Journal intime d’une jeune femme libre, 2 : écrire, voyager, être amoureuse

Après le prologue, nous entrons maintenant dans le journal en lui-même. 1979, j’ai vingt-trois ans en février. Désir ardent d’écrire, bonheur ardent de voyager (là un récit d’une partie d’un voyage au Maroc), regards ardents sur les jeunes hommes et les jeunes femmes de mon âge, dont je tombe amoureuse à toute occasion, ardents questionnements spirituels… Je brûle de partout et tout est là pour l’écrivaine que je ne suis pas encore – quoique…
Je ne sais plus pourquoi je n’ai pas mis les dates de chacune de mes entrées dans le journal (dont je n’ai plus le manuscrit), mais on suit à peu près l’affaire, entre janvier et juillet de cette année 1979. (J’ajoute un passage sur mon fils « Arno » qui figurait par erreur dans l’édition papier à l’année 1984, alors qu’il est né en 1976 et avait donc « pas encore quatre ans » en 1979).

*
Soulac-sur-mer, 1979

C’est le matin, j’écoute Le Sacre du Printemps.
Le printemps s’annonce à Soulac avec beaucoup moins de violence que chez Stravinsky. Ici, tout se fait en douceur. C’est d’abord, dès la fin janvier, les mimosas qui fleurissent ; ces abondantes grappes jaunes, cette odeur forte et envahissante… Malgré les gelées matinales dès l’après-midi le soleil fait sortir les premières chenilles processionnaires de leur nid, là-haut dans les pins toujours verts.
Dans moi aussi, au moindre rayon de soleil, le printemps se réveille, et même l’été. Il me prend des envies de mouvement, j’écoute Théodorakis ou Zambetas et je me mets à danser, je pense à la Grèce, et mon ventre et ma poitrine se soulèvent comme si j’étais fraîche amoureuse, et j’ai envie de rire et de pleurer. J’ai des fourmis dans les jambes, je rêve de voyages. Tous mes problèmes intellectuels, métaphysiques, mes constantes et épuisantes remises en cause de moi-même, tout cela s’échappe insensiblement et je commence à pousser un long « ouf », à me sentir vivre. Tout m’apparaît plus simple, il suffit de laisser s’écouler la vie sur moi, et elle m’appartient, et elle est douce, tellement… Comme celle d’un lézard goûtant le soleil sur une grosse pierre blanche.
Voilà l’état d’âme dans lequel je commence à me retrouver de plus en plus souvent. Mais j’ai encore de durs moments d’angoisse, de tristesse, de désillusion. Finalement, ma plus grande souffrance est de rester stérile devant une feuille blanche. Après un poème je me sens bien, soulagée, comme après un cauchemar angoissant et pénible, qui m’a servi d’exutoire. Je rêve qu’on m’enlève Arno, qu’on le torture abominablement, qu’on le tue, ou bien que Yannick me trompe, et je me réveille encore émue, mais détendue et souriante, car toutes mes angoisses se sont déchargées dans le rêve. C’est la même chose quand j’écris un poème.
Mais j’ai à peine le temps de savourer cet instant privilégié qu’il devient aussitôt un nouveau sujet de tourment car je m’aperçois avec dépit de sa rareté et de ses limites. Je veux de toutes mes forces devenir écrivain, mais quand je constate la nullité de ma puissance créatrice et la triste mine de mes quelques écrits, viennent de longs moments de découragement, et même de dépression.
Il m’arrive aussi, souvent, de me demander pourquoi je tiens absolument à devenir écrivain, alors que je suis persuadée que l’écriture, sous n’importe quelle forme, ne peut conduire à la sagesse. Mon idéal, c’est de me faire ermite. Peut-être, un jour… Quoi qu’il en soit, malgré mes découragements, mes insomnies et mon manque de motivation, je persiste dans mon rêve d’écriture, et je crois, que, sans cela, ma vie m’apparaîtrait tellement vide que je courrais au suicide.
J’ai acheté ce cahier après avoir entendu à la télévision, l’autre soir, Henri Thomas dire qu’il tenait des carnets. Quand j’étais lycéenne, j’ai tenu mon journal pendant des années, et puis, à dix-sept ans, j’ai brûlé tous mes gros cahiers. C’était comme si, implicitement, je m’étais promis de ne jamais plus tenir un journal. Aujourd’hui je recommence, car :
– c’est le seul moyen d’écrire sans devoir attendre l’inspiration ;
– cela peut la provoquer ;
– il est possible que quelques passages de ce cahier me soient utiles plus tard ;
– au moins, écrire sans souci d’intelligence ou d’esthétique me soulage.

Cet après-midi, j’ai vu chez le marchand de journaux le deuxième numéro de Où Magazine. Mon article sur la Crète n’était pas au sommaire. Pas davantage que celui que j’avais écrit sur notre voyage en Grèce, l’année dernière, n’était paru dans Partir.

Je n’ose pas aller me coucher, j’ai peur de l’insomnie, comme hier et avant-hier. Des heures à tourner dans le lit, à tourner dans ma tête des phrases et des phrases.
Après avoir écouté Alberto Moravia et Günter Grass, je ne me fais plus aucune illusion sur mon avenir d’écrivain… Vraiment pas à la hauteur ! Je suis comme un des personnages de ce film que j’ai vu hier soir, après Apostrophes. Il vit à Sète, commence des romans, ne les finit jamais, et ne les finira jamais. Après le film j’ai terminé Les Immortels d’Agapia, de Virgil Gheorgiu. Il dit qu’on ne fait jamais rien de grand dans les petites villes, que toutes les grandes pensées, toutes les grandes œuvres sont toujours réalisées dans les grandes villes. Peut-être prend-on trop le temps de vivre, autant à Sète qu’ici, à Soulac. Mais comment s’en plaindre ?

J’aime descendre au fond des rêves, au fond des nuits sans fond… où explosent des milliers de réalités… Longs délires… Comme la nuit est riche, comme elle est saugrenue…

Est-ce le printemps qui me rend si amoureuse ? Depuis plusieurs jours, je suis amoureuse de plusieurs hommes, j’en rêve toutes les nuits, et même toute la journée.
Je n’ai même plus envie de lire pour tromper la longueur des nuits.
Cet après-midi, balade à Saint-Émilion. Nous pensions à notre départ pour le Maroc, dans moins d’un mois. Là-bas il y aura le soleil, et au retour en France, il y aura le soleil aussi.
Pauvres tourterelles ! Elles me tournent le dos, je les gêne avec ma lampe. Mais je n’ai pas envie de bouger, ni de lire, ni de faire l’amour. J’ai envie de dévaliser une boutique, et de passer ma nuit à essayer des dizaines de vêtements.

