Travailler comme au monastère

Voici mes dernières repeintures, et en fin de note mes derniers « haïkus dans la rue ».

"To Meditate", acrylique sur toile 24x30 cm

« To Meditate », acrylique sur toile 24×30 cm


"Sirens", acrylique sur toile 30x30 cm

« Sirens », acrylique sur toile 30×30 cm

C’est une bonne chose que d’être en retraite, on peut travailler beaucoup plus. Je veux dire, le travail salarié a ses bonheurs, et ses côtés intéressants comme tout travail, mais souvent on y perd beaucoup de temps, soit à accomplir des tâches qui ne font pas partie de notre métier (des tâches administratives par exemple), soit à ne rien faire entre deux temps de travail. Une fois débarrassé de ces inconvénients, on peut vraiment user de son temps dans un plein éveil, une pleine joie. Pendant notre « vie active », travailler est un gagne-pain pour nous et nos enfants, si nous en avons. Une fois en retraite (j’aime le caractère spirituel de ce mot), travailler devient un luxe que nous pouvons nous offrir et offrir aux autres : nous voici bénévoles, d’une façon ou d’une autre. Travailler ne coûte rien, ou presque rien, mais rapporte beaucoup de joie, la joie d’être en train de le faire, de créer, de se donner, et la joie du travail accompli. Si notre travail consiste à créer des œuvres, nous pouvons avoir besoin de matériaux et de matériel plus ou moins cher, mais il est toujours possible de faire à l’économie – par exemple, j’ai longtemps peint sur des morceaux de bois trouvés dans la rue, et maintenant, plutôt que d’acheter sans cesse de nouvelles toiles, je repeins fréquemment mes anciennes œuvres, qui étaient loin d’être des chefs-d’œuvre ; j’apprends ainsi à améliorer mon travail.

Pour l’écriture, le confinement ne m’aide pas. Difficile de me concentrer à la maison, où je ne peux pas m’isoler. J’allais travailler dans les bibliothèques, je n’y vais plus depuis le début de l’année car même dans les moments où certaines étaient de nouveau ouvertes je préférais éviter d’y passer des heures sans pouvoir enlever le masque, et dans des conditions sanitaires malgré tout incertaines. Mais j’arrive à traduire, et c’est ce que je fais depuis que je me suis lancée dans la magnifique aventure de la traduction de l’Odyssée. (Ma traduction des trois premiers chants se trouve ici, et – la suite se poursuit en privé mais je compte bien, inch’Allah, donner un jour à lire tout le splendide poème, qu’il faut retraduire régulièrement car la langue et la perspective changent avec le temps et les traducteurs et traductrices).

Ma maison est mon monastère, où je fais retraite chaque jour. Dans l’islam, on dit que la mosquée est partout dans l’univers, que n’importe quel endroit peut faire office de mosquée. Je trouve cela magnifique. Et je me dis que c’est la même chose pour le monastère (du reste, la vie idéale dans l’islam correspond à une vie de monastère, réglée, joyeuse et paisible) : tout lieu peut nous être monastère, quand nous désirons faire retraite, nous retirer du monde sans pour autant nous retirer de la vie.

haikus dans la rue 13-min
Flaque dans l’allée
L’enfant y jette son pied
Tout le ciel y bouge

haikus dans la rue 14-min
Le vent léger bruisse,
la pluie glisse sur les plumes,
boucle les cheveux

haikus dans la rue 15-min
Poires, noix, raisins,
surabondantes corbeilles,
piques des châtaignes

haikus dans la rue 16-min
Flèches des antennes
twistant sur les toits avec
une feuille rousse

Vivre bien. Quelques réflexions autour de la création, du sport, de la cuisine, etc.

