Manifestants et Bhagavad-Gita

Après avoir commencé ma distribution quotidienne de mon livre Voyage dans la ville (le livre et moi sommes les pèlerins qu’il annonce) et emprunté à la bibliothèque Buffon un livre sur le yoga et aussi la Bhagavad-Gita en traduction dans un petit livre préfacé intitulé Bhagavad-Gita, L’essence du Yoga, j’ai croisé par hasard, boulevard de l’Hôpital, quelques dizaines de Gilets jaunes en manifestation pacifique, encadrés d’autant de policiers à moto, en camions et à pied, lourdement armés – le pouvoir en place a peur.

 

27-7-19 1-min

J’ai remonté le boulevard jusqu’à la place d’Italie pour aller rendre dans une autre bibliothèque Le manuscrit trouvé à Saragosse, dont il me reste une autre édition empruntée à la maison, dont je parlerai d’ici la fin de l’été en même temps que des Sept piliers de la sagesse, incha’Allah.

Avenue des Gobelins, j’ai fait cette photo d’une installation du mouvement Extinction Rebellion :

27-7-19 2-min

Je suis remontée sur le boulevard Blanqui, puis je suis redescendue m’asseoir au square René Le Gall, où j’ai commencé à lire les livres que je venais d’emprunter.

Voici un passage de la Bhagavad-Gita, traduit par Aurélien Clause et Claire Mallet de la traduction anglaise de Stephen Mitchell :

« Dans les trois Mondes, Arjuna,
Il n’est rien que je doive atteindre,
Il n’est rien que je doive faire ;
Pourtant, j’entreprends et j’agis.

Car si je devais m’abstenir
De mon infatigable action,
Les hommes suivraient mon exemple
Et n’agiraient plus, Arjuna.

Ces mondes iraient à la ruine
Si je cessais d’agir ; les êtres
Seraient broyés par le chaos ;
L’humanité serait détruite.

Le sot s’accroche à ses actions,
Soucieux d’en recueillir les fruits ;
Le sage agit sans s’attacher,
Pour le bien-être universel. »

Chant III, « Le yoga de l’action »

27-7-19 3-minHier à Paris 5e et 13e, photos Alina Reyes

*

Yoga de la dame à la licorne, trésor pour le monde

dame a la licorne,-min*

Quarante minutes de yoga chaque jour au lever, et les muscles, les articulations, la colonne vertébrale s’assouplissent et se renforcent. Ajoutez à cela au moins une heure de marche quotidienne à la fois vive et attentive et vous êtes parfaitement bien et vivants dans votre corps et dans votre esprit. Ce ne sont évidemment pas les seules façons de demeurer dans le bien-être, mais le bien-être requiert le corps et l’esprit. J’ai passé une très grande partie de ma vie en contemplation, je continue. Et je sais qu’il n’y a pas de contemplation spirituelle sans contemplation physique. Pas d’esprit sans corps, pas de pensée sans usage des sens. La qualité de la pensée, sa profondeur, sont en rapport direct avec la qualité de l’usage que nous faisons de nos sens.

Les tapisseries des cinq sens de la Dame à la licorne constituent en quelque sorte cinq asanas, cinq postures de yoga. L’ensemble constitue un kriya, comme on dit au kundalini yoga. Quant à la sixième, j’ai finalement trouvé une autre interprétation à son geste avec les bijoux. On dit généralement qu’elle va s’en parer, ou bien au contraire qu’elle est en train de s’en dépouiller. Selon ce que je comprends maintenant, elle pourrait, après avoir savamment usé de ses cinq sens, être en train d’accoucher de ces pierreries. De faire naître d’elle un trésor.

Sa servante, part d’elle-même au service du monde et sage-femme en même temps, le recueille. Le monde ouvrira le coffre au trésor quand il y sera prêt.

