Perdre et retrouver le chemin

Hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

Hier à Paris 13e, photo Alina Reyes

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Il y avait du monde dans cette église désaffectée. Le lieu me déplaisait, mais c’était ainsi. S’y trouvaient en désordre des foules bruyantes et remuantes, toutes origines et tous âges réunis, des enfants aux vieux. L’historien Patrick Boucheron me conduisait à travers les gens et l’architecture compliquée du bâtiment jusqu’à l’endroit où je devais tenir mon discours de soutenance de thèse. Une fois là je dépliais le petit papier sur lequel je l’avais imprimé et je savais que l’affaire n’allait pas se passer simplement, car des gens intervenaient à tout moment pour commenter ce que je disais. Je songeais aussi que mon pot de thèse n’était prévu que pour quelques personnes, mais je ne m’inquiétais pas trop, pensant que les gens sauraient par eux-mêmes produire boissons et nourritures.

Avant de faire ce rêve, cette nuit, j’ai songé hier soir que Ici le chemin se perd, de Peské Marty, finissait mal. Leur tsar Alexandre 1er, quittant le palais tel un Siddharta descendu parmi le peuple et errant, passant pour mort, de Russie en Sibérie, affrontant diverses formes d’oppression exercées par les hommes et faisant l’expérience de diverses formes d’amour et de sexualité, traverse plusieurs spiritualités, du christianisme orthodoxe  au bouddhisme en passant par l’islam et les vieux-croyants, pour finir par retourner au christianisme, après une résurrection. Le christianisme orthodoxe a beau être beaucoup plus orienté vers la résurrection que vers la croix, il n’en demeure pas moins marqué, comme le catholicisme, par un culte de la souffrance (et par une désastreuse croyance en un homme providentiel). Voilà ce qui est néfaste au monde. Je ne pense pas non plus qu’il soit nécessaire d’évacuer la joie en même temps que la souffrance, pour se débarrasser de cette dernière. Je pense que la souffrance n’a aucune valeur positive. Je pense qu’elle apporte des désirs morbides, envers soi et envers les autres, et des passages à l’acte criminels. Je pense qu’il faut la regarder en face et la remettre à sa place, méprisable. Je pense que le chemin consiste à apprendre cela, à se débarrasser de toute complaisance envers la souffrance, de tout recours à toute illusion, et à développer sa joie, libre et gratuite. Cela ne peut se réaliser qu’en dehors des systèmes d’oppression des hommes, qu’ils soient politiques, religieux, familiaux, sociétaux et autres.

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Autoportrait dans le banian, avec vélo

En passant, j’ai visité l’exposition de l’artiste vietnamien Vuong Duy Bien intitulée « La vie est comme ça ! » à la mairie du 13e à Paris (visible jusqu’à ce samedi). J’ai photographié une seule de ses œuvres, parce qu’elle me plaisait particulièrement. Mais je n’arrivais pas à la photographier sans reflets dedans, alors je l’ai gardée avec reflets.

dans l'arbre géant de vuong duy bien,

Un petit panneau indiquait son titre, « Cay Da ». Je viens de regarder en ligne ce que cela signifie : banian. Cet arbre géant dont les branches deviennent racines. Il est dit ici qu’il vit 1500 ans, et qu’il peut avoir plus de 500 troncs. Et :

« Dans l’un de ses versets, la Bhagavad-Gitâ fait référence au banian :

« Le seigneur bienheureux dit :  » il existe un arbre, le banian, dont les racines pointent vers le haut, et vers le bas pointent les branches ; ses feuilles sont les hymnes védiques. Qui le connaît, connaît les Védas.  » » Autrement dit, les enseignements de la connaissance (véda) ultime. »

vuong duy bien, détail

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Mémorial. La grande guerre de la poésie

La nuit avant-dernière, j’ai rêvé que O et moi emmenions des universitaires au mémorial franco-britannique de Thiepval, dans la Somme, mémoire des lieux de la Grande Guerre. Lui a rêvé, la même nuit, du même endroit. Dans mon rêve, c’était une journée lumineuse mais j’étais un peu choquée de voir ces visiteurs deviser comme si de rien n’était en parcourant le site. Ils ne se rendent pas compte de ce que cela représente, pensais-je, du recueillement et du respect que ce site appelle.

