Par la fenêtre (avec Verlaine et Miyazaki)

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par la fenetre 3-minen cette fin d’après-midi par ma fenêtre, photos Alina Reyes

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Je me rappelle (sans jeu de mots volontaire) quand je longeais la prison de la Santé, avant sa rénovation, et que des prisonniers me faisaient bonjour à leur petite fenêtre à barreaux. Je me rappelle aussi la prison où je suis allée parler à des prisonniers, et que c’était tellement plus affreux pour eux que d’être confiné chez soi. Je me rappelle aussi le poème de Verlaine, écrit de sa prison :

 

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

 

Juste avant le début du confinement officiel, quelqu’un m’a passé plusieurs films de Miyazaki, que j’avais tant envie de revoir. J’ai commencé aujourd’hui par visionner sur mon ordi Le Voyage de Chihiro. Une merveilleuse façon de laisser à distance la masse des discours sur la pandémie – informations sans doute nécessaires, mais dans lesquelles il ne faut pas non plus se laisser emprisonner.

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Première vision de l’Homère de Chapman, par John Keats (ma traduction)

J’ai beaucoup voyagé par les royaumes d’or,
J’ai vu maints bons pays et belles capitales,
Je suis passé par maintes îles occidentales
Où règnent d’Apollon bien des corrégidors.

 
Souvent me fut conté l’espace qui rayonne,
Domaine gouverné par Homère au front plein,
Mais je n’ai respiré son air pur et serein
Avant que par Chapman haut et fort il résonne.

 
Alors je me sentis comme un veilleur des cieux
Quand il voit s’y glisser un nouveau corps céleste
Ou le vaillant Cortes de ses yeux d’aigle bleu

 
Fixant le Pacifique – l’effroi que manifestent
Par leurs regards croisés ses hommes ! silencieux,
Lui, debout sur un pic du Darien, sans un geste.

 

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john keatsVoici le texte original de ce sonnet, hommage à la traduction que j’ai traduit aujourd’hui (toujours confinée en attendant que le coronavirus cesse de me rendre contagieuse), après avoir commencé à écouter ce cours de littérature comparée au Collège de France (je n’ai pas encore écouté la fin, ni le précédent, mais j’ai apprécié le début).

 

Much have I travell’d in the realms of gold,
And many goodly states and kingdoms seen;
Round many western islands have I been
Which bards in fealty to Apollo hold.
Oft of one wide expanse had I been told
That deep-brow’d Homer ruled as his demesne;
Yet did I never breathe its pure serene
Till I heard Chapman speak out loud and bold:
Then felt I like some watcher of the skies
When a new planet swims into his ken;
Or like stout Cortez when with eagle eyes
He star’d at the Pacific—and all his men
Look’d at each other with a wild surmise—
Silent, upon a peak in Darien.

John Keats, « On First Looking into Chapman’s Homer »

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Lézarder

 collage-minCoronavirus quand tu nous fais rester à la maison… c’est bon de s’amuser pour lézarder sans ennui. Là j’ai fait un petit collage-coloriage

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Lézards sur les pierres, l’un traînait sa queue fourchue, du fait d’une mue non décrochée. Je les imaginais grands comme des dinosaures : je ne pouvais plus exister. Retour à leur taille réelle : je respirais. (extrait de mon roman Forêt profonde)

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Sur l’épidémie. Et haïkus de l’aurore

 

L’épidémie nous rend à notre précarité, d’autant plus que notre santé n’est pas le souci du gouvernement. Depuis la nuit des temps les humains se battent pour vivre, pour s’entourer donc d’une meilleure sécurité. Il y a deux précarités, l’une profitable et l’autre nuisible. Ce n’est pas aux gouvernements de plonger les gens dans la précarité nuisible, celle qui tue. La seule précarité profitable est celle que les individus ou groupes d’individus préservent eux-mêmes dans leur existence, leur façon de ne pas se laisser domestiquer, de conserver un caractère aventureux et inventif à leur vie, de vivre leur liberté. Pour cela, la société doit travailler à protéger au mieux la sécurité physique et psychique de tous. En France aujourd’hui, si nous sommes grippés, il nous est demandé de ne pas aller voir notre médecin et de rester chez nous. À nous soigner comme nous pouvons, donc, sans possibilité de savoir si nous sommes ou non porteurs du coronavirus (le test étant réservé à ceux qui peuvent attester avoir fréquenté une personne ou un lieu reconnus contaminés) et en espérant que les choses n’empirent pas, qu’on n’en vienne pas à devoir appeler un Samu débordé pour être transporté dans un hôpital débordé. Les chiffres officiels de personnes contaminées (1412…), rapportés docilement par les médias, ne correspondent évidemment à aucune réalité, ou seulement à la réalité des contaminés détectés. Le mépris en marche de ceux qui ne sont rien.