En ce moment, Arno, c’est l’imagination au pouvoir, il faut vivre dangereusement, c’est le poète et l’anarchiste. Il chantonne, il chantonne interminablement, en s’inventant des dizaines d’histoires, et puis il se met à crier, à cracher sur tout, et à en rire très fort.

Arno n’a pas encore quatre ans, mais en ce moment il est en plein délire métaphysique. Jour après jour, il me raconte sa vision du monde, voilà ce que cela donne : au début des temps, il n’y avait sur terre ni hommes ni animaux ni camions, ni même arbres, simplement des fleurs et des plantes. Ce qui était beau, mais bien triste. Il n’y avait pas d’océan, mais d’immenses rivières qui faisaient des raz de marée. Ensuite, il y eut des hommes qui étaient des géants. Quand il étaient morts, ils s’enterraient très profondément sous la terre, sans tombeau, à l’endroit où il y a du feu, et on ne retrouvait ainsi jamais leurs squelettes.
Un jour, un volcan décida de recracher le corps d’un enfant mort, et celui-ci ressuscita. Tout le monde était content, mais ensuite il n’y eut plus de géants, simplement des gens comme nous.
J’ai oublié de dire que parfois, avec le corps des morts, les géants construisaient leur maison, c’est pourquoi on peut aujourd’hui remarquer que les maisons ont une bouche (la porte) et des yeux (les fenêtres).
Quand on a inventé l’écriture, on n’a pas su tout de suite former des lettres avec des boucles. On a donc commencé par faire des petits dessins – une minuscule maison pour dire « maison », un minuscule camion pour dire « camion », etc.
Un jour, il n’y aura plus du tout d’hommes sur la terre, et ça ne reviendra jamais. C’est comme les dinosaures, il y en a eu, il n’y en a plus eu, il n’y en aura plus.
Arno me raconte aussi ses dialogues avec « Petit Lapin », son alter ego coquin. Petit Lapin lui demande : Ça t’énerve d’exister ? – Oh non, ça va, répond Arno. Mais ça m’énerverait pas de pas exister, parce que quand on n’existe pas, on peut pas s’énerver.
Voilà le genre de questions qui lui viennent naturellement chaque jour, sur la mort, l’espace, le temps, et bien qu’il déploie toute son imagination (vaste) pour y répondre, on sent qu’il n’est pas satisfait, puisque, de nouveau, le lendemain, il interroge, il cherche. Il en rêve aussi beaucoup la nuit, ce qui gâche parfois son sommeil, et le nôtre. Mais au moins, que son paysage mental est riche !

Nous sommes en Andalousie. Yannick conduit, et les routes sont bien difficiles, très encombrées de camions. Je me régale à regarder les champs couverts de coquelicots, boutons d’or, pâquerettes, chicorées sauvages, lavande, genêts, oliviers… Il fait beau.

Maroc

La voiture est bloquée dans un garage quelque part entre Fès et Marrakech, j’en profite pour écrire. Hier arrivés à Fès, impossible de trouver la plus petite chambre ni même de visiter, toutes les plus belles parties de la ville étant fermées pour recevoir le roi. Partout des gendarmes, une foule de gens attendant son arrivée au bord des routes banderolées. Il doit y rester vingt jours. Nous avons finalement dormi à Imouzzer.

Quelques jours plus tard
Quatre-vingt kilomètres encore jusqu’à Marrakech, et le soir tombe. Un peu après El Kelâa, nous nous arrêtons sur le côté de la route pour nous désaltérer. Deux Arabes nous observent depuis un moment. L’un d’eux vient nous demander une cigarette, et aussi notre adresse. Yannick lui donne l’une et l’autre de bonne grâce. El Arâbi nous fait alors comprendre qu’il veut nous inviter chez lui ce soir. Surprise agréable ! C’est parti : nous suivons sa motocyclette.
Nous avons vite quitté la route, pour rouler sur la terre argileuse. On devine à peine le chemin, plein de trous. Où sommes-nous ? Longtemps nous cahotons, mal éclairés dans cette nuit noire par les phares de la voiture. Enfin, nous apercevons les premières maisons de terre rouge du village.
Nous sommes à peine arrivés qu’une multitude de voix féminines nous accueille, avec de grands bonjour ! bonjour ! Je descends, je serre des mains, je suis conduite dans une salle éclairée à la bougie. On me fait déchausser, asseoir sur des nattes et des tapis, on me met des coussins derrière le dos, sous les bras… On parle, on rit beaucoup. Chacune de nous ne connaît qu’une seule langue : la sienne.
Yannick et El Arâbi reviennent du « garage » (une grange) où ils sont allés ranger la voiture, à grand-peine. D’autres hommes arrivent, serrent nos mains, et s’assoient sur les nattes, pieds nus. Les femmes et les enfants sont agglutinés, debout, à l’entrée de la pièce. Les présentations se font dans la bonne humeur. On est bien. Les femmes posent sur la table basse un plateau d’amandes, de noisettes salées, une profusion d’œufs durs tout chauds, du Coca et du Fanta orange. Mohammed, patiemment, moud son kif à l’aide d’un couteau. Il fume beaucoup pour supporter le travail, qui est très dur.
Nous avons maintenant un interprète, Moisli, un étudiant du village qui s’est joint à nous, et nous permet d’avoir des conversations plus suivies. Il semble déjà que nous nous connaissions tous depuis toujours.
Un peu plus tard, nous dégustons un tajine au poulet, avec un pain rond et plat tout tiède encore, le kessara. Délicieux. On pioche dans le plat avec les doigts. À la fin du repas, l’une des femmes propose à chacun l’eau pour se laver les mains. Un peu plus tard encore, on nous laisse cette pièce pour la nuit, où nous dormons sur les tapis. Toute la nuit, je tiens enlacés, d’un bras Moïra (la chienne, berger briard), de l’autre Arno, car j’entends tout près de nous des souris, peut-être même des rats, mener grand train. C’est la première fois que je dors accrochée à la fourrure d’un chien.
C’est le chant du coq qui nous réveille. Nous sortons dans la cour intérieure, que les femmes sont déjà affairées à nettoyer. Nous découvrons ce que nous n’avions qu’entrevu la veille au soir : dans cette cour plutôt réduite, il y a un poulailler et des lapins en liberté, une vache et son veau attachés, des moutons retenus derrière une haie piquante, et deux ânes à l’abri. On trait la vache, on en laisse un peu pour le veau.
Puis nous prenons le petit-déjeuner, riz au lait et thé à la menthe. Les tout-petits, dans le dos de leur mère ou de leur sœur, sont calmes, gentils.
Toute la matinée, nous nous promenons avec El Arâbi, Mohammed, Moisli, Mustapha. Nous sortons du village, qui nous paraît un vrai labyrinthe. Toutes les maisons se ressemblent, même couleur rouge de la terre dont elles sont faites, mêmes cubes opaques (une seule porte, pas de fenêtre sur l’extérieur), posés les uns à côté des autres. Les chiens aboient sur notre passage, nous suivent à distance, et finissent par se battre entre eux. Les enfants aussi se rassemblent pour nous observer. On ne voit pas souvent des étrangers, ici.
Nous visitons la grande propriété qui s’étend autour du village, et où tous travaillent. On nous explique qu’elle appartient au frère d’Hassan II. Plusieurs cultures donnent du travail toute l’année. En ce moment, de janvier à fin mars, c’est la cueillette des oranges. Bientôt ce sera le blé. Toutes les familles du village possèdent une basse-cour et un troupeau de moutons plus ou moins important (de cinq à deux cents moutons). Mais presque tous, hommes et femmes, doivent aussi travailler à la propriété, où ils touchent la somme dérisoire de dix dirhams par jour, pour dix heures de travail – alors qu’un kilo de viande dix-sept dirhams. Aussi, plusieurs de ces ouvriers agricoles souhaitent venir travailler en France, pour aider leur famille. Nous sommes tristes et honteux de penser à la façon dont nous accueillons chez nous les Arabes, alors qu’eux nous reçoivent avec tant de gentillesse.
Dans la journée nous découvrons les puits d’irrigation, les champs de blé, de fourrage, les orangeraies pleines d’hommes et de femmes au travail – bien que nous soyons dimanche. Nous allons voir paître les moutons. Nous roulons, nous marchons, nous suons, nous avalons des tonnes d’oranges, nous sourions, surtout. Et avec cela, nous avons pris le temps de faire la sieste sur les banquettes, dans la maison de Moisli. Nous avons pris le petit-déjeuner chez El Arâbi, le déjeuner chez Mohammed, le thé et les œufs durs chez Mustapha, le dîner chez Moisli… Nous avons été comblés de cadeaux, fleurs, fèves, oranges, sac doré, chapeau et chasse-mouches tressés pour Arno, bonbons, panier… Sans oublier l’adresse d’un cousin qui nous recevra à Marrakech.
Nous sommes partis avec l’impression de quitter les meilleurs amis du monde, la paix et la gentillesse. Désormais, pour nous, les oranges du Maroc auront une saveur toute particulière, et une couleur bien lumineuse pour les jours pluvieux de France.