"Village", acrylique sur bois 56x48 cm

« Village », acrylique sur bois 56×48 cm

Toujours toute au bonheur de traduire chaque jour l’Odyssée, de peindre quand il me plaît, de me sentir plus souple, solide et musclée que jamais grâce au yoga quotidien et de temps en temps à la course – quand je m’y suis mise, vers la fin de l’été, je ne pouvais courir que quelques dizaines de mètres d’affilée, puis ce fut quelques centaines de mètres et maintenant je me rapproche des 2000 mètres assez tranquillement. C’est évidemment très modeste mais peu importe, l’important est de sentir qu’on est capable de solidité, d’endurance et de joies physiques et mentales. Je me disais que je devrais peut-être faire un test cardiaque pour ne rien risquer en me mettant à courir à cet âge, mais j’ai lu un très bon truc tout simple : si l’on peut monter quatre étages, ou 60 marches, en une minute, sans courir, c’est que le cœur est bon. J’ai fait le test sans me presser, sans m’essouffler, il m’a fallu 38 secondes – donc je peux y aller, continuer à courir sans crainte. Tout cela je le fais malgré des moments de grande fatigue et d’autres problèmes physiques dus à mon traitement anticancer mais je ne le fais pas contre les problèmes, je le fais parce que j’aime le faire, c’est tout.

« Créer c’est résister », répète-t-on. En réalité cela ne signifie pas grand-chose, et puis résister doit-il être le moteur de la vie ? Résister est nécessaire dans les situations d’agression, mais il faut aussi savoir se détacher des situations d’agression, et vivre, tout simplement, malgré l’agression. Ne pas se déterminer par rapport aux agressions. Que la création, le fait de créer, ne soient pas déterminés par un phénomène de réaction comme la résistance. Sinon elle reste une création de niveau inférieur. C’est cela qui rend le militantisme souvent si triste. Mieux vaut une création-agression-gratuite, par exemple. Dans l’opération de la « Marianne qui pleure », dont j’ai parlé hier, il aurait mieux valu ne pas accompagner l’acte d’un texte – un de ces textes qui ne sont en rien des actes. Je ne nie pas l’intérêt ni la nécessité d’une création comme résistance, je refuse de la réduire à cette fonction. Si je cours, ce n’est pas pour opposer une résistance à l’air. Et pourtant je cours. De la même façon je veux pouvoir dire Et pourtant je crée.

Quand nous réalisons une recette de cuisine de façon personnelle, nous créons. Pas pour résister, pour le plaisir de cuisiner et pour nous régaler et régaler les gens qui en mangeront. Pour vivre, vivre bien. Résister est souvent nécessaire mais ce n’est pas vivre bien. Faire en sorte d’être bien dans notre corps et dans notre tête, c’est vivre bien. Agir gratuitement c’est vivre bien. Agir n’est pas nécessairement créer, créer n’est pas agir quand la création n’est qu’une idée de création, une croyance de création comme en ont tant d’intellectuels qui s’imaginent créer alors qu’ils ne font que manier les outils qu’on leur a appris à manier. Action et création se rejoignent quand elles restent à distance des contingences. Je ne suis pas une yogini pour rien.

Nativité

"Nativité", technique mixte sur toile 30x30 cm

« Nativité », technique mixte sur toile 30×30 cm

J’ai repris cette toile pour la troisième fois, afin de la rendre plus lumineuse, plus joyeuse, plus animée, en adoptant délibérément un style naïf (ce qui signifie « natif », selon l’étymologie, et nous renvoie donc à la Nativité, comme l’étymo– d’étymologie, qui signifie la vérité, le réel). J’ai changé les couleurs, ajouté des collages et des pochoirs. Le livre et la plante viennent respectivement d’un ticket et d’une brochure de la BnF. Les personnages viennent d’une carte postale reproduisant une icône orientale traditionnelle. L’œil, les astres voyageurs et le tourbillon multicolore dans le ciel viennent de cartes postales reproduisant mes propres dessins et peintures. Mon cadeau de Noël au monde ce sont mes manuscrits prêts pour la publication et ceux qu’il me reste à travailler encore – quel que soit le moment où les uns ou les autres seront effectivement publiés. Je le dis en toute naïveté, comme ma petite peinture-icône. Cela me réjouit et peut-être d’autres s’en réjouiront aussi.

