être

en Turquie. Photo Alina Reyes

 

Que la langue déferle à la lèvre de l’être,
Qu’elle abreuve les soifs, qu’elle lave les plaies,
Qu’elle prenne d’amour les hommes et les féconde !

Qu’elle baigne les corps qui s’apprêtent à naître,
Qu’elle ouvre les regards, que montent dans les baies
Les larmes et les chants qui consolent le monde !

Qu’approche le pays dont l’amour est le maître,
Que s’animent les cieux, que vienne la nuée
Nous rendre à la lumière, et que la grâce abonde

Aux bordures du temps où nos yeux se pénètrent.

 

Voyage

à Nîmes. Photo Alina Reyes

 

Luxe de calme et de beauté, ma barque

fend les eaux poissonneuses à profusion,

à volonté, à vif, je suis l’étrave

et mon verbe, ma phrase l’étendue

scintillante au soleil des fruits sauvages

qu’on trouve au printemps dans les bois, des fraises

minuscules qui éclatent entre langue

et palais, pleurant leur joie aux papilles

du jour. Ma barque va, béatitude.

Dans sa travée les milliards de poissons

qu’elle engendre se transportent avec elle,

pont d’étoiles jaillissant de la mer,

dans l’infini des siècles que nous sommes,

milliards de mains entrelacées d’amour.

 

Passants

Paris, 13e. Photo Alina Reyes

 

Tout passe, Dieu incarné le premier. Ce qui est faux tombe dans la mort et n’en sort que pour la deuxième mort. Ce qui est vrai, même éphémère, est éternel. Principe de la Résurrection : le vrai et l’éphémère sont les conditions du passage dans l’éternel. Rapport trinitaire entre le Principe, l’Incarnation et le pouvoir-action de l’Esprit.

Le faux est éphémère parce qu’il est faux, donc non viable, mortel. Le vrai peut être éphémère en tant qu’épiphanie, expression dans un temps donné de l’immuable qui tout en devenant et donc se transformant, trouvant expression dans une autre forme et un autre temps, demeure.

L’homme doit apprendre à reconnaître et vivre le vrai, donc l’éternel, dans l’éphémère de sa condition et de son existence. À savoir qu’une union vraie est à jamais vivante, même si elle paraît rompue selon les bornes de la loi ou du regard social. « Ils ne furent plus qu’une seule chair » : il suffit d’une fois, l’union est inscrite dans l’éternité, et doit être respectée à ce titre. De même l’art éphémère, chant, danse, peinture du corps, street art, œuvres de sable… exprime avec puissance l’éternité. Justement par son refus de s’inscrire dans une durée capable de dépasser la vie humaine mais nécessairement limitée malgré tout par le temps, nécessairement inscrite de façon corruptible sur des supports corruptibles. L’art tente de lutter contre la corruptibilité, tout en sachant qu’il n’y parviendra pas, que même d’habiles restaurations ne lui rendront pas la vie éternelle. Une restauration, quel que soit le domaine dans lequel elle a lieu, est de l’ordre de la renaissance, non de la résurrection. C’est la grandeur de l’art, de tenter la traversée des siècles. Mais l’art éphémère, s’il est souvent moins grand art, est plus grand seigneur, dans le sens où il fait fi de l’aspiration humaine de se dépasser soi-même, pour se soumettre entièrement à la transcendance qui le dépasse et à laquelle il fait don gratuitement de soi, sans désir de s’inscrire dans une « éternité » humaine, mais en révélant dans un jaillissement son oui à notre condition, ce oui qui est seul capable en vérité de la dépasser.

 

La drachme perdue


Eugène Burnand, La drachme retrouvée

 

Ce qui serait vivant, ce serait que toute l’Europe change sa monnaie pour adopter la drachme, monnaie qui fut inchangée pendant des millénaires.
Si elle pouvait le faire par désir d’être un espace de joie commune, et  par sens du beau, du temps, de la lumière.
« Les cadeaux de Dieu ne sont pas toujours faciles », disait à Christian de Chergé son ami Mohammed, qui concevait le jeûne de Ramadan comme un don du ciel.

 

Blanc, bleu

Photo Alina Reyes

 

Je suis un bateau qui s’éloigne

je marche avec les blancs nuages

et je mange en chemin du blanc

Entre le ciel et l’eau mes jambes

découpent dans le bleu la voile nul-ne-la-voit

La côte derrière moi s’est effacée de l’horizon

j’entends à peine encore la rumeur

sourde des morts qui s’y démènent

Traversant le zénith une mouette un instant

se transforme en corbeau et la mémoire

des cimetières me revient.

Je sais, moi l’exilée, ce qui arrive

à ceux qui se laissent aborder par la ruse

et je prie Dieu qu’il veuille bien

dans la vieille cité reconnaître les siens.

Les miens prennent le soleil sur mon pont.