Soulac
Il y a bien longtemps que je t’ai abandonné, cahier, et j’ai négligé de te raconter bien des choses.
… Mon amour pour Abdeljaghni, qui m’a fait tout remettre en question. Cette grande blessure de le quitter si tôt, sans avoir eu le temps de le connaître, de me baigner avec délices dans sa vie, à peine entrevue, mais avec quel émerveillement. Quelle aventure de l’esprit ce fut pour moi, comme du cœur et du corps !

Le mur était bleu à mi-hauteur,
et blanc jusqu’au plafond,
et moi je contemplais sans me lasser,
comme un horizon serein,
cet attouchement sans larmes
d’une bande de mur bleue
et d’une bande mur blanche
C’était l’heure de la sieste, un chaud dimanche,
dans une longue salle marocaine,
tranquillité des corps étendus
paroles rares
douceur aux cœurs,
lenteur de l’esprit qui s’en allait,
paisible,
comme une longue ligne droite,
bleue en bas et blanche en haut,
immobile, immuable,
qui s’en allait.

C’est le matin, il fait beau, je suis derrière mon comptoir, à attendre les mangeurs de glaces. C’est assez intéressant, de rester là plusieurs heures tous les jours, à regarder passer les gens. Il y en a vraiment de toutes sortes, de tous genres, et pour tous les goûts. Il y en a même, je crois, qui ne conviendraient à aucun goût.

Hier soir, j’ai regardé à la télé une émission sur la Grèce. Ce qui m’a le plus touchée, c’étaient les manifestations et les chants religieux. J’ai vraiment ressenti, dans ce christianisme orthodoxe, une vision pathétique du monde, et j’ai compris aussi pourquoi on cherche joie et paix dans la religion. Je suis vraiment attirée par les orthodoxes, j’ai l’impression de les comprendre bien mieux que les catholiques. Je me souviens du grand bonheur que j’avais éprouvé, dans cette cour d’un monastère des Météores.
J’ai envie de la Grèce tout entière, je n’y suis pas chez moi, mais j’en suis tellement amoureuse.

Il y a un vieux couple qui passe souvent (au moins quatre-vingts ans chacun), main dans la main, tout frêles et branlants. Lui porte un short, une chemise et un chapeau coloniaux, avec des lunettes de soleil et des nu-pieds en cuir. Elle, une jupe gitane noire à volants, avec des bandes multicolores, et un petit débardeur de coton moulant, rose vif, sur sa poitrine libre (d’ailleurs pas si vilaine). Cela fait plusieurs années que je les vois, lui toujours vêtu à l’identique, elle arborant de nombreuses toilettes, toujours à la pointe de la mode des teen-agers…

Pink Floyd, Money, à la « radio-vacances » de la rue de la Plage. J’ai tant écouté ce disque dans le minibus, sur les routes tortueuses de Grèce. J’en étais saoule, du vin bu au restaurant, de la musique plein les oreilles, et surtout de l’Aventure !

Tous ces gens qui passent, indifférents. Et puis un grand Arabe, des tapis sur les bras, avec un large sourire : « Adieu, ma sœur ! Ça va, là-dedans ? »

L’animateur d’Europe 1 aussi me salue, mais on dirait que c’est parce qu’il se sent obligé d’être toujours gai et gentil, jusqu’à la bêtise.

Passe aussi une fille, allemande, magnifique, minuscule short en jean, longue parure de très beaux cheveux blonds, visage adorable. La Lorelei…
Il y en a une autre, très jeune, très fine, et longue, brune, la peau mate, les cheveux tirés en arrière, dans une robe blanche légère, ample et transparente, gracieuse.

La belle Allemande, qui est française, est venue m’acheter une glace pour sa petite sœur. Quel choc ! Qu’elle est belle ! Voilà que je tombe amoureuse des filles, maintenant !

J’ai reçu une réponse de Marc Torralba en personne, des éditions du Castor Astral. Très gentille lettre, qui me fait nager dans la joie depuis deux jours. Il me propose de nous rencontrer à Soulac un de ces jours.