Poème de la nuit et du jour

Je suis le cerf
il est la meute
Je frémis de dégoût
quand je sens son odeur.
Je me déplace.
Partout mes bois touchent le ciel.
Les chiens aboient et passent.
Toujours ma couronne scintille dans la nuit,
là où leur cou est trop raide pour la voir.
Toujours le ciel chante dans mes oreilles,
plus fort que les gémissements des chiens.
Toujours le sang court dans mes veines,
mon sang, celui de l’univers.
Je danse parmi les étoiles, mes armes,
mon cortège, ma neige d’yeux voyants.
Dameuse, j’aplanis la piste, qu’elle me soit douce,
que me soient douce et doux
mon épouse et mon époux, la nuit et le jour

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écrit en cette nuit du 12 au 13 décembre 2020

Nouvelles du monde et du jour

"At Home", acrylique sur toile 30x30 cm

« At Home », acrylique sur toile 30×30 cm


"Penetrations", acrylique sur toile 38x46 cm

« Penetrations », acrylique sur toile 38×46 cm


"Tree of Life", technique mixte sur toile 40x40 cm

« Tree of Life », technique mixte sur toile 40×40 cm


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Face au Covid 19, je note deux attitudes parmi ceux qui l’ont contracté : il y a les gens qui se demandent où ils ont pu l’attraper, et ceux qui craignent d’avoir pu le transmettre à d’autres. Dans la première catégorie, nombre d’ex-minimisateurs de la maladie, qui leur semble n’être rien tant qu’elle ne touche que les autres, et qui devient tout lorsqu’ils en sont eux-mêmes atteints. Survolant le texte de Michel Onfray tout au très long duquel il narre ses affres de covidé, comme s’il était le premier au monde à avoir été atteint par le virus, j’ai souri dans ma tête en songeant que si Nietzsche, dont se réclame Onfray, remarquait avec justesse que les chrétiens n’ont pas des têtes de ressuscités, on peut remarquer aussi que bien des nietzschéens sont loin d’avoir des têtes et des corps de surhommes.

Je continue à traduire, avec immense bonheur, Homère. Mais j’arrête là le feuilleton en ligne de ma traduction. Sans doute en donnerai-je quelques autres morceaux à l’occasion et on pourra toujours lire les trois premiers chants dans leur entier ici, ici et .

De mes trois dernières peintures ci-dessus, les deux dernières sont des repeintures.

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Odyssée, Chant IV, v. 1-58

technique mixte sur papier 10x16 cm

technique mixte sur papier 10×16 cm

C’est la fête des lumières chez Ménélas ! Voici donc nos deux jeunes héros arrivant, incognito, chez l’illustre roi. Plus je traduis Homère, plus je le sens proche, ce génie, au point d’en être au bord des larmes, de joie et aussi de mélancolie de n’avoir pu le connaître de son vivant. Heureusement, il y a longtemps déjà, il m’a visitée en rêve et m’a donné à manger sa tête, d’où s’élevait une nourriture en forme de spaghetti multicolores.
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Ils arrivent au fond du ravin de Lacédémone
Et se rendent au palais de l’illustre Ménélas.
Ils le trouvent offrant chez lui à de nombreux convives
Un repas pour les noces de son fils et de sa fille
Irréprochable, qu’il envoie au fils d’Achille, briseur
De rangs ennemis. Jadis à Troie il l’avait promise
D’un signe de tête, et les dieux maintenant les marient.
Il la fait donc conduire avec des chars et des chevaux
Dans la fameuse ville des Myrmidons, où il règne.
Il marie aussi la fille du Spartiate Alector
À son petit dernier, le vigoureux Megapenthès,
Né d’une esclave – car les dieux n’annonçaient plus d’enfant
À Hélène après qu’elle avait eu son aimable fille,
Hermione, semblable à la rayonnante Aphrodite.
Ainsi festoient, dans la grande et haute maison,
Les voisins et les parents de l’illustre Ménélas,
Qui se réjouissent ; parmi eux chante un divin aède,
Jouant sur sa lyre tandis que deux danseurs, en rythme,
Cabriolent et tournoient au milieu de l’assemblée.
Et c’est devant les portes du palais que le héros
Télémaque et le splendide fils de Nestor arrêtent
Leurs chevaux. Alors qu’il sort, le noble Étéonée,
Diligent serviteur de l’illustre Ménélas, les voit,
Et va par la maison les annoncer au berger des peuples,
Lui adressant, debout près de lui, ces paroles ailées :

« Voici deux étrangers, ô Ménélas, nourrisson de Zeus,
Deux hommes qui ont l’air d’être de la race du grand Zeus.
Dis-moi, devons-nous dételer leurs chevaux rapides,
Ou les envoyer ailleurs où ils seront accueillis ? »

Grandement indigné, le blond Ménélas lui répond :

