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« Qui suis-je ? », demande à Dieu Moïse. « Je suis avec toi », lui répond Dieu, déplaçant le je (Exode 3, 11-12). Dieu est « Je suis », Moïse est celui avec qui Dieu est. Voici l’Alliance, valable pour tous les prophètes qui traversent le temps par mon corps et mon sang, tous les prophètes jusqu’à, très vivement, Mohammed. Tel est l’être de tout croyant.
Ramadan est le temps de l’exode du je humain. Le temps où l’homme est privé de nourriture et de boisson durant toute la traversée du jour, le temps où il est privé de lui-même à travers cette privation, dans laquelle il peut entendre cette réponse de Dieu : « Je suis avec toi ».
Merci Seigneur pour Ta présence. Préserve-nous de nous goinfrer de nous-mêmes, le soir venu. À la fin de la nuit la manne tombera et à chaque jour elle suffira, comme Tu suffis.






tout à l’heure à Paris, photos Alina Reyes
Aujourd’hui nous sommes allés écouter Alain Kremski, pianiste envoûtant par son répertoire, son jeu et son toucher chargés d’énergie parfaite, de sensibilité mystique, de douceur infinie. Interprétant des œuvres de Liszt, Wagner, Brahms, Satie, Borodine, et d’écrivains dont j’entendais pour la première fois des compositions, excellentes : Nietzsche, Pasternak, Gurdjieff et Hartmann. Sensation de le sentir jouer à même mes tympans, de devenir tout entière un tympan, tendu dans l’univers. Aux Parisiens de l’été, je le conseille, il rejouera, au Théâtre de l’Île Saint-Louis.
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En début de soirée, nous sommes allés écouter Thomas Tobing jouer préludes et études de Chopin à Saint-Julien le Pauvre, la plus vieille église de Paris. Puis nous sommes allés dîner chez Maï, une vieille petite dame souriante. Trois tables dans son minuscule restaurant, couvertes de toile cirée, et ses plats vietnamiens à quatre ou cinq euros. J’ai tout de suite vu, sur l’étagère du fond, à côté des biscottes, au-dessus des cartes du Vietnam et parmi beaucoup d’autres choses, la Bible TOB, avec ses feuilles dorées. Sur l’autre mur, une image de la Vierge, à côté d’un petit drapeau français. À la fin, il n’y avait plus que nous quatre dans la petite pièce. Maï a fermé la porte et elle nous a raconté sa vie. Son père, instituteur, décapité par les communistes, et elle-même jetée en prison quand elle avait dix ans. Les pieds dans la boue, debout, la pluie à travers la paille. Un jour l’aviation française, l’évasion, la fuite à Hanoï, la nécessité pour l’enfant de se débrouiller seule pour survivre. Puis l’embarquement en boat people. Deux millions de boat people vietnamiens sont morts noyés, dit-elle. Elle et ses compagnons ont survécu en écopant avec leurs mains le bateau qui prenait l’eau. Maï est arrivée en France il y a longtemps, elle travaille toujours et s’y trouve très bien, elle rappelle que c’est un pays où l’on vit très bien, même si tout le monde semble l’oublier. Elle parle encore du Vietnam, montre une photo de sa soeur restée là-bas, quand elle était squelettique par manque de nourriture, raconte la corruption qu’elle y a trouvée en y retournant une fois, en 91. Quelqu’un l’appelle au téléphone, comme la conversation s’éternise je lui tends l’argent de la note, elle me désigne du doigt l’endroit où elle a posé l’argent de la soirée, que je puisse moi-même me servir la monnaie. Avant de partir je lui envoie de la main un baiser, nous nous serrons les bras bien fort.

en chemin vers Saint-Justin, été 2010, photo Alina Reyes
O me dit combien il est impressionné par la droiture de N. (« Noé », comme je l’appelle dans mes livres depuis vingt ans, et qui est maintenant le nouveau propriétaire de la grange, dans la montagne où eut lieu le déluge), droiture de vue et droiture de vie. Et je songe à ce que nous demandons dans la prière islamique : « Guide-nous dans le chemin droit ».
Pourquoi le Christ eut-il à guérir tant de possédés ? Les démons ne sont pas des péchés. Les évangélistes ne disent pas démon à la place de péché. Quand ils veulent parler du péché, ils disent péché. Les démons sont des démons. Le diable est contagieux, il est légion. Certains hommes ouvrent leurs portes aux démons, contents d’en faire leurs alliés, de pouvoir pécher en se reposant sur des puissances célestes, fussent-elles mauvaises. D’autres se battent contre les démons qui s’en prennent à eux. Et les démons redoublent d’ardeur auprès des hommes, pour les séduire ou les détruire, quand ils sentent la présence de ce qui peut les renvoyer au néant, quand le Royaume où ils n’ont pas de place approche. « Ta foi t’a sauvé », dit le Christ. Tout juste a la foi, même s’il ne prononce pas le nom de Dieu. Avoir la foi c’est être libre de l’emprise des démons, même s’ils continuent leur action, avoir la foi c’est être indestructiblement ferme dans le chemin droit, la vérité, la vie, la joie de vivre.
Être sauvé, c’est avoir la foi, ou la retrouver. Ayons foi, et la foi vaincra, d’elle-même, toutes les forces de mort. Dieu aime les hommes.





