Cercle vicieux

photo Alina Reyes

 

Si seulement ils connaissaient un tout petit peu Dieu, s’ils avaient seulement un commencement de foi, ils ne se croiraient pas obligés de faire son job à sa place. Comme ils croient qu’il n’existe pas, ils s’y collent, veulent imposer des choses et des épreuves aux autres, qu’ils prennent pour leurs créatures, trafiquent la création et le créé à défaut de pouvoir créer, mentent énormément, s’empêtrent dans une fuite en avant pathétique, qui n’empêche évidemment pas le sol de se dérober sous leurs pieds.

Mais c’est qu’ils ne voient pas comment faire autrement ! Ils ont les paupières collées, les malheureux. Puisqu’ils n’ont jamais vu Dieu. Je ne demande qu’à voir, me dit un jour l’un d’eux, qui venait de participer à un coup tordu. Eh bien Père, si vous voulez voir, commencez donc par renoncer aux diableries, si petites semblent-elles (vous ne connaissez pas leur grandeur), et purifiez votre cœur. Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. Qu’est-ce à dire, voir Dieu ? Voir la Vérité, et la vivre. Comment cela vient-il ? En embrassant le réel, le cœur pur. Ils sont abstinents du réel parce qu’ils en ont peur, ils vivent dans un ersatz de réel, dans des limbes où la relation humaine est entachée de cachotteries, de non-dits, de veules sinuosités, voire de manipulations et de mensonges. Et c’est dans ces limbes qu’ils veulent attirer les hommes, en leur promettant le Royaume. Imposteurs.

Ensuite bien sûr il devient plus que jamais hors de question d’accepter de voir Dieu face à face. D’assumer le fond de son être, son système, ses actes. Ce qui est du démon ne connaît pas Dieu, mais en a tout de même peur, comme le vampire a peur de la lumière du jour. Pourtant, si ce n’est en ce monde, le face à face est tout de même inéluctable, et rien ne sert de le retarder, bien au contraire. C’est par souci de leurs âmes que nous les appelons à changer de comportement, radicalement.

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Libre

Albert Camus/Henriette Grindat, éd Gallimard - cliquez pour voir en grand

 

Un jour une internaute anonyme m’a dit sur le blog de passouline qu’elle se souvenait de moi dans nos vingt ans, et que je voulais déjà en découdre avec Sollers. Certes il n’était pas le seul avec qui je voulais en découdre, mais il me fut bon de constater par ce rappel que mon désir de révéler l’imposture que lui et d’autres de cette génération, de cette nomenklatura, représentent (et que beaucoup de penseurs sérieux ont vue bien avant moi) ne date pas d’hier. Car l’imposture fait du mal, beaucoup de mal. Dieu m’a choisie pour la combattre parce que, comme d’autres, je suis petite et démunie : ainsi je ne peux faire que sa volonté, non la mienne. Le moyen que j’ai pris pour en découdre n’est donc pas le plus facile, mais sans doute le plus profond, le plus efficace, puisqu’il va à la racine puis s’étend, bien au-delà de sa personne qui n’est qu’un symptôme et qui comme toute personne appelle la compassion, à tout un système de pensée et d’existence qui ruine le monde, l’amour, l’esprit, en faisant mine de travailler pour la vie. Le diable fait mine, c’est pourquoi « le troupeau de porcs qui cherche sa nourriture » comme dit l’Évangile, l’adopte… et finit dans le ravin. Pendant ce temps, la vie continue son chemin, où qui l’aime peut la suivre.

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L’ordure ordinaire de l’ordre établi

ce soir à Paris, photo Alina Reyes

 

Soyez assez malins pour, en utilisant les hommes et les situations, devenir un notable dans un domaine ou un autre, puis amusez-vous à assassiner mentalement des femmes tout au long de votre vie, personne n’y trouvera rien à redire puisque l’ordre établi leur intime de n’en rien dire et de supporter la folie des hommes, puisqu’elles ne sont que femmes, donc jouets potentiels de ces messieurs, d’autant plus s’ils font figure d’esprits supérieurs. (Afin de ne pas passer pour une affreuse féministe, j’ajoute que la chose vaut aussi pour une femme dans la même situation de « supériorité », telle Beauvoir instrumentalisant ses étudiantes sans que personne y trouve à redire, même si l’une finit par se suicider – en fin de compte c’est une affaire de classe sociale).