« Jusque là tu n’étais pas insensé, Étéonée,
Fils de Boéthos ; mais voilà que tu parles en enfant.
N’avons-nous pas tous deux mangé maintes fois chez des hôtes
Étrangers avant de revenir ici ? Que Zeus
Nous préserve de la misère à l’avenir ! Dételle
Les chevaux des hôtes, amène-les prendre part au festin. »

Il dit. Étéonée s’élance à travers la grande salle,
Presse les autres diligents serviteurs de le suivre.
Ils détachent du joug les chevaux couverts de sueur
Puis vont les attacher aux mangeoires des écuries,
Leur apportent de l’épeautre qu’ils mêlent à l’orge blanche,
Appuient ensuite le char contre un mur tout brillant,
Et font entrer les hôtes dans la divine maison
Du roi nourrisson de Zeus. En la voyant, ils s’émerveillent :
C’était comme si l’éclat du soleil ou de la lune
Tombait de la haute maison de l’illustre Ménélas.
Après l’avoir contemplée à en rassasier leurs yeux,
Ils entrent dans les baignoires bien polies pour s’y laver.
Des servantes leur donnent le bain et les effleurent d’huile,
Puis leur enfilent des tuniques et d’épais manteaux de laine.
Ils s’assoient sur des trônes auprès de l’illustre Ménélas.
Une servante s’avance, apportant l’eau dans une belle
Aiguière d’or, la verse dans un bassin d’argent,
Qu’ils se lavent les mains, puis étend une table polie
Devant eux. La digne intendante leur apporte le pain
Et maintes nourritures qu’elle offre libéralement
De ses provisions. Le découpeur leur présente des viandes
Diverses et place devant eux des coupes d’or.

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le texte grec est ici
dans ma traduction le premier chant entier , le deuxième , le troisième
J’arrête là le feuilleton en ligne de ma traduction, mais la traduction se poursuit !

Poème du jour

On prend mon or et on en fait de la boue.
On prend des arbres pour imprimer la boue.
Je me relève dans les arbres
nous avançons
Vigueur de Shakespeare

Je cherche une littérature d’aujourd’hui
musclée
Aucune de leurs phrases n’est bandée
ni bandable
sauf dans des polars

On prend mon or mais on ne le prend pas
puisqu’on n’en fait que de la pacotille
des ersatz de littérature
cacochyme
Et les feuilles des arbres, même mortes,
sont plus belles que celles de leurs livres.
Moi, plus riche que l’or,
plus vive que moi,
je marche dans mes pas de demains.

Odyssée, Chant III, v. 404-468 (ma traduction)

"Méditation", pastel inspiré d'un dessin, non signé, vu sur un mur dans la rue l'autre jour

« Méditation », pastel inspiré d’un dessin, non signé, vu sur un mur dans la rue l’autre jour

Jaccottet a raison quand il dit, dans l’une des notes de sa traduction, qu’à lire l’Odyssée il apparaît qu’au temps d’Homère le grand dieu, c’est Athéna plutôt que Zeus. Et j’ajouterai, notamment d’après le passage d’aujourd’hui, que le monde d’Athéna est magnifiquement sensuel. D’une sensualité qu’on pourrait qualifier de virile, d’après l’idée qu’on se fait de la virilité, et qui est pourtant au moins tout autant féminine, puisque Athéna est une déesse, même si, le plus souvent, elle se manifeste sous la forme d’un homme, même si Homère, pour parler d’elle, emploie les deux genres – n’est-ce pas le propre de tout dieu suprême d’être doté des deux genres ?

La prochaine fois, nous arriverons à la fin de ce troisième chant et nous quitterons Nestor. Goûtons encore les festivités sacrées en son palais, en ce moment du texte où tout s’emballe, dans un fantastique ballet de mouvements.
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*
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Lorsque paraît, née du matin, Aurore aux doigts de roses,
Le cavalier Nestor de Gérènos saute du lit
Et va s’asseoir dehors sur les pierres polies
Qui se trouvent devant les portes élevées,
Blanches, brillantes, comme huilées ; sur elles jadis
S’asseyait Nélée, conseiller aussi sage que les dieux.
Mais dompté par la mort, il était parti chez Hadès ;
Et maintenant, siégeait là Nestor de Gérènos, gardien
Des Achéens, sceptre en main. Autour de lui se rassemblent
Ses fils, sortis de leurs chambres nuptiales : Échéphron,
Stratios, Persée, Arètos, et aussi, beau comme un dieu,
Thrasymède. En sixième vient le héros Pisistrate,
Et ils lui amènent Télémaque, semblable aux dieux.
Le cavalier Nestor de Gérènos leur dit alors :