 

dame a la licorne detail*

Enki Bilal gare de Lyon en 30 images (et réflexion sur la vie et la mort)

 

J’ai découvert par hasard hier une magnifique exposition d’une trentaine d’œuvres d’Enki Bilal gare de Lyon. Je les ai toutes admirées et photographiées. Les gens passent devant sans les voir – alors que beaucoup, sur injonction publicitaire, sont prêts à payer cher et à faire la queue pendant des heures pour aller voir telle ou telle « expo » dans tel ou tel musée. Ainsi beaucoup de gens passent-ils aussi à côté de la vie, ce qui éclate au grand jour dans leur peur de la mort, comme on le voit ces jours-ci à propos de Vincent Lambert avec les religieux et autres insatisfaits qui se voient au miroir de cet homme incapacité et lui refusent le droit de mourir parce qu’ils ne se sont pas accordé le droit de vivre pleinement. Les gens qui préfèrent les positions sociales à la vie sont comme ceux qui obéissent à l’injonction d’aller voir ceci ou cela et sont incapables de voir ce qui est autour d’eux, au quotidien. Ce n’est pas pour rien que le verbe connaître dans la Bible signifie avoir des relations charnelles avec quelqu’un. Celui qui n’a pas de relations charnelles avec quelqu’un (sexuelles pour les rapports amoureux, ou d’autres formes de présence réelle, de contact, pour les autres formes de rapports) ne le connaît pas ; et s’il croit le connaître quand même, il se trompe énormément, tout le temps, profondément. Ainsi en va-t-il du macronisme, qui comme toute idéologie est une espèce de masturbation mentale stérile, passant à côté de la vérité sans la voir, sans la connaître, en se trompant constamment sur elle. Les politiques de la mort mentale et physique s’emploient à détruire la vie, et la mort naturelle qui en fait partie. Ce monde d’enfants gâtés est un monde de peureux, accrochés à la vie minimum comme aux jupes de leur mère, jusqu’à l’indignité. Enki Bilal est de ceux qui sauvent l’honneur en célébrant la beauté, l’amour, la vie entière sans peur et sans reproche.

*

enki bilal 1-min

enki bilal 2-min

enki bilal 3-min

enki bilal 4-min

enki bilal 5-min

enki bilal 6-min

enki bilal 7-min

enki bilal 8-min

enki bilal 9-min

enki bilal 10-min

enki bilal 11-min

enki bilal 12-min

enki bilal 13-min

enki bilal 14-min

enki bilal 15-min

enki bilal 16-min

enki bilal 17-min

enki bilal 18-min

enki bilal 19-min

enki bilal 20-min

enki bilal 21-min

enki bilal 22-min

enki bilal 23-min

enki bilal 24-min

enki bilal 25-min

enki bilal 26-min

enki bilal 27-min

enki bilal 28-min

enki bilal 29-min

enki bilal 30-min

Enki Bilal à la gare de Lyon hier, photos Alina Reyes

*

Choses vues du jour

Vers la fin du Voyage à Ixtlan, le narrateur-auteur, Carlos Castaneda, vit une expérience singulière, une sorte de passage dans un autre univers ou plutôt de découverte d’un autre univers insoupçonné dans l’univers connu. D’abord j’ai trouvé que cela ressemblait beaucoup à ce qu’on peut vivre sous LSD, comme cela m’est arrivé dans ma jeunesse. J’ai pensé qu’il avait dû prendre un psychotrope sans le dire. Mais l’explication, quelques pages plus loin, est autre. En fait les deux sorciers, les deux chamans qui l’accompagnent dans cette expérience, ont fait en sorte que soudain il ne voie plus un objet qui était là, en l’occurrence sa voiture. C’est une expérience de ce type que j’ai vécue un jour, seule à l’oraison chez les carmélites (et pas du tout droguée). Je l’ai raconté dans Voyage : soudain, alors que j’avais les yeux bien ouverts, le crucifix de la chapelle face à moi a disparu. J’ai écarquillé les yeux, regardé sur les côtés : rien, il n’était plus là. Et presque aussitôt cela me transmettait le message qu’il fallait abandonner les crucifix, qu’il fallait les remplacer par des symboles de Christ en gloire. Je comprenais bien le message mais ça ne m’empêchait pas de continuer à chercher des yeux ce crucifix dont je savais qu’il était là l’instant d’avant, ma raison demandait raison.

