


tout à l’heure à la Sainte Chapelle, photos Alina Reyes
*



tout à l’heure à la Sainte Chapelle, photos Alina Reyes
*


Au bord du Nil il y a quatre ans avec ma croix et saint Jean, et mon foulard, photos O
Ce matin avant de me lever j’ai fait quelques centaines d’abdominaux. Dieu est grand et je suis son petit instrument, qu’il garde en forme, prêt.
*

au carmel d'Avranches, photo Alina Reyes
Contemplation, jour et nuit. Chant grégorien, lecture, écriture, peinture, combat contre les forces du mal. Bienheureuse absolument dans ma vie de moine, d’ermite, donnée pour le monde.
*

Rien n’est « normal » dans cette photo. Je sais que Depardon a perçu quelque chose de profond, il ne peut en être autrement. Et qu’il le dit, plus ou moins malgré lui, tout en essayant de rentrer dans le cadre de la « normalité » de campagne du nouveau Président. Justement, la campagne est là, au sens premier du mot cette fois. Oui, ça commence, on va au fond. Au fond des choses. Dans le cadre carré où tout le physique de l’image est transposé dans une métaphysique occulte, non-dite, inavouée. Le carré, dans l’ordre symbolique, c’est le domaine de la terre, par opposition et complémentarité au rond du ciel, de l’esprit. Mais ici le ciel n’est pas rond, il est brisé par les lignes floues de l’Élysée. Brisé et décoloré, négligé – toute la netteté, l’attention de l’objectif étant portée sur l’homme. L’Élysée, dans la mythologie, est le séjour des bienheureux aux enfers. Bienheureux, mais morts.
Le palais présidentiel, avec ses drapeaux français et européen, est aussi flou que dans un rêve, aussi lointain que dans un cauchemar. Toute la photo respire l’irréalité, le clivage, la séparation. L’homme, central, s’y tient comme un objet rapporté. Pour autant ni la nature (l’herbe, l’arbre) ni la culture et l’histoire (les bâtiments, les drapeaux) n’y sont solidement fondés. Flous, lointains, ils semblent plutôt en voie de disparition. Seule l’ombre paraît animée, en voie de progression. Désignant sous ce vaste désert d’herbe la terre, sombre séjour des morts.
Cette photo est anxyogène. L’homme y est central mais déporté sur la gauche, le côté « sinistre » comme on dit en latin. Son attitude est figée, mais en déséquilibre. S’il avance c’est en crabe. Ses mains ne sont pas à la même hauteur, et son costume l’engonce. Il sourit mais ses yeux tombent, comme ses bras. Ses mains paraissent presque énormes, presque des mains d’assassin, et en même temps comme mortes, tranchées. Des bouts de chair empreintes d’une morbidité diffuse.


