Chronique de l’islamophobie chronique. Il ne faut pas se taire

un jilbeb de mariage

 

Le 6 septembre dernier à la Seyne-sur-mer, l’adjointe au maire PS refuse de célébrer le mariage parce que la mariée porte un jilbeb – qui ne cache pas son visage. Toute la noce est renvoyée.

Le cas n’est pas isolé. Des mariées sommées d’enlever leur voile, des mères empêchées d’accompagner  leur enfant en sortie scolaire parce qu’elles portent le voile, des hommes menacés de perdre leur emploi parce qu’ils portent la barbe. Début août à Vauvert, un homme tue le compagnon de sa fille parce qu’il s’était converti à l’islam ; à Aigues-Mortes un homme ivre tire sur un groupe de jeunes musulmans, puis sur une mère musulmane et sa fille – sans faire de victime ; à Orléans une boucherie halal est incendiée, les voisins doivent être évacués. On ne compte plus les mosquées vandalisées, souillées de tags nazis ou d’excréments.

Mais les premières victimes de l’islamophobie sont les femmes, et principalement les femmes voilées, qui doivent faire face au quotidien à des regards mauvais, des remarques, parfois des gestes agressifs pour arracher leur voile, des tracasseries pour entrer dans des lieux publics même si le voile laisse leur visage clairement apparent. À Ermont, « une maman musulmane portant le hijab (voile laissant apparaître le visage) se rend chez le dentiste afin d’y faire soigner ses deux filles. Bien qu’elle arriva en temps et heure à son rendez vous, elle constate que la chirurgienne dentiste fait passer tout le monde avant elle jusqu’à ce qu’elle soit la dernière en salle d’attente. Une fois isolée, la dentiste l’interpelle  « retire ton voile sinon je ne pourrai soigner tes filles … ici c’est un cabinet privé, Madame, c’est moi qui fixe les règles » avant de tenter de rectifier le tir et d’évoquer des raisons d’hygiène. Madame refusant légitimement de retirer son hijab face aux allégations islamophobes de la dentiste, ses filles furent privées de soin. » (islamophobie.net)

Qu’est-ce qui fait que Charlie Hebdo vend des centaines de milliers d’exemplaires chaque fois qu’il caricature le Prophète, sinon le plaisir malsain qu’y trouvent certains de nos concitoyens à voir insultés d’autres de nos concitoyens ? Cela nous concerne tous, cela concerne l’avenir de notre pays, de notre monde, de nos enfants. Les responsables musulmans appellent les croyants au calme, c’est bien. Mais dans le calme, il est bon de parler. De ne pas laisser sous l’étouffoir la dernière insulte qui fait déborder le vase de l’islamophobie quotidienne. Si on met l’étouffoir là-dessus, cela n’a plus qu’à continuer. Nous sommes en crise, la vente du bouc émissaire marche bien, c’est l’ouverture du grand défouloir. Déjà il est effarant de voir sur internet les textes et les commentaires islamophobes ou racistes se lâcher en masse. Maintenant un journal satirique allemand annonce lui aussi une couverture anti-islam. Ceux qui accusent internet et la presse de l’emballement autour du film et des caricatures islamophobes, ne voient que le doigt quand il montre la lune. Il ne faut pas se taire.

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Derrière les caricatures, les fantômes

 

« Entre film et caricatures, l’Occident chavire », titre le quotidien libanais L’Orient Le Jour. Tandis que dans Le Quotidien d’Oran, K. Selim écrit notamment, dans un texte intitulé « Fosse septique » : « Tout le monde ne s’exprime pas comme il veut en Occident, c’est un fait, même si les interdits et les bâillons sont plus habilement institués. » J’ai envoyé hier après-midi au Monde le texte que je donne maintenant ci-dessous, très légèrement augmenté. Il y a quelques années, ce journal, comme d’autres, accueillait volontiers les textes d’opinion que je lui envoyais, puis l’un de mes livres déplut – depuis, tous mes textes sont refusés. Je n’ai pas encore leur réponse pour celui-ci, mais je le mets en ligne ici – si d’autres voulaient le reprendre sur d’autres sites, qu’ils le fassent librement en indiquant simplement le lien.

