« Le faste des morts », par Kenzaburô Ôé

9782070347391*

Parallèlement à Vers le sud, de Dany Laferrière, j’ai lu aussi Le faste des morts, de Kenzaburô Ôé. Le livre le plus sombre que je connaisse de cet auteur. Je me souviens de m’être guérie d’une très forte fièvre, un jour à Bordeaux, en lisant son gros roman M/T et l’histoire des merveilles de la forêt. Une autre fois j’ai relu son livre Une affaire personnelle, ce texte si violemment désespéré, qui m’a rappelée à lui pour m’éclairer dans l’abîme où je tentais de voir.

Cette fois, il s’agit de trois nouvelles de jeunesse, dont la première éponyme du recueil, fut écrite avec une extraordinaire maturité en 1957, alors que l’auteur avait vingt-deux ans. Ici aussi le sexuel est très étroitement lié au politique, et de façon terrible, implacable. Dans Vers le sud la mort mène le bal des ardents en des noces de feu et de nuit où les êtres se réduisent à l’irréelle folie de zombies. Dans ce livre de Kenzaburô Ôé, elle est une puanteur et une vision omniprésentes, un appel écoeurant, le signe d’une damnation qui d’un texte à l’autre fait monter paroxystiquement le désir, paille plongée dans un cocktail amer de solitude, de culpabilité et de désespoir.

Ici toutes ses victimes sont très jeunes, privées d’avenir par le poids monumental d’une faute qu’elles doivent porter alors qu’elle n’est pas la leur mais celle de l’Histoire, de leurs aînés et de la société. Un très mince espoir de vie clôt la première nouvelle, où la jeune fille prête à avorter se demande si elle ne va pas laisser naître son enfant, afin qu’il vive quelques jours. Au terme de la deuxième nouvelle, le jeune garçon cherche dans une mort physique la solution à son insoutenable enlisement moral. Dans la dernière, où le mal-être sexuel atteint son comble, c’est à une mort spirituelle que se condamne l’adolescent, en s’engageant, dans un élan de noir mysticisme, dans un parti d’extrême-droite.

Dans Vers le sud les vieilles Blanches baisent les jeunes Noirs, les vieux Blancs baisent les jeunes Noires. Souvent personne ne dit rien, ou monologue. Ou bien les Noirs parlent avec les Noirs, les Blancs avec les Blancs. Si tous ont l’air de prendre des risques, celui qui en meurt est tout de même un jeune Noir, pas un vieux Blanc. Revanche d’une sinistre vieillesse sur une vivante jeunesse. Ceux qui vont mourir, ces ogres lubriques, vous tueront d’abord, vous qui devez vivre. Plus que jamais le sexe sectionne. C’est aussi ce que je lis, dans un tout autre contexte, dans Le faste des morts, où les gens évoluent les uns à côté des autres sans pouvoir réellement s’atteindre, dans l’impossibilité de l’amour, objets les uns pour les autres, ainsi que les fabrique de plus en plus l’obscène modernité.

Forêt profonde, lieu de la résurrection

b

chez nous, photo Alina Reyes

*

Le « sujet obscur » « organise l’occultation » de « l’événement » de « vérité », dit Badiou. Ainsi le sujet obscur a-t-il organisé l’occultation de Forêt profonde par un tombereau de faux. Mais sur le rocher de Forêt profonde, ces faux ne sont qu’un petit tas de feuilles mortes, que le vent dispersera.

Être ange

ail y a 18 ans avec mon quatrième fils, sur une banquette que j’avais graffée – notamment avec un ange de William Blake

*

Maintenant que ma mission d’intervention ici et là sur internet est terminée, maintenant que quelques-uns des principaux dormeurs ont senti l’aile de l’ange les effleurer, les faisant remuer dans leur sommeil, ou se tourner sur leur couche – souvent avec beaucoup d’agacement – voire, parfois, commencer à ouvrir les yeux – me voici partie pour la nouvelle mission, me voici dans la préparation extasiée d’un prochain grand livre extraordinaire. Dieu veut que l’homme monte à la connaissance du réel supérieur. Le chemin est radieux.