La signification de ce rêve est claire, à l’heure où O, Madame Terre et moi, nous nous apprêtons à soutenir ma thèse : notre habitation poétique du monde nous a coûté une grande guerre contre les forces morbides du monde. Mon rêve a exprimé l’inquiétude que cela ne soit pas bien compris, que ne soit pas représentée dans l’esprit d’autrui la somme d’engagement terrible nécessaire à l’accomplissement d’une vie poétique, d’une œuvre poétique, à la préservation d’une âme poétique dans le monde, pour la survie de l’humanité. Mais en fait, je pense que cela peut être compris. Si ce n’était pas le cas, depuis des centaines de milliers d’années que l’homme est homme, bien avant l’homme moderne, il n’y aurait plus d’hommes. La poésie sous toutes ses formes a toujours vaincu les forces de destruction, survécu aux attaques de l’ignorance, du mensonge et de la méchanceté ; et tant qu’elle survivra, nous survivrons.

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Animaux du jour

J’ai ma pierre au jardin alpin, comme j’avais ma pierre à la montagne. Sous un pin où je m’assois, très longtemps parfois, miraculeusement à l’écart dans un jardin public. En ce beau dimanche ensoleillé il y avait du monde au jardin des Plantes et souvent les gens, soudain m’apercevant là dans mon bel isolement (une seule personne peut pénétrer dans cet endroit), Ici le chemin se perd sur mes genoux, élevaient leur portable et photographiaient la scène. Je les comprends, c’est si paisible.

De ma place j’ai vu une corneille effleurer en vol la tête d’une femme, qui a poussé un cri de surprise et de frayeur. Quand j’ai repris mon chemin, un peu plus tard, une palombe m’a fait la même chose. J’ai senti le souffle de ses plumes sur mes cheveux, j’ai légèrement sursauté, j’ai souri. Les oiseaux avaient envie de parler, aujourd’hui.

Les arbres aussi, et j’ai parlé avec eux, sans paroles. Je suis la chamane éternelle, la poussière tourbillonnant dans la lumière, la joie incarnée.

platane oriental

En reprenant mon chemin dans le jardin, j’ai vu ce nid posé entre les jambes de la nymphe chevauchant un poisson (Joseph Félon a appelé sa statue « Nymphe tourmentant un dauphin », mais l’animal ne ressemble pas beaucoup à un dauphin). Le nid de l’oiseau invisible, descendu de quel ciel ?

nid naiade

J’ai contemplé un panda roux endormi puis réveillé à plusieurs mètres du sol sur ses bambous, et un wallaby pensif dans les roseaux ; puis je suis allée continuer à lire sous un autre arbre.

panda roux

panda roux,

wallabyaujourd’hui au jardin des Plantes, photos Alina Reyes

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Haïkus de Saikaku et du y

Saikaku est un romancier japonais qui a peint les mœurs et la sexualité de son temps au XVIIe siècle. Mais avant cela, il fut un poète de génie, réputé pour avoir composé des milliers de haïkaïs et haïkus, dont il a fait évoluer le genre. On trouve plusieurs de ses nouvelles et romans en traduction française, mais je ne trouve aucun de ses poèmes. Éditeurs, traducteurs, faites-nous la grâce de nous en donner ! Nous avons soif de poésie.

J’ai seulement trouvé, sur un site anglophone consacré aux poètes de haïkus, un haïku de lui traduit en anglais, avec deux variantes (ici). Il s’agit du poème qu’il aurait dit pour commencer ou terminer la journée de mai 1677 au cours de laquelle, d’un matin à l’autre, lors d’une sorte de performance, il est réputé avoir créé 23 000 haïkaï. À partir des deux versions en anglais et des bouts de texte en japonais passés aux différents outils de traduction en ligne, j’ai réalisé une traduction en français de ce haïku inaugural ou final. La voici :

 

Tirés par myriades

d’un souffle ininterrompu

les haïkus fusent, fusent.

