De l’obscène et du tendre

à la cathédrale de Nantes, photo Alina Reyes

 

Telle écrivaine écrivant dans la presse – sans correcteur sa langue flirte avec l’incorrect, mais elle plaide l’impensée correcte et les confrères, et les consœurs,  la soutiennent connement : haro sur le baudet stylé !

Obscénité : un quotidien assoiffé de gros sous insulte et suce un milliardaire, en gros plan sur les kiosques.

De mon côté, dans mon jardin, en train d’écrire un petit livre pour apprendre aux enfants petits et grands à rire le français – exultant !

 

Singesques


Les sept péchés capitaux au banquet de la Mort, une oeuvre d’Alain Vulliermet

 

C’est un signe intéressant et encourageant pour ceux qui manqueraient de foi : une simple personne vraie, du seul fait d’être vraie, fascine malgré elle les regards de Méduse elle-même, en tous ses avatars. Le dernier Angot parle de la domination et de la manipulation d’une fille par un père. À part son expérience personnelle en la matière, elle est encore poursuivie par le même parasite mental que la présidente d’Art Culture et Foi, qui voit ce mois-ci « dans le ventre de Marie, la semence du Père » (Misère… que Dieu ait pitié de ce qui reste du christianisme). Mais où est, madame, le faon qu’on fantasmait ligoté, dans votre précédente livraison ? Toujours pas pris ? Toujours faon et vivant, et non pas chasseur affamé ? Toujours fidèle à ce qu’il est et fut, et non pas ficelé dans le filet d’erreurs où l’on voulut le prendre, et où l’on se prit soi-même, à défaut de lui ? Il faut parler de fantasme de manipulation, de tentative vaine de manipulation. Qui a été, qui est dominé et manipulé, sinon le manipulateur lui-même et ses comparses, s’agitant obsessionnellement dans le même panier de crabes ? Menteurs associés, possédés par vos hantises et vos jalousies, vous n’avez ni n’aurez pas la Vérité, mais comme l’a dit le pape, elle vous possède, aveugles, et je la vois. Libérez-vous donc du sale sac de nœuds où vous êtes empêtrés. La vie est si belle, dehors. Seule la liberté peut donner une parole capable de dépasser son temps. Contrairement à vous, je ne peux plus publier, mais je suis libre – et vivante avec ma parole vive et vraie pour l’éternité.

 

Autour de la sortie de prison de Michelle Martin (3 – résumé et conclusion)

mon amie du Jardin des Plantes

 

On nous dit que Michelle Martin souhaite se racheter. Mais si elle souhaitait vraiment se racheter, au lieu de songer à sauver ses meubles, elle parlerait. Elle dirait aux familles des victimes, qui ont le droit absolu de le demander, comment ont vécu et sont réellement mortes leurs enfants, pendant que Dutroux était en prison et qu’elle en était responsable. Et surtout, elle dirait à la justice et à la presse comment et avec qui sont organisés les réseaux mafieux auxquels elle et son mari louaient ou vendaient, pour être suppliciés, les enfants qu’ils avaient enlevés. Elle cesserait d’être leur complice en les protégeant par son mutisme afin de se protéger elle-même.

On nous dit que Dutroux et Martin sont des tortionnaires solitaires, agissant pour eux-mêmes, et que la thèse des réseaux n’est qu’un fantasme. Mais des enfants continuent à disparaître, soit pour quelques jours, soit pour toujours, et des vidéos et photos pornographiques les utilisant parfois jusqu’à leur mise à mort continuent à être produites et vendues. Et les Dutroux-Martin, censés vivre de leurs pensions d’invalidité, possédaient cinq maisons et plusieurs comptes en banque sur lesquels des virements étaient faits après les enlèvements. Et pendant l’enquête sur cette affaire, entachée d’innombrables irrégularités, au moins vingt personnes qui s’apprêtaient à témoigner de ce qu’elles savaient de cette organisation criminelle sont mortes de mort brutale.