En fait le temps de la raison est beaucoup plus long, et même quand par longue expérience des opérations de l’esprit elle est entraînée à aller naturellement très très vite, il lui faut quand même un autre temps, un temps qui appartient au monde auquel appartient la raison, un temps. Dans d’autres mondes, le temps est si rapide qu’il n’y en a peut-être pas.

Bref, voici mes images du jour.

paris 13e 1-minJe suis partie vers le boulevard Blanqui paris 13e 2-minet je suis allée au square paris 13e 3-min

paris 13e 4-min

paris 13e 5-min

paris 13e 6-minoù j’ai trouvé ce que je cherchais : la boîte à livres paris 13e 7-minComme je le fais régulièrement ici ou là, j’y ai déposé des livres – parfois aussi j’en prends, quand il y en a un qui m’intéresse paris 13e 8-min

J’ai recommencé à marcher dans les ruesparis 13e 9-minun cœur

paris 13e 10-minun sein qui sort des pierres

paris 13e 11-min

paris 13e 12-min

paris 13e 13-min

paris 13e 14-mindes objets d’enfant à la rue

paris 13e 15-minet une séance de photos avec une femme aux cheveux gris et aux étranges chaussures à plateforme vertes

aujourd’hui à Paris 13e, photos Alina Reyes

*

En pensant à Kafka, en lisant Castaneda

street art 13-min*

Aujourd’hui je suis allée à la préfecture de Nanterre, voir un autre médecin expert pour mon arrêt de travail, après l’accueil inqualifiable du précédent. Et il m’est apparu que les romans de Kafka sont un rêve juste un peu agité par rapport à la réalité cauchemardesque de l’administration. Je ne vais pas raconter ici le détail de l’affaire, ce serait ennuyeux, on ne peut le faire décemment que dans un roman, je le ferai peut-être. J’avais rendez-vous à 13h15, je suis partie de chez moi avant midi pour avoir le temps en cas de problème (et il y a eu en effet un problème avec le RER, je ne vais pas raconter non plus mais j’y ai perdu beaucoup de temps et d’énergie), je suis arrivée pile à l’heure, je ne suis repartie que plus de deux heures après, et il était plus de 16h30 quand je suis rentrée chez moi (et que j’ai enfin pu boire et manger). J’ai beaucoup pensé aux étrangers qui doivent venir et revenir à la préfecture pour leurs papiers. J’en ai connu, ils m’ont raconté quelle épreuve c’était. L’administration me fait penser à l’Inquisition. Des hommes construisent des prisons pour eux-mêmes, puis s’emploient à y attirer d’autres hommes. Une machine infernale, avec un tas de rouages hors de l’administration aussi, le fonctionnement des hommes se produisant avec des variantes dans toutes sortes de milieux et de conditions.

Je continue à lire Castaneda, dont le but est de « stopper le monde ». Lui aussi explore pour cela le côté sombre du monde, pour y gagner le pouvoir de la liberté réelle, celle du « chasseur » et du « guerrier », qui n’a rien à voir avec la fausse liberté du « maquereau », comme don Juan appelle le narrateur, intellectuel respectable. J’ai bien fait de ne pas vouloir le lire à vingt ans, il vaut mieux le lire avec plus de distance pour éviter la lecture à la lettre à laquelle incite l’effet de documentaire du texte. Voici les passages que j’ai soulignés aujourd’hui dans ma liseuse ; d’abord des paroles de « don Juan » (cf note précédente) :

« Être inaccessible ne signifie en aucun cas se cacher ou faire des secrets. Cela ne signifie pas que tu ne puisses plus avoir affaire avec les autres. Un chasseur utilise son monde avec frugalité et avec tendresse, peu importe ce qu’est ce monde, choses, animaux, gens, ou pouvoir. Un chasseur est intimement en rapport avec son monde et cependant il demeure inaccessible à ce monde même. »

« Un chasseur qui vaut son pesant d’or n’attrape pas son gibier parce qu’il pose des pièges ou parce qu’il connaît les routines de ses proies, mais parce que lui-même n’a pas de routines. C’est là son suprême avantage. Il n’est absolument pas comme les animaux qu’il traque, ordonnés selon de pesantes routines et des astuces facilement prévisibles. Il est libre, fluide, imprévisible. »