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Puis j’ai écrit moi-même une nouvelle série de trois haïkus :

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J’y suis, oui. J’y suis.

Ici tout va si vite, vite.

Mon souffle est lent, long.

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Le ciel bleu subtil,

le rouge vif au balcon,

mon corps accoudé.

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Oiseau invisible,

son chant fait courir dans l’air

les frissons d’un vol.

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La bibliothèque dans le miroir

Il y a quelqu’un à la montagne, l’un des hommes que j’ai mis au monde, qui lit ma bibliothèque de là-haut. De temps en temps il me rappelle quelque excellent titre qu’il vient de lire et que j’ai lu il y a longtemps. Tarass Boulba, de Gogol, la fois précédente. Ici le chemin se perd, de Peské Marty, il y a quelques jours. Comme il a fait mention de la fin où le personnage est initié au Zen, j’ai eu envie de le relire, et dès que j’ai été assez en forme pour cela, aujourd’hui donc, je suis allée le chercher à la bibliothèque.

Il y a ce moment extraordinaire à la fin du très génial Chien enragé de Kurosawa, qu’on peut voir en replay en ce moment sur Arte, où le personnage plus âgé qui fait en quelque sorte office d’initiateur au Zen pour le jeune enquêteur (lui apprenant à ouvrir son esprit, garder son calme, se débarrasser de la compassion envers ceux qui comme des chiens enragés sont pris dans l’engrenage du mal), cloué sur un lit d’hôpital, regarde le monde dans un petit miroir. Le dernier verbe est oublier. Il faut le voir, c’est magnifique.

Voici les images que j’ai prises en chemin :

street art 1

street art 2

street art 3

street art 4

street art 5

street art 6

street art 7

street art 8

street art 9Cet après-midi à Paris 5e, photos Alina Reyes

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La Bibliothèque de Babel

Une bibliothèque de Babel se cache dans les rayonnages de ma bibliothèque de Paris, qui cache elle-même ma plus vaste bibliothèque de montagne, qui elle-même cache ma plus vaste bibliothèque vécue et mentale.

Qu’est-ce que la bibliothèque de Babel ? Rappelons quelques passages de la nouvelle de Jorge Luis Borges :

bibliotheque 1

bibliotheque 2

bibliotheque 3

bibliotheque 4les éléments de ma bibliothèque de Paris

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« L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades basses.

(…)

La Bibliothèque existe ad aeterno. De cette vérité dont le corollaire immédiat est l’éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l’homme, que l’imparfait Bibliothécaire, soit l’œuvre du hasard ou de démiurges malveillants ; l’univers, avec son élégante provision d’étagères, de tomes énigmatiques, d’infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l’œuvre d’un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l’humain, il suffit de comparer ces symboles frustes et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d’un livre, avec les lettres organiques de l’intérieur, ponctuelles, délicates, d’un noir profond, inimitablement symétriques.

(…)

Il est vrai que les hommes les plus anciens, les premiers bibliothécaires, se servaient d’une langue toute différente de celle que nous parlons maintenant ; il est vrai que quelques dizaines de milles à droite la langue devient dialectale, et quatre-vingt-dix étages plus haut, incompréhensible.

(…)

Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur; extravagant. Tous les hommes se sentirent, maîtres d’un essor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l’éloquente solution n’existât quelque part : dans quelque hexagone. L’univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance.

(…)

Il n’est pas niable que les Justifications existent (j’en connais moi-même deux qui concernent des personnages futurs, des personnages non imaginaires, peut-être), mais les chercheurs ne s’avisaient pas que la probabilité pour un homme de trouver la sienne, ou même quelque perfide variante de la sienne, approche de zéro.