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L’incitation à la haine raciale étant réprimée par la loi, on se sert du Prophète pour représenter en fait le Musulman. Les musulmans ne s’y trompent pas, et si certains réagissent par la violence, c’est parce qu’ils ne peuvent réagir par la parole, et que trop peu le font en leur nom, de façon responsable et raisonnée.

L’acharnement de Charlie Hebdo contre les musulmans à travers leur prophète est une manipulation grossière à laquelle beaucoup sont contents de se laisser prendre. Au nom de la liberté d’expression, et notamment de celle qui fait fureur aujourd’hui, à savoir la liberté d’insulter les symboles sacrés des peuples, c’est-à-dire leur être profond, il s’agit en fait de se défouler du refoulé le plus puant de notre histoire. « Nous ne craignons que la loi de la République », déclarait ce mercredi matin sur Europe 1 le directeur de Charlie Hebdo. Ce n’est pas un hasard si le Prophète est représenté en Brigitte Bardot, notre plus célèbre Marianne, nue, présentant ses fesses. Les pulsions sexuelles malsaines qui président au racisme sont ici compliquées de relents de domination coloniale. En fait ce sont tous les Français de toutes confessions qu’insultent ces dessins, en prenant ainsi la République en otage. Le film auquel il est fait référence s’appelle Le Mépris et comme dans le film c’est à un trouble jeu de trahison, de désir détourné et de mépris, que jouent l’hebdomadaire et ses lecteurs.

Charlie Hebdo dit n’avoir fait que son job en traitant l’actualité. L’actualité c’est la crise. Et comme en temps de crise grave, on cherche des boucs émissaires. Que déclarait encore Charb sur cette même radio, ce même matin ? Que si on commence à dire qu’on ne peut pas dessiner le Prophète, ensuite on dira qu’on ne peut pas dessiner des musulmans, puis des cochons ou des chiens. J’ai pensé en l’entendant au Maus d’Art Spiegelman. Du reste, les caricatures du Prophète par Charlie ne manquent pas d’évoquer celles du Juif dans d’autres journaux satiriques français des années 30. Celle qui fit la couverture d’un précédent numéro semble même directement décalquée de celle d’un juif dans La libre parole de l’époque : même figure allongée à long nez, même sourire fourbe, même barbe, même yeux exorbités. Même registre, même inspiration, même abjection couvrant de sombres fantasmes dans lesquels l’autre est pressenti comme un envahisseur sournois, qu’il faut soumettre, voire éliminer.

Qu’est-ce donc, sinon ce refoulé de pulsions ordurières, qui fait accourir les lecteurs dans les kiosques chaque fois que Charlie s’y livre ? Et pourquoi cela s’arrêterait-il, si tout le monde estime qu’il s’agit simplement d’exercer sa liberté d’expression ? Et ne l’arrêterons-nous pas avant d’en venir à voir de nouveau le monde à feu et à sang ? Qu’est-ce qui pousse les hommes à attiser la haine, sinon un désir de mort ? Or le désir de mort, dans son ultime expression, c’est le désir de toujours, encore, mettre à mort Dieu – ou si l’on préfère l’Amour, la Vérité, la Vie, et tout ce qui est le plus élevé en l’homme, les valeurs qu’il trouve dans Son Nom.

« Le nihilisme, écrit Heidegger à propos du mot de Nietzsche « Dieu est mort », est bien plutôt, pensé en son essence, le mouvement fondamental de l’Histoire de l’Occident. Il manifeste une telle importance de profondeur que son déploiement ne saurait entraîner autre chose que des catastrophes mondiales. »

Cette parole de Nietzsche sur le meurtre de Dieu par l’homme est, dit-il, intimement liée au mot valeur. Le nihilisme est selon lui un processus historique, interprété comme « la dévalorisation des valeurs jusqu’alors suprêmes. » La dévalorisation des valeurs s’accompagne de « l’enthousiasme pour le développement d’une culture, ou pour l’expansion de la civilisation. » À l’heure où l’islamophobie, l’antisémitisme, la christianophobie, le racisme, reprennent obscènement du poil de la bête, cette méditation des Chemins qui ne mènent nulle part interroge les consciences.