« Chasser est une affaire étrange. On ne peut prévoir à l’avance. C’est ce qui est excitant. Cependant un guerrier agit comme s’il avait un plan parce qu’il fait confiance à son pouvoir personnel. Par expérience il sait que celui-ci le poussera à agir de la manière la plus appropriée. »

… et cette remarque du narrateur à propos de don Juan :

« Sa conduite avait quelque chose de monolithique et la manière dont il agissait ne laissait aucun doute sur son entière maîtrise »

« Monolithique ». N’ai-je pas dit la dernière fois qu’après apprendre les plantes, vient apprendre les pierres ?

 

street art 12-min

street art 14-min

street art 15-min

street art 16-min

street art 17-min

street art 25-minCes jours-ci à Paris 5e, 6e et 13e, photos Alina Reyes

*

Musée de Minéralogie de l’École des Mines

Plus je contemple les pierres, plus je me sens proche d’elles. Et à vrai dire elles sont plus proches de nous que notre veine jugulaire, puisqu’elles nous constituent, se trouvent dans notre cerveau, dans notre corps, notre sang. Elles sont notre début du monde, notre début au monde. L’ange roule la pierre et l’humain sort de la dernière caverne, vivant, de nouveau, rénové – « et l’islam sortit avec le Christ », comme je l’ai écrit d’une façon autrement imagée.

Après les minéraux du Muséum puis ceux de la Sorbonne (cf deux notes précédentes), je suis donc allée revoir (j’y étais déjà allée il y a une vingtaine d’années) ceux de l’École des Mines. Parée pour l’occasion de tous mes bijoux à pierres et minéraux – aventurine, pierre de lune, hématite, améthyste, nacre, argent, or, tourmaline, amazonite…

*

Pour arriver au musée, il faut entrer dans l’école, longer la bibliothèque (scientifique évidemment). J’en ai profité pour y entrer, elle est très belle :

mineralogie ecole des mines 1 bibliotheque-min

L’escalier qui mène au musée est très beau aussi :

mineralogie ecole des mines 2-minTout orné de peintures de montagnes de France et du monde, dont celles de chez moi :

mineralogie ecole des mines 3-min

La salle d'entrée du musée

La salle d’entrée du musée

Calcite. Des milliers de pierres sont exposées dans les vitrines éclairées par la lumière du jardin sur lequel donnent les fenêtres ouvertes en cette belle journée

Calcite. Des milliers de pierres sont exposées dans les vitrines éclairées par la lumière du jardin sur lequel donnent les fenêtres ouvertes en cette belle journée

Hématite

Hématite

Spodumene

Spodumène

Pegmatite

Pegmatite

Aragonite

Aragonite

Opale

Opale

mineralogie ecole des mines 11-min

mineralogie ecole des mines 12-min

mineralogie ecole des mines 13-min

mineralogie ecole des mines 14-min

Opale

Opale

Opale

Opale

Quartz et calcite. Pour les autres images, j'ai essayé d'éviter les reflets, mais là j'ai trouvé que cela faisait un tableau à la Magritte

Quartz et calcite. Pour les autres images, j’ai essayé d’éviter les reflets, mais là j’ai trouvé que cela faisait un tableau à la Magritte

Pricéite

Pricéite

mineralogie ecole des mines 19-min

mineralogie ecole des mines 20-min

mineralogie ecole des mines 21-min

mineralogie ecole des mines 22-min

Tourmaline. Celle-ci vient de New York. Elle est semblable à la pierre noire que m'a rapportée O, enchâssée dans ce qui semble être une pegmatite grise, mais je suis étonnée qu'il l'ait trouvée en baie de Somme alors qu'on les trouve plutôt dans les régions granitiques - en France Bretagne, Massif Central et autres montagnes

Tourmaline. Celle-ci vient de New York. Elle est semblable à la pierre noire que m’a rapportée O, enchâssée dans ce qui semble être une pegmatite grise, mais je suis étonnée qu’il l’ait trouvée dans la Somme alors qu’on les trouve plutôt dans les régions granitiques – en France Bretagne, Massif Central et autres montagnes