ce matin en allant au, et au Grand Palais, photos Alina Reyes
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tout à l’heure au Labyrinthe du Jardin des Plantes, photos Alina Reyes
Le jeûne rend plus lent, comme le fait de se retirer dans la solitude, dans un lieu isolé. Le temps se déploie, éventail, accordéon. La pesanteur perd de son pouvoir, le corps se détache, jette l’ancre, sort de ses empreintes. Le corps est l’âme. La lumière l’assaille de morsures d’amour. Éperdu, il demande et rend grâce.
Hier dans un instant de fatigue à la bibliothèque où je travaillais, j’ai fermé les yeux et j’ai eu une vision, beaucoup plus solide et concrète que toute vue que nous donnent nos yeux de chair. La marque sur mon pied s’ouvrait, tel un œil vertical, et par cette fente ouverte sur toute la longueur du pied, donnait naissance à une chair nouvelle, lovée sur elle-même en forme d’œuf, qui en s’apprêtant à se déployer m’a réouvert les yeux, mettant fin à la vision mais sans y mettre fin tant elle avait été vivante, charnelle, sensible.
Passage. J’ouvre le passage que le Ciel est en train d’ouvrir. Prions pour ceux qui souffrent.





tout à l'heure au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

cet après-midi au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes
Je me suis levée à 3h25, j’ai jeûné à partir de 4h, j’ai prié, j’ai travaillé… Puis j’ai rompu mon jeûne à 16h30, en apprenant que finalement, après la polémique due au choix, non concerté il est vrai, du calcul astronomique plutôt que de la vision à l’œil nu, la date était reportée à demain. J’ai consulté plusieurs sites musulmans, et notamment les commentaires des lecteurs. Il paraît que la lune ne sera pas davantage visible à l’œil nu ce soir, il y faut une lunette astronomique. Il paraît que c’était ainsi l’année dernière aussi, et que personne n’a rien dit. Passons. Les pays arabes entrent en Ramadan demain, mais d’autres pays comme la Turquie y sont entrés aujourd’hui. Prions pour que tous les musulmans du monde arrivent à s’entendre sur la méthode qui leur permettrait d’entrer à l’unisson en Ramadan.
Ne pas manger ni boire ne m’a pas paru difficile, c’est une affaire de mental, une fois qu’on a intégré que le prochain repas est à dix heures du soir on s’adapte de bonne grâce. Mais j’ai été fatiguée par le manque de sommeil. Au moins cette journée m’aura servi de test : puisque la nuit ne fait pas plus de trois heures, trouver un autre temps dans la journée pour redormir.
Où allaient tous ces avions de guerre et ces chasseurs qui ont survolé Paris cet après-midi vers le sud-est ? C’était sinistre. La paix est si belle et bonne. En marchant j’ai songé que si l’on est exempté de jeûne en voyage, c’est aussi parce que le vrai voyage est en lui-même un jeûne, un temps où l’homme jeûne de ses habitudes. Autant que l’effort de l’abstinence, ce déplacement du quotidien qui brise nos conforts est propre à changer le regard, renouveler le cœur. Je n’oublie pas l’importante dimension sociale du Ramadan (même si je ne la vis pas encore), qui œuvre à unir la communauté, y renforcer les liens de respect mutuel et de solidarité. Ramadan est un trésor de l’humanité. L’ascèse et la fête de l’esprit sont liés, c’est pourquoi aussi les moines sont si joyeux. Et profondément apaisés.



tout à l'heure au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes
J’ai bien ri en continuant à taper Poupée, anale nationale, pour en faire un livre numérique à mettre ici. Soudain toute la tragi-comédie actuelle se révélant comme une grosse farce, toute cette maladie autour du racisme, de la famille, de la nation, du sexe, de la religion, tout cela dédramatisé par une bonne purge, toute la débilité étalée, réduite à néant. Voilà un livre qu’il est urgent de relire, je crois.
Alors que je traversais le jardin une toute petite fille m’a apostrophée : « Hé, madame ! » Je suis allée vers elle. « Je mange une glace », a-t-elle dit. « À la fraise ». J’ai apprécié sa capacité d’affirmation.
Voici qu’arrive Ramadan, mon premier. Je sens que je vais travailler pendant ce temps comme une reine, incha’Allah. Bon et saint Ramadan à ceux qui le font.

tout à l'heure au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes
Il y a la mer Rouge, et puis il y a le Bastan, aussi.
Le temps s’écoule, et puis un jour, les parois du sablier s’écroulent. Caritatis Lumen.
Il y a le Jourdain, et puis il y a le Gave, aussi. Baptême et résurrection. Barèges, ce n’est que le début, et tu es le premier sur ce chemin.