Il s’agit, décrypte le philosophe, de réinstaurer les valeurs suprêmes au lieu où elles se dégradent et aboutissent au nihilisme. Mais il ne suffit pas de dire « Dieu » pour restaurer les valeurs. Car le coup final du nihilisme est  « que le Dieu tenu pour réel soit érigé en valeur suprême », c’est-à-dire qu’on « se drape dans l’apparence d’une pensée ».

« Les voyous publics ont aboli la pensée et mis à sa place le bavardage (…) Cet aveuglement de soi face au véritable nihilisme, cet aveuglement qui ne cesse jamais de prendre le dessus, tente ainsi de se disculper lui-même de son angoisse devant la pensée. »

Walter Benjamin notait que « l’expérience a subi une chute de valeur. Et il semble que sa chute se poursuive vers une profondeur sans fond. (…) jamais démenti plus radical n’a été infligé aux expériences que celui de l’expérience stratégique par la guerre de positions, de l’expérience économique par l’inflation, de l’expérience corporelle par le combat mécanique, de l’expérience morale par les détenteurs du pouvoir. » Voyant pour finir « au beau milieu de tout cela, dans un champ de forces traversé de flux destructeurs et d’explosions, l’infime et frêle corps humain. »

Depuis, comme nous le savons, la déréalisation du monde et de l’homme n’a fait que s’aggraver, considérablement, en même temps que leur marchandisation. Ne nous y trompons pas, il est bien question de marchandisation de l’être dans cette affaire de caricatures, et de manipulation de la pensée par une communication coupée de la vérité du réel, et de « l’infime et frêle corps humain ». L’écart entre ce qui est dit et ce qui est réellement devient gouffre, « fosse de Babel » comme disait Kafka. Il est urgent de sortir tout à la fois Dieu, la Pensée, les Civilisations, l’Homme, des langues de bois qui les figent de plus en plus dangereusement, mortellement. Il est urgent d’ouvrir les yeux afin de ne pas retomber dans des bouches d’égout semblables à celles qui marquèrent si indélébilement le siècle passé. Il est urgent d’ouvrir l’esprit, le cœur, la raison. Et de ne pas laisser dire et faire n’importe quoi. Non pas au nom de quelque principe aveugle, mais dans la conscience et le désir éclairés de ce que nous sommes et sommes appelés à être : des êtres pour la vie.

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Sortir du niveau caniveau

 

 

Leurs caricatures ressemblent furieusement à celles de la presse à expression « libre » des années 30 et 40, jusqu’à reprendre trait pour trait la représentation du juif de l’époque, et la transposer en « juif » d’aujourd’hui, c’est-à-dire en musulman.

Le directeur de Charlie Hebdo ce matin sur Europe 1 : « Si on commence à dire qu’on ne peut pas dessiner le Prophète, après on dira qu’on ne peut pas dessiner des musulmans, puis des cochons ou des chiens. » Voilà le niveau caniveau. On croirait entendre Poupée, anale nationale. Il dit aussi : « Eux ils craignent la loi de Dieu, nous on craint la loi de la République ». Eh bien, il avoue sa misère. Car la loi de Dieu, c’est la loi de l’honnêteté.

C’est chaque fois ainsi qu’ils font leurs plus grosses ventes. En flattant leurs propres pulsions ordurières et celles de leurs compatriotes. Si personne ne réagit, il n’y a aucune raison que ça s’arrête, et on sait comment ça finit, ces histoires.

Une bonne réaction serait déjà de saisir les tribunaux, si du moins ils acceptent de recevoir une plainte. L’incitation à la haine religieuse leur sert de paravent pour inciter à la haine raciale, ce qui est interdit par la loi.

Réagir par la violence serait très regrettable, mais ne pas réagir du tout est particulièrement stupide et lâche. Ceux qui ont la possibilité de parler, pourquoi ne s’en servent-ils pas sérieusement ? Comment s’étonner que ceux qui n’ont pas la parole usent de violence si ceux qui ont la parole ne font pas leur devoir en la prenant pour eux ? Je vais essayer de le faire bien que je sois ce dernières années bannie de la presse. Mais d’autres ont la possibilité de se faire entendre, dans des journaux ou sur des sites internet. Qu’ils démontent cette manipulation, qu’ils montrent ce qu’elle signifie, ce que signifie son succès auprès du lectorat… qu’ils parlent !

