Question

oeuvre de Daniel Bonnell

Toutes les questions d’éthique à propos de la manipulation des embryons ou des esprits ou de la vérité, de l’avortement, l’euthanasie, la torture, le chantage, la trahison, le mensonge, la déportation, la colonisation etc, dépendent de cette question universelle : a-t-on le droit de faire un mal pour un bien qu’on en escompte ?

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La postérité spirituelle de Joachim de Flore, par Henri de Lubac. 20) De Marx à Hitler


Francesco Clemente, Harlequin close up

 

Lubac poursuit sa « grande enquête à travers les siècles » avec le « grand courant de pensée dans lequel va s’insérer Karl Marx. Nombre d’hégéliens, tel Moses Hess, ont « retenu de la pensée dialectique le rôle indispensable de la négation, c’est-à-dire du conflit ».(p. 344). Dans la note précédente, nous avons vu Éliphas Lévi en appeler à « l’esprit d’intelligence », et certes il manque aussi à beaucoup de disciples ou lecteurs de beaucoup de philosophes. À tous ceux qui ne lisent qu’à la lettre, ou pire, prétendant lire dans l’Esprit, ne le font que dans un mauvais esprit. En venant à des stupidités, telle celle de Daumer qui voit en Jésus le « fondateur d’une secte secrète, qui sous prétexte de reformer le judaïsme revint aux pratiques des sacrifices humains et du cannibalisme », en un « culte bestial, d’où naissent tous les fanatismes et toutes les atrocités » (p. 348). Souvenons-nous de la secte de Bro

Pensées incohérentes, marche au précipice. Tel Heine qui appelait de ses vœux la fin du judéo-christianisme, et percevait pourtant le terrifiant danger d’une telle fin, écrivant en 1853 dans De l’Allemagne :

« Le christianisme a adouci, jusqu’à un certain point, la brutale ardeur batailleuse des Germains ; mais il n’a pu la détruire, et quand la croix, ce talisman qui l’enchaîne, viendra à se briser, alors débordera de nouveau la férocité des anciens combattants… Les vieilles divinités guerrières se lèveront de leurs tombeaux fabuleux… Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques… Ne riez point du poète fantasque qui attend dans le monde des faits la même révolution qui s’est opérée dans le domaine de l’esprit… On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la révolution française ne sera qu’une innocente idylle… – Je vous dis d’amères vérités. Vous aves plus à craindre de l’Allemagne délivrée que de la sainte alliance tout entière avec tous les Croates et les Cosaques… »

« Y eut-il prévision plus forte de la terreur nazie ? Dans le retournement qui s’annonce, Heine pressent que le peuple juif sera la principale victime », poursuit Lubac. (pp 353-354)

Quant au marxisme, s’il est « un hégélianisme renversé », Marx n’en retient pas moins « dans son système, pour une part essentielle, la structure de la dogmatique chrétienne telle que la lui transmettait Hegel ».  Il apparaît comme « un christianisme sécularisé, changé en son contraire, et finalement, après Marx, aisément re-sacralisé » (pp 358-359), avec une « stricte analogie » « entre le Christ et le Prolétariat ». (p.361)

Du dix-neuvième au vingtième siècle, les chemins déviants perdurent. Commentant la pensée de Bloch, Lubac en conclut :

« Combien autre, l’espérance chrétienne, et combien méconnue par Bloch, prisonnier de sa décision d’athéisme et de ses fantaisies gnostiques ! Écartant toute idée d’un salut à conquérir, elle dépasse toute attente saisissable à l’imaginaire : « ce que l’œil n’a point vu, ni l’oreille entendu, ce qui n’est point monté au cœur de l’homme », en aucune espèce de rêve. (p.374)