« Vers le sud », de Dany Laferrière

Je songeais à ce livre il y a quelques jours en contemplant le film d’Olivier Létoile Une journée chez les Masaï. Le film les montre dans la paix du quotidien. Il s’agit bien sûr d’une vision partielle de leur vie – d’autant que de nombreuses heures d’images ont été malheureusement perdues. Une autre réalité de ces villages est que, comme cela se produit aussi dans d’autres pays en voie de développement, il existe un tourisme sexuel qui attire certains jeunes hommes à la ville, où ils peuvent rencontrer des Occidentales plus âgées mais aussi plus fortunées. Vers le sud évoque ce phénomène en Haïti, voici la critique que j’en fis après sa parution :

001178980

Lâchez les chiens de Sade et de Laclos sur une île pleine de jeunes indigènes appétissant(e)s, et imaginez l’ambiance. Vers le sud est davantage encore, puisque cette île est Haïti, avec ses problèmes politiques et sociaux extrêmes, sa très grande pauvreté, ses classes sociales très tranchées, sa violence mais aussi sa capacité d’envoûtement, comme si hommes et femmes n’y étaient que les jouets d’invisibles dieux vaudous.

Ici la question sexuelle se pose noir sur blanc, Blanc sur Noir. Si impitoyablement que s’y exprime le désir, sa mise en oeuvre n’est que le résultat de transactions tellement codées que jamais les partenaires ne songent ni à convenir d’un accord ni à contester l’accord tacite qui les lie, encore moins à se révolter contre ces jeux brutaux où l’emprise exclusivement sexuelle et les rapports de domination semblent exclure toute possibilité d’amour, ou seulement de rencontre véritable.

Voici : les riches ont leur argent, les pauvres ont leur corps. Les uns décidés à prendre leur bien aux autres, et réciproquement. Sans se contenter cependant d’une prostitution élémentaire. Chacun, en somme, en veut pour un peu plus que ce qu’il donne. Ceux et celles qui se font payer veulent aussi pouvoir exercer leur pouvoir de séduction, le déployer comme une arme et faire quasiment de leurs clientes et clients des prisonniers de guerre. Celles et ceux qui vont payer se précipitent avec délices dans ce jeu de soumission, cette occasion facile de rompre leur ennui par une obsession érotique, de se divertir en s’inversant, en reportant leur « chair de maître » dans l’autre, le temps d’une illusion. Sans pour autant perdre, en fin de compte, leur supériorité sociale et les garanties qui en découlent, comme on dit dans les compagnies d’assurance.

Comme chez Sade, comme chez Laclos, nous sommes dans un théâtre aux multiples entrées et sorties, et c’est ainsi que le livre lui-même est conçu. Un théâtre infernal, où nul n’espère jamais la moindre douceur ni une quelconque maîtrise de soi. Les dieux vaudous, à peine évoqués dans le texte mais en sous-main omniprésents, plus immédiats et implacables que ceux de l’Antiquité grecque, maintiennent la scène de ce monde, malgré ses bouffonneries et ses absurdités, dans une indépassable tragédie.

L’étrange est que pourtant cet enfer recèle une lumière cachée, que jamais l’auteur ne décrit mais dont il suggère le caractère irrésistible, un mystérieux et inquiétant paradis dont certaines femmes entendent brusquement l’appel puissant et pour lequel elles quittent tout, vie sociale brillante, enfants et mari, pour entrer enfin dans certain petit tableau de leur enfance, dans un néant où s’assouvit tout désir et s’anéantit toute insatisfaction.

voir aussi l’évocation de Vers le sud dans ma lecture de Kenzaburô Ôé, Le faste des morts

Pierre Teilhard de Chardin, François d’Assise, François Cheng à Notre-Dame des Champs

Pendant que je contemplais cette exposition, un enterrement avait lieu. Ensuite je suis allée dans une petite salle, où les textes étaient dits sur des images vidéo. Je n’y ai pas assisté assise sur une chaise, mais je suis allée m’agenouiller sur le prie-Dieu, au fond, les yeux fermés. J’ai donc prié avec eux, en couvrant ma tête de mon écharpe, car j’en éprouve le besoin maintenant que je suis habituée à la prière islamique. L’islam et le christianisme se sont épousés en moi, c’est ainsi. J’ai été très bienheureuse. Dans l’église, en voyant une peinture où Véronique essuie le visage du Christ, je me suis rappelée que selon la tradition, elle a fondé le christianisme à Soulac, la ville d’où je viens – et je me suis dit que mon livre Voyage était comme le linge imprimé du visage du Christ.

Cliquer pour voir et lire en grand et en diaporama ces quelques photos de l’exposition.