Pyrite avec quartz

Pyrite avec quartz

Chalcopyrite (cuivre)

Chalcopyrite (cuivre)

Obsidienne

Obsidienne

Il n'y a pas que les os de dinosaures que le long temps transforme en pierre (cf note précédente), les arbres aussi

Il n’y a pas que les os de dinosaures que le long temps transforme en pierre (cf note d’avant-hier, au Museum), les arbres aussi

Ammonite

Ammonite

Granite

Granite orbiculaire

Après beaucoup de temps passé dans ce merveilleux musée, je suis allée au jardin du Luxembourg, à deux pas,

mineralogie ecole des mines 30 jardin du luxembourg-minje m’y suis assise et j’ai lu, du début à la fin sans lever un instant les yeux du texte, cette pépite trouvée hier chez Sillage, éditeur-libraire-bouquiniste, et dont je donnerai bientôt un extrait :

mineralogie ecole des mines 31 lire au luxembourg-minHier à Paris 6e, photos Alina Reyes

*

Le Grand Partout. William T. Vollmann, le Pèlerin russe, Alain Connes

Le Monde puis Libé ont refusé mon billet prônant une Notre-Dame rénovée par une flèche en forme de corne de licorne. Ce que les gens sont conformistes et coincés.

Le-grand-partoutWilliam T. Vollmann raconte dans Le Grand Partout ses épisodes de vie en hobo, voyageur clandestin sur les trains de marchandises d’Amérique. Il aime comme moi se rappeler la phrase d’Héraclite selon laquelle on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il traverse les vastes espaces américains. Cela me plaît. C’est un peu toujours la même chose, mais jamais la même. Comme à la montagne. On croirait qu’une montagne est immobile, mais quand vous y vivez, même si vous n’allez pas plus loin que le pas de votre porte pendant des jours, vous voyez que tout change sans cesse. Et pas seulement à cause de l’ombre voyageuse des nuages sur les parois, ni parce qu’à cause du relief le moindre déplacement de votre part transforme la perspective, le paysage. Le vivant change constamment. Quand vous revenez en ville, vous avez l’impression que tout est toujours pareil. On croirait le contraire, qu’une ville, a fortiori une grande ville, une capitale, est beaucoup plus en mouvement qu’un paysage désertique. Mais non, l’expérience sait que c’est l’inverse.

Recits-D-un-Pelerin-Russe-« Suivant une ornière, je marchai sans difficulté, le vent sombre dans mon dos. Avant que j’aie vidé ma première bouteille, l’eau était aussi chaude que du sang. Le vent soufflait de plus en plus fort, l’obscurité était de plus en plus complète. Je distinguais à peine les lumières de la vieille station d’entretien devant moi, derrière lesquelles se cachaient celles du ranch ; je reconnaissais les montagnes de mémoire plutôt que de vue. Soudain je me posai la question : Qui suis-je ? Je m’aperçus que je parlais à voix haute. Je n’arrêtais pas de me dire, tantôt en murmurant, tantôt en criant : Qui suis-je ? », écrit Vollmann (traduit de l’américain par Clément Baude). J’aime, en guise de réponse, le leitmotiv du pèlerin russe dans les Récits d’un pèlerin russe : « et je m’en fus, suivant le regard de mes yeux ».

« Plus il y avait d’étoiles, plus il faisait froid », écrit plus loin Vollmann, toujours voyageant sur un train de marchandises. Il comprend au matin qu’en fait ils étaient en train de gravir un canyon. C’est réel, plus on monte, plus on voit d’étoiles, mais aussi plus il fait froid (mais dans le froid le sang se réchauffe, si on monte en exaltation). Je pense à ce que dit le mathématicien Alain Connes : le temps est directement lié à la température -qui se refroidit avec l’expansion de l’univers, laquelle donne lieu à des objets d’où naît le temps.