« Dépêchez-vous, mes chers enfants, d’accomplir mon souhait,
Que je me concilie la première des dieux, Athéna,
Qui s’est manifestée à moi pendant le festin du dieu.
Que quelqu’un aille dans la plaine chercher une génisse,
Qu’un autre aille à la noire nef de Télémaque au grand cœur
Et ramène tous ses compagnons en n’en laissant que deux ;
Qu’un autre aille chercher le fondeur d’or Laerkée,
Afin qu’il répande l’or sur les cornes de la génisse.
Quant à vous autres, restez rassemblés ici et dites
Aux servantes de préparer dans l’illustre maison
Un festin, d’apporter les sièges, le bois et l’eau claire. »

Ainsi parle-t-il, et tous s’empressent. La génisse arrive
Du pré, les compagnons de Télémaque au grand cœur arrivent
De leur nef rapide et bien proportionnée, le fondeur d’or
Arrive, outils de cuivre en mains pour pratiquer son art,
L’enclume, le marteau et la pince bien ouvragée
Avec lesquels il travaille l’or. Puis arrive Athéna
Pour recevoir l’offrande. Et le vieux cavalier Nestor
Donne l’or. Alors le doreur, l’ayant travaillé, le verse
Sur les cornes de la génisse, afin que la déesse
À cette vue se réjouisse. Stratios et le divin
Échéphron l’amènent par les cornes. Arètos arrive
Des appartements avec l’eau dans un bassin fleuri
Et dans l’autre main les grains d’orge en corbeille. Thrasymède
Le belliqueux, hache tranchante en main, s’apprête à l’abattre.
Persée tient le vase pour le sang ; et le vieux cavalier
Nestor répand l’eau et l’orge, et priant ardemment Athéna,
Commence par jeter dans le feu des poils de la tête.
Aussitôt accomplies les prières et répandu l’orge,
Le fils de Nestor, l’hypercourageux Thrasymède,
S’avance et frappe. La hache sectionne les tendons
Du cou, brise les forces de la génisse. Des cris
Stridulés montent des filles, des brus, de la digne épouse
De Nestor, Eurydice, aînée des filles de Clymène.
On soulève ensuite la victime, on la tient au-dessus
De la vaste terre ; et Pisistrate, chef des soldats,
L’égorge. Un sang noir jaillit d’elle, la vie quitte ses os.
Aussitôt on la découpe, vite on tranche les cuisses,
Toujours selon le rite, et on les couvre de graisse
Des deux côtés ; on place dessus d’autres morceaux crus.
Le vieillard les brûle sur les éclats de bois, les arrose
D’un vin couleur de feu. À ses côtés des jeunes tiennent
Les broches à cinq branches. Une fois les cuisses rôties
Et les entrailles mangées, on hache le reste, on l’embroche
Et on le fait cuire sur des piques tenues en main.

Pendant ce temps, la belle Polycaste donne le bain
À Télémaque. La plus jeune des filles de Nestor,
Fils de Nélée, le lave, l’effleure d’huile onctueuse,
Puis lui enfile une tunique et un beau manteau.
Quand il sort du bain, il a l’allure des immortels.

*
le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant entier est , le deuxième
à suivre !

Odyssée, Chant III, v.331-372

Une œuvre de Seth hier à la Butte aux Cailles, photo Alina Reyes

Une œuvre de Seth hier à la Butte aux Cailles, photo Alina Reyes

Nous en étions au moment où Athéna allait répondre à Nestor. Voici la suite de leur dialogue, au terme duquel elle s’envole sous la forme d’une orfraie – à la stupéfaction des personnes présentes, qui ont cru écouter le vieil homme dont elle avait pris l’apparence et voient partir un oiseau.
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« Ô vieillard, tu as exposé les choses avec justesse.
Allons, coupez donc les langues et mêlez le vin,
Qu’à Poséidon et aux autres immortels nous fassions
Les libations, puis songions à nous coucher ; car il est l’heure.
Déjà la lumière disparaît sous les ténèbres ;
Il ne faut rester assis au banquet des dieux, mais partir. »