Ce pourrait être l’homme de la Renaissance, l’homme de Vitruve, inscrit au centre du monde dans son carré et dans son cercle, mais non. Celui-ci est déporté du centre, ses jambes sont coupées, ses bras ne s’étendent ni ne se lèvent ni ne soutiennent le cosmos – ses pieds qu’on ne voit pas, ne les a-t-il pas plutôt dans la tombe, cette terre à la fois cachée et omniprésente ? Ce n’est pas non plus l’homme du Moyen Âge, tel que le figura Hildegarde de Bingen, régnant à l’image de Dieu au centre des réalités spirituelles.
En fait l’image donne l’idée d’un montage. C’est cela, qu’a perçu Depardon. Comme si l’on avait découpé l’homme pour le plaquer sur fond d’Élysée. Cette photo crie au mensonge, voilà la vérité. La vérité, c’est que l’humanisme contemporain est un mensonge.
*
Long est le voyage. Longtemps elle s’étire, la séparation. Loin derrière, les douces collines de la Galilée, ses oliveraies, ses vignes, ses champs dorés d’orge et de blé, ses pâturages avec leurs blancs troupeaux, et la maison de Nazareth ! Loin derrière, le cher pays de l’enfance, et les proches bien-aimés !
‘Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un cœur brisé’. Les mots du psaume lui reviennent, alors qu’elle se remémore le cauchemar de la cruche brisée et la venue de l’Ange.
Alors qu’avec la caravane, elle traverse maintenant l’âpre désert de Judée, où quelque chose qu’elle ignore l’appelle, l’appellera, la rappellera.
Le ciel scintille à en brûler les yeux. Une brume de chaleur tremble sur l’horizon jaune. Les ondulations ocres du sol nu ressemblent à celles des maigres nuages figés dans le ciel.
Les hommes et les animaux de la caravane, muets et soumis, semblent n’être que quelques cailloux crayeux parmi les autres. Quelques pierres qu’une force invisible déplace lentement dans l’univers insensible. Pour où, pour quoi ?
*** est là, Il vibre aux tympans de Marie.
Elle a pitié du petit âne, elle descend et marche à ses côtés. Il tourne la tête vers elle : dans son œil, elle voit Dieu. Oui, dit-elle. Pas à pas, avancer. Pas à pas, faire oui.
‘Balaam comprit que le Seigneur voulait bénir Israël. Il n’alla donc pas comme les autres fois à la recherche de présages, mais il se tourna tout de suite face au désert.’
Au bord d’un ruisseau, la caravane fait halte. On mène boire les bêtes, puis les hommes s’assoient sur la berge. La fatigue, vieille compagne de route, elle aussi se détend. On partage quelques paroles, de l’eau et des dattes, il en faut peu pour transformer le désert en jardin. Voici renouvelée, de cœur en cœur et en tous ensemble, la foi : la vie est belle.
***
Par-delà le désert, nous arrivons à Aïn-Karim.
*
extrait de Avec Marie, l’un des dix livres de Voyage

Encre, crayon de couleur, pastel, Alina Reyes
*
(note modifiée le lendemain midi, en ce jour de Pentecôte, avec la même image mais photographiée à la lumière du jour)
Bonne fête à tous !

La Verna, image CTV, photo Alina Reyes
Je n’ai plus que trois jours, et je vais en descendant dans le temps, montant dans la lumière. Ça va tout seul, et plus ça va, plus ça va vite, plus ça va lentement, à la vitesse de l’éternité, qui voyage en se rejoignant en tout point.

image CTV, photo Alina Reyes
Le cœur du petit pauvre hier s’est déchiré encore
dans le ciel de l’Alverne où plein d’amour il veille.
Frère, quelles pointes rouvrirent tes blessures ?
J’ai vu courir les moines dans l’attente, et la pluie,
longues trombes de pluie, trempait la toile brune
de leur antique habit et de l’ample capuche
où s’abrite leur tête et leur vie de prière.
Ils couraient sur la pierre mouillée, vers la croix
haut dressée, attendant le porteur de parole.
Attendant, espérant, tandis que la montagne
unie au ciel, sans mot, disait leur grand désir
de voir le pèlerin arriver par en bas.
Merci pour la beauté, François, et la tendresse
avec laquelle l’eau de cet étrange jour
nous enveloppa tous. Le pèlerin va revenir.

Montmartre, Cité des Arts. Photo Alina Reyes
J’ouvre la fenêtre, le printemps chante
Des petites plantes dont les graines
vinrent du ciel poussent au bord
de mes doigts. Je vais peindre.

au Mont Saint-Michel. Photo Alina Reyes
dedans, veillant
dehors, veillant
face à face
la vie
nue
allant, venant
levée
priant, fluant
invisible, visible
languant, dressée
régnant, soumise
sentant, touchant
je suis, je viens
en tout, toute
vive