Vision du christianisme racornie à l’oedipe par Freud, qui voyait en ses perversions personnelles celles de tout le genre humain… (p.375) Vision basse de Merleau-Ponty déclarant « que Dieu n’est plus au ciel, qu’il est dans la société et la communication des hommes »… (p.376) Pour Jeanson aussi, nous dit Lubac, « il est entendu que l’Esprit-Saint, c’est l’immanence, c’est la communauté des hommes, c’est l’Homme » (p.378)
« Et voilà, poursuit Lubac, comment le saint abbé de Flore, aujourd’hui relayé par les Blondel ( !), les Moltmann et quelques autres, parmi lesquels encore le grand Mao Tsetung, ayant appris à Roger Garaudy « que le mouvement de libération remplit tout le passage de l’animalité à Dieu », lui permet de déclarer, en conclusion : « Je suis chrétien ». » (pp 381-382)
On est en pleine confusion, le vingt-et-unième siècle est là et on y est toujours.

« Hans Küng, dit Lubac, n’avait pas tort d’évoquer le « joachimisme » en associant l’idéalisme allemand (dont le marxisme est la suite inversée) et les systèmes totalitaires du vingtième siècle ; c’est un point sur lequel le cardinal Ratzinger se rencontre avec lui. Certes, dans un cas comme dans l’autre, le rêve de l’abbé de Flore est totalement méconnaissable ; ceux qui l’avaient fait leur, au cours des siècles, l’avaient dès longtemps corrompu. Nul besoin d’y insister. Il n’en est pas moins vrai que « par différents détours, Hitler et Mussolini ont tiré les slogans… du « Fürher » ou du « Duce » de l’héritage joachimite ». » (p.382)

Mais, écrit Alfred Rosenberg, maître à penser de Hitler : « La valeur centrale du christianisme est l’Amour ; la valeur centrale d’une théorie des races est l’Honneur ; entre les deux, aucune conciliation possible : l’Amour est un principe dissolvant. » (p.383) Que se souviennent de cette phrase les adeptes des vendettas, vengeances et manœuvres « pour l’honneur », ainsi que les nationalistes et autres communautaristes exacerbés.

«  Quels que soient  les griefs qu’on peut nourrir contre les théories du saint abbé, conclut Henri de Lubac, on est heureux que son nom ne soit pas directement et explicitement mêlé aux exposés du grand prophète du nazisme. » (p.384)

Demain nous concluons notre longue lecture, nous achevons ce voyage en compagnie du grand jésuite « du côté de la Russie », avec de vrais grands esprits.

 

Au firmament d’Hildegarde de Bingen


Hildegarde de Bingen, Liber divinorum operum

 

« Dans la rotondité de la tête humaine, c’est la rotondité du firmament que l’on retrouve. Les dimensions justes et rigoureuses du firmament correspondent aux mêmes dimensions de la tête de l’homme. Celle-ci a donc ses mesures exactes, comme le firmament, qui répond lui aussi à des mesures rigoureuses, afin de pouvoir accomplir une révolution parfaite, afin qu’aucune partie n’outrepasse injustement la mesure d’une autre. C’est que Dieu a façonné l’homme sur le modèle du firmament et il a conforté son énergie par des forces élémentaires. Ces forces, il les a aussi confortées à l’intérieur de l’homme, afin que ce dernier les aspirât et les expirât, de même que le soleil, qui illumine le monde, émet ses rayons pour ensuite les faire revenir à lui. La rotondité et l’harmonie de la tête de l’homme signifient donc que l’âme suit dans les péchés la volonté de la chair, avant de se renouveler dans les soupirs qui la portent vers la justice (…)»
Hildegarde de Bingen, citée par Jean-Claude Schmitt dans Quand la lune nourrissait le temps avec du lait. Le temps du cosmos et des images chez Hildegarde de Bingen

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Et voici Séquence de l’Esprit saint, l’un des poèmes cités par Régine Pernoud dans sa biographie (au Livre de Poche) du prochain docteur de l’Église :

 

Ô feu de l’Esprit protecteur
Vie de la vie de toute créature
Tu es saint, vivifiant toute forme.

Tu es saint
Toi qui oins les blessés en péril
Tu es saint
Toi qui essuies les blessures puantes.

