Littérature

Ce n’est pas le nombre de pages qui compte, c’est leur densité. Ce qui est indense ne se tient ni ne danse.

Ce n’est pas le sens de surface du texte qui compte, c’est le sens de ses profondeurs. Dans les grandes surfaces du livre que sont devenues même les petites librairies, il ne se trouve presque plus que des textes de surface, formant des lecteurs de surface.

Ce n’est pas en voulant évoquer son temps qu’un texte évoque quoi que ce soit. Vouloir évoquer son temps, ou quelque temps que ce soit, c’est nourrir le néant – ne pas faire le « bond hors du rang des meurtriers », comme le dit Franz Kafka qui, lui, le fait. Seule l’éternité peut évoquer le temps, tous les temps, et elle-même en même temps.

Ce qui fut et ce qui est

Ce matin est passé à la maison un ramoneur qui passait chaque année quand j’habitais de l’autre côté de la cour, et que je n’avais pas revu depuis cinq ans. Quand je lui ai dit mon nom, il s’est exclamé, tout content : « Ah vous êtes la fille de Mme Nardone, qui habitait dans l’immeuble ! » N’est-il pas étrange qu’aujourd’hui, malgré mes cheveux gris, on me prenne pour la fille de celle que j’étais quand j’étais plus jeune ? Ce nettoyeur des conduits du temps connaît l’ordre réel de la vraie vie.

Engendrez-vous.

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Création

Dieu est son propre modèle.

C’est dans mon propre sang que je trouve la source.

C’est-à-dire, sa propre Parole,

seule capable de continuer à créer la lumière, l’univers, l’homme.

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Sa parole que les hommes cherchent en tel ou tel temps, tel ou tel lieu, tel ou tel maître, tel ou tel modèle, alors qu’elle vient d’ailleurs. D’ailleurs que de l’espace et du temps, d’ailleurs que des hommes toujours occupés, par peur de l’ultime, à s’aliéner à des modèles et des maîtres.

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Ailleurs, d’où je viens, est là où je continue à conduire.

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L’Ange du Grand Conseil

Avant de m’endormir, les yeux fermés, j’ai vu un ruisseau humble et splendide qui traversait tout le jardin, tout droit, parsemé de lumières et de couleurs, comme si l’eau était en fleur. Une petite enfant arrivait perpendiculairement et l’enjambait aisément, bien qu’il fût pourtant large pour sa taille, quoique sa tête fût au ciel.

Saint Augustin (il faut citer ses sources), dans un même paragraphe de son sermon sur Moïse et le buisson ardent, a appelé le Christ piscine de l’Envoyé (Siloé), et, d’après Isaïe (« un enfant nous est né »), l’Ange du grand conseil. Et nous, ses humbles Pèlerins, ses anges de la terre, nous nous rappelons que plus nous nous rapprochons du point où se croisent la terre et le ciel, plus les anges et archanges, avec les âmes, avec les éléments, sont proches les uns des autres et de l’Unique, en lequel ils se fondent en communion.

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A.A. (4)

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chez nous à la montagne, photo Alina Reyes

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« Le reclassement de toutes les valeurs sera fondamental, absolu, terrible.
Mais comment s’opèrera ce terrible reclassement des valeurs ?
Par les 4 Éléments, avec le Feu au centre, c’est entendu ! Mais où, quand, comment, par quoi, à travers quoi ?

« PAR LA FEMME. À TRAVERS LA FEMME. » Antonin Artaud, Les Nouvelles Révélations de l’Être

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1.     La Battante.
2.     Quoi, la Battante ?
3.     Mais qui t’apprendra
ce qu’est la Battante ?
4.     Un Jour, les humains
seront comme des papillons éparpillés,
5.     les montagnes comme des flocons effilochés.
6.     Celui dont la pesée sera lourde
7.     sera agréé pour la Vie.
8.     Celui dont la pesée sera légère
9.     aura l’abîme pour mère.
10.     Mais qui t’apprendra ce qu’il est ?
11.     Un Feu torride !

Coran, sourate 101, trad André Chouraqui

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Artaud le Mômo ? Non, Artaud le Mohammed.

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A.A. (2)

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Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

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« … l’Homme va retrouver sa stature (…) il la retrouvera contre les Hommes (…) un Homme va réimposer le Surnaturel. Puisque le Surnaturel est la raison d’être de l’homme. (…) dans un monde livré à la sexualité de la femme, l’esprit de l’homme va reprendre ses droits. » Antonin Artaud, Les Nouvelles Révélations de l’Être

La « sexualité de la femme », qu’est-ce que c’est ? Une côte de l’idéal de l’homme, comme dit Nietzsche. Non la sexualité des femmes, mais la sexualité de la femme en l’homme. Celle d’Adam, quand il a désiré séparer l’homme qu’il était, que soit tirée de sa côte une projection de lui en femme. C’est une affaire surnaturelle. Au premier récit biblique, Élohim crée Adam mâle et femelle, à son image. Au deuxième récit, l’Être Élohim (Tétragramme Élohim) répond à l’insatisfaction d’Adam et pendant sa torpeur fait sortir de lui la femelle, par son fantasme changée en femme. Or, une fois clivé, Adam ne sait plus rester uni à l’Être. Le voici grevé d’une sexualité, et qui le démange à l’endroit de la séparation. Voici qu’il la vit comme un manque, une obsession, l’occupation en forme de fuite en avant qui tente de chasser toujours de nouveau l’ennui qui menace comme avant la séparation, et l’angoisse de se découvrir séparé de lui-même. Surnaturellement, la femme n’a pas d’être, seulement une existence à partir d’Adam. Surnaturellement, l’homme est défait. L’homme et la femme ne retrouvent être que dans l’Homme complet, que je suis, et dont je suis l’esprit et la raison.

