainsi qu’un compte d’une féministe appelait les machistes et abuseurs (Twitter l’a supprimé pour virulence bien avant de supprimer celui de Trump, pourtant beaucoup plus dangereux). Depuis quelque temps, chaque semaine apporte son accusation de viol envers tel ou tel VIP. Aujourd’hui PPDA, comme on disait jadis. C’est mon roman Lilith (1999) qui est en train de se réaliser, avec ce déferlement de révélations sur la criminalité, jusque là impunie, des puissants. Mon héroïne, Lilith, directrice du Muséum, vient à en avoir assez de la domination masculine. Alors elle prodigue aux abuseurs des fellations fatales, en les vidant de leur sang. Parmi eux, un célèbre présentateur de télévision (je m’étais inspirée pour ce personnage de PPDA, justement, dont on m’avait raconté un comportement minable). Que les femmes se mettent à parler et laissent ainsi les abuseurs exsangues me réjouit.

Si ces femmes courageuses peuvent parler aujourd’hui, quoique ce soit encore très difficile, c’est que d’autres courageuses qui les ont précédées ont, elles aussi, par leurs combats fait peu à peu évoluer le regard de la société sur les pratiques abusives de beaucoup d’hommes, et spécialement de beaucoup d’hommes qui se sont fait une place dans la société en piétinant les autres, une place dont ils se sont servi pour pouvoir continuer à commettre leurs crimes et leurs abus.

J’avais été sanctionnée pour ce livre, Lilith, par quelques connards, apeurés sans doute, du milieu médiaticolittéraire ; mais ce n’était encore rien par rapport à la cabale énorme qui s’est abattue sur moi après et depuis mon roman Forêt profonde (2007). Peu importe, j’ai fait les livres que j’avais à faire et je pense que ça n’a pas été inutile, que ça pourra encore servir, même, quand auront disparu de ce monde les tristes sires acharnés à me faire taire. Au réseau des complices actifs ou passifs qui m’ont vue pendant dix ans réduite à ne plus pouvoir publier, aux salopard·e·s associé·e·s qui n’ont rien voulu savoir de ce qui se passait vraiment, à ceux et celles qui ont préféré, plutôt que de m’écouter, adhérer aux mensonges d’un lamentable notable dont jamais je n’ai accepté le système, je dis : je suis toujours là, je ne me tais pas et je vous plains seulement de vous être rendus vous-mêmes tellement, et de plus en plus, méprisables.

On peut lire aussi, sur le même sujet, ma nouvelle La Dameuse (en fait un micro-roman, paru en 2008), que j’offre en PDF gratuit ICI

Pierre-Guillaume de Roux

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J’apprends la mort de Pierre-Guillaume de Roux. Bien des hommes de droite et d’extrême-droite férus de littérature rendent hommage à sa liberté et à son exigence d’éditeur. Et je veux témoigner que cet homme eut le courage de publier, en 2007, mon meilleur roman, Forêt profonde. Un roman qui s’en prenait notamment à l’extrême-droite identitaire et au fascisme, et que le milieu littéraire rejeta massivement parce qu’il était une sorte de #MeToo littéraire avant l’heure, dénonçant les abus de notables et leur impunité, les opposant à la liberté créatrice persécutée, décrivant aussi une tentative d’emprise d’un homme socialement puissant sur une femme isolée et dans une situation désespérée. Un roman en forme de lutte acharnée contre le mal et de poésie visionnaire.

Je suis en train de vanter ce roman parce que je veux insister sur le courage qu’eut Pierre-Guillaume de Roux en le publiant. Il lui fallait, pour ce faire, ne pas craindre de se mettre un peu plus à dos à peu près toute la profession. J’en suis consciente aujourd’hui plus encore qu’à l’époque. J’eus l’impression, plus tard, qu’il me laissait un peu tomber, mais aujourd’hui je comprends que les forces adverses avaient pris trop d’ampleur pour qu’il puisse continuer dans ce combat qui était le mien, pas le sien. Je retiens de lui, outre sa gentillesse et sa simplicité, qu’il était un vrai éditeur, et non pas un commerçant comme trop de ses confrères et consœurs (sortis de plus en plus souvent d’écoles de commerce, d’ailleurs). Et aussi qu’il m’a fait l’un des plus beaux cadeaux de ma vie, le plus beau, même (avec mon vélo, offert par O l’année dernière) : le Mathnawî de Rûmî, œuvre monumentale traduite par Eva de Vitray Meyerovitch.

Voilà, c’était ma salutation à un homme dont certes je n’aurais pas partagé les affinités très droitières, mais qui, comme humain, restait à part, aussi libre que possible dans ce nœud de vipères qu’est le milieu de l’édition, et de la presse qui va avec. Que son âme trouve ce qu’elle cherchait.