Ô toi qui insuffles la sainteté
Et le feu de l’amour
Ô goût de la douceur dans la poitrine
Infusion des coeurs
Dans la bonne odeur des vertus.

Ô source très pure
En laquelle est contemplé
Ce que Dieu attire les étrangers
Et recherche les âmes perdues.

Ô cuirasse de vie et espoir de protection
De tous les membres
Ô ceinture d’honnêteté
Sauve les bienheureux.

Garde ceux
Qui furent emprisonnés par l’ennemi
Et délie les enchaînés que ta force divine veut sauver.

Ô chemin des plus courageux
Qui as tout pénétré
Dans les hauteurs et sur la terre
Et dans tous les abîmes
Tu les réunis et les rassembles tous.

De toi s’écoulent des nuages
L’éther vole
Les pierres prennent humidité
Les eaux coulent en ruisseaux
Et la terre exsude viridité.

Tu induis toujours les doctes
Par inspiration de sagesse
Et les rends joyeux.

Que louange soit donc à toi
Qui résonnes de louange
Et joie de vie,
Espoir et honneur des plus vifs
Donnant des récompenses de lumière.

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écouter sa céleste musique :

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Passants

Paris, 13e. Photo Alina Reyes

 

Tout passe, Dieu incarné le premier. Ce qui est faux tombe dans la mort et n’en sort que pour la deuxième mort. Ce qui est vrai, même éphémère, est éternel. Principe de la Résurrection : le vrai et l’éphémère sont les conditions du passage dans l’éternel. Rapport trinitaire entre le Principe, l’Incarnation et le pouvoir-action de l’Esprit.

Le faux est éphémère parce qu’il est faux, donc non viable, mortel. Le vrai peut être éphémère en tant qu’épiphanie, expression dans un temps donné de l’immuable qui tout en devenant et donc se transformant, trouvant expression dans une autre forme et un autre temps, demeure.

L’homme doit apprendre à reconnaître et vivre le vrai, donc l’éternel, dans l’éphémère de sa condition et de son existence. À savoir qu’une union vraie est à jamais vivante, même si elle paraît rompue selon les bornes de la loi ou du regard social. « Ils ne furent plus qu’une seule chair » : il suffit d’une fois, l’union est inscrite dans l’éternité, et doit être respectée à ce titre. De même l’art éphémère, chant, danse, peinture du corps, street art, œuvres de sable… exprime avec puissance l’éternité. Justement par son refus de s’inscrire dans une durée capable de dépasser la vie humaine mais nécessairement limitée malgré tout par le temps, nécessairement inscrite de façon corruptible sur des supports corruptibles. L’art tente de lutter contre la corruptibilité, tout en sachant qu’il n’y parviendra pas, que même d’habiles restaurations ne lui rendront pas la vie éternelle. Une restauration, quel que soit le domaine dans lequel elle a lieu, est de l’ordre de la renaissance, non de la résurrection. C’est la grandeur de l’art, de tenter la traversée des siècles. Mais l’art éphémère, s’il est souvent moins grand art, est plus grand seigneur, dans le sens où il fait fi de l’aspiration humaine de se dépasser soi-même, pour se soumettre entièrement à la transcendance qui le dépasse et à laquelle il fait don gratuitement de soi, sans désir de s’inscrire dans une « éternité » humaine, mais en révélant dans un jaillissement son oui à notre condition, ce oui qui est seul capable en vérité de la dépasser.

 

La drachme perdue


Eugène Burnand, La drachme retrouvée

 

Ce qui serait vivant, ce serait que toute l’Europe change sa monnaie pour adopter la drachme, monnaie qui fut inchangée pendant des millénaires.
Si elle pouvait le faire par désir d’être un espace de joie commune, et  par sens du beau, du temps, de la lumière.
« Les cadeaux de Dieu ne sont pas toujours faciles », disait à Christian de Chergé son ami Mohammed, qui concevait le jeûne de Ramadan comme un don du ciel.