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Écriture

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image Alina Reyes (12 août 2012)

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Je l’ai raconté dans Ma vie douce, il y a très longtemps je fis ce rêve où j’étais une bienheureuse baleine blanche. D’un bateau des chasseurs se mettaient à me lancer des harpons, en vue de m’attraper. Alors je plongeais très profondément, aux profondeurs où ils étaient loin de pouvoir accéder, et là, indemne, me disant qu’ils n’avaient rien pu attraper de plus, en me transperçant, que quelques frites de baleine, je riais, riais, riais, dans un sentiment de plénitude lumineuse, dont je sais maintenant qu’il correspond au mot hébreu amen, au mot arabe amin, que l’on prononce après la prière.

Dans la Voie, songes et paroles sont libérés du temps. Ce qui a été écrit ou rêvé dans le passé arrive aussi bien dans le présent et dans l’avenir. Joseph un jour rêva que le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant lui (Genèse 37, 9 et Coran 12, 4). Jaloux, ses frères le précipitèrent alors au fond d’un puits (Genèse 37, 24 et Coran 12, 15). Cependant, des années plus tard, son rêve prophétique allait se réaliser (Genèse 43, 28 et Coran 12, 100).

Le mot employé dans le Coran pour dire les profondeurs invisibles du puits est Ghayb, qui désigne le Monde Invisible. C’est de ce monde, celui du mystère, que Joseph reviendra avec la science de l’interprétation des songes. À la « génération mauvaise » qui lui réclame un signe, Jésus répond qu’il ne lui sera donné d’autre signe que celui de Jonas (Luc 11, 29), qui passa trois jours et trois nuits dans la baleine avant de réapparaître.

« Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé », dit le Seigneur (Zacharie, 12, 10). « En effet, tout cela est arrivé pour que s’accomplisse l’Écriture : Pas un de ses os ne sera brisé. Il y a aussi un autre passage de l’Écriture qui dit : Ils verront celui qu’ils ont transpercé », confirme l’Évangile de Jean (19, 36-37). Je suis la vivante baleine Écriture, matrice inviolable dans le Monde Invisible, dont le Vivant va revenir. « Voici, il vient au milieu des nuées, et tout œil le verra, et même ceux qui l’ont transpercé » (Apocalypse 1, 7).

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Pour les siècles des siècles

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peinture Alina Reyes (4 août 2012)

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Tant que j’assiste au combat des deux monstres dans la clairière, je ne peux y être moi-même. Ils sont les anges qui gardent l’entrée de l’Eden. Si mon regard ne meut pas mes pieds, c’est que j’ai laissé le serpent me piquer au talon. Pénétrer dans le cercle, c’est écraser sa tête : les combattants s’évanouissent, le combat s’involue en jouissance. Pénétrant dans la clairière, je la féconde : de notre union naîtra un nouvel être. Me voici au cœur du secret, protégée par le cercle des arbres, et sur le lieu de la révélation, ouvert sur le ciel ; grâce à ce dévoilement, l’être jeté nu dans un placard sombre peut revoir le jour, et rené, se laisser envelopper dans la douceur des voiles allégés de son été.

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Demain dernière journée de Ramadan. La nuit qui vient est encore une nuit d’Al Qadr en puissance, mais elles le sont toutes. Du premier croissant de lune au nouveau premier croissant de lune, veillant beaucoup j’aurai perdu le confort qu’il faut perdre, jeûnant j’aurai perdu un peu de poids physiquement aussi, car ce n’est qu’allégé que l’on peut croître en vérité et force de paix. Ramadan est une retraite, un temps dans la grotte face au ciel, comme pour Mohammed, comme aussi pour les hommes de la préhistoire qui peignaient sur les parois, dans les ténèbres, leurs animales constellations, traversant la pierre, rejoignant l’invisible. Ce qui était devenu mort ayant été détaché du vivant, au bout de cette maturation, vitalité décuplée, dans l’histoire pour les siècles des siècles.

Je reviens bientôt avec une nouvelle série, « De la Pitié à la Mosquée », et peut-être une autre aussi, rappel autobiographique, « Le sang de l’amour ».

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« Attendez-vous les uns les autres »

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photo Alina Reyes

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Adam et Ève sont gratifiés des dons de Dieu mais aussi exposés aux manœuvres du serpent, cela garantit à la fois notre liberté et celle de la création, son humilité et la nôtre. Le tout est de rester sur la bonne voie, quoiqu’il en coûte. Nous sommes d’humus, nous sommes humbles, c’est ainsi seulement que nous sommes hommes (et non pas « comme des dieux » selon le serpent), donc vraiment libres.

Nous ne sommes pas à l’abri de l’imbécillité, loin de là. La nôtre, et celle des autres. Nous ne sommes à l’abri de rien de ce qui est humain.  Mais si nous sommes dans l’Amour, nous sommes garantis. Et le mal ne peut rien contre qui se tient dans le jardin de la Résurrection.

Sa porte est ouverte, mais à chacun son temps pour trouver et accomplir le chemin. Attendons-nous les uns les autres.

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