Le-Triangle-De-PenseeUn jour où j’étais assise sous un arbre en train de lire cette phrase de Triangle de pensées, d’Alain Connes : « Étant donné un système logico-déductif non contradictoire, on ne peut pas formaliser sa cohérence de l’intérieur mais on peut formuler une proposition du type « la présente proposition est indémontrable ». », en même temps exactement que je lisais ces derniers mots, une femme près de moi dit : « il n’y a vraiment pas un nuage aujourd’hui ». Et dans ma tête les deux propositions se chevauchèrent, si bien que je crus un instant que celle que je venais d’entendre était celle que je venais de lire. Je poursuivis ma lecture. La phrase suivante était : « Une telle assertion n’est démontrable que si elle est fausse ». Je levai les yeux vers le ciel et en effet je vis qu’elle était fausse, il y avait bel et bien des nuages dans le ciel bleu, quoique blancs, fins et discrets comme de la soie.

Alain Connes écrit encore, à propos des mathématiques : « je maintiens qu’elles ont un objet, tout aussi réel que celui des sciences (…), mais qui n’est pas matériel, et n’est localisé ni dans l’espace, ni dans le temps. Il a cependant une existence tout aussi ferme que la réalité extérieure et les mathématiques s’y heurtent un peu comme on se heurte à un objet matériel dans la réalité extérieure. Cette réalité dont je parle, du fait qu’elle n’est localisable ni dans l’espace ni dans le temps, donne, lorsqu’on a la chance d’en dévoiler une infime partie, une sensation de jouissance extraordinaire par le sentiment d’intemporalité qui s’en dégage. »

 

bonhomme-minpetit tag face à la Sorbonne nouvelle, aujourd’hui, photo Alina Reyes

*

Autour de Notre-Dame brûlée

Comme j’avais à faire dans le quartier, j’en ai profité pour aller voir Notre-Dame brûlée.

notre dame brulee 1-minLes ponts qui l’entourent en sont interdits.

notre dame brulee 3-minD’habitude il y a des skaters virtuoses entre le parvis et le pont, le week-end. Là c’est désert. Et il n’y a plus de flèche.

notre dame brulee 2-minMais il y a foule sur les quais, tout autour. Des touristes et des Parisiens, qui prennent des photos, comme moi.

Des ouvriers sont au travail

notre dame brulee 5-min

C’est la vie, parfois des échafaudages longuement échafaudés finalement ne serviront à rien.

notre dame brulee 6-min

Les gargouilles de Viollet-le-Duc, que tout le monde aime tant, y compris  ceux qui trouvent qu’il ne faut rien changer, sont un ajout pas du tout d’origine. S’il avait écouté les effrayés du changement, elles n’y seraient pas.

notre dame brulee 7-minCe samedi à Paris, photos Alina Reyes

*

Pourquoi les pèlerins tournent-ils autour de la Kaaba dans le sens inverse des aiguilles d’une montre ?

Parce qu’ils vont à la rencontre de Celui qui fait tourner le monde dans le sens des aiguilles d’une montre.

Ils remontent à la source.

Extrait de mon livre Voyage (du moins dans sa prochaine version), pour lequel, bientôt, avec son Ordre, je pourrai ouvrir la voie.

*

Pour une Notre-Dame à la licorne

jardin palmier-min*

Telle Marie accouchant du verbe de Dieu sous un palmier (dans le Coran), je me suis assise au pied du palmier au fond du jardin, j’ai sorti mon carnet et j’ai écrit cette défense d’une Notre-Dame à la licorne. À côté un groupe de jeunes, un garçon et quelques filles, discutaient en riant avec force références sexuelles. « Ben quoi, elle a envie de te toucher la queue, laisse-toi faire », dit l’une. Etc. Ambiance pas vraiment virginale mais ça ne m’a pas empêché de faire courir mon stylo. Voici le texte, que j’ai proposé à la presse – j’actualiserai la note s’il est accepté, pour le signaler.

 

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Restauration ou reconstruction des toitures brûlées de Notre-Dame ? Dans la mesure où elles ont été entièrement détruites, n’est-ce pas naturellement de reconstruction qu’il faut parler ? Impossible de réparer, de rénover ce qui n’est plus, ni de lui rendre son aspect d’origine, comme on le fait pour des œuvres endommagées – comme vont être restaurés les tableaux qui sans avoir brûlé ont souffert de l’incendie. La restauration au sens de rétablissement ne s’entend que pour des choses abstraites. Reste quand même une controverse entre ceux qui veulent reconstruire « à l’identique » et ceux qui souhaitent reconstruire selon l’esprit et l’art du temps, comme l’ont fait nos prédécesseurs, dont Viollet-le-Duc au XIXe siècle.