On espérait aussi, vers la même époque, l’éclaircissement des mystères fondamentaux de l’humanité: l’origine de la Bibliothèque et du Temps. Il n’est pas invraisemblable que ces graves mystères puissent s’expliquer à l’aide des seuls mots humains : si la langue des philosophes ne suffit pas, la multiforme Bibliothèque aura produit la langue inouïe qu’il y faut, avec les vocabulaires et les grammaires de cette langue. Voilà déjà quatre siècles que les hommes, dans cet espoir, fatiguent les hexagones… Il y a des chercheurs officiels, des inquisiteurs. Je les ai vus dans l’exercice de leur fonction : ils arrivent toujours harassés ; ils parlent d’un escalier sans marches qui manqua leur rompre le cou, ils parlent de galeries et de couloirs avec le bibliothécaire ; parfois, ils prennent le livre le plus proche et le parcourent, en quête de mots infâmes. Visiblement, aucun d’eux n’espère rien découvrir.

A l’espoir éperdu succéda, comme il est naturel, une dépression excessive. La certitude que quelque étagère de quelque hexagone enfermait des livres précieux, et que ces livres précieux étaient inaccessibles, sembla presque intolérable.

(…)

Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir (3).

(3). Letizia Alvarez de Toledo a observé que cette vaste Bibliothèque était inutile : il suffirait en dernier ressort d’un seul volume, de format ordinaire, imprimé en corps neuf ou en corps dix, et comprenant un nombre infini de feuilles infiniment minces. (Cavalieri, au commencement du XVI siècle, voyait dans tout corps solide la superposition d’un nombre infini de plans.) Le maniement de ce soyeux vade-mecum ne serait pas aisé : chaque feuille apponte se dédoublerait en d’autres ; l’inconcevable page centrale n’aurait pas d’envers. »

Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel. Le texte entier de la nouvelle dans la traduction d’Ibarra est ici.

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Au cinéma porno selon Haruki Murakami

Elle dévorait le film des yeux, le regardait avec passion. Je reconnus avec admiration que si c’était pour le regarder avec autant de zèle, cela valait bien le prix du billet. Et puis, elle me faisait des commentaires : « Regarde-moi ça ! », ou : « C’est épouvantable, je ne tiendrais jamais le coup s’il y en avait trois à la fois pour me faire tout ça ! », ou encore : « J’aimerais bien essayer ça. » Je trouvais bien plus amusant de la regarder, elle, plutôt que le film.

À l’entracte, profitant de l’éclairage dans la salle, je regardai autour de moi, et il me sembla qu’il n’y avait pas d’autre spectatrice que Midori. Un jeune homme qui avait l’air d’un étudiant et qui était assis près de nous alla s’asseoir plus loin en l’apercevant.

« Est-ce que tu bandes quand tu vois ça ? me demanda-t-elle.

Sans titre, peint cet après-midi

Sans titre, peint cet après-midi

– Eh bien oui, de temps en temps. Ce genre de films ont été fabriqués dans ce but, non ?

– Et tu crois que quand il y a des scènes suggestives, les gens qui sont là se mettent tous à bander dans un bel ensemble ? Tu les imagines, trente ou quarante, d’un seul coup ? Cela ne te semble pas curieux, quand on y pense ? »

Je lui dis qu’après tout elle avait sans doute raison.

Le deuxième film fut d’autant plus ennuyeux qu’il était plus sérieux. Il y avait de nombreuses scènes de sexe oral, et, à chaque fois qu’il y avait une fellation, un cunnilingus ou un soixante-neuf, la salle résonnait de gros bruits de succion ou d’aspiration. En entendant ces bruits, j’avais la curieuse sensation de vivre sur une bien étrange planète.

« Je me demande qui peut bien avoir l’idée de bruits pareils, dis-je à Midori.

– Je les aime beaucoup », me répondit-elle.

Il y avait aussi les bruits de va-et-vient du pénis à l’intérieur du vagin. Jusqu’alors, je n’avais jamais pris conscience que ça existait. Les hommes respiraient bruyamment, tandis que les femmes haletaient, en prononçant des mots plutôt ordinaires, comme : « C’est bon », ou : « Encore ». On entendait aussi grincer le lit. La scène se prolongeait. Au début, Midori regardait avec amusement, mais bientôt elle en eut assez et me proposa de sortir. Nous nous levâmes et, une fois dehors, respirâmes un grand coup. Ce fut la première fois où l’air du quartier de Shinjuku me sembla frais.

« Je me suis bien amusée, dit Midori, on reviendra, n’est-ce pas ?