Mais si quelqu’un rompt le mutisme de rigueur, haro sur lui qui dit la vérité, dénonce le système. Ce n’est pas le mal fait dans la réalité qui fait horreur, mais le fait de l’avoir raconté. Celui qui fait le mal dans la réalité, le voici considéré comme une pauvre victime de celui qui a raconté pour pouvoir survivre à l’horreur qu’il a vécue. Bien entendu si vous vous inspirez, pour décrire un esprit sadique, d’un type « sans importance » dans le monde, tout le monde trouvera cela très bien. Votre éditeur lui-même vous y encouragera vivement. Mais d’après le monde, l’éditeur quant à lui doit rester à l’abri de ce qu’il prône : il vous dit « racontez votre vie » et se délecte du récit des amours de ses auteurs, du moment qu’ils sont inspirés par d’autres que par lui. Car on n’a pas le droit de changer l’ordre du monde.

Ce soir soudain j’ai demandé à mon dernier fils, qui venait de recevoir un texto lui demandant de me dire le titre Pour la bonne cause : « d’après toi, a-t-on le droit de faire un mal « pour la bonne cause » ? » Quoi par exemple ? il a dit. Et aussitôt il a trouvé lui-même : comme l’Inquisition, par exemple ? Oui, exactement, j’ai répondu. Ni dans ce cas ni dans aucun autre on n’en a le droit, a-t-il dit. Car alors ce qu’ils appellent la bonne cause, a-t-il ajouté, en fait ce n’est que leur cause à eux. Je lui ai parlé de ce qui m’était fait, et de comment ceux qui ont fait le mal « pour la bonne cause » ont causé la ruine de « la bonne cause » puisque je refuse d’œuvrer avec eux dans ces conditions. La vraie bonne cause, c’est d’aider les hommes à se libérer, et on ne peut le faire en acceptant soi-même les systèmes indignes. Qui fait partie du système, que ce soit comme « dominant » ou comme « dominé » est en réalité toujours dominé par le système. Au fond, c’est la même histoire que celle de qui raconte le mal que les hommes cachent et font et refont, et se retrouve à cause de cela exclu du « monde ». Mais être réellement écrivain n’est pas passer son temps à tourner des phrases seulement bonnes à conforter l’ordre du monde.

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Convertissez-vous


photo Alina Reyes

 

Ce ne sont pas les hommes du monde, si séduisants soient-ils, qu’il faut suivre. Vous savez bien qui il faut suivre : qui est vrai. Qui vit et agit en accord avec sa parole. Qui ne vous conduit pas à faire le mal, en vous convainquant que c’est pour la bonne cause. Vous savez bien qui parle ainsi aux hommes. Vous savez bien où cela les mène. Loin de l’Éden, où leurs yeux sont fermés, où ils ne savent même plus distinguer ce qui est mal de ce qui est bien. Où tout est corruptible, et où tout en effet pourrit.

Ouvrez les yeux, convertissez-vous, préparez-vous à être de ceux qui pourront être relevés, à la fin.

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Veillez

photo Alina Reyes

 

Il faut savoir se salir les mains, non pour embourber un peu plus le monde et soi-même, mais pour nettoyer le terrain, le creuser pour les fondations, construire une maison.

Soyez justes, vivez et agissez en justes, ne mentez pas, ayez la foi, et Dieu sera toujours à vos côtés pour vous garder la victoire, c’est-à-dire la vie libre, aimante, aventureuse et joyeuse, la vie partageuse et fondatrice.

Ceux qui vous sont les plus précieux, ce qui vous est le plus précieux, veillez-y comme à la prunelle de vos yeux : c’est cela qui, au jour le jour puis un beau jour, vous sauve. « Dans le plus précieux, Dieu créa le ciel et la terre » Genèse 1, 1, ma traduction dans Voyage.

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À votre service !

photo Alina Reyes

 

Ce n’est pas de chance, tout de même. Ce banquier placé là pour assainir les lieux, et qui, selon une lettre spontanée d’un psychiatre, évoquée pour expliquer sa brutale éviction, était en fait quasiment fou. Et maintenant imaginons que cela ne touche pas que la banque. Que dans le reste de l’institution aussi, certaines personnes qui voulaient assainir, eh bien elles aussi, en fait, elles étaient drôlement bizarres, pour le moins. Heureusement on est bons, on n’évoque leur maladie qu’à voix basse. Et pas de goulag, non non. Un lointain placard doré ou un sous-sol bien surveillé, bien clos, suffisent à étouffer la voix des fous.

Mais j’avance librement dans un tout autre temps, et les errements du monde passeront, tandis que ma parole demeurera, et fera son office. Allez, apprenez doucement à ouvrir les portes, vous savez bien que je vous aime, nous finirons par y arriver, aujourd’hui ou au temps prochain.