On nous dit que la charité des religieuses envers Michelle Martin est admirable. Mais la bienveillance conjointe des pouvoirs politico-judiciaires et d’une certaine partie de l’église belge envers la criminelle, les uns la relâchant, les autres l’accueillant, n’a rien à voir avec une quelconque charité. Le fait est, quoique soigneusement non établi, que dans les milieux politique, judiciaire et même religieux, bien des personnes sont impliquées à divers degrés dans ces mafias de pédophilie, soit comme témoins, soit comme acteurs. Soit comme terrorisés, soit comme terroriseurs. D’après ses déclarations anciennes, le cardinal qui fut primat de Belgique jusqu’en 2010 semble en savoir long sur la question ; et son rôle personnel dans cette histoire est loin d’être clair. Comme ceux de bien des magistrats, policiers ou politiciens autour desquels aucune enquête sérieuse ne paraît possible, à cause de la terreur organisée par cette mafia interne aux pouvoirs, et qui a déjà fait beaucoup de morts.

On nous dit que la haine du peuple envers Michelle Martin est détestable. Mais cette haine est l’expression d’un rejet horrifié devant ce scandale plus qu’énorme. La haine envers les tortionnaires n’a pas à nous effrayer. Elle est moins effrayante et plus saine que la haine envers la vie. Elle traduit la haine envers l’aberration du nihilisme. Cette haine est saine dès qu’on aide les âmes à avoir conscience qu’elle est en fait dirigée non contre une personne, mais contre le mal qui a pris possession d’une ou de nombreuses personnes. En définitive, cette haine, correctement comprise et dirigée, est salutaire. Dans le sens où elle exige que vérité et justice soient faites. Alors que la fausse compassion des « bonnes âmes » et autres « élites », quand elle n’est pas le masque d’une duplicité monstrueuse visant à protéger le crime, n’est en vérité qu’idéologie, stupidité, sécheresse de cœur et d’intelligence, défaut de discernement, indifférentisme moral, aveuglement, lâcheté, dilution des responsabilités dans un grand système d’irresponsabilité générale, d’acquittement général du crime, qui peut ainsi continuer à s’étendre comme dans toute organisation génocidaire.

Car si le crime ainsi commis contre les enfants n’est pas spectaculaire, ni en nombre ni en manifestation, puisqu’il est tellement caché, il n’en est pas moins excessivement grave et immense. Il s’agit d’un crime contre l’humanité qui s’en prend à même sa source. Guy Debord avait très justement prophétisé la société du spectacle. Ajoutons qu’elle a son corollaire, qui se développe en même temps qu’elle : la société de l’occulte. Les deux n’en font qu’une. On montre beaucoup d’inessentiel, on enterre plus encore d’essentiel. Société de fausse transcendance, creusant sa « fosse de Babel » comme le prophétisa Franz Kafka. D’une telle société, qui se tait pendant que ses puissances occultes dévorent ses enfants, nous pouvons prophétiser la chute, la désintégration par aspiration dans la fosse. Cela ne se passe pas qu’en Belgique, cela se produit dans des ramifications mondiales, et cela nous concerne tous. Que chacun se réveille, cesse de croire tout ce qu’ « on nous dit », cherche la vérité et prenne ses responsabilités, chacun selon son domaine et ses possibilités. La vie l’exige, et elle est belle.

 

Autour de la sortie de prison de Michelle Martin (2)

« Combien de temps pouvons-nous tenir le coup, détendus et joyeux ? »

Cardinal Danneels, homélie pour les 75 ans de Caritas en Belgique

« Au XVIIe siècle, le poète néerlandais Jacob Revius écrivait déjà : « Ce ne sont pas les Juifs, Seigneur Jésus, qui t’ont crucifié… C’est moi, ô Seigneur, c’est moi qui t’ai fait cela. » »

« Seigneur Jésus, Agneau de Dieu,
conduit à l’abattoir,
muet devant celui qui le tond,
sans défense,
sans personne pour s’en apercevoir…
Apprends-nous que seuls les agneaux
sont suffisamment solides et forts
pour porter les péchés,
que le salut du monde
exige cette rançon :
la mort de l’Agneau innocent
et les souffrances de tous ceux qui le suivent… »

Cardinal Danneels, Si tu connaissais le don de Dieu

« Dieu s’est rendu si vulnérable : Il est et il veut être un « sans-défense », un nouveau-né livré entre nos mains pour tout : pour être vêtu, nourri, soigné. Dieu a voulu être dépendant de nous en tout et pour tout. Voilà tout autre chose qu’une émotion devant un berceau. Et Cet Enfant-Dieu incapable encore de dire un seul mot, ne l’entendez-vous pas crier haut et fort : « de grâce ayez pitié de moi ». (…)