– On peut y retourner autant qu’on veut, c’est toujours pareil.

– C’est normal, puisqu’on fait toujours le même genre de choses. »

Elle avait raison.

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (trad. du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle)

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Marche pour le climat

Ce n’est pas moi qui y suis allée et qui ai fait les photos, c’est Sydney. Dans une belle lumière. Il y avait beaucoup de monde, de l’Hôtel de Ville à République, et il a photographié deux belles œuvres de street art au passage. Voici donc son léger reportage en quelques images.

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marche pour le climat 1

street art 1

street art 2

marche pour le climat 2

marche pour le climat 3

Ce samedi 8 septembre à Paris, photos S.G.

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Corpus sanus in bibliotheca sana

photo Alina Reyes

photo Alina Reyes

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L’opération cette fois a été la bonne, l’erreur chirurgicale est réparée. Gag : mon sein avait bien été enlevé, mais pas sa lésion cancéreuse, restée dans le coin où elle se planquait. Qu’est-ce qui avait pu distraire mes deux chirurgiens, le cancérologue et le reconstructeur, au point de leur faire commettre une telle bévue ? Il m’a paru que c’était comme si la société n’acceptait pas de me débarrasser du cancer qu’elle m’avait infligé. Mais les deux hommes de l’art, finalement, l’ont fait. Mon tout nouveau sein en reconstruction est désormais sain, comme le reste de mon corps.

Avant d’être de nouveau opérée, j’avais ces derniers jours éliminé pareillement de ma bibliothèque les livres qui n’auraient pas dû s’y trouver. Les nuisibles, soit parce qu’ils sont nuls soit parce qu’ils sont cancérigènes, je les ai jetés dans la poubelle. Les deux ou trois bons livres que j’avais en double et la vingtaine d’autres qui peuvent être intéressants mais que je ne relirai pas, je les ai déposés dans le hall de mon immeuble, afin que les voisins se servent à volonté – et  ils sont partis très vite.

Tous ces soins sont fatigants, je n’ai pu reprendre le chemin de l’école, d’autant que j’ai été affectée dans un établissement presque aussi lointain que celui de l’année dernière. À cause de l’épuisement qui s’en était suivi, j’avais dû abandonner mon poste au deuxième semestre, mais il semble décidément que l’Éducation Nationale préfère payer pour m’empêcher d’enseigner que pour me permettre d’enseigner. J’enseignerai donc autrement, par le nouveau livre que j’écris.

La nécessité de cette deuxième opération retarde le moment tant désiré où je vais enfin pouvoir faire du sport. Je ne pourrai avant trois bonnes semaines me mettre au yoga, retourner à la piscine, refaire du vélo et peut-être d’autres activités encore. Je peux toujours marcher, mais sans quasiment rien porter. Heureusement, grâce à ma bibliothèque bien rangée, je peux y puiser quelques bons livres à lire, et d’autres à relire, car les bons livres sont toujours bons à relire. Et c’est ce que je fais, entourée d’amour.

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Zen et zazen, pratique

street art 13e 1

street art 13e 2

street art 13e 3

street art 13e 4

street art 13e 6

street art 13e 5

toit paris 13

immeuble paris 13

chaise rue 13eHier en marchant à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Ce matin, à l’aube, j’ai fait zazen – je vais dire comment. Mais je pratique le Zen depuis que j’ai lu, il y a très longtemps (et relu, il n’y a pas longtemps) Siddharta de Hermann Hesse, superbe et classique porte d’entrée au bouddhisme pour les Occidentaux. Adolescente, je me suis intéressée à toutes les spiritualités, j’ai essayé de pénétrer, à ma façon, toutes celles auxquelles j’avais accès à travers des textes. En lisant le témoignage de Taïkan Jyoji dont j’ai donné un passage dans la note précédente, je me dis que toutes les épreuves qu’il est allé chercher dans un monastère au Japon pour parvenir à l’illumination, je les ai pour ma part vécues naturellement, dans la vraie vie telle qu’elle est pour une fille du peuple, mère très tôt et rapidement mère célibataire, sans qualification ni travail autre que des successions de jobs temporaires et mal payés, connaissant des années de grande pauvreté et même de faim, puis malgré tout trouvant le moyen de faire des études, à l’âge où les autres les terminent, de trouver de nouveaux jobs, etc. Pour traverser tout cela, la précarité et l’insécurité permanentes, puis plus tard une célébrité soudaine (et pas du tout aimée) sans se perdre en chemin, sans perdre sa joie ni son esprit d’enfance, pour traverser tout cela et bien d’autres choses et se sentir toujours fraîche à soixante-deux ans, toujours prête à découvrir, apprendre et inventer encore, le Zen profondément vécu, sans signe extérieur, le calme profond malgré les agitations de surface, m’a beaucoup soutenue.