 

une aube vue du train, photo Alina Reyes

une aube vue du train, photo Alina Reyes

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Aurore de mars.
Nocturne encore, le merle
l’appelle longtemps.

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Les pas au plafond
annoncent avec l’oiseau
le jour à venir

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Sommeil de l’aimé.
Je suis sa respiration
calme comme l’aube.

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Manif des femmes et haïkus des goélands

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8 mars 2-min

8 mars 3-min

8 mars 4-min*

Dans toutes les révolutions, des statues, des têtes tombent. Ceux qui pleurnichent sur les cibles de la révolution féministe devraient se réjouir que ses guillotines ne soient que symboliques. Mettre à bas les abuseurs, d’une façon ou d’une autre, est nécessaire pour renverser la loi de leur caste.

 

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Que de goélands,

volant, criant sous la pluie !

La Seine est en crue.

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Sur le pont cet homme,

seul, avec des bouts de viande

qu’il jette aux oiseaux

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Rafales de vent.

Les humains s’envolent presque.

Bientôt le printemps.

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goeland-minCe 8 mars à Paris, photos Alina Reyes

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Bonheur

"Bonheur", mon nouveau dessin

« Bonheur », mon nouveau dessin

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La nuit est ronde comme une orange.
Vertes, ses feuilles étincellent.

 

Dans ses feuilles étincelantes jaillit le jour.
Sèves.

 

Mes doigts qui tracez,
mes pieds qui martelez,
et vous mon cœur, mon cerveau, mon sang,
faites advenir le printemps !

 

Vous mes neurones, mes narines, mes nerfs.
Vous mes trois yeux, vous mes dix bras.
Vous mes mille et une joies, vous mes milliards d’années
riant dans l’univers à ma gorge déployée.
Vous mes rimes cryptées, mes mesures secrètes,
vous mes orteils, toi ma tête,
vous mes chevilles, toi ma lymphe,
vous mes eaux, mes feux, mes chairs, mes airs,
qui n’êtes ni moi ni autre,
moi l’autre, là même,
bonheur.

 

Le jour naît vert de mon sang chlorophile
ma caverne enphyllée tisse
poèmes nervurés autour des fleurs,
des fruits.

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Le paradis vécu de Miyazaki

Screenshot_2020-03-04 Ep 1 Ponyo est là - 10 ans avec Hayao Miyazaki NHK WORLD-JAPAN On Demand,*

Je regarde le documentaire en 4 parties mis gracieusement à disposition par NHK sur Hayao Miyazaki, l’un de mes cinéastes préférés. Le documentaire commence en 2006 et s’étend sur dix ans, au cours desquels on suit le travail du maître. En 2006, il avait 65 ans, juste un an de plus que moi aujourd’hui, et je peux me retrouver dans certaines de ses préoccupations d’artiste. Comme la nécessité d’accepter la fatigue, qui rend le travail plus lent. Et puis le bonheur, qu’il ne dit pas mais qui est sensible à l’image, à être dans cet âge, d’entrer dans la vieillesse, malgré ses inconvénients. À moment donné, il parle de lui comme d’un vieillard, ce qui est très exagéré pour un bonhomme alerte, bien conservé et à l’allure, à l’expression toujours empreintes d’enfance. Mais s’il dit vieillard, s’il anticipe, n’est-ce pas pour assumer, je dirais presque savourer, cet âge de la vie ? Chaque âge a son bonheur et voici celui qui transparaît chez Miyazaki : celui de la paix, de la nature, de l’innocence jamais perdue. Son studio personnel merveilleux. Comment il y arrive en 2CV. Comment il salue, en entrant, les créatures invisibles qui y habitent. Comment il se prépare un café. Comment il regarde par la fenêtre. La verdure et le banc, les passants de ce quartier très calme. Comment il s’assied à sa table de travail. Comment il songe et réfléchit. Comment il expérimente. Comment il dessine, peint, écrit. Les tribulations de la création. Les moments d’inspiration, les moments de doute, les moments de joie où ça vient vite et bien, bien. Où la pêche est bonne (pour créer, il faut lancer une ligne dans son cerveau, dit-il). La vie. L’univers de Miyazaki ressemble à l’univers de Miyazaki, et c’est ça le plus beau.