Ainsi parle à haute voix la fille de Zeus ; ils l’écoutent.
Des hérauts versent alors de l’eau sur les mains,
Des garçons couronnent les cratères de vin
Et pourvoient à la distribution des coupes pour tous.
On jette ensuite les langues au feu, on se lève et verse
Les libations. Cela fait, on boit selon son désir.
Athéna et Télémaque beau comme un dieu
Veulent tous deux retourner sur leur nef creuse.
Mais Nestor les en empêche en leur adressant ces paroles :

« Que Zeus et les autres dieux immortels me préservent
De vous laisser partir de chez moi sur vos nefs rapides
Comme si j’étais vraiment sans vêtement, un indigent
Qui n’aurait dans sa maison ni tapis ni couvertures
Pour pouvoir y dormir mollement, et lui, et ses hôtes.
Mais le fait est que moi j’ai de beaux tapis et couvertures.
Assurément non, jamais le cher fils du héros Ulysse
N’ira dormir sur le plancher d’un bateau tant que moi
Je vivrai, et après moi je laisserai dans mon palais
Mes enfants, qui recevront les étrangers qui y viendront. »

Ainsi lui répond la déesse, Athéna aux yeux de chouette :

« Tu as bien parlé, cher vieillard, et il convient
Que Télémaque t’obéisse : ce sera beaucoup mieux.
Il va donc maintenant plutôt te suivre, afin de dormir
Dans tes appartements. Moi je vais sur notre noire nef
Rassurer nos compagnons et détailler les consignes.
Car j’ai l’honneur d’être le plus âgé d’entre eux.
Les hommes qui nous assistent par amitié sont plus jeunes,
Tous ont à peu près l’âge de Télémaque au grand cœur.
Je m’en vais donc maintenant dormir dans notre nef creuse
Et noire. Puis à l’aube j’irai chez les magnanimes
Caucones, recouvrer une dette aussi ancienne
Qu’importante. Quant à Télémaque, puisqu’il est ton hôte,
Envoie-le en char avec ton fils, et donne-lui
Des chevaux, les plus lestes et les plus puissants que tu aies. »

Ayant ainsi parlé, Athéna aux yeux brillants s’en va,
Sous l’aspect d’une orfraie. À cette vue, tous sont stupéfaits.

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Le texte grec est ici
ma traduction entière du premier chant , du deuxième chant
à suivre !

Haïkus dans la ville

L’année dernière, je collais dans la ville des post-it où j’avais copié des citations de poètes. Hier et aujourd’hui, munie de feutres acrylique, j’ai commencé à écrire des haïkus dans la ville. Le premier que j’y ai écrit est le premier haïku que j’ai écrit, il y a quelques années, le seul ou l’un des seuls que j’ai écrits sans respecter le rythme 5-7-5 pieds. Celui-ci :

haikus dans la rue 1-min

Ensuite l’un de mes feutres m’a aussi servi à mettre un petit cœur vert sur une affichette laissée par le collectif Les Morts de la Rue, à un endroit où des personnes sans abri s’assoient souvent. En hommage à Brice, à tous ceux et toutes celles qui dorment dehors, y compris les migrants violentés avant-hier par la police place de la République.

brice-min
brice,-min

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Puis aujourd’hui j’ai écrit çà et là d’autres haïkus, inventés l’après-midi même.

haikus dans la rue 2-min Louve solitaire / Millions de loups dans la ville / déserte et peuplée

haikus dans la rue 3-min Arbres dans les rues / Pendant les nuits sans personne / ils partent en balade

haikus dans la rue 4-min Brindilles tressées / Le vieux nid dans l’arbre nu / où siège le ciel
haikus dans la rue 5-min
haikus dans la rue 6-min

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mes nombreux haïkus précédents, publiés ici

à suivre

Odyssée, Chant III v. 301-330 (ma traduction)

"Nicht Schlafen", collage

« Nicht Schlafen », collage

En ce moment je regarde des séries finlandaises. Elles sont très bien faites et les personnages de femmes y sont fortes et libres, mentalement et physiquement. Cela ne date pas d’hier sans doute, on sait que dans ces terres du nord de l’Europe ont été retrouvées des tombes de guerrières et de cheffes, et je me souviens aussi des puissantes femmes du Kalevala. C’est d’un grand soutien dans ce pays, la France, encore si latin, si peu égalitaire, si raide et empoté dans les relations et les conventions sociales. Ces pays, ces peuples devraient être davantage un exemple pour nous.