Pourtant je me sens bien loin d’égaler les auteurs qu’ils publient, comme Safran dont j’adore Le Chant de Talaïmannar :

Aujourd’hui je pense à toi

Aux biches de Neuchâtel
Aux lacs bleus de neige épaisse
Aux papillons bleus de Bâle

Aujourd’hui je pense à toi

La lourde chaîne au cœur
De pierre et de pavé de rue qui monte
Aux soleils des Pakistans…

Je vois passer A., son beau corps et son beau visage sont mangés par l’alcool, et cependant, et peut-être même à cause de cela, il m’attire.
Si je me décidais à aimer charnellement tous les hommes et toutes les femmes qui me font frémir, je crois que je mourrais de désespoir, car je n’y arriverais jamais.

*

à suivre

Physique de la poésie

Yoga et autres gymnastiques au quotidien continuent à me muscler, à me rendre plus souple et plus agile. Je me sens en joie dans mon corps, et dès qu’il fera un peu moins gris et humide je recommencerai à marcher davantage, à courir, à faire du vélo, et quand l’épidémie prendra fin peut-être de la danse, ou aller à la piscine, etc. L’été dernier O et moi avons fait 100 km à pied en Lozère avec chacun un énorme sac sur le dos, en bivouac et en complet bonheur de liberté. En traduisant l’Odyssée je suis transportée de joie aussi – et je me demande pourquoi tant de traducteurs ont affadi la poésie inouïe de ce texte. Et je me dis qu’ils n’ont pas dû la sentir. Les intellectuels sont rarement des gens qui cultivent le bonheur du corps, qui connaissent leur corps, qui savent ressentir la vie et le monde avec leur corps. Or la poésie puissante (je précise puissante car la plupart de la poésie aujourd’hui ne l’est pas, puissante) est de la même nature que la nature, que la vie, elle vient de la même source, et c’est par sa propre nature et par sa propre puissance vitale qu’on la ressent, qu’on la reçoit, qu’on en est revigoré et rincé comme d’une séance de sport. Je dirai donc que la plupart du temps, je préfère de beaucoup les sportifs et autres danseurs de tous sexes aux poètes.

Et en ce moment, je regarde et regarde encore de magnifiques prestations récentes des gymnastes – j’ai déjà évoqué ici Simone Biles, la voici encore, avec aussi, autres plendides corps vivants, Gracie Kramer, Margzetta Frazier, Kyla Ross, MyKayla Skinner, Katelyn Ohashi. Moi aussi, quand j’écris, parfois, je me sens ainsi : virtuose. Dans l’art de quitter le sol en beauté et de retomber sur ses pieds avec grâce et sourire, et même joie féroce.


*
à bientôt pour la suite du journal intime d’une jeune femme libre (cf note précédente)

Journal intime d’une jeune femme libre, 1 : prologue

Les éditions Zulma m’ayant rendu mes droits sur mon livre Ma vie douce, j’ai décidé de le donner ici au fur et à mesure que je le recopierai, sans en changer un mot ni une virgule. Témoignage intime d’une jeune femme libre et écrivaine entre 1979 et l’an 2000, qui peut encore aider, à mon sens. Aujourd’hui en voici le prologue, écrit donc en 2000, présentant les textes qui vont suivre, écrits à partir de mes vingt-trois ans.

*

MA VIE DOUCE
Journal (1979-2000)

– Et pourtant elle est dure, réplique Serge, mon éditeur, quand je lui annonce le titre de mon livre.
Hey, Galileo, ça va. Je sais qu’elle tourne. Ça m’empêche pas
– De la voir douce, dis-je.

Après tout, qu’est-ce qui lui fait croire que ma vie est dure ?
Le fait que je cherche sisyphement de quoi payer mon loyer ?
Mon côté auteur maudit ?
L’angoisse se lit-elle à ce point sur mon visage ?
Lectrice, lecteur, votre vie n’est-elle pas dure aussi ? Dure et douce à la fois ?

Je faisais souvent ce rêve, où il me fallait escalader une dune taillée comme une falaise. Plutôt que de m’épuiser à la tâche, je finissais par chercher un chemin de traverse, un endroit où le sable offrait une pente plus douce, que je prenais en biais. Le pied s’enfonçait dans la masse tiède, granuleuse, semi-liquide, l’ascension devenait un plaisir.
Si je porte en moi Sisyphe, que son rocher soit une balle à jongler !