 

Symboles, symboles, symboles


Andy Alcala

 

Le soir du 6 mai, voyant sur mon ordinateur la colonne de la Bastille avec sa grappe de gens, j’ai cru voir le radeau de la Méduse. Il ne s’agit pas d’une figure de style ni d’un symbole délibéré – c’est bien ce qui m’est arrivé, en une vision fulgurante et tenace.

Il se dit « président de la jeunesse de France » et il commence par instrumentaliser son propre fils, réduit au rôle du grand benêt écoutant muet papa au téléphone, « ridicule », comme il le dit ensuite, devant la France entière.

« On n’élit pas une famille », avait-il rappelé pendant la campagne. Mais dès ce soir d’élection, son fils était à la télé, à répétition, et le voilà maintenant, ce même fils, interviewé dans Paris Match – en fait toute la presse parle de lui, de Glamour au Monde. Quant à sa compagne, elle est partout aussi, vire du QG tel socialiste indésirable, sermonne les journalistes qui les attendent devant leur domicile (elle qui travaille à Paris Match !), envoie un sms cinglant à qui écrit que ce fiston à iPhone est l’aîné du couple Hollande-Royal, au lieu de dire « ex-couple »… Que serait-ce si l’on avait élu sa petite famille en même temps que lui ? Si toutes ses paroles sont aussi fiables, si son action doit être aussi en contradiction avec son discours… Le radeau n’a pas fini de dériver. Mais tel est le rêve de communication que l’on vend même à ceux qui sont censés porter du sens. Rassurer l’inconscient du bon peuple, ce n’est pas si compliqué. Le plan com étant donc dans cette affaire : au nom du père, du fils et de la marâtre. Singerie quand tu nous tiens… on te lâche.

Au soir de l’élection, devant Notre-Dame de Tulle, tel saint Jean de la Croix qui disait « au soir de notre vie nous serons jugés sur l’amour », il déclarait aussi : « … quand au terme de mon mandat, je regarderai à mon tour ce que j’aurai fait pour mon pays, je ne me poserai que ces seules questions : est-ce que j’ai fait avancer la cause de l’égalité et est-ce que j’ai permis à la nouvelle génération de prendre toute sa place au sein de la République ? » Puis mêlait en une seule phrase une louche d’américanisme, « le rêve français », une autre de ségolénisme, « notre avenir », une autre encore de maoïsme, « la longue marche », et après ce fatras symbolique et verbal osait appeler à « la confiance », pour finalement remercier les vendeurs de soupe qui l’ont campbellisé et qu’il appelle « humanistes ».  Trois jours plus tard il était au Grand Palais à évoquer « la force des symboles » et à promettre de s’engager pour « la culture », en compagnie du décorateur connu pour avoir agrémenté de colonnes tronquées et rayées un autre Palais, le Royal.

 

Marilyn Monroe, Celle qui buvait la lumière


portrait réalisé par Ben Heine

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Marilyn Monroe. La vivante que les hommes voulurent capturer, et qui les captiva.

De toute son âme assoiffée, de tout son cœur d’enfant battant dans son corps de rêve, elle aima.

Son visage, sa chair buvaient littéralement la lumière.

Elle était éternelle, déjà. Les studios lui prirent son temps, pour en faire de l’argent.

Ils en eurent pour leur argent et au-delà. Toutes les puissances mauvaises, les mafias qui cancérisent le monde, tiennent l’industrie du spectacle et les hommes de pouvoir, les vampires qui se nourrissent du sang des vivants, la jetèrent, nue qu’elle était, nue qu’elle fut toujours, sur les chemins de ronces de leurs désirs malsains.

Pour sauver leurs apparences essayant de la prostituer aux peuples, qu’ils en fassent leur chose comme ils auraient aimé en faire la leur. Mais malgré les faiblesses du peuple, grâce à ses faiblesses aussi, l’esprit de l’amour reconnaît en son sein les apparitions de l’amour.

Contrairement à ceux qui la tuèrent, Marilyn n’est pas une apparence, mais une apparition. Elle a tout donné, elle donne tout d’elle, du plus humble, du plus misérable de l’humain en elle, au plus sublime.