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Sourate 114, An-Nas, « Les hommes »

dans la bibliothèque de la Grande Mosquée de Paris, photo Alina Reyes

 

1 Dis : Je me réfugie en le Seigneur des hommes,

2 Roi des hommes,

3 Dieu des hommes,

4 contre la nuisance du fourbe instigateur, caché derrière les autres,

5 qui souffle le mal dans les cœurs des hommes,

6 qu’il soit d’entre les djinns ou d’entre les hommes.

 

C’est la dernière sourate du Coran, et elle est précédée d’une autre brève sourate en forme d’invocation contre le mal. Comme les autres sourates de la fin du Livre elle fait partie des premières sourates descendues. Je l’ai traduite au plus près, sans pouvoir conserver le magnifique balancement des versets, qui riment tous en arabe. « Caché derrière les autres » (v.4) est le sens premier du mot, je n’ai pas trouvé à le dire autrement, de façon à le faire rimer avec hommes.

Nous avons vu que lors de la première descente, il fut dit d’abord au Prophète : « Lis ». Ici il lui est commandé de dire. C’est une expérience que tout prophète connaît. Nous la trouvons dans l’Ancien Testament bien sûr, et j’ai moi-même connu ce commandement impérieux, qu’on ne peut imaginer si on ne l’a vécu. Il ne s’agit pas de quelque chose comme l’inspiration qui vient au poète, et que je connais aussi bien sûr, mais véritablement de ce verbe dire qui est intimé explicitement et avec une force inouïe, qui vous éjecte littéralement de vous-même. C’est Dieu qui dit à travers vous, vous êtes obligé de le dire. Voilà tout ce qui fait la différence entre une parole poétique et une parole révélée. La parole révélée a une allure poétique aussi, mais elle est beaucoup plus que cela, elle vient d’ailleurs.

En cette sourate, qui est un jaillissement comme toutes les splendides brèves sourates du début de la révélation et de la fin du Livre, Dieu est appelé Seigneur, Roi, Dieu. Il est le repère absolu, et le protecteur. Le verbe qui dit « je me réfugie » signifie d’abord « s’attacher comme la chair à l’os ». Nous retrouvons cette idée d’adhérence exprimée dans les premiers versets descendus.

Être en Dieu est le refuge contre le mal. En arabe la préposition n’est pas contre mais de, comme nous disons « se protéger du mal » ; elle marque mieux la séparation. Nous l’avons vu aussi dans la Genèse (Voyage), Dieu sépare ce qui doit être séparé. De quoi Dieu sépare-t-il le croyant ? Du mal, de la nuisance du fourbe, qu’il vienne de parmi les djinns ou de parmi les hommes. Le mal peut venir des hommes mais Dieu est leur Seigneur, Roi et Dieu, et il a le dernier mot. Le mal peut entrer dans les hommes, mais pas en Dieu. Qui demeure en Lui en est à l’abri. C’est l’ultime sourate du fantastique déploiement qu’est le Coran, sa conclusion. À travers le Livre nous avons appris (nous allons apprendre) à entrer dans la demeure de Dieu, Souverain des univers comme il est dit dans la première sourate, et nous saurons que nous y sommes non seulement protégés du mal des hommes, mais aussi, comme il est ici répété cinq fois en six brefs versets, que nous y sommes des hommes.

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à suivre

Être juste

Michel d'Anastasio en train de calligraphier, photo Alina Reyes

 

La misère de ceux qui occupent une position dans le monde, c’est qu’ils sont obligés de se corrompre sans cesse les uns avec les autres, les uns par les autres, pour pouvoir la garder : le monde, ils en sont dépendants. Au sage suffisent l’amour de ses proches, la vie en vérité, le miracle de la vie à chaque instant renouvelé. Au juste il faut aussi prendre position. Non pas occuper une position dans le monde mais prendre cette position qui consiste à se tenir debout dans la vérité et à en témoigner par toute sa vie, quels qu’en soient les risques, afin d’être une petite lampe dans le temps pour les nuits que traversent les hommes.