Pourquoi se souvient-on davantage du châtiment de Sisyphe que des ruses qui le lui valurent?Sisyphe n’en faisait qu’à sa tête, ni les autres hommes, ni Dieu ni la Mort ne pouvaient l’intimider. Bien sûr il est le père d’Ulysse – et moi je suis la fille du voyageur. Je suis solaire, sans ignorer le chant fatal des sirènes je fais en sorte de ne pas y succomber, j’aime la vie comme un fruit vert, mordu à l’arbre. (Même si je vis dans un pays de déprimés, où une certaine élite se complaît dans la morosité, la haine de soi, l’ennui congénital, le ressassement maladif, le renoncement, l’amertume, la défaite annoncée, le repli salvateur, au mieux les délectations morbides, au pire les planques de toutes sortes, les « milieux », les clans, les postures comme autant d’impostures, de vies et de pensées préfabriquées, désespérées, désespérantes.)
Pousse ton rocher, pauvre Sisyphe, c’est le spectacle qu’ils aiment!Avec quelle complaisance ils trimbalent encore, sous leur peau de grisaille, les douleurs abjectes d’un Christ portant sa croix!Nietzsche m’a appelée dans la montagne car il est entré dans ma chair, quand ils ne faisaient que le caser dans la mémoire qui leur tient lieu d’intellect.
Leur crime : avoir lu Nietzsche – pour mémoire. Lu et enterré. In memoriam. Avoir lu Rimbaud, avoir tout lu – et n’en rester pas moins pourris de compromis. Façon de faire passer l’obscénité de la vie par une gestion prudente de leur capital. Kapital ! Financier, social, culturel, comme disait mon prof de psycho-socio, n’importe quel capital (il y en a même qui doivent prendre soin de leur « capital sympathie »), l’essentiel c’est de capitaliser ! Ne rien perdre, garder, accumuler. Désherber son coin de terre, mettre sa vie sous cloche et en faire une grosse laitue pleine d’engrais.
Ce crime me guette, moi aussi. Si je n’écris pas. Hop ! Je suis l’Alice de Lewis, le K. de Kakfa, d’un bond hors du rang des meurtriers !
Écrire, une deuxième vie. J’ai eu, et je garde, cette vision de mon activité d’auteur : un ruban-route lumineux qui se déroule et se déploie à l’infini à partir du milieu de mon corps. C’est une sensation très physique, à la fois un peu inquiétante parce que ce ruban a une dimension mystérieuse, et rassérénante parce qu’il est là, ce chemin clair qui sort de moi comme un autre moi-même, cet ange en forme de ruban qui s’en va en flottant et ondulant dans l’espace, et me garde du vertige.
Ma mère me rappelle souvent que je fus un bébé très précoce. Aussitôt née, je me mis à ramper, soulevant ma tête avec curiosité – un phénomène qu’en vingt ans de carrière la sage-femme n’avait encore jamais vu. Âgée de quelques semaines, je dansais frénétiquement, en riant aux éclats, accrochée aux mains de mon père qui me faisait sauter en chantant. Rapidement, je sus chanter aussi, et je ne me lassais pas d’entonner : « La crème au chocolat du bon lait Mont-Blanc / c’est le bonheur des gourmands… ». J’étais un petit être dodu mais tout en muscles, au regard noir et brillant, manifestant un sensationnel appétit de vivre. J’aurais pu devenir artiste de cirque, une nomade trouvant son plaisir à faire des cabrioles au son du tambour ou à dresser des fauves – je suis écrivain. Je veux dire : voilà quelle sorte d’écrivain je suis.
Dès que j’ai su lire, j’ai voulu écrire. Le meilleur moyen de canaliser (dans le ruban) mon trop-plein de vie ? Désormais les livres et les cahiers n’allaient jamais cesser de m’accompagner, aussi nécessaires et naturels que le besoin de respirer.
Ce qu’un écrivain offre à ses lecteurs, ce sont ses livres. Si j’écris un livre après l’autre, c’est que j’ai le sentiment de ne m’être jamais assez donnée. Avec Ma vie douce, j’ai voulu me montrer nue. La nudité physique est un bonheur très important pour moi. Nue, je me sens mieux, autrement belle, sans souci des canons esthétiques en vigueur.
Pour se dénuder mentalement, il faut adopter la même démarche d’acceptation de soi, y trouver la même sérénité et le même bien-être. En livrant ici de larges extraits des manuscrits qui m’ont accompagnée comme une seconde nature au cours des années – journaux intimes, récits de rêves, notations diverses -, j’ai tenté de révéler mon âme dans sa nudité : avec ses faiblesses, ses obsessions, ses joies, ses désarrois, sa volonté farouche de s’en sortir. Et surtout, de s’en sortir libre… Tout en laissant s’organiser et se répondre ces signes accumulés comme s’articulent les membres et les organes d’un corps, afin d’esquisser un autoportrait où l’identité se lit dans la pluralité, la correspondance, l’inachevé. Un autoportrait comme une éthique, une façon de dire que la réalité ne se perçoit jamais qu’à travers un kaléidoscope, et que même si l’on nous fige, si l’on nous catalogue, si l’on nous enferme dans tel ou tel ghetto, notre vérité et notre chance sont ailleurs : dans l’incertitude, l’imperfection, le mouvement.

Les premières pages du chapitre intitulé Écrire sont tirées des cahiers que j’ai tenus pendant des années. Ils n’étaient destinés qu’à moi. Si j’en donne ici quelques extraits, c’est pour témoigner de l’évolution d’une jeune femme hantée par le désir d’écrire. Malgré son milieu, malgré son immaturité. Les Rêves montrent aussi les travaux herculéens que je dus et dois accomplir pour passer de l’autre côté de moi-même, avec mon stylo en guise de machette, et ma vie en pierre à aiguiser.
Le but de tous ces efforts est moins d’obéir au connais-toi toi-même de mes quinze ans que de communiquer avec les autres par un langage supérieur à celui du quotidien. L’écriture établit entre deux personnes, l’auteur et le lecteur, un lien et un échange d’une profondeur qu’on ne peut atteindre dans la « vraie vie » que par la promiscuité physique.
Je n’ai pas cherché à romancer ce livre, ni sur le fond, ni dans la forme. S’il devait pourtant produire un effet romanesque, ce dernier surgirait de son caractère brut, authentique. Parce que toute vie finit par imiter le roman, et chaque personne par devenir un personnage.
À la rencontre du monde, mon livre tâtonne comme moi. Beaucoup des textes qui le composent sont extraits de mes journaux intimes, ou de mes « travaux d’approche » de la littérature. En quelque sorte, le petit labyrinthe des coulisses de mon théâtre. J’y suis, je suis dedans, et c’est une façon de dire que l’être humain a encore tous ses masques, une fois jeté le masque. De dire notre diversité et notre transversité, notre aptitude à traverser et être traversé.
Sauter du quai pour traverser les voies : le cœur qui bat ou qui s’arrête, les pieds qui se tordent sur le ballast, l’allure mal assurée même si on fanfaronne… et l’angoisse de savoir comment on va remonter dignement sur l’autre quai, d’où la foule vous regarde avec un sentiment général de réprobation. Cependant il y a quelqu’un sur cet autre quai que vous vouliez rejoindre de toute urgence, et vous espérez que cette personne (celle qui va vous lire) saura apprécier la valeur de vos jambes encore tremblantes, de la poussière sur vos chaussures et de la sueur à votre nuque.

*
à suivre

Combat pour la vérité : réflexion après avoir regardé Acquitted. Et après 224 « commentaires désactivés » sur l’obésité

AcquittedJ’ai regardé en trois jours les deux saisons de l’excellente série norvégienne Acquitted. Extrêmement attachée aux personnages des deux frères Aksel et Erik, et principalement du rejeté, Aksel, dans un phénomène d’identification plus puissant que je n’en ai jamais connu en regardant d’autres séries ni même en lisant des romans, il me semble. Et sans dévoiler la fin, je dois dire qu’elle m’a mise dans une grande colère contre les scénaristes qui ont fait commettre, dans les dernières minutes, une grave erreur à l’un des deux. Je n’arrêtais pas d’y penser, de penser à la responsabilité de l’auteur quand il conte une histoire.

Et puis au fil des heures je me suis dit que cette erreur était malgré tout bénéfique, puisqu’elle permettait (d’après la libération qu’on aperçoit – je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler) de faire enfin la vérité. Évidemment si les salopard·e·s de l’histoire n’avaient pas été des salopard·e·s, ou avaient cessé de l’être, l’établissement de la vérité n’aurait pas eu un prix aussi élevé, ni pour les innocents, ni pour les coupables. Mais c’était bien le but du protagoniste, l’établissement de la vérité. J’étais en colère aussi qu’il n’y ait pas de saison 3, qui aurait pu permettre de voir clairement comment justice allait être faite. C’est ainsi, à chaque spectateur de finir l’histoire, dans sa tête et dans sa vie. Une histoire très significative en ces temps de grand dévoilement des barbaries intrafamiliales et sociales, et de tous abus commis dans le mensonge et le secret.