Ne croyez pas ceux qui vous racontent que le paradis est perdu. Il y a bien des enfers sur terre, mais le paradis est toujours là aussi, pour les grands petits comme Miyazaki, pour quiconque accepte de vivre, réellement, dans la lumière.

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Haïkus du yoga

« Il y a un moment où le langage cesse (moment obtenu à grand renfort d’exercices), et c’est cette coupure sans écho qui institue à la fois la vérité du Zen et la forme, brève et vide, du haïku ». Roland Barthes

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Tapis de yoga.

Assise en siddhasana

je n’ai pas de poids

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Couchée sur le dos

en shavasana, yeux clos.

Paix fluide de l’eau.

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Changement de forme.

Relevée, mon âme

fait vibrer le Aum.

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Les âmes mortes

 

Égocentrique :
préférant se punir
plutôt que d’aider, par un aveu,
la victime de sa trahison.

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Famille ! Combien de proches changés en traîtres.

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Enfant, on me fit grand reproche d’avoir,
à la question : « pour qui tu te prends ? »
répondu : « pour quelqu’un d’intelligent ».
Je vois aujourd’hui qu’on me prend pour une imbécile,
et qu’on se donne ainsi raison.
Car imbécile, je l’ai été, comme la plupart des trompés
élevant un mur entre le mal et eux, pour ne pas voir,
pour, surtout, s’y adosser, ne pas tomber.
Mais une fois qu’ils ont pu ouvrir les yeux,
plus bête qu’eux encore sont ceux qui espèrent les leur faire refermer.

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Judas, au moins, après avoir trahi
ne nia pas avoir trahi.
Il y a plus misérable que lui.

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Je rends hommage à ceux qui ont arraché au néant
ces grands livres qui secourent aux pénibles moments.
Qui nous embrassent et nous emmènent.
Hommage à toi, Nicolas Gogol, dont je relis Les âmes mortes
Grâce à toi je ris pendant la tragédie.
Je sais ce qu’il t’en a coûté de vivre parmi les âmes mortes du monde,
ô si vivant dans ton corps de lettres, comme tous mes amis,
vrais amis car pour tant d’autres, comme le chante le poète
Que sont mes amis devenus ?
Ce sont amis que la mort de leur âme emporte.
N’importe, la vie est là.

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«  Quels chemins étroits, tortueux, détournés, impraticables, a choisis l’humanité en quête de l’éternelle vérité, alors que devant elle s’ouvrait une royale avenue, large et droite comme celles qui mènent aux demeures souveraines. Ensoleillée le jour, illuminée la nuit, cette voie dépasse toutes les autres en splendeur ; cependant les hommes ont toujours cheminé dans les ténèbres sans l’apercevoir. Si parfois, obéissant à une inspiration d’en haut, ils s’y engageaient, ils s’égaraient bientôt à nouveau, se rejetaient en plein jour dans d’inextricables fourrés, prenaient plaisir à s’aveugler mutuellement et, se guidant sur des feux follets, arrivaient au bord de l’abîme pour se demander avec effroi les uns aux autres : « Où est l’issue ? Où est le bon chemin? » Nicolas Gogol, Les âmes mortes

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Écrire-sculpter

 

Rêvé cette nuit que debout, nue, parmi des gens habillés, je me sentais solide, sereine et lumineuse comme une statue, vivante de tout mon corps discrètement sculpté, de toutes mes articulations et de tous mes muscles assouplis et renforcés.

Menuhin en torsion, sous la conduite d'Iyengar

Menuhin en torsion, sous la conduite d’Iyengar

Cela après que j’ai lu hier que B.K.S. Iyengar, dont j’ai donné un texte sur la vérité dans la note précédente, avait été surnommé le Michel-Ange du yoga, parce qu’il faisait de chaque asana, chaque posture, une œuvre d’art, ciselée avec précision. Pas étonnant qu’il ait été l’ami de Yehudi Menuhin, son plus fameux disciple.