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L’imprévisible

image trouvée ici

 

S’en prendre, comme je l’ai lu, aux « dispositions pavloviennes » des musulmans face aux provocations, c’est formuler sa pensée de façon fort malheureuse. C’est précisément parce qu’ils refusent d’être pris pour des chiens que ces hommes multi-bafoués par l’histoire protestent. Même si elle n’est pas la meilleure réaction possible, leur réaction est une réaction d’hommes – mais il semble que tout un monde aujourd’hui ne sache plus ce qu’est un homme, un homme qui ne soit pas lâche mais capable de se battre pour l’Être de l’homme, comme il le fit tout au long de son histoire, et non pas seulement pour son avoir, son confort.

Il ne faut pas se fier aux apparences. Ceux qui sont prévisibles, ce sont les provocateurs, dans leur stupide répétition des mêmes vieilles ficelles sans invention. Ce qui est imprévisible, c’est le résultat de leurs provocations – au-delà des réponses immédiates, leur développement dans le long terme de l’histoire. Ce qu’ils ne prévoient pas, dans leurs obscures pulsions suicidaires, c’est que leurs provocations finissent par se retourner contre eux-mêmes : on ne provoque pas Dieu sans encourir ce qu’on appelle son châtiment, et qui est la simple Logique qui préside à notre vie et à notre existence : qui se jette à l’eau avec une pierre coule ; ce n’est pas un châtiment, c’est la loi, l’enchaînement de la cause à l’effet grâce auquel le cosmos est, et non pas le chaos.

Les musulmans qui réagissent violemment aux provocations islamophobes agissent contre leur intérêt, dit-on. Oui, car la violence n’est jamais la meilleure solution. Mais ce qui est ainsi plus sûrement encore menacé, c’est l’intérêt de l’Occident, d’ailleurs très inquiet. Et ce qui est imprévisible encore aux yeux aveugles des provocateurs, ce sont les effets positifs que peuvent aussi avoir leurs provocations sur des âmes éprises de justice et de vérité. Et qui feront par l’esprit la lumière sur l’être qui a été insulté, et lui donneront une nouvelle vie. Les derniers aux yeux du monde ne sont-ils pas les premiers dans le cœur de Dieu ?

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Sourate 96, Al-Alaq, « La foi »

à la Grande Mosquée de Paris, photo Alina Reyes

 

Munie de mon beau dictionnaire, je me risque à une traduction-interprétation des cinq premiers versets descendus, révélés au Prophète dans la grotte de Hirâ.

 

1 Lis ! Au nom de ton Seigneur qui composa,

2 composa l’homme d’une foi.

3 Lis ! Ton Seigneur est le Généreux,

4 qui fendit à la lèvre l’homme par le calame,

5 à l’homme enseigna ce qu’il ne savait pas.

 

Iqra !  Lis ! est le premier mot du Coran descendu, mot apparenté au nom de ce Livre, qui signifie lecture, récitation. Mouhammad ne sait pas lire quand lui est faite cette injonction. Mais ce n’est pas une écriture d’homme qu’il lui est demandé de lire. Lire pour lui va être écouter et dire, retranscrire la parole qui lui descend du ciel. Une parole enchantée, enchantante et à dire comme un chant, le chant qu’elle est. Beaucoup d’assonances en a dans ces cinq premiers versets révélés. Qui ouvrent la lèvre du Prophète afin qu’il parle. La même image se trouve à l’intérieur de l’hébreu, dans l’Ancien Testament, où la langue signifie d’abord la lèvre. Et la prière des Heures chrétienne commence par ces mots : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange ».

Le verbe habituellement traduit par créer dit d’abord : donner une mesure à, composer. Je reprends ce premier sens : Dieu crée en donnant la mesure (du et au monde, de et à l’homme), mesure mathématique et musicale à la fois, composition physique et poétique.