Je ne change pas vraiment de sujet en parlant de l’obésité, qui était pour ma mère un moyen de manifester son désir de prendre beaucoup de place et, ainsi, de dominer abusivement. Certes les obèses n’ont pas tous la même motivation et beaucoup d’abuseurs ne sont pas obèses, mais comme toute maladie, l’obésité n’est dénuée de sens pour personne. Les ressorts psychologiques et sociaux de l’obésité sont nombreux et l’ « épidémie » d’obésité fait partie des maladies du siècle symptomatiques, entre autres, de milieux familiaux et sociaux abusifs. C’est une grave erreur de considérer l’obésité comme une différence comparable à la différence des sexes, des couleurs de peau ou des tailles, qui sont purement génétiques et ne sont en rien des maladies. On sait que l’obésité est un grave et coûteux problème de santé publique, et si on ne veut pas la considérer en elle-même comme une maladie, comme pour d’autres addictions, il est indéniable qu’elle crée maintes autres fragilités et maladies. J’avais écrit ce matin sur le site de 20 minutes, à la suite d’un entretien avec une jeune femme obèse qui demandait à voir davantage de personnes grosses à la télé, ce commentaire :

Screenshot_2021-01-25 Daria Marx juge « terrible de ne jamais voir quelqu’un qui vous ressemble »

Resté longtemps « en attente de modération », alors que des commentaires plus récents étaient publiés, mon commentaire n’est finalement jamais passé… car tous les commentaires, qui allaient majoritairement dans le même sens que le mien, ont carrément été désactivés sur cet article ! Le combat pour la vérité a décidément des adversaires déterminés, même quand ils affichent les meilleures intentions du monde, voire y croient.

Fin de mes livres chez Zulma. La trumperie littéraire

J'ai photographié encore cette fresque de Seth, face au château de la Reine Blanche dans le 13e arrondissement, car je ne m'en lasse pas

J’ai photographié encore cette fresque de Seth, face au château de la Reine Blanche dans le 13e arrondissement, car je ne m’en lasse pas

Trouvé au fond de ma boîte à lettres, parmi un tas de prospectus publicitaires que je ne ramasse que de temps en temps, un avis de lettre recommandée datant de près de quinze jours. Je suis donc allée la chercher à la poste, juste à temps avant qu’elle ne reparte à l’expéditeur. Il s’agissait d’un courrier de Laure Leroy, directrice des éditions Zulma, m’informant qu’en raison de « la situation économique » (sans plus de précision), elle cessait la commercialisation des six livres que j’ai publiés chez eux. Et me proposant de lui en racheter des exemplaires. Grande élégance. Je lui ai répondu par mail, avec copie à la personne qui était en charge des droits – le mail me revient, cette personne ne travaille plus chez Zulma, la réponse automatique donne une adresse anonyme à laquelle s’adresser, il semble que son poste soit supprimé. Peut-être que ça va vraiment mal pour la boîte.

Je n’en sais rien, car je n’ai plus de contact avec eux depuis des années, il y a longtemps que Laure Leroy ne voulait plus de moi. Si j’avais un conseil à donner aux éditeurs, ce serait de réfléchir avant de choisir entre soit garder un·e auteur·e important·e que le milieu rejette pour crime de lèse-parrain, soit rejeter aussi cet·te auteur·e et s’assurer par là le soutien, par exemple, du Monde des livres. Certes il est bon pour un éditeur de pouvoir compter sur une partie importante de la critique pour promouvoir les livres qu’il publie, mais à choisir, et sur le long terme, le mieux c’est quand même de garder les auteur·e·s qui comptent.

À propos de critique dans Le Monde, j’en ai vu une l’autre jour qui comparait la « poésie » de certain petit livre récemment paru à la poésie de Victor Hugo. Intéressée, je suis allée voir en ligne les premières pages du livre en question, que je ne nommerai pas, par charité pour son auteur. Aucun de mes élèves au lycée n’écrivait de si mauvaise « poésie ». Pourquoi cette flagornerie du Monde ? De toute évidence, même le critique le plus nul ne peut que se rendre compte de ce ridicule. Mais c’est que l’auteur entre dans la case musulman-utile et dans les bons réseaux. Trump est parti, Dieu merci, mais la trumperie est toujours de ce monde, avec son mensonge permanent, grossier, criminel – car il y a bien ici crime contre l’esprit.

Pour en revenir à mes titres chez Zulma, j’ai demandé dans ce mail ce qu’il en était des trois qu’ils ont cédés il y a longtemps à d’autres éditeurs pour des collections de poche. J’imagine que ceux-là (Poupée, anale nationale, Une Nuit avec Marilyn et La Dameuse) resteront en circulation. Nous verrons. Si ce n’était pas le cas, cela signifierait que je récupère les droits des six livres. Des trois ou des six sortis de la circulation je ferai sûrement quelque chose, j’ai l’habitude de la récup ;-)

Homère et Maïakovski

"Maïakovski", collage sur papier 31x41 cm

« Maïakovski », collage sur papier 31×41 cm

« Il y a dans la mer fortement agitée,
En face de l’Égypte, une île appelée Phare »

Homère, Odyssée, chant IV, v.354-355 (ma traduction)

Un jour, inch’Allah, j’apprendrai assez de russe pour pouvoir traduire le grand Maïakovski. En attendant le grand Homère (dont je suis en train de traduire toute l’Odyssée) fait très bien l’affaire. J’aime les poètes qui se coltinent l’univers, et j’aime me coltiner l’univers des poètes.

La grande syntaxe de l’être, avec Ptolémée

"Ways" Technique mixte sur papier 31x41 cm

« Ways »
Technique mixte sur papier 31×41 cm

« Je sais que moi je suis mortel, éphémère ; mais quand,
Des astres, je cherche le cours incessant, spiralant,
Mes pieds ne touchent plus terre mais c’est de l’ambroisie,
Nourri par Zeus lui-même, qu’alors je me rassasie. »

Ptolémée, Anthologie Palatine, IX.577 (ma traduction)

« Qu’on n’objecte pas à ces hypothèses, qu’elles sont trop difficiles à saisir, à cause de la complication des moyens que nous employons. Car quelle comparaison pourrait-on faire des choses célestes aux terrestres, et par quels exemples pourrait-on représenter des choses si différentes ? Et quel rapport peut-il y avoir entre la constance invariable et éternelle, et les changements continuels ? Ou quoi de plus différent des choses qui ne peuvent aucunement être altérées ni par elles-mêmes, ni par rien d’extérieur à elles, que celles qui sont sujettes à des variations qui proviennent de toutes sortes de causes ? Il faut, autant qu’on le peut, adopter les hypothèses les plus simples aux mouvements célestes ; mais si elles ne suffisent pas, il faut en choisir d’autres qui les expliquent mieux. Car si après avoir établi des suppositions, on en déduit aisément tous les phénomènes comme autant de conséquences, quelle raison aura-t-on de s’étonner d’une si grande complication dans les mouvements des corps célestes ? »