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Star Wars


photo Alina Reyes

 

Il ne faut pas lire les livres au pied de la lettre. Il faut comprendre que l’auteur, à travers son « je » ou ses « il » ou « elle », endosse l’homme. Quand Flaubert dit « Madame Bovary, c’est moi », cela signifie qu’il endosse le bovarysme, et non pas qu’il est particulièrement atteint par cette maladie. Et pourquoi l’endosse-t-il ? Pour la mettre en lumière, afin que nous en soyons prévenus et puissions nous en garder ou nous en sortir.  Le « je » de l’auteur véritable est composé indifféremment du je de sa propre personne et de celui des hommes en général. Car il ne s’agit pas d’un égo mais d’un je compassionnel, qui prend sur lui tout l’humain. La mauvaise réputation des auteurs courageux vient du fait que les mauvais lecteurs croient que tout ce qu’ils endossent est la peinture de leur propre personnalité, de leur propre vie. Et Flaubert, sous un prétexte ou un autre, se retrouve en butte à la censure. Inversement les auteurs pleins d’ego, sans courage mais malins, s’arrangent pour se rendre prestigieux à travers leurs écrits, leurs dires et leurs remuements, ne faisant qu’attirer les lecteurs dans l’illusion d’une fausse vie et d’une fausse pensée, qu’ils désirent pour se sentir à leur tour vernis de brillant. C’est ainsi que peu à peu le mensonge gangrène le champ social et les âmes jusqu’au plus haut niveau, que les collabos du mensonge passent pour des coopérateurs de la vérité même là où l’on est censé connaître et promouvoir la vérité, et que là, si le discours sur la vérité perdure, il s’avère que le mode d’existence, de relation à soi et à autrui, est fondé sur le mensonge. Et c’est ainsi, comme nous le savons, que les maisons menacent de s’écrouler – s’écroulent si on ne refait pas les fondations à temps. Évidemment cela demande de creuser, de se salir les mains et d’en suer, mais c’est une question de vie ou de mort.

Quand le nouveau pape a été élu, j’ai posté sur mon blog de l’époque une image humoristique, trouvée sur Internet, dans laquelle il était assimilé à l’empereur Palpatine, dans Star Wars. Bien sûr c’était irrévérencieux, mais l’image disait pourtant quelque chose de très vrai. J’ai toujours dit par la suite que ce pape était le bon pape, ne serait-ce que parce que d’une certaine façon il unit en lui Pierre et Paul, le pasteur et le penseur. Je dis aussi que tout pape est de toute façon le bon pape, car voici où l’image est juste : même si se révèle en lui « le côté obscur de la force », Dieu s’en sert pour détruire et replanter selon son propre plan, qui n’est autre que le rétablissement de la vie en vérité.

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ce qui introduit du malentendu

Le serpent est dans l’Éden en esprit voyeur, ange déchu par jalousie de voir que l’homme et la femme sont sexués, et de ce fait, unis. C’est pourquoi il n’a de cesse de s’immiscer dans les couples afin de leur pourrir la vie. Le récit de l’extraction d’Ève du côté d’Adam ne signifie pas qu’il y a un premier puis un deuxième sexe, mais au contraire qu’il n’est qu’un mode d’être pour l’être humain : sexué.

La théorie des genres, un certain féminisme qui a plus ou moins secrètement en horreur le corps féminin et la maternité, en horreur aussi le corps viril, la théorie freudienne du désir de pénis, tout ce qui introduit du malentendu dans la relation entre l’homme et la femme, sont l’œuvre du diable qui jamais ne parvient à contenter son voyeurisme ni son dépit de voir l’homme plus élevé par Dieu, corps et âme, que lui, esprit cherchant satisfaction dans le néant.

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Être ou ne pas être

L’homme possédé par le mauvais, qui suit le Christ partout pour déformer partout sa Vérité, dans une obsession tragique : même s’il fait tout faux, même s’il a tout faux, même s’il dit tout faux, son contre-pèlerinage prouve son désir de la Vérité, qu’il n’a pu connaître, elle que le mauvais ne peut connaître. Qui s’est construit sur le mensonge et les apparences, au premier coup de vent de l’esprit de Vérité, il s’écroule. Qu’il cesse de vouloir toujours se rebâtir une image de lui à l’image de son égo, qu’il cesse de vouloir se faire valoir et aimer par son costume, ses entreprises et son argent, et il pourra trouver l’amour vrai, l’être vrai, dans l’abandon et le dénuement, le face à face avec Dieu. La grâce l’emporte sur tout, et elle ne se reçoit qu’en pauvre.

Cet homme est l’homme du monde, et il en est de même pour le destin du monde.

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