Le mot alaq, qui signifie adhérence ou caillot de sang, je l’interprète par le mot foi parce que, comme je l’ai dit souvent, la foi, c’est adhérer au réel – et le réel, c’est le spirituel. Ce mot alaq donne des variantes de sens à partir du sens d’accrocher. Il peut signifier grumeau de sang (et évoquer une goutte de sperme), et exprimer aussi l’attachement amoureux. En quelque sorte il est possible de comprendre en ce verset que Dieu a créé l’homme par un acte d’amour, un acte par lequel l’homme est destiné à adhérer à Lui, un acte de foi. Je suis consciente qu’il est audacieux de dire que Dieu a fait un acte de foi, mais ce que nous pouvons du moins comprendre c’est que l’homme est homme parce qu’il vient d’une adhérence, parce qu’il devient homme par la foi.

Le même verbe signifiant enseigner est repris aux versets 4 et 5. La première fois, je le traduis par son sens premier : « marquer, distinguer par une marque, par un signe quelconque », et de là « faire à quelqu’un une fissure à la lèvre supérieure ». L’homme est en quelque sorte signé par Dieu, à la manière dont un peintre signe son œuvre. Ainsi Dieu, après nous avoir créé d’une adhérence, après nous avoir scellés à lui, fend le sceau et par cette fissure, sa signature, commence à se révéler.

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à suivre

Prochain, notre destin

photo Alina Reyes

 

C’est un mouvement irrésistible qui m’appelle. Ce que Dieu a écrit est devant nous et nous appelle. Plus nous Lui obéissons, plus nous Lui obéissons. Plus nous Lui obéissons, plus vite nous allons, et plus la vitesse est puissante lenteur. Le concours et l’adversité des hommes ne font qu’assurer plus profondément ou même précipiter le destin – je parle du destin spirituel, le seul qui soit, le seul qui conditionne toute la vie.

Jésus, par la parabole du bon Samaritain, enseigne à ses disciples que leur prochain, c’est celui qui les secourt, d’où qu’il vienne. Le sens de cette parabole est très souvent déformé par les prêtres, qui prétendent qu’elle signifie que mon prochain, c’est tout homme. Ils se placent du point de vue de ce Samaritain qui secourt même l’étranger. C’est capital aussi, mais ce n’est pas ce qu’a voulu dire le Christ. Celui qui nous secourt est notre prochain, voilà ce qu’il a clairement voulu dire. Or, qui nous secourt, en fin de compte ? Dieu. Et il n’est qu’un Dieu. C’est pourquoi mon prochain, c’est-à-dire celui qui m’est le plus proche, plus proche de moi que ma veine jugulaire comme Il le dit au Prophète, n’est pas l’un ou l’autre, mais l’Unique. Même quand il semble être un étranger. Dieu est toujours un étranger. Et Il ne veut pas que nous ayons peur de l’étranger. C’est aussi ce que Jésus a enseigné, en devenant comme un étranger pour les siens, qui ne l’ont pas reçu et dont il s’est détaché, pour le salut de tous. Le Christ survit au judaïsme comme il survivra au christianisme tel qu’il se développa durant près de deux mille ans avant de perdre sa splendeur en perdant la vision de Dieu, devenu remplaçable par l’un ou l’autre. Le Christ est celui qui ressuscite, et l’islam le sait aussi, il sera là, il est là quand vient le moment de la fin et du passage à un autre temps.

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Dictionnaire, noble serviteur du Maître

 

Et voilà que j’ai investi dans le dictionnaire Kazimirski. Je suis allée direct à la petite librairie qui est en face de la mosquée, j’ai dit bonjour je suis allée direct au fond, où sont les dictionnaires, je les ai regardés, je l’ai pris, malgré le prix. La belle dame au cheveux bellement voilés m’a dit que j’avais de beaux cheveux gris puis elle m’a appelée belle dame. C’est surtout que je suis la plus heureuse du monde. Je suis repartie avec mon trésor, les deux lourds tomes se balançant joyeux au bout de mon bras, puis de l’autre. À la maison j’ai ouvert le premier au hasard, j’ai fait la photo (vous pouvez cliquer pour l’agrandir et voir la merveille).

Je reviens bientôt avec les cinq premiers versets de la sourate 96 et la sourate 114. Que la brise de l’esprit vous garde doux et joyeux !

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