Jetée aux enfers, loin de s’en trouver vaincue par la mort, elle y déclenchait un tremblement de terre et en ramenait la grâce, toujours plus de grâce, démultipliée pour nourrir des millions d’âmes dans des salles obscures.

Présentée en idole, casquée d’or, elle abat l’idolâtrie par la puissance de sa présence humaine, de son cœur de chair offert en toute libéralité.

Et maintenant elle réjouit les anges, ceux du ciel et encore nous autres, pauvres terriens qui voulons boire aussi la lumière et qu’elle transporte, un moment au moins, au ciel.

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(petite introduction écrite sur la demande de l’éditrice stanbouliote de ma nouvelle Une nuit avec Marilyn en traduction turque)

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au-delà

ce soir à Paris. Photo Alina Reyes

 

« Voici un autre mot, assez singulier pour nous, d’un théologien musulman.
Hallâj passait avec ses disciples dans une rue de Bagdad où ils surprennent le son d’une flûte exquise. Un de ses disciples lui demande : « Qu’est-ce que c’est ? »
Il répond : « C’est la voix de Satan qui pleure sur le monde. »
Comment faut-il commenter ? « Pourquoi pleure-t-il sur le monde ? Satan pleure sur le monde parce qu’il veut le faire survivre à la destruction, il pleure sur les choses qui passent, il veut les ranimer, tandis que Dieu seul reste. Satan a été condamné à s’attacher aux choses qui passent, et c’est pour cela qu’il pleure. »
Vous le voyez, là encore, l’orthodoxie, l’idée directrice de cet art musulman est de hausser au-delà des formes, de ne pas laisser idolâtrer les images, mais d’aller au-delà vers Celui qui les fait bouger comme dans une lanterne magique, comme dans un théâtre d’ombres, qui est le seul permanent. »

« L’art n’a pas à souligner l’harmonie des choses, mais la trace de leur passage : Dieu seul ne passe pas. »
Louis Massignon, Topographies spirituelles

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Un Occident de plus en plus muséal, commémoratif, facticement mémoriel. Un Orient de plus en plus tenté par le repli dans le passif de l’histoire. Partout le même homme moderne apeuré, angoissé, paniqué par la fuite en avant de son monde.

Laissons à Dieu seul le fait de ne pas passer. La vie, l’avenir, la paix du coeur appartiennent à ceux qui savent assumer leur condition d’hommes, à ceux qui savent passer. C’est en passant toujours et de nouveau que l’homme peut arriver à l’ultime passage, celui de Pâques.

 

Ce monde qui veut priver les pauvres de leur Pauvreté

Mikhaïl Nesterov, La vision du jeune Bartholomée

 

« La Renaissance a dépouillé la misère de sa positivité mystique. Et cela par un double mouvement de pensée qui ôte à la Pauvreté son sens absolu et à la Charité la valeur qu’elle détient de cette Pauvreté secourue. (…)

Désormais, la misère n’est plus prise dans une dialectique de l’humiliation et de la gloire ; mais dans un certain rapport du désordre à l’ordre qui l’enferme dans la culpabilité. Elle qui, déjà, depuis Luther et Calvin, portait les marques d’un châtiment intemporel, va devenir dans le monde de la charité étatisée, complaisance à soi-même et faute contre la bonne marche de l’État. Elle glisse d’une expérience religieuse qui la sanctifie, à une conception morale qui la condamne. Les grandes maisons d’internement se rencontrent au terme de cette évolution : laïcisation de la charité, sans doute ; mais obscurément aussi châtiment moral de la misère. (…)

On a l’habitude de dire que le fou du Moyen Âge était considéré comme un personnage sacré, parce que possédé. Rien n’est plus faux. S’il était sacré, c’est avant tout que, pour la charité médiévale, il participait aux pouvoirs obscurs de la misère. Plus qu’un autre, peut-être, il l’exaltait. Ne lui faisait-on pas porter, tondu dans les cheveux, le signe de la croix ? C’est sous ce signe que Tristan s’est présenté pour la dernière fois en Cornouailles – sachant bien qu’il avait ainsi droit à la même hospitalité que tous les misérables ; et, pèlerin de l’insensé, avec le bâton pendu à son cou, et cette marque du croisé découpée sur le crâne, il était sûr d’entrer dans le château du roi Marc (…)

