Le sublime

dans la maison de Dieu, photo Alina Reyes

 

« Nous sommes tous les quatre plantés devant la fenêtre du premier étage, et nous scrutons l’obscurité, suspendus dans le noir d’une foi aveugle – guettant la prochaine trouée dans les nuages qui nous permettra d’entrevoir le retour de la lune de l’autre côté.

Il me vient soudain à l’idée que ce dont nous venons d’être témoins ressemble à quelque chose que nous aurions pu voir dans un film, dans un spectacle de prestidigitation mis en scène par Hollywood – tout cela n’a été qu’une illusion – et pourtant l’événement laisse un sillage de réalité, une authenticité dépassant ce que nos sens nous disent que nous venons d’observer. Alors que je me tiens devant cette fenêtre avec ma famille, je comprends qu’il existe une distance fixe entre le sublime et la représentation du sublime, et nous restons là tous les quatre dans l’ombre, dans l’obscurité, chacun ayant parfaitement conscience de cet écart et s’installant confortablement dans cet espace : le dos tourné vers l’un, le visage tendu vers l’autre. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

Demain est l’Aïd El-Fitr, la fête de fin du Ramadan.  J’ai lu ce matin le tout petit livre sur les 99 noms divins que j’ai trouvé l’autre jour à la librairie face à la mosquée. Voici la page d’un beau site consacrée à ces Noms, avec leur commentaire par Ghazali, indiquant la nature de la possible participation humaine à ces qualités divines.

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Vivre le ciel

photo Alina Reyes

 

Je poursuis et termine la lecture des Quarante Hâdîths authentiques de Ramadân choisis et commentés par le Dr Al Ajamî. Nous sommes entrés dans la dernière décade de ce mois, au cours de laquelle aura lieu la Nuit du Destin, la nuit où le Coran fut révélé, dont la date, dans la grande sagesse de Dieu, n’est pas fixée, mais seulement à rechercher, puisqu’il s’agit d’une expérience à vivre, dans les nuits impaires de cette troisième décade.

Voici, comme les fois précédentes, quelques phrases extraites de l’ouvrage.

« Dans la solitude des nuits de veille, le Coran comme unique lumière. »

« Ramadân est témoignage concret de l’unicité de Dieu, il est conformité au Prophète, il est prière, il est purification, il est Voyage vers Dieu, il est endurance, il est Jihâd, il est invocation, il est protection, il est révélation, il est solitude, il est communauté, il est difficulté, i est facilité, il est Miséricorde… »

« Le Jeûne est (…) en soi un non-acte. Ainsi, les portes du Paradis s’ouvrent-elles par l’abandon des biens de ce monde. Ce sacrifice éloigne d’ici-bas et rapproche de l’au-delà avec une acuité toute particulière. (…) À la différence des autres actes d’adoration qui sont par définition des actes visibles, tels la prière, la zakat, l’invocation, Ramadân n’a pas d’existence propre manifestée. En ce sens, en notre réalité concrète rien par essence ne peut lui ressembler. De par ce statut particulier, Ramadân possède une aptitude spécifique à écarter les voiles des réalités, il permet donc de mieux percevoir l’autre Réalité à quoi rien n’est semblable. Il est une passerelle, un isthme béni où se manifeste la Révélation et où sont réactualisés les ordres du Monde en la « Nuit du Destin ». »

Enfin, « À celui qui aura su sacrifier encore après l’épreuve, ou mieux, prolonger les joies et les lumières de Ramadân, ses états spirituels, comme le temps Réel, seront sans mesure ni fin. » (c’est moi qui souligne)

Et maintenant je voudrais lancer une passerelle en citant Louis Bouyer, dans Le Sens de la vie monastique :