Ptolémée, Almageste (ou la Grande syntaxe), XII, 2, trad. Halma, 1813

L’auteur selon Peter Brook

"Théâtre" Technique mixte sur bois 45x30 cm Ces vers de Paul Valéry sont gravés au fronton du théâtre de Chaillot à Paris

« Théâtre »
Technique mixte sur bois 45×30 cm
Ces vers de Paul Valéry sont gravés au fronton du théâtre de Chaillot à Paris

Dans ces passages de L’Espace vide (livre important dont j’ai déjà donné d’autres extraits), Peter Brook parle de l’auteur de théâtre (et je me sens concernée, me considérant moi-même comme une auteure de théâtre même si mes textes n’ont pas l’apparence de textes de théâtre – en particulier mes textes de non-fiction, comme mes livres Voyage ou Une chasse spirituelle, pour l’instant hors circuit, dont la scène est l’espace mental de qui lit).
*
« En théorie, peu d’hommes ont autant de liberté qu’un auteur de théâtre. Il peut évoquer l’univers entier sur la scène. Mais (…) il est malheureusement rare que l’auteur de théâtre se donne la peine de relier le détail qu’il a choisi à une structure plus large.
(…)
Qu’un auteur explore la profondeur et les ombres de sa propre existence ou qu’il explore le monde extérieur, dans les deux cas, il croit son univers complet. Si Shakespeare n’avait pas existé, il serait tout à fait compréhensible que nous établissions une théorie selon laquelle les deux genres d’auteurs ne peuvent en aucun cas cohabiter. Il y a quatre cents ans, il était donc possible à un dramaturge de présenter dans une même situation conflictuelle des événements du monde extérieur et les sentiments intérieurs d’hommes complexes, isolés en tant qu’individus, l’immense tension de leurs craintes et de leurs aspirations. Le drame élisabéthain, c’était la révélation, c’était la confrontation, c’était la contradiction, et cela conduisait à l’analyse, à l’engagement, à la reconnaissance et, en fin de compte, à l’éveil de la compréhension.
(…)
Pourtant, un nouveau théâtre élisabéthain, fait de poésie et de rhétorique, serait une monstruosité.
(…)
L’auteur contemporain est encore prisonnier de l’anecdote, de la cohérence et du style. Il est également conditionné par les valeurs qui subsistent du XIXe siècle, à tel point qu’il trouve inconvenant le mot d’ « ambition ». Et pourtant, il en a infiniment besoin. Si seulement il était ambitieux ! Si seulement il voulait décrocher la lune !
(…)
Bien que l’auteur nourrisse son œuvre de sa propre existence et de la vie qui l’entoure – le théâtre n’est pas une tour d’ivoire -, le choix qu’il fait et les valeurs qu’il exalte n’ont de force qu’en fonction de leur théâtralité. (…) Même l’auteur qui ne s’intéresse pas au théâtre en tant que tel mais seulement à ce que lui, l’auteur, essaie de dire, se trouve forcé de commencer par le commencement : s’attaquer à la nature même de l’expression théâtrale. Il n’y a pas moyen d’y échapper, à moins que l’auteur n’accepte d’enfourcher un véhicule d’occasion, hors d’état depuis longtemps, et vraisemblablement incapable de le mener où il veut aller. Le problème essentiel de l’auteur et le problème essentiel du metteur en scène vont de pair. (…) Si l’on veut que la pièce soit entendue, alors il faut savoir la faire chanter. »

Peter Brook, L’Espace vide, Points Seuil (Londres 1968, éd du Seuil 1977 pour la traduction française, par Christine Estienne et Franck Fayolle)
Autres extraits du livre ici

L’œil en éveil. L’oreille, la corde vocale, le corps entier aussi (note actualisée)

Samedi après-midi : j’actualise la note avec quelques images du jardin des Plantes enneigé aujourd’hui

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J’ai dit, en regardant par la fenêtre : « bon, on attend la neige », et quelques secondes après la neige s’est mise à tomber. Rien de magique, c’est juste que la couleur de l’air m’avait prévenue. Nous avons si souvent le nez sur nos smartphones ou nos écrans que nous ne regardons pas beaucoup vers le haut. Ni vers ailleurs. Parfois des gens s’arrêtent un instant, surpris, quand ils me voient prendre une photo. Surpris parce qu’ils se demandent ce que je peux bien être en train de photographier. Eux n’avaient rien vu. Ils me le disent, parfois. Et parfois en profitent pour entamer une petite conversation.

Notre rapport au monde a bien changé avec la technologie, nous le savons tous mais n’y faisons pas toujours attention. Je pense aussi à la musique. Avant les enregistrements, il n’y avait que le concert comme moyen d’entendre la musique savante. On l’écoutait une fois, et puis c’était fini, ou il fallait attendre un autre concert pour la réentendre. D’un autre côté, la musique populaire était sans doute plus vivante, dans la mesure où les gens chantaient beaucoup dans leur vie quotidienne.

Exercer ses sens et son corps, voilà le secret de la joie et de la pensée fraîche. Je me suis procuré de petits haltères et de temps en temps je fais un peu de musculation et de barre au sol pour changer du yoga quotidien. Je marche pas mal et je cours un peu, quoique moins par ces temps gris. La médecin à l’hôpital (visite de routine) m’a demandé si j’avais une bonne alimentation et sans attendre ma réponse a dit : « Oui, et je vois que vous faites de l’exercice ». Je referais bien de la danse, je referais bien du chant choral, on verra ça quand la pandémie sera finie. Je traduis, je peins, je lis, j’écris. Je cantille le Om chaque matin après l’exercice, en tenant la note le plus longtemps possible. Je vais bientôt faire tatouer mon sein reconstruit, avec un tatouage d’art jusqu’à l’épaule. Il faut sans cesse rendre à la vie les couleurs qu’essaient d’effacer les voleurs. Le blanc est l’une des plus belles.
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Hier (le store) et aujourd’hui (la neige) à Paris, photos Alina Reyes

Marcher dans les airs, Capitole et #MeToo : journal intime et chronique publique

Technique mixte sur panneau 50x65 cm, réalisé à partir de quelques-unes de mes photos peintes

Technique mixte sur panneau 50×65 cm, réalisé à partir de quelques-unes de mes photos peintes

Refait cette nuit ce rêve très ancien et récurrent où je marche en lévitation à plusieurs mètres au-dessus du sol, m’élevant à volonté au-dessus de la ville et du paysage, goûtant la caresse des feuillages bruissants. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort et malgré ma joie je veillais à ne pas me laisser emporter, à tenir fermement ancrée dans les airs comme sur terre.