Le Zen n’est pas une religion, c’est une pratique. Une pratique au moins autant physique que spirituelle. En fait, le corps et l’esprit y sont complètement unis. Un esprit vivant dans un corps vivant, un esprit aiguisé dans un corps aiguisé. Je ne peux pas dire que j’ai approché le zazen, la « méditation » (le terme est impropre) zen en novice : mes longues années de mysticisme sauvage, puis dans le cadre du christianisme, puis dans celui de l’islam (avec notamment la prière islamique, très physique aussi), mes années de pratique de la contemplation, qui fait partie de mon existence quotidienne, qui est mon existence quotidienne, mes temps d’érémitisme, me facilitent évidemment l’opération qui consiste à faire le vide, comme on dit faute de mieux – faire la paix et la lumière. Mais ce n’est pas une raison pour se dispenser d’expérimenter des méthodes, et j’ai donc expérimenté zazen pour la première fois. Pour me préparer, en plus de continuer à lire le livre dont j’ai parlé, j’ai visionné plusieurs vidéos de maîtres zen, tant pour l’esprit que pour l’exercice physique de zazen. Hier soir j’ai testé, les fesses posées sur un coussin comme indiqué, la position en lotus ; et j’ai constaté que je n’arrivais plus à la faire : là où ma cheville a été brisée, il y a quelques années à la montagne, ça tire trop. Peut-être, si je persévère, et en me mettant aussi bientôt au yoga, parviendrai-je à réassouplir l’articulation. Pour le moment, je me mets donc en demi-lotus – ce que le maître zen dans la vidéo ci-dessous appelle la façon asymétrique (mais les débutants qui n’arrivent pas à faire non plus le demi-lotus peuvent simplement croiser les jambes de leur mieux, ou même, pour les plus raides, s’asseoir sur une chaise). Ensuite il faut se tenir bien droit, c’est essentiel, avec les mains posées l’une sur l’autre, les pouces joints formant une ouverture ovale – les vidéos ci-dessous expliquent tout cela dans le détail. Puis pratiquer la respiration abdominale. Respirer avec le ventre, comme le font les chanteurs. J’ai appris cela dans l’enfance, de mon père qui était chanteur de bel canto amateur, et ensuite, adulte, en chantant dans divers chœurs : quand on doit tenir une note très longue, il faut l’expirer tout aussi longuement. Le maître zen recommande ici de tenir au moins 8 secondes. Hier soir, j’ai été tout de suite à 25 secondes, temps vérifié sur le réveil électronique. Ce matin, sans forcer, tout doucement, j’ai commencé à 18 secondes, puis le temps a augmenté de lui-même à chaque expiration, pour se stabiliser à 25 ou 27 secondes. Je n’ai pas cherché à faire plus, par un effort, car la respiration doit rester naturelle. Mais compter mentalement les secondes est un très bon moyen d’empêcher les pensées importunes ou l’endormissement. J’ai fait cela environ un quart d’heure, puis je suis restée un bon moment à savourer la paix et la lumière avant de me relever.

Deux heures plus tard, à l’hôpital où je me trouvais pour une petite intervention d’une petite heure avant une nouvelle opération demain, la médecin m’a dit « ça se passe très bien, vous ne bougez pas du tout, c’est parfait ». J’ai alors remarqué que sans y penser, naturellement, je pratiquais une respiration calme et profonde. Et j’étais profondément calme.

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