« L’effet de cette ascèse pénitentiaire doit être en fin de compte de nous mettre devant Dieu dans l’état de gens qui savent qu’ils n’ont plus droit à ce qu’ils ont, si peu qu’ils aient. Il ne s’agit pas seulement de nous en inculquer l’idée. Nous devons aller ici au-delà de la simple psychologie. C’est d’ailleurs la raison dernière pour laquelle la tradition monastique a toujours considéré une ascèse purement spirituelle comme radicalement insuffisante. Il faut réaliser concrètement cette situation qui est la nôtre : non seulement se considérer comme pauvres, mais l’être de fait. Disons-nous bien que si le Christ n’a pas cru pouvoir relever notre misère autrement qu’en en prenant sur lui toute la réalité, il serait invraisemblable que nous puissions nous en tirer à moindre frais. Nous découvrons ici à quoi tient cette place envahissante qu’ont prise les pauvres dans la religion d’Israël. »

Et ce passage de la fin de Forêt profonde :

« L’homme n’habite le monde que lorsque le monde l’habite, l’homme est fractal, poème poète, appartenant au Poème, se démultipliant en poèmes, et quand il atteint son plus grand déploiement, à son tour créateur du Poème. Accrochée à la main d’Haruki, le suivant dans le flot des êtres que le vent tiède avait fait sortir de leur lit, j’étais la joie simple et mouvante d’une lettre avec les autres descendue là sur le quai, j’étais le a, le a a a, dans la confusion nous n’étions encore que des essais de voix de l’être au réveil mais déjà il me semblait entendre le chant qui viendrait. J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! ». »

En attendant, n’oubliez pas, ce soir est une très bonne nuit, dégagée, pour observer les étoiles. Vous vous sentirez petit, mais c’est un si splendide voyage. Et c’est très important de contempler aussi avec ses yeux de chair. Au soir de votre vie, au moment de le rejoindre, pourrez-vous penser que vous avez assez contemplé et vécu le ciel, ou aurez-vous laissé passer les occasions de le faire ?

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L’Alpha et l’Oméga

photo Alina Reyes

 

Tel anonyme, mécontent de mon amitié pour l’islam, m’envoie ce message : « alina reyes virée de l’église », aussitôt suivi de celui-ci : « alina reyes juive ». L’islamophobie est une variante de l’antisémitisme. Qui se déclare contre l’antisémitisme sans se déclarer contre l’islamophobie est au fond antisémite, fût-il juif. Et qui se déclare antisémite est également au fond islamophobe, fût-il musulman. Quant au chrétien, qu’il prenne soin de ne pas croire que sa religion met l’homme à la place de Dieu. L’antisémitisme, et ses variantes l’islamophobie, voire l’antichristianisme, sont le symptôme d’un refus du fait qu’en premier comme en dernier lieu, l’autorité n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu. Le judaïsme et l’islam étant les religions qui affirment avec le plus de force l’unicité de Dieu et de son autorité sont évidemment les cibles premières de l’homme qui veut s’imposer au lieu de Dieu, ou qui se sert du nom de Dieu pour imposer une volonté toute humaine. En vérité tout vrai croyant, ou pour le dire mieux tout vrai pauvre, quelle que soit sa religion ou son absence de religion, parce qu’il manifeste malgré lui que l’homme n’est pas le détenteur ni du premier ni du dernier pouvoir, déclenche le malaise, ou même la haine, ou l’acharnement destructeur, de l’homme qui refuse de voir en ce miroir sa propre petitesse.

C’est pourtant ainsi, petits, que nous sommes aimés, et que nous sommes grands.

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Actes 27, lecture céleste

photo Alina Reyes

 

Actes des Apôtres, chapitre 27. Paul, prisonnier pour avoir témoigné du Christ, Chemin, Vérité et Vie, embarque pour Rome. Le voyage sera un peu long et aventureux.

verset 1. Le centurion nommé Julius, qui se révèlera finalement agir en allié de Paul : son nom rappelle celui du village de Bethsaïda, « maison de la pêche », renommé Julias en 30-31 ; village où l’auteur des Actes, Luc, raconte dans son Évangile que Jésus a nourri la foule à partir de cinq pains et deux poissons – des quatre évangélistes qui racontent ce miracle, il est le seul à mentionner le nom du village. Ce centurion, nous dit Luc, est de la cohorte d’Auguste : le nom grec, comme sa traduction latine, signifie sacré. N’oublions pas le goût des Hébreux pour les jeux de mots. Si ce Julius est de la cohorte sacrée, soit la cohorte des anges, nous pouvons nous attendre à trouver, au-delà du récit de voyage maritime, le récit d’un voyage céleste et un enseignement spirituel.