L’hospitalité qui l’accueille va devenir, dans une nouvelle équivoque, la mesure d’assainissement qui le met hors circuit. Il erre, en effet ; mais il n’est plus sur le chemin d’un étrange pèlerinage ; il trouble l’ordonnance de l’espace social. Déchue des droits de la misère et dépouillée de sa gloire, la folie, avec la pauvreté et l’oisiveté, apparaît désormais, tout sèchement, dans la dialectique immanente des États. »

Michel Foucault, Histoire de la folie, « Le grand renfermement »

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« Cependant, au début du XVIIe siècle… en haut de l’actuelle rue Cuvier, se construit, sur l’emplacement d’un jeu de paume désaffecté, un établissement créé en 1612 par édit de Marie de Médicis, régente du royaume,… dont le nom est tout un programme : « Notre-Dame de la Pitié ». (…)
Cet établissement fut d’abord affecté au « renfermement » des mendiants, car depuis longtemps, et malgré la création du « Grand Bureau des Pauvres » par François 1er, le décret de 1525 les menaçant de pendaison, la condamnation du Parlement de 1552 les vouant, enchaînés par deux, au curage des égouts, l’interdiction de 1554 de chanter dans les rues sous peine de mort, l’édit de Charles IX leur promettant les galères, celui d’Henri III les astreignant à l’asile de fous, les mendiants continuaient à envahir Paris comme les mouches les ruisseaux de ses ruelles.
Ne cherchez pas de vestiges de cette première « Pitié », ni sur un plan, ni sur le terrain car elle a été remplacée, depuis trois quarts de siècle, par la mosquée de Paris. »

Maximilien Vessier, La Pitié-Salpêtrière

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Jean-Pierre Brisset par Michel Foucault, Sept propos sur le septième ange

Douanier Rousseau, Les Flamants roses

 

En préparant mon travail sur Saint-Louis de la Salpêtrière (nous y reviendrons),  je suis tombée sur les Sept propos sur le septième ange de Michel Foucault. J’étais partie à la bibliothèque chercher Histoire de la folie à l’âge classique, j’en ai ramené aussi Naissance de la clinique. Mais ce que j’ai d’abord lu cette nuit, ce sont donc les Sept propos…

André Breton dans son Anthologie de l’humour noir dit de Brisset : « Nous assistons ici, non plus à un retour de l’individu mais, en sa personne, à un retour de toute l’espèce vers l’enfance. (Il se passe quelque chose d’équivalent dans le cas du douanier Rousseau). »

Cependant Brisset est bien plus vertigineux que Rousseau. Son désir de retrouver l’enfance de la langue s’apparente à une physique-métaphysique, une métaphysique-physique. Lisant Foucault, j’ai songé, bien au-delà de « l’humour noir » vu par Breton, aux trous noirs des physiciens, attirant la lumière, et aussi à ce qu’ils appellent trous de vers, par où s’effectuerait le passage d’une dimension à une autre. Comme dans ce Journal toutes les « Catégories » peuvent entrelacer leurs doigts, et les mots-clefs féconder l’être dans leur nuée.

En sortant de la bibliothèque, je suis passée par la rue Teilhard de Chardin, où j’ai fait les photos qui dialoguent avec le texte de la note précédente. « Coextensif à leur dehors, il y a un dedans des choses », dit Teilhard.  À l’évolution correspond une involution créatrice, c’est aussi ce qu’a pressenti dans la langue Brisset, qui aspirant sa lumière et la retournant comme un gant, ouvre par ce voyage un trou de ver dans les dimensions de l’être.