Il y a beaucoup plus d’agneaux qui sont venus chercher refuge dans la crèche : une foule innombrable d’autres agneaux, invisibles à nos yeux mais si visibles aux yeux de Dieu : la grande famille des « sans-défense », des enfants au sens étymologique de ce terme – in-fans – celui qui ne sait pas encore ou ne sait plus parler. Leurs cris sont plus forts que le chant des anges. (…) »

Cardinal Danneels, homélie de Noël

*

Je ne me souviens plus où j’ai lu que les cris poussés par les enfants torturés étaient insoutenables, dans la vidéo du viol et de la torture (jusqu’à leur probable mise à mort) des deux petites filles de huit ans que Martin aurait livrées à une douzaine de personnes, dont des politiciens, pendant que Dutroux était en prison. Cette cassette existe-t-elle vraiment ? Rien ne le prouve. Le 5 février 2004, le député belge Mahieu, à qui un certain X en a parlé, prend rendez-vous avec le cardinal Danneels et lui raconte que X prétend détenir une vidéo avec laquelle il voudrait le faire chanter : selon Mahieu, aujourd’hui mort, le cardinal serait resté froid à l’évocation des sévices subis par les enfants et aurait seulement demandé, avec un peu d’insistance, si on le voyait sur cette cassette. Mahieu n’en savait rien, ne l’ayant pas visionnée. Puis il aurait dit à Mahieu de garder la plus grande discrétion sur cette visite (racontée en détail ici).

En admettant qu’Albert Mahieu ait rapporté correctement les réactions du cardinal, celles-ci ne prouvent pas qu’il s’agissait de sa part d’un aveu implicite, comme il en a déduit. Cela pouvait vouloir dire : je ne peux pas y être, je n’ai donc aucune raison de craindre un chantage. Un mois plus tard, le député se rendait à Rome pour rencontrer des responsables du Vatican, dont Josef Ratzinger, pour leur raconter l’histoire.

Que sait le cardinal Danneels ? Nous l’avons vu dans la note précédente, dans sa lettre au prêtres de 1996, il parle de l’existence des réseaux de pédophilie criminelle, de leur lien avec l’affaire Dutroux. Il y parle aussi de ramifications mondiales, et du trio Argent, Pouvoir et Sexe. Il l’a même dit à la télévision belge en 2000 : comme un train peut en cacher un autre, cette affaire cache de vastes réseaux, qui eux-mêmes cachent le train de la protection des criminels aux plus hauts niveaux. Il est bien regrettable qu’il ait depuis développé une tendance à l’amnésie, pour reprendre l’expression employée par les policiers qui l’ont interrogé pendant dix heures en juillet 2010 au sujet des affaires d’abus dans l’Église.

Je pense à ces mots qu’il prononça lors d’une autre homélie de Noël : « Il y a, en effet, la foule innombrable des enfants qui n’ont rien, si ce n’est la faim et la soif, la maladie, la violence et les abus. (…) Pire encore, il y a les enfants soldats : leurs jouets sont remplacés par un fusil. Leur jeu est de tuer. (…) Enfin, plus près de nous, je ne puis m’empêcher en cette nuit de penser à ces enfants qui sont dans des centres fermés. Ils ne sont pas loin. Ils sont parmi nous. (…) Car ils sont plus proches de nous tous, ces petits mendiants d’amour – beaucoup plus proches – que nous ne le pensons. »

Si près de nous qu’ils pourraient être nous, aussi bien les mendiants d’amour que ceux dont le jeu est de tuer ? Le jour où il se trouva entre l’évêque de Bruges et le jeune homme que ce dernier avait abusé pendant des années, Danneels (enregistré à son insu), après avoir demandé à la victime de ne rien dire et avoir insinué qu’elle aussi pourrait demander pardon, dit à l’évêque : « oui, je le vois, toi aussi tu souffres… » Attention à ne pas tout confondre. Attention à ne pas croire qu’il nous faut resacrifier l’agneau. C’est avec de tels raisonnements qu’on met à mort et enterre les victimes, une première et une deuxième fois. Je ne peux m’empêcher d’y penser aujourd’hui où tant d’inconscients affichent leurs bons sentiments envers Michelle Martin. Pendant ce temps, la meurtrière continue à protéger par son mutisme les réseaux qu’elle servait, et qui continuent à supplicier des enfants, dans le silence assourdissant de la presse. Quelques citoyens, sur internet, sont courageux (j’ai cité plusieurs sites ces derniers jours sur ma page facebook). N’abandonnons pas les enfants.