Nous en sommes à la troisième et dernière partie de ce discours de Nestor à Télémaque, la voici :
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Tandis que Ménélas, amassant beaucoup de vivres et d’or,
S’élançait avec ses nefs parmi des humains d’autres langues,
Égisthe resté chez lui machinait ses perfidies.
Sept ans durant il régna sur Mycènes riche en or,
Ayant tué l’Atride et soumis le peuple à son joug.
Mais la huitième année, pour son malheur, le divin Oreste,
Revenant d’Athènes, tua l’assassin de son père,
Le fourbe Égisthe, meurtrier de son illustre père.
L’ayant tué, il donna aux Argiens le repas funèbre
Pour son odieuse mère et pour le lâche Égisthe.
Le même jour, revint Ménélas au vaillant cri de guerre,
Chargé d’autant de richesses qu’en pouvaient porter ses nefs.
Et toi, mon ami, n’erre pas plus longtemps loin de chez toi,
Que ces arrogants n’y dévorent pas tous tes biens
En festoyant, rendant ainsi ton voyage inutile.
Pour ma part je te conseille vivement d’aller
Chez Ménélas. Il vient de revenir de l’étranger,
De contrées dont nul parmi les hommes n’espère en son cœur
Revenir, une fois égaré par les tempêtes
Sur une mer si vaste que pas même les oiseaux
Ne la passent dans l’année, tant elle est grande et terrible.
Mais pars donc maintenant avec ta nef et tes compagnons.
Si tu veux y aller à pied, voici un char, des chevaux,
Voici aussi mes fils, qui te serviront de guides
Jusqu’en la divine Sparte où est le blond Ménélas.
Prie-le alors de te parler avec sincérité ;
Il ne te mentira pas, car c’est un homme sensé. »

Ainsi dit-il. Et le soleil plonge, l’obscurité vient.
Parmi eux, Athéna aux yeux de chouette prend la parole :

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le texte grec est ici
dans ma traduction le premier chant entier , le deuxième
à suivre !

Odyssée, chant III, v. 276-300 (ma traduction)

Institut de Paléontologie Humaine, à Paris, photo Alina Reyes

Institut de Paléontologie Humaine, à Paris, photo Alina Reyes

« …et une petite pierre brise / Les grandes vagues. C’est là qu’ils arrivent, les hommes, / Fuyant avec peine la mort. Et les vagues brisent / Leurs nefs sur les écueils »

Voilà la grande poésie de l’Odyssée. Et voilà donc la suite du récit de Nestor, dont nous verrons la fin la prochaine fois.
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Pendant ce temps, revenant de Troie, nous naviguions ensemble,
L’Atride et moi, avec l’un pour l’autre une même amitié.
Mais en arrivant au Sounion, cap sacré des Athéniens,
Apollon le Brillant, allant au pilote de Ménélas,
Lui porta de ses traits une mort douce et soudaine,
Alors qu’il avait en mains le gouvernail de la nef
Qui courait sur les eaux. C’était Phrontis, fils d’Onétor,
Le meilleur pilote parmi les humains dans les tempêtes.
Ménélas fit halte là, quoique pressé de poursuivre,
Le temps d’enterrer son compagnon et de l’honorer.
Mais quand, repartant à la course sur la mer lie-de-vin
À bord de ses nefs creuses, il parvint au mont élevé
Des Maléens, alors Zeus qui voit au loin lui prépara
Un affreux voyage, faisant retentir des vents sifflants,
Nourrissant des vagues énormes, telles des montagnes.
La flotte est dispersée, il en pousse une partie en Crète,
Où vivent les Cydoniens, sur les rives du Iardanos.
Il y a dans la mer une haute roche lisse,
À l’extrémité de Gordyne, dans les eaux bleu sombre.
Là le Notos fait monter de grandes vagues à gauche
Du cap de Phaestos, et une petite pierre brise
Les grandes vagues. C’est là qu’ils arrivent, les hommes,
Fuyant avec peine la mort. Et les vagues brisent
Leurs nefs sur les écueils. Mais cinq bateaux à la proue sombre
Sont poussés vers l’Égypte, portés par le vent et l’eau.

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le texte grec est ici
dans ma traduction, le premier chant entier , le deuxième
à suivre !