Citons Foucault : « Chercher l’origine des langues pour Brisset, ce n’est pas leur trouver un principe de formation dans l’histoire, un jeu d’éléments révélables qui assurent leur construction, un réseau d’universelle communication entre elles. C’est plutôt ouvrir chacune sur une multiplicité sans limite ; définir une unité stable dans une prolifération d’énoncés ; retourner l’organisation du système vers l’extériorité des choses dites. »

Foucault montre que Brisset part d’un bruit de fond originel de la langue, d’où seraient nés les mots, formes condensées dont il est possible de libérer de nouveau le foisonnement du sens. Je pense à l’épisode de Babel, traduit et commenté dans Voyage, et inauguré ainsi : « Tout le pays était babil unique », avant la dispersion par Dieu des hommes et des langues dans le monde, libérant la vie.

Citons Brisset, cité par Foucault : « Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eau pris, dans la salle aux prix. » L’homme naît dans le marais, comme on y assiste aussi dans Voyage. Citons Foucault, à propos de Brisset : « Le mot n’existe que de faire corps avec une scène dans laquelle il surgit comme cri, murmure, commandement, récit ; et son unité, il la doit d’une part au fait que, de scène en scène, malgré la diversité du décor, ds acteurs et des péripéties, c’est le même bruit qui court, le même geste sonore qui se détache de la mêlée, et flotte un instant au-dessus de l’épisode, comme son enseigne audible ; d’autre part, au fait que ces scènes forment une histoire, et s’enchaînent de façon sensée selon les nécessités d’existence des grenouilles ancestrales. »

Il s’agit de « retransformer les mots en théâtre ; replacer les sons dans ces gorges coassantes ; les mêler à nouveau à tous ces lambeaux de chair arrachés et dévorés ; les ériger comme un rêve terrible, et contraindre une fois encore les hommes à l’agenouillement : « Tous les mots étaient dans la bouche, ils ont dû y être mis sous une forme sensible, avant de prendre une forme spirituelle. Nous savons que l’ancêtre ne pensait pas d’abord à offrir un manger, mais une chose à adorer, un saint objet, une pieuse relique qui était son sexe le tourmentant. »

Et maintenant sortons du livre, voyons ce qu’il vient de nous dire : l’idolâtrie première, d’où viennent les paroles mauvaises. Rappelons-nous que ce qui peut rendre l’homme impur, ce n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui peut sortir de sa bouche, ainsi que le dit le Christ. La saloperie que décline Brisset. Qu’il faut laver et racheter dans l’eau baptismale d’une langue originelle retrouvée, et non seulement retrouvée mais réinventée, redéployée, pour Sa gloire et le salut du monde.

 

Jean-Pierre Brisset

Michel Foucault

Voyage

 

Pierre Teilhard de Chardin (et sa rue, à Paris)

« Au fond de nous-mêmes, sans discussion possible, un intérieur apparaît, par une déchirure, au coeur des êtres.

C’en est assez pour que, à un degré ou à un autre, cet « intérieur » s’impose comme existant partout et depuis toujours dans la Nature.

Puisque, en un point d’elle-même, l’Étoffe de l’Univers a une face interne, c’est forcément qu’elle est biface par structure, c’est-à-dire en toute région de l’espace et du temps, aussi bien par exemple que granulaire :

Coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des Choses. »

Pierre Teilhard de Chardin, Présence de Dieu au Monde

 

photos Alina Reyes

Journal


aujourd’hui à Paris, par un temps printanier (photo Alina Reyes)

 

Après quelques années de chemin sur Internet, à travers plusieurs blogs ou sites et notamment sur À mains nues, qui a aujourd’hui achevé son parcours, je vous propose de nous retrouver ici, où sont regroupés l’accès à mes livres numériques et ce nouveau Journal.

Un vrai journal, mais aussi intemporel qu’actuel.

Nous y traiterons de Littérature, Théologie, Philosophie, Arts… Nous y verrons la vie des Rues, Paysages, Lieux d’histoire(s)… y lirons des Portraits, des Chroniques, le Journal de mon corps et âme…

L’aventure continue !

À très bientôt.