 

Autour de la sortie de prison de Michelle Martin (1)

 

« Les mille ans accomplis, le satan sera relâché de sa prison » Apocalypse 20, 7 (début du second combat eschatologique)

 

«  La  cave  de  Marcinelle  n’est  que  le  vestibule  d’un  lieu  de  torture autrement  plus  vaste  et  ce  qui  s’est  passé  là  est  une  petite  émergence  de  toute  une  industrie  souterraine  en  pleine  expansion.  La cave  de  Marcinelle  avait  plus  d’un  niveau.  Les  enfants étaient destinés à l’usage d’un réseau de vidéos pornographiques enfantines. » Cardinal Danneels, lettre aux prêtres en vue des prédications de Noël 1996, quelques mois après l’emprisonnement de Dutroux.

Aujourd’hui la thèse des réseaux est officiellement niée. Comment expliquer pourtant, si Dutroux agissait pour lui seul, non seulement les innombrables irrégularités de l’enquête, mais aussi qu’une vingtaine ou une trentaine de personnes prêtes à témoigner dans cette affaire soient mortes brutalement, alors que Dutroux était en prison ? Comment expliquer les virements d’argent sur ses différents comptes après les enlèvements d’enfants, comment expliquer ses cinq maisons et ses divers placements, lui qui vivait avec sa femme d’une escroquerie aux services sociaux ? Parmi ces morts, le curé confesseur de Michelle Martin, et dont Dutroux, à peine emprisonné, se montra très proche. Que savait l’Église de toute cette atroce criminalité ? (Rappelons que Dutroux et Martin commencèrent à sévir dans les années 80, furent emprisonnés une première fois, puis libérés… et récidivèrent, avec les enlèvements et les meurtres qu’on sait, et d’autres trafics moins connus de filles de l’Est).

Aujourd’hui Michelle Martin est relâchée de sa prison, accueillie dans un couvent où elle a fait déposer ses meubles dès 2001 (ayant donné la maison dont elle héritait de sa mère à ses enfants, afin de ne pouvoir indemniser les victimes – le père de l’une d’elles a porté plainte contre elle, l’accusant d’avoir organisé, avec la complicité des sœurs, son insolvabilité).  Déferlement d’angélisme à propos de la merveilleuse charité de ces sœurs. Mais c’est angélisme des anges de satan. Des bêtes qui font l’ange, à tous les sens du mot bête : soit stupides, soit couvrant le scandale, le crime énormes par une totale duplicité. De toute évidence, depuis le tout début, depuis bien avant leur arrestation et leur procès, les Dutroux-Martin sont protégés à divers niveaux de la société. Et cette libération anticipée de Martin, qui pourrait être suivie de celle de Dutroux (il y compte bien, comme il l’a déclaré), est la suite logique de cette protection qui leur garantit bienveillance et mise à l’abri en échange de leur silence sur le système de leurs acheteurs d’enfants.

Le cardinal Danneels, qui fut le chef de l’Église belge jusqu’en 2010, a une tendance certaine à se mettre les doigts sur la bouche. En tapant son nom sur google images, j’ai trouvé ces treize images de lui la bouche ainsi fermée. La même recherche sur le nom de quelques autres personnes, dont d’autres cardinaux, ne donne qu’une ou deux images semblables, voire pas du tout. Cela signifierait-il qu’il se tait encore plus que les autres ? Je ne l’affirme pas, bien qu’il soit avéré qu’il a occulté délibérément des dizaines de cas de pédophilie de prêtres. Raison pour laquelle son archevêché a été fouillé par la police. Au cours de la perquisition, ont été trouvés des dossiers sur l’affaire Dutroux et sur l’autopsie des deux enfants séquestrées que sa femme dit avoir laissé mourir de faim dans leur réduit pendant que son mari était en prison (nous verrons que cette version est contestée). Sur l’ordinateur du prélat, a été trouvée aussi cette photo sordide d’une fillette nue, accroupie dans la baignoire, le pommeau de la douche aspergeant son maigre corps, ses cheveux collés ébouriffés, son petit visage esquissant un sourire de grande misère. Finalement, il est apparu que la photo venait d’un site tout à fait sérieux, et qu’elle ne se trouvait sur l’ordinateur que parce que ce site avait été visité, ce qui suffit à enregistrer paraît-il les fichiers, de façon provisoire et non délibérée. Une « photo d’art » d’une jeune photographe, que l’on peut toujours voir sur le site en question, avec les commentaires alléchés de quelques visiteurs.