Je suis résolument contre une reconstruction « à l’identique ». Il n’y a pas d’identique possible, des chênes d’aujourd’hui ne sont pas des chênes de huit cents ans, etc. L’ « identique » ne serait qu’un plagiat, une falsification comme il s’en fait trop en ce monde. Huit cent cinquante ans d’histoire ne se remplacent pas en cinq ans, ni même en vingt ou en cent ans. Ils ne se remplacent pas. Respecter l’histoire, c’est respecter ce qu’elle produit, constructions et destructions. Vouloir effacer l’événement que fut cet incendie tient du déni. Notre histoire est malmenée par ces deux manies contemporaines que sont d’un côté l’abus commémoratif, de l’autre l’occultation de certains faits. Le désir, dans le deuil, de refaire Notre-Dame à l’identique, rappelle le délire de John Mac Corjeag dans La Boîte en os d’Antoinette Peské, lequel préfère s’acharner à aimer un corps mort plutôt que de tourner la page.

Tourner la page ne signifie pas oublier l’histoire qui s’est dite jusque là. Au contraire c’est lui rendre hommage en la continuant. Sortir de la fixation morbide. Une toiture conçue de façon nouvelle pour Notre-Dame ne sera pas un oubli de l’histoire dont elle est emblématique mais au contraire une façon de se la remémorer tout entière, comme le cairn sur le chemin rappelle tout le chemin, fait et à faire. Choisir des matériaux plus légers et plus sûrs, comme du métal au lieu de bois pour la charpente, du titane au lieu de plomb pour les toits, ainsi que le préconise l’architecte Jean-Michel Wilmotte, serait non seulement une façon d’éviter le sacrifice de 1300 grands chênes pour un poutrage invisible, mais aussi la marque d’une bonne santé de l’esprit, qui doit choisir le meilleur et non le plus apparemment consolateur. Réfléchir à la fois aux meilleures techniques et au meilleur mariage esthétique et spirituel entre un temps et un autre sera, à condition d’éviter d’agir dans la précipitation, un témoignage de notre courage d’humains, un signe de l’acceptation de notre condition mortelle et de notre capacité à la dépasser par l’accomplissement d’une œuvre (en l’occurrence cette reconstruction) qui marque le flux et les accidents du temps et non sa fixité fantasmée – par peur de la mort.

Les croyants ne devraient-ils pas songer que « Dieu donne et Dieu reprend » et que c’est vouloir se mettre à sa place que prétendre rétablir à l’identique ce qui a été détruit avec sa permission ? Quant aux non-croyants, au nom de quel sacré, de quelle croyance secrète, voudraient-ils absolument qu’un bâtiment soit immuable ? Pour ma part, je rêve d’une Notre-Dame à la licorne, une Notre-Dame dont la flèche s’élèverait en spiralant selon la forme d’une corne de licorne, symbolisant ainsi, selon l’esprit médiéval qui présida à la construction de la cathédrale, le verbe de Dieu agissant dans le sein de la Vierge (ce qui parle aux chrétiens, mais aussi aux juifs et aux musulmans, et que les autres traditions comprennent aussi). Le coq qui trônait sur la flèche de Viollet-le-Duc trouverait aisément place ailleurs sur le toit. Des architectes sauraient trouver les matériaux les plus adéquats pour faire de ce signal une beauté. Et nous nous inscririons ainsi dans un mariage très moderne entre la spiritualité médiévale, qui inspire aujourd’hui tant de romans et de jeux vidéos, et notre temps. Plus encore, la licorne étant devenue un symbole mondialement aimé parmi les jeunes générations, Notre-Dame serait ainsi plus que jamais universelle. Audace et fidélité, telles seraient les qualités chevaleresques que brandirait ainsi cette sorte d’oriflamme au cœur de Paris, au cœur d’une chrétienté consumée qui doit se réinventer, au cœur d’une laïcité qui doit pouvoir embrasser toutes les spiritualités, détachées des clergés, des intégrismes et des fixations identitaires.