 

Lectures du jour, nouvelles du monde

Autoportrait à Istanbul, octobre 2009. Photo Alina Reyes

 

« Je sais, comme vous, qu’un monde a entièrement disparu, telle une ville après un tremblement de terre dévastateur, et qu’à sa place un autre monde est né. Gloire à l’Omniscient qui connaît ce qui est caché !  »
Naguib Mahfouz, Le Monde de Dieu, nouvelles traduites de l’arabe (Égypte) par Marie-Francis Saad, éd Actes Sud, 2000

 

« Du haut de la montagne sort un arc-en-ciel qui traverse le ciel, descend dans les plaines, puis disparaît.
Il arrive que certaines couleurs s’effacent de la nature. Il ne reste alors que le vert sur la montagne, le jaune sur la paille, et le bleu dans le ciel en été. Avant la fin du premier printemps il ne restait plus de crayons vert ni rouge tellement il y avait eu de prunes. Quant au crayon rose, il semblerait qu’il suffise pour de nombreux hivers. »
Adania Shibli, Reflets sur un mur blanc, roman traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, éd Actes Sud, 2004

 

« Et soudain, en un instant, comme après l’explosion, après avoir eu la tête qui tournait, après Kiev et tous les angles que j’avais dénombrés, je sentis que j’étais sur la route. Que j’étais de nouveau sur la route. »
Vladimir Sorokine, La voie de Bro, roman traduit du russe par Bernard Kreise, éd de l’Olivier, 2010

 

La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 15) La paix soit avec vous

au square, Paris 13e. Photo Alina Reyes

 

« Et ce troisième âge est l’horizon dernier ». En lisant ce mot d’Henri de Lubac, commentant maintenant la pensée de Pierre Leroux, autre utopiste du dix-neuvième siècle, je songe que la pensée eschatologique de Joachim de Flore se transforme de plus en plus à travers le temps en pulsion de l’impasse. Ce « troisième âge » devient de plus en plus une vieillesse. L’usure que tous ces penseurs voient dans le christianisme, et à laquelle ils essaient de remédier, est en fait l’impuissance de leur propre pensée devant la grandeur du christianisme, sa vie, son développement dans l’Esprit. Et nous pouvons leur savoir gré de leurs errances, d’abord parce qu’elles participent d’une recherche de bienfait pour l’humanité, et ensuite parce que, à même leur échec, leurs visions éclairent cependant des recoins et malgré elles, nous avertissent qu’ils sont sans issue.

Plus nous avançons dans cette somme du jésuite, plus nous pouvons comprendre à quel point nous comprenons peu ce qu’est le Christ. C’est à démissionner devant cette aventure immense que constitue la tentative de le comprendre, que tous ces hommes se sont engagés dans des pensées chimériques qui s’avèrent vite voies de garage. Tous ces hommes contribuent à me montrer ce que ne doit pas être ni devenir notre Voyage, notre Pèlerinage, et à me tourner mieux vers l’immensité du défi qui consister à explorer et vivre ce que signifie le christianisme.

Jésus-Christ concerne l’humanité entière, à commencer bien sûr par les chrétiens, et, tout proches de lui, les juifs et les musulmans. Eirènè umin, « la paix soit avec vous », dit le Ressuscité. C’est aussi ainsi que saluent les juifs, shalom, et les musulmans, as salam aleykoum. C’est ce que nous devons comprendre en profondeur, trouver, réaliser. En pleine jeunesse. En pauvreté, donc. En joie de vivre. À suivre.

 

offrande

Photo Alina Reyes

 

Mes mains sont devenues des fleurs,

le jardin que je porte en offrande,

traversant bienheureuse toutes les galaxies,

de maison en maison, de loin en proche.

Elles me saluent sur mon passage,

esquissent des sourires, joyeuses

comme des petites danseuses à respirer

la fraîche odeur des roses et des herbes.

Mes mains avancent devant moi, tendues,

et je les suis. Elles remontent la travée

des âges, des siècles, des instants,

chargées de leur précieux trésor, la création

entière, ses cieux, ses astres, ses océans,

ses terres, ses bêtes et puis ses hommes.

Mes mains qui nous transportent avancent vers l’autel

et mon amour Le voit, vivant, ses mains tendues.

 

lumière

tout à l'heure au square. Photo Alina Reyes

 

Voici la manne nouvelle, rouge manger de pétales

du ciel descendant vous ouvrir la voie claire.

Le temps est blanc, sentez-vous battre

sa porte en votre coeur ? Dans son secret

le vent doucement la tourmente, qu’elle laisse

passer le sang qu’il pulse de son autre côté.

Ici, paisible fleuve de lumière, l’amour

tout bruissant d’yeux, de silence et de joie,

geste et parole, pain de vie,

monte, attend et vient en ceux qui le reçoivent.

 

Alma

Zouave du pont de l'Alma. Photo Alina Reyes

 

Alma Mater, l’eau de laquelle

l’homme remonte, témoin

de la nourriture éternelle

descendue du ciel.

L’eau de la parole, liquide

berceau de la nouvelle

alliance, anneau vivant

des noces à venir, qui se fêtent

en silence dans le coeur de Marie.

En attendant, l’eau nourrit

le corps à naître et à renaître,

pain et vin pour les âmes

affamées de lumière.

Le Verbe dans l’Histoire

sans cesse flue et se fait chair.

 

pluie de fleurs montante

Photo Alina Reyes

 

Fleur de la terre, tu pleus vers le ciel.

Il baisse les paupières, un sourire

fait bouger sur ses joues la lumière

et sa pensée, fluant neuve par toute

ouverture du temps libéré, descend

à la rencontre.

Je suis mouillée comme la plante

de mes pieds épousant le chemin

des sources du printemps. L’odeur

puissante de l’amour monte

le long des belles longues jambes

de l’univers, jusqu’en son centre.

La vie vivante est sur le point

de naître !

Rayonnnante beauté, exquise et subversive,

voici qu’elle apparaît, blanche comme une communiante.