Mais revenons à cette propension à placer sa main sur sa bouche. Elle renvoie aussi à l’infantilité : l’enfant, in-fans, étant celui qui ne parle pas et en même temps se trouve dans la phase de la satisfaction par l’oralité (téter, manger, porter les objets à sa bouche). Je ne cherche pas à me lancer dans une psychanalyse sauvage de cet homme, ce serait d’autant plus stupide qu’un même geste peut être le signe d’un état d’être positif (intériorisation favorisant la pensée, la création, le recueillement) ou négatif (peur, dissimulation, régression). En réalité, les textes et les faits prouvent bien que Godfried Danneels est capable de pensée élevée, mais aussi de très néfaste occultation de la vérité. Je veux seulement essayer de donner un éclairage humain face aux terribles accusations, sérieusement fondées (l’étouffement obstiné des cas de pédophilie qui lui étaient soumis) ou infondées, qui pèsent sur lui.

Quelles sont ces accusations infondées ? Une histoire circule sur internet, si atroce qu’elle fait sérieusement regretter qu’il ne soit pas intervenu pour que son nom cesse d’y être explicitement et horriblement mêlé. Oui, pourquoi ne le fait-il pas ?

Nous évoquerons cette histoire la prochaine fois, son contexte, et nous partirons de là dans une exploration humaine tout à fait inédite.

 

La fosse de Babel

photo Alina Reyes

 

Guy Debord avait excellemment prophétisé la société du spectacle. Ajoutons qu’elle a son corollaire, qui se développe en même temps qu’elle : la société de l’occulte. Les deux n’en font qu’une. Société de fausse transcendance, creusant sa « fosse de Babel » comme le prophétisa plus synthétiquement encore, et splendidement, Franz Kafka. Où est le spectacle, là est la fosse. Nous pouvons prophétiser la chute de cette société, sa désintégration par aspiration dans la fosse, aussi sûrement que le Christ vint abolir le monde païen en sa décadence et mit au rencart ses quantités de divinités et son système devenus dépourvus de sens, coquilles creuses, goulues, dévorant la vie à sa racine. Dieu, ou la vie si vous préférez, finit toujours pas avoir le dessus. Dieu finit par venir rendre la vie à l’homme. Notre monde meurt, mais c’est parce que nous sommes au bord de la résurrection.

Je reviens bientôt avec un texte suscité, entre autres, par la sortie de prison de Michelle Martin.

 

« Mes pensées ne sont pas vos pensées »

à l'exposition Ahaé (voir les deux notes précédentes) (les silhouettes sont les reflets des visiteurs)

 

Souvent l’homme croit bien faire parce qu’il voit mal. Parce que même un saint homme n’est pas Dieu. Jean-Paul II a cru bon de fermer les yeux sur la provenance de l’argent qu’il a utilisé « pour la bonne cause », en l’occurrence pour travailler à la chute du communisme. Seulement, le communisme n’étant pas plus longtemps viable, il serait de toutes façons tombé. Peut-être un peu moins vite, mais peut-être de meilleure manière, en ouvrant sur une suite moins heurtée. En définitive, il eût peut-être été meilleur pour le monde de choisir de rejeter cet argent et de « nettoyer » le Vatican et sa banque, car un Vatican assaini eût mieux soutenu, depuis trente ans, l’Église et sa mission d’être pour les hommes un refuge et un phare.