J’aime aller à la Salpêtrière, cela me rappelle Lourdes. J’y trouve ce que j’aime : la lumière, et l’inconnu. La douce et violente énigme des relations brisées entre le corps et l’esprit. Et la compétition entre la médecine du monde et la médecine de Dieu pour les réparer.
À Lourdes nous avons une grotte de l’Apparition et un vaste sanctuaire à ciel ouvert, face à un château fermé, comme dirait Mandiargues, face au Château, comme dirait Kafka, forteresse selon la loi du monde, plantée sévèrement au-dessus du théâtre des opérations divines.
À la Pitié-Salpêtrière, nous avons le plus grand hôpital d’Europe, et même du monde en termes d’actes, où fut réussie la première greffe cardiaque européenne, où fut découvert le virus du sida, royaume de la science et de la recherche médicale, étendu sous le ciel autour d’une étrange église octogonale, à la fois impressionnant et humble témoin d’une survivance de Dieu au milieu de la modernité la plus pointue.
Et à la Salpêtrière comme à Lourdes, une même présence, celle de la souffrance humaine, et une même manifestation, celle de la miséricorde, qu’elle oeuvre via le personnel soignant ou via le Christ en sa maison.

La Pitié-Salpêtrière s’appela d’abord Notre-Dame de la Pitié, établissement dédié au « grand renfermement » des mendiants, des pauvres, des fous, et en particulier des folles. Au fil d’une histoire chargée d’atrocités, l’enfermement évolua pourtant peu à peu vers le soin. Au dix-neuvième siècle, Charcot y inventa le traitement de l’hystérie par l’hypnose. Fameux spectacle, où l’on accourait parfois de loin, tel Freud qui fut l’élève du maître pendant six mois.
Ah ces femmes qui se pâmaient et se contorsionnaient, à moitiés dévêtues et décoiffées, inconscientes et manipulables à merci, devant des parterres d’hommes engoncés jusqu’à la gorge dans leurs costumes de savants ! D’où venait le fantasme en vérité, de quelle hystérie ? Certes à cette époque l’hystérie ne s’expliquait plus, comme auparavant durant des siècles, par les « vieux mythes des déplacements utérins », comme dit Foucault (Histoire de la folie), citant par exemple un livre de Liebaud paru en 1609, selon lequel la matrice se meut librement dans le corps de la femme, « pour être plus à l’aise ; non qu’elle fasse cela par prudence, commandement ou stimule animal, mais par un instinct naturel, pour conserver la santé et avoir la jouissance de quelque chose de délectable. » Et encore : « Ces mouvements sont divers à savoir ascente, descente, convulsions, vagabond, procidence. Elle monte au foie, rate, diaphragme, estomac, poitrine, coeur, poumon, gosier et tête. »

Même si la fantasmagorie de ces messieurs avait alors changé de forme, les malheureuses de la Salpêtrière se plièrent donc à leurs désirs, se laissant entraîner dans une catalepsie artificielle pour leur donner le spectacle qui les remplirait tout à la fois d’une aise secrète et du sentiment de leur indépassable supériorité. Mais avaient-ils songé à lire Hegel ? « Car, si la connaissance est l’instrument pour maîtriser l’essence absolue, il vient de suite à l’esprit que l’application d’un instrument à une chose ne la laisse pas telle qu’elle est pour soi, mais y introduit une mise en forme et une altération. (…) nous faisons usage d’un moyen qui produit immédiatement le contraire de son but. » (Phénoménologie de l’esprit)
Il en va autrement de nos jours à la Salpêtrière, mais en soi, dans le monde, les choses ont-elles vraiment changé ? Le monde et ses savants comme ses ignares ne sont-ils pas toujours sous l’empire de leurs fantasmes, déguisés en savoirs ? Il est une autre façon d’entrer en catalepsie : en se laissant happer par l’Invisible à l’oraison, ce ne sont plus des âmes humaines faussées qui tentent de se saisir de notre être, mais la Vérité qui se donne tout entière à nous, directe et pleine d’amour.
*
Le tableau d’André Brouillet et la photo d’Albert Londe proviennent du site baillement.com
voir aussi Charcot et l’école de la Salpêtrière
et mes articles liés au mot-clef Pitié-Salpêtrière

à Notre-Dame de Paris, le choeur (photo Alina Reyes)
O mon corps, fleur de fleurissements
sensibles sous ma peau, les brindilles
innombrables de mon sang accourent
aux fourrures des sources de la vie !
Voici mon âme, elle s’avance au front
du ciel, mur bruissant de plumes
qui se fend.
Dans mon coeur monte
la clameur des hommes et des temps
qui me suivent en traîne au lieu de notre joie