verset 3. Julius autorise Paul à aller voir ses amis lors d’une escale à Sidon – dont le nom phénicien est Saïda, comme dans Bethsaïda, « pêche ». Maintenant nous allons à la pêche aux noms, qui sont là comme des signaux pour nous faire pressentir ce qui se passe dans la nuit de ces âmes embarquées.

verset 4. Puis ils font route « sous Chypre », autrement dit « sous Kypris », autre nom d’Aphrodite.

verset 5. Ils traversent la mer qui borde la Cilicie (le nom grec de cette région évoque le taureau) et la Pamphylie (« toutes espèces ») et ils débarquent à Myre « cité de la déesse-mère » en lycien), en Lycie (« du loup »).

verset 7. Ils arrivent à la hauteur de Cnide (« ortie ») puis passent sous la Crète (île du Minotaure – par ailleurs en grec « parler ou agir comme un Crétois » signifie être fourbe, imposteur).

v.8 Ils arrivent à Bons Ports, près de Lasaïa (« velu »).

v.9 Or il devenait dangereux de naviguer, le Jeûne, c’est-à-dire la fête juive des expiations, étant déjà passé. À ce point du parcours, ont-ils dépassé même la possibilité d’expier ? Paul en tout cas prévient tout le monde : « les gars, je vois que la navigation va entraîner des dommages et des pertes notables non seulement pour la cargaison et le bateau, mais aussi pour nos âmes. » Mais à ce stade, le centurion se fie au capitaine et à son second, et on continue en espérant atteindre Phénix (dont le nom est aussi celui de l’oiseau qui renaît de ses cendres) pour y passer l’hiver. (v.12)

Voici qu’après une petite brise, c’est un vent d’ouragan qui se lève. Ils passent sous la petite île de Cauda (« queue ») (v.16), effectuent diverses manœuvres pour éviter d’aller échouer sur la Syrte (du verbe signifiant « entraîner », le mot désigne les golfes vaseux où l’on trouve la mort). Le bateau dérive, ils multiplient les manœuvres, en vain. « Ni le soleil ni les étoiles ne se montraient depuis plusieurs jours »  et « tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais (v.20).

C’est alors que Paul leur rappelle qu’ils auraient dû écouter son avertissement, et les exhorte au courage, en leur annonçant que malgré tout aucun d’entre eux n’y laissera la vie, seul le bateau sera perdu (v.22), ainsi qu’un ange de Dieu le lui a dit dans la nuit (v.23). C’est la quatorzième nuit qu’ils dérivent, et voilà qu’ils pressentent l’approche d’une terre, confirmée par la sonde qu’ils lancent (v.27-28). Par peur d’échouer sur des récifs ils mouillent quatre ancres et souhaitent vivement la venue du jour. (v.29) Paul devine que les marins cherchent à s’enfuir, il en prévient le centurion en lui disant qu’ils ne pourront pas être sauvés sans eux, et le centurion intervient pour empêcher leur fuite. (v.30-32) N’a-t-il pas annoncé que tous ses compagnons de voyage devaient être sauvés, et non pas seulement ceux qui mènent le bateau ?

Puis Paul exhorte les hommes à se nourrir, eux qui ne mangent plus depuis le début de la tempête. Il fait encore nuit, il prend le pain, rend grâce en présence de tous, le rompt, en mange et leur en donne à manger. Après quoi Luc nous donne le nombre de personnes à bord : 276 – comme pour rappeler les 5000 hommes nourris à Bethsaïde. (v.33-37)

v.38 « Une fois rassasiés, on a allégé le bateau en jetant le blé à la mer. » Et voilà ! On reprend foi puis on s’allège, et le jour peut venir ! « Le jour venu, les marins ne reconnaissaient pas la terre » (v.39). Eh oui, c’est qu’on a fait du chemin, dans cette nuit de deux fois sept jours. Bon, on n’est pas encore tout à fait arrivé, il y aura encore des manœuvres, le bateau va se disloquer sur un banc de sable (v.41), grâce à une nouvelle intervention du centurion céleste les prisonniers ne seront pas tués (v.43) et finalement tous seront sauvés, d’une façon ou d’une autre (v.44 et fin du chapitre).