Car c’est bien aussi un désir de repli identitaire qui se manifeste dans le désir de reconstruction à l’identique. Comme si nous manquions à ce point d’être que nous risquerions de le perdre en évoluant. À quelques centaines de mètres de Notre-Dame, au Musée du Moyen Âge, la Dame à la licorne, malheureusement confinée dans l’ombre, comme certains croient qu’il sied à la femme de l’être, expose en six tapisseries le désir de la dame qui, dans une féminité émancipée, tend un miroir à la licorne puis saisit sa corne, réalisant la paix et l’harmonie dans l’entente bien pensée avec l’Autre, que cet autre soit autre sexe, autre culture, autre espèce ou autre architecture.

*

Aux arbres citoyens

arbres 2-min*

Castaner fait adhérent d’honneur de Génération identitaire. Houellebecq bientôt décoré de la légion d’honneur par Macron, en présence de Finkielkraut. Il faut ajouter au chef-d’œuvre d’Orwell : « DÉSHONNEUR EST HONNEUR ». Ils sont déjà légion dans cette catégorie où se rassemblent ceux qui ont à compenser leur manque de génie. (Déprime totale à l’Élysée, nous annonçait-on il y a quelques jours. D’où la prime au miroir houellebecquien ?)

Qu’est-ce que le génie ? Le génie de la vie, tel qu’il peut se contempler par exemple dans le bel élan d’un arbre, dans son exubérance, son élégance, son amour de la lumière, du ciel et de la terre.

Tous les enfants sont des génies, avant que des adultes déshonorés ne s’emploient à détruire en eux le génie qu’ils leur jalousent. Restons toujours les plus intelligents, les plus vivants. Non pas enfants des hommes, mais enfants de la grâce.

 

arbres 3-min

arbres 4-minCes jours-ci au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

*

Au cirque de Troumouse et « sur les traces des grands esprits autour de Chambon sur Lignon »

Le dernier ennemi vaincu, c’est la mort.

Lorsque l’odeur de la mort monte dans le monde, il faut lui opposer la loi de la vie.

La vie naturelle et la vie humaine du corps et de l’esprit, qui sont une.

Après une balade en images au magnifique cirque de Troumouse dans les Pyrénées, un documentaire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) sur le passage et la vie de maints grands esprits, juifs et autres, pendant la Seconde guerre mondiale dans la région montagneuse de Chambon sur Lignon, en pays cévenol. « Montagne-refuge » des protestants depuis la Réforme, elle accueillit et sauva aussi nombre d’enfants juifs. Une petite heure de bonheur avec André Chouraqui, Albert Camus, Alexandre Grothendieck, Léon Poliakov, Francis Ponge, Paul Ricœur, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Pierre Vidal-Naquet, Marcel Pagnol et bien d’autres, dans une sorte de miracle grec à la française. Ou comment voir, comme le dit Nathalie Heinich, « comment des liens purement intellectuels se superposent à des liens topographiques ».

*

troumouse 1,-min

troumouse 2-min

troumouse 3-min

troumouse 4-min

troumouse 5-min

troumouse 6-min

troumouse 7-min

troumouse 8-min

troumouse 9-min

troumouse 10-minAu cirque de Troumouse, photos Alina Reyes

*

*

Donner lieu à l’utopie

 

Partout où nous vivons,
partout où nous allons,
réalisons
l’utopie.

Un maître de yoga a dit :
La méditation c’est le combat
de l’esprit contre l’âme
et la victoire de l’âme.

Je médite et je dis :
l’âme est l’esprit réalisé.
Dans le corps vivant.

L’âme est la partition jouée
Le jeu qui donne lieu
à ce qui n’a pas d’autre lieu
que le corps vivant,
le monde vivant.

*

Estas Tonne, né en Union Soviétique (Ukraine), a vécu en Israël puis aux États-Unis. « Troubadour des temps modernes » selon sa propre définition, il circule avec sa musique dans le monde entier.

 

*