1
23456789101112131416151819202122232425

Paris by day

1

La Société des Gens de Lettres

2

La maison de Gainsbourg

3

Des amoureux au bord de la Seine

4

Un peintre au bord de la Seine

5

Un saule pleureur au bord de la Seine

6

Une parole au bord de la Seine

7

Un jeune homme au bord de la Seine

8

Une passerelle pour le pont des Arts

9

L’Institut de France, Académie française

10

Plus de cadenas d’amour sur le pont des Arts !

11

Le bout de l’île de la Cité

12

Péniches sur la Seine

13

Street Art dans le 6e

14

L’un de ces passages qu’Aragon chanta

15

Street Art rue de Seine

aujourd’hui, photos Alina Reyes

Russes

« À l’aide un grand couteau, Pavlenski se coupe le lobe de l’oreille alors qu’il est assis nu sur le toit de l’Institut de psychiatrie sociale et légale Serbsky de Moscou.
« Le couteau sépare le lobe de l’oreille. Le mur en béton de l’institut sépare la société saine d’esprit des malades mentaux », annonce le manifeste de l’artiste… » Et il en a fait bien d’autres.

*

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter.
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme
Tombant aux pieds d’autrui.

Ci-après la toute ultime confession,
Confession dont un voyou vous fait profession.

C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes.

Serge Essénine, début de son poème La confession d’un voyou, traduit du russe par Armand Robin

La stratégie du choc, par Naomi Klein (10) « Comme des porcs autoritaires »

Cristina-ONU-2a8ac

Cristina Kirchner à l’ONU le 24 septembre

*

Le chapitre 7 détaille le tour de passe-passe par lequel le peuple bolivien fut trompé, ayant élu un président progressiste qui s’était en fait préalablement entendu, à l’insu de son propre gouvernement, avec les puissances corporatistes de l’argent pour faire subir à son pays les mêmes chocs économiques prônés par l’école de Chicago, au prix de très grandes souffrances pour le peuple. On cria au miracle économique – même s’il tenait en grande partie au commerce de la cocaïne – mais un ministre du gouvernement Paz déclara plus tard que ses collègues et lui « s’étaient comportés comme des porcs autoritaires ». (p.190)

Au chapitre 8, Naomi Klein résume ainsi les faits : « Ainsi se fabriquent les crises à la mode de l’école de Chicago. On laisse des sommes colossales parcourir librement la planète à la vitesse grand V, tandis que les spéculateurs sont autorisés à miser sur la valeur d’absolument tout, du cacao aux devises. Il en résulte une colossale instabilité. Comme les politiques de libre échange encouragent les pays pauvres à maintenir leur dépendance vis-à-vis des exportations de matière première telles que le café, le cuivre, le pétrole ou le blé, ces derniers risquent tout particulièrement de se laisser enfermer dans le cercle vicieux d’une crise sans fin. Une baisse soudaine du cours du café plonge des économies tout entières dans la dépression, laquelle est aggravée par les traders qui, constatant les difficultés financières d’un pays, spéculent contre sa devise, dont la valeur dégringole. Si, par surcroît, les taux d’intérêt augmentent en flèche, la dette nationale gonfle du jour au lendemain. On a là réunis tous les ingrédients d’une débâcle économique. » (pp 196-197)

« En raison de cette réticence bien compréhensible à l’idée de partir en guerre contre les institutions de Washington auxquelles les sommes étaient dues, les nouvelles démocraties frappées par la crise n’avaient d’autre choix que de jouer selon les règles imposées par leurs créanciers. (…) » Ainsi, au début des années 1980, s’ouvre une «  ère nouvelle dans les relations Nord-Sud. Désormais, on n’avait pratiquement plus besoin des dictatures militaires. L’époque de l’  « ajustement structurel » – la dictature de la dette – avait débuté. » (p.198)

« Davison Budhoo, économiste principal du FMI qui prépara des programmes d’ajustement structurel pour l’Amérique latine et l’Afrique tout au long des années 1980, admit plus tard que «  tout le travail que nous avons accompli après 1983 reposait sur le sentiment de la mission qui nous animait : le Sud devait « privatiser » ou mourir ; à cette fin, nous avons créé le chaos économique ignominieux qui a marqué l’Amérique latine et l’Afrique de 1983 à 1988 ». » (p.201)

 Voir aussi les deux récents discours de Cristina Kirchner à l’ONU

toute la lecture du livre depuis le début : ici