*

Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection

photo Alina Reyes

 

Voici venir la rentrée littéraire. Je jette un œil sur Internet, je vois. De plus en plus de livres sortis de l’usine. Glosant à perte de vue, souvent comme les magazines féminins sur les rapports hommes-femmes. La littérature même masculine est devenue une succursale des magazines, féminins ou à scandale ou politiques ou généralistes, que sais-je encore. Contrairement à tout ce petit monde je n’ai jamais été sadique ni masochiste ni les deux, ne le serai jamais, passons. Pour les autres, les plus personnels essaient de dénoncer la folie du monde, je suppose. Quant à son immense beauté, quant à sa fantastique vitalité, quant à son drame époustouflant, quant à son éclatante possibilité de résurrection, j’ignore si quelqu’un en parle, je veux dire, avec son sang.

Que viendrait faire là-dedans quelque œuvre unique, hors-normes, voyante, sinon déranger ? Un écrivain parmi eux a été pillé, occulté, et maintenant est empêché de publier. Si c’était l’effet d’une fatwa, tollé à Saint-Germain-des-Prés ! Mais c’est l’effet de Saint-Germain-des-Prés, plus fou que le monde qu’ils dénoncent mais auquel ils sont aliénés : de ce fantôme, de ce crime ils ne disent rien, sinon par la honte qui transpire en secret de leurs productions.

Hier soir je m’amusais à inventer des événements d’activisme que je pourrais faire par exemple devant Notre-Dame ou Gallimard ou encore ailleurs, rien que pour les titiller, ces sérieux si accrochés à leurs planchers, si pleins de foi en leur importance et leurs affaires terrestres. J’étais de très bonne humeur, riant toute seule. J’adorerais faire ce genre de choses, si je n’avais pas mieux à faire : écrire. Ce que je fais. Et puis Voyage  finira par être publié et il trouvera ses lecteurs tout ira bien, pour Forêt profonde cela prendra plus de temps, du reste j’aurai peut-être repris l’un et l’autre avant qu’ils ne deviennent visibles, on verra bien. La nuit j’ai rêvé que je dansais, d’abord chez moi dans un immense appartement très haut de plafonds avec des musiciens africains, et c’est en apesanteur que je dansais, très haut au-dessus du sol, dans une joie extraordinaire. Puis je sortais avec d’autres, nous nous retrouvions ailleurs près de la Seine et là il y avait des DJ et de la techno excellente, de nouveau je dansais en l’air, très haut, sentant tous les mouvements de l’air très sensuels autour de mon corps qui le déplaçait comme de la soie frémissante par vagues et vaguelettes tout autour, l’univers entier vibrant en moi, à travers moi, avec toutes les âmes présentes.

 

« Le Batman » et notre vie douce, promise

 

Au cinéma j’adore les Batman, les mangas, tout ce qui est allégorique et poétique plutôt que social-réaliste, psychologique, etc. Je suis donc allée tout à l’heure voir The Dark Knight Rises.

Ce n’est pas du cinéma, c’est un morceau d’exode et d’apocalypse tombé du Livre et grandi en orphelin des rues de la cité post-moderne. C’est puissant de muscle, c’est humble (une humble version de l’histoire de la rédemption, avec un Sauveur qui se sait assez petit pour rester ombreux et dans l’ombre), c’est génial. Cousin de Lautréamont, sans façons et brutal et sensible comme lui. Le fleuve est gelé, tout finit dans la tempête de neige (comme dans Forêt profonde) et alors tout commence. La profonde mélancolie de l’univers de Gotham City dépassée par elle-même, traversant son spectacle, sa pacotille, au bout d’un long grand effort de l’esprit, tel Wayne quittant enfin ses cordes pour bondir, comme en un bond dans l’évolution, hors de l’enfer de son temps, vers la lumière, là-haut.

Là-haut, sur terre, dans le simple, l’amour, la dolce vita.

Un peu comme si Debord avait enfin fini de tourner en vain dans la nuit. Si l’ancienne culture meurt, si l’ancien monde meurt, si le cinéma meurt, ce n’est pas signe de mort, mais de moment venu de sortir du cinéma. Cependant notre héros est devenu dans ce film, de Batman qu’il était, « Le Batman » – un peu comme Jésus est devenu le Christ. Gageons donc que Le Batman reviendra dans les salles obscures, même si Wayne ne devait plus y être.

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