Je continue à actualiser la note sur l’affaire du Capitole, en espérant une destitution de Trump, qui est d’autant plus dangereux qu’il est loin d’être seul. Très soutenu par une large partie de la population et par des groupes d’extrême-droite violents – suprémacistes, néonazis, etc. – dont le but déclaré est de déclencher une guerre civile. Ceux qui, ici en France, pleurnichent parce que les réseaux sociaux ont enfin pris leurs responsabilités en fermant les comptes de Trump sont très inquiétants eux aussi. C’est avec ce genre de faiblesse face aux forces de mort, de complaisance avec les semeurs de mensonge, et de déni des libertés et responsabilités individuelles (en l’occurrence celle de ces réseaux sociaux privés) qu’on laisse monter et s’installer les fascismes.

« «Toujours nier» : c’est la réponse de Donald Trump lorsqu’on l’a interrogé sur les accusations de harcèlement sexuel. » Nécessaire tribune de l’historienne Laure Murat dans Libé aujourd’hui : La sinistre exception culturelle du #MeToo à la française (en accès libre). Elle note que « Si les cas de pédocriminalité ne sont pas les seuls du #MeToo à la française, loin s’en faut, ils ont été, et de loin, les plus médiatisés, les seuls à vraiment retenir l’attention et à être pris au sérieux » et que « Ces affaires, portées par la presse, écœurent le public mais n’ébranlent pas les institutions. Comme si l’essai n’était jamais transformé, ni l’événement suivi d’une réforme de fond ». La marque d’une vieillesse délétère du pays, qui n’a élu un président jeune que parce qu’il était porté par des vieux, étant lui-même vieux dans sa tête depuis son enfance, et resté à la fois immature et vieux, parfait représentant de la caste intellectuelle qui se tient au pouvoir et empêche les réformes de fond des mentalités et la libération des vieilles dominations.

"Good Play" Collage sur papier A4

« Good Play »
Collage sur papier A4


"Dans la rue" Collage sur papier A4

« Dans la rue »
Collage sur papier A4

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Du racisme et de l’obscurantisme linguistiques

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

ces jours-ci à Paris, photo Alina Reyes

Un jour, l’auteur catholique et occitan Bernard Manciet, à qui je venais d’être présentée alors que je me trouvais là avec mon bébé, m’agressa verbalement avec beaucoup de grossièreté en apprenant le prénom de ce dernier, qui ne sonnait pas suffisamment français, ni sans doute suffisamment chrétien, à son oreille. Puis il s’esquiva aussitôt, comme font ces gens qui veulent dominer sans prendre de risque – comme font aussi les hypocrites. Je n’eus pas le temps de le rembarrer ni de lui dire que ce prénom à consonance anglaise venait du grec, du nom Dionysos (un dieu qui, il est vrai, n’est pas en odeur de sainteté chez les cathos, mais fait de beaux hommes et de belles femmes de théâtre). Marie-Joseph, Jean-Romain, Marc, Anne et Claire, tels étaient les prénoms corrects de ses enfants à lui. Et son racisme linguistique était de la même trempe que celui de Zemmour reprochant à Hapsatou Sy son prénom. Un racisme de religion, mais aussi de sexe et de caste – auquel bien sûr il faut ajouter un racisme fondé sur la couleur de peau pour Hapsatou Sy – car ce bourgeois avait comme ceux de sa classe un sentiment de supériorité qui trouvait particulièrement à s’exprimer dans le mépris de la femme, et qui plus est de la femme du peuple.

Le racisme linguistique est très répandu sous ces formes évidentes de dévalorisation de différentes expressions linguistiques. Le dénigrement de certains prénoms, mais aussi de certaines langues à l’intérieur de la langue, sont une arme capitale de la domination bourgeoise, qui ne veut et ne peut reconnaître que ce qui appartient à sa propre norme. Il ne s’agit pas seulement de noms, de vocabulaire. Les plus ringards n’acceptent pas la langue des rappeurs, par exemple. « On ne comprend rien à ce qu’ils disent », me dit un jour l’un d’eux. Les mêmes qui ne comprennent rien non plus à ce que Rimbaud ou d’autres poètes disent trouvent pourtant admirable la langue de Rimbaud et de tout autre poète passé dans la culture bourgeoise, récupéré, intégré à cette culture sans qu’il soit besoin d’y comprendre quelque chose. Les bourgeois les plus futés, eux, font en sorte de récupérer ceux qui parlent une autre langue que la leur, toujours afin de la dominer mais d’une autre façon que par le mépris direct.

Le racisme linguistique est à l’œuvre aussi dans le jugement porté non seulement sur les tournures de phrases mais aussi sur les tournures de textes entiers. Le meilleur exemple qu’on puisse en donner est sans doute celui du Coran, auquel tant d’intellectuels reprochent sa construction qu’ils jugent, parce qu’ils n’y comprennent rien, anarchique, désordonnée, donc dangereuse. BHL aussi bien que Salman Rushdie rêvent de le démolir, de le réécrire à leur façon, selon les classifications et le bon ordre bourgeois, dûment chapitré, par lesquels ils règnent. Les mêmes qui admireront les rêveries de « livre de sable » de Borges, auteur convenable, détesteront un livre de sable s’il s’en présente un ; comme admirant un Rimbaud mort, ils détesteront un Rimbaud vivant s’il s’en présente un.

Leur volonté normative est politique mais aussi religieuse dans le sens où elle s’oppose à toute réelle spiritualité comme à tout réel travail de la raison. Plutôt que d’essayer de comprendre le sens des langues étranges, comme la science essaie de comprendre toute étrangeté, soit paresse intellectuelle, soit peur d’un autre pouvoir que le leur, soit les deux à la fois, ils s’en tiennent au dénigrement ou à la récupération. Ils se sentent investis du pouvoir de dire ce qui est la norme, de rejeter ce qui est hors normes, ou de le faire entrer dans leur norme comme on jette une couverture sur un corps, pour ne pas avoir à l’étudier, ne pas avoir à en être instruits, ne pas avoir à en changer. Ce faisant, tout en prétendant œuvrer pour les lumières, ils œuvrent contre elles, contre leur avancée, dans un obscurantisme aussi inconscient que sot.