Je pratique le yoga tous les jours chez moi depuis l’été dernier, c’est une école de la joie et de la patience. Peu à peu des postures qui paraissaient impossibles deviennent possibles, et la joie et la patience de l’entraînement du corps et de la respiration se développent et s’installent dans l’esprit. Et bien sûr c’est surtout de mon esprit que mon rêve parlait, à travers mon corps nu et debout, paisiblement, parmi les humains. Comme Iyengar était le Michel-Ange du yoga, j’essaie d’être une Iyengar de l’écriture.

Iyengar est né difforme, avec une trop grosse tête, puis il a contracté dans son enfance la tuberculose et la malaria. Il s’est guéri de ses infirmités en pratiquant le yoga dix heures par jour, et il a porté sa discipline à de nouveaux sommets, tout en travaillant à la rendre accessible à tous. Il a subi le racisme et la discrimination en Angleterre et aux États-Unis. Il a ouvert des écoles de yoga Iyengar dans le monde entier. Il a vécu et travaillé son art jusqu’à l’âge de 95 ans. Précision, rigueur, alignement, caractérisent le yoga d’Iyengar. Excellent programme pour cette autre discipline, l’écriture, qui travaille avec les articulations et la vitalité de la langue.

 

Iyengar en sirsasana en 1998. Jusqu'à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

Iyengar en sirsasana en 1998 (à 80 ans). Jusqu’à un âge très avancé, il tenait cette posture pendant une demi-heure.

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Le temps de vivre

Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et écris

Mes cartes de différentes bibliothèques, dans lesquelles je lis et j’écris

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J’écris de grands livres déraisonnables, mais grands.

Soyons humble, pourtant. Je viens de regarder un beau documentaire d’Arte sur « L’Écosse d’Harry Potter » (qui me rappelle mes séjours dans la fantastique Édimbourg). Et ce que j’en retiens, c’est que l’Écosse réelle est infiniment plus belle que celle des livres de J-K Rowling. Son talent n’est pas ici en question. Le fait est simplement que le réel vivant est sans commune mesure avec la fiction. La fiction a si bien pris le dessus dans le monde des hommes que le réel y est maintenant transporté dans le monde de la fiction : la com dirige le monde, ou tente de le diriger, et les hommes sont comme dans la caverne de Platon.

Dans mon travail, je ne cherche pas la fiction mais le réel vivant de la langue. Mon travail sur la fiction est volontairement faible. Je vais ainsi à contre-courant de toute la production littéraire contemporaine – suis-je très en retard, ou en avance ? J’ai confiance.

 

Le vent tourne

à la boulangerie orientale où j'ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

à la boulangerie orientale où j’ai déjeuné ce midi, entre deux séances de travail à la bibliothèque de recherche du Museum

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À la maison, ce soir. Je raconte à O : Sollers, Pierrat, Savigneau, Gallimard, interrogés par le New York Times (article en français) pour leur implication dans l’affaire Matzneff, et qui, bien sûr, se terrent, ne répondent pas. Haha ! Je reconnais que je suis fort aise de voir en si mauvaise posture la bande de ceux qui se sont faits mes ennemis depuis une quinzaine d’années (raison pour laquelle je ne publie plus, mais ça changera). Les masques tombent. La presse française continue à les protéger mais l’histoire retiendra tout ça, et d’autres choses encore.

À la bibliothèque, dans la journée. Je suis en train de devenir une autre, ai-je pensé en me repoussant dans ma chaise après avoir fini d’écrire un paragraphe. Encore ? Oui. Face à moi l’étoile verte et le croissant de lune jaune de la mosquée, à hauteur de mes yeux en cette bibliothèque du Muséum, au dernier étage. Nous sommes nous-mêmes notre livre saint en puissance, celui qui fonde des mondes, des vies. Encore faut-il se donner la peine de l’écrire, ou de le lire personnellement, ce qui est une autre façon d’écrire.

Énormes rafales de vent. Derrière l’autre baie vitrée, les arbres nus s’agitent vivement. De temps à autre la pluie survient, tapote longuement le toit. Puis de nouveau bourrasques bruyantes, tournant autour de la bibliothèque, on pourrait croire qu’elle va décoller, s’envoler, voguer parmi les nuages, par-dessus les paysages, avec tous ses travailleurs dedans, impassibles, naviguant de leurs livres à leurs ordinateurs, de leurs lectures à leurs écritures, peut-être pas même conscients d’être parmi les plus heureux du monde.

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