Il y a sûrement beaucoup de sens à trouver aussi dans la nature des diverses manœuvres qu’ils accomplissent, comme lorsqu’il s’agit de « maîtriser le canot » ou « ceinturer le bateau de cordages » (v.17), etc.

Au verset 1 du chapitre suivant, ils apprennent que l’île où ils sont arrivés s’appelle Malte. Ce nom signifie « refuge ». Les habitants font un grand feu pour les accueillir, un serpent s’accroche à la main de Paul mais Paul tranquillement le jette au feu, sans porter trace de morsure. Trois mois plus tard ils reprennent leur voyage, sur un bateau à l’enseigne de Castor et Pollux – deux combattants, mais aussi deux étoiles. Le voyage céleste continue.

 

Balade à Montmartre

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Photos Alina Reyes

Après avoir visité les « Banditi dell’Arte » à la Halle Saint-Pierre – le lien entre leurs oeuvres hors normes et leur biographie de pauvres, fils de bergers, de pêcheurs, d’ouvriers misérables, orphelins, enfants abandonnés, enfants battus… est saisissant – j’ai marché encore dans mon ancien quartier, de Barbès au métro Cadet, que j’ai pris pour rentrer à la maison, en me mettant juste derrière la conductrice, pour voir filer les petites lumières dansantes dans les couloirs que le train troue.

 

Seule la grâce sauve.

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Je suis votre vrai sang

Ce petit mendiant me réjouit le cœur. Ah j’aime tout le monde. J’adore les êtres humains, c’est pourquoi je combats. C’est pourquoi, en leur nom, je n’accepterai jamais l’inacceptable. Vous êtes loin de vous-mêmes comme des autres. Quand vous vous tenez auprès, vous êtes Ses brebis bienheureuses. Sinon, « le troupeau de porcs, au loin, qui cherchait sa nourriture ». Cessez d’insinuer que, hors du christianisme, Dieu est lointain. Cessez de fausser. Comme il l’a dit à Mahomet, « je suis plus proche de toi que ta veine jugulaire ». Je suis plus proche de vous que vous ne l’êtes vous-mêmes. Beaucoup plus. Infiniment plus.

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Libre

Albert Camus/Henriette Grindat, éd Gallimard - cliquez pour voir en grand

 

Un jour une internaute anonyme m’a dit sur le blog de passouline qu’elle se souvenait de moi dans nos vingt ans, et que je voulais déjà en découdre avec Sollers. Certes il n’était pas le seul avec qui je voulais en découdre, mais il me fut bon de constater par ce rappel que mon désir de révéler l’imposture que lui et d’autres de cette génération, de cette nomenklatura, représentent (et que beaucoup de penseurs sérieux ont vue bien avant moi) ne date pas d’hier. Car l’imposture fait du mal, beaucoup de mal. Dieu m’a choisie pour la combattre parce que, comme d’autres, je suis petite et démunie : ainsi je ne peux faire que sa volonté, non la mienne. Le moyen que j’ai pris pour en découdre n’est donc pas le plus facile, mais sans doute le plus profond, le plus efficace, puisqu’il va à la racine puis s’étend, bien au-delà de sa personne qui n’est qu’un symptôme et qui comme toute personne appelle la compassion, à tout un système de pensée et d’existence qui ruine le monde, l’amour, l’esprit, en faisant mine de travailler pour la vie. Le diable fait mine, c’est pourquoi « le troupeau de porcs qui cherche sa nourriture » comme dit l’Évangile, l’adopte… et finit dans le ravin. Pendant ce temps, la vie continue son chemin, où qui l’aime peut la suivre.

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La mariée

J’ai vu en rêve, d’en haut,  une mariée qui montait l’escalier en plein air, sa grande robe blanche et rose comme l’aube, froufrouteuse, soulevée par le vent.

En bas, au milieu du lac, un élan. De l’autre côté, un troupeau de jeunes cervidés gracieux montait, léger, au flanc de la montagne.

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