Être juste

Michel d'Anastasio en train de calligraphier, photo Alina Reyes

 

La misère de ceux qui occupent une position dans le monde, c’est qu’ils sont obligés de se corrompre sans cesse les uns avec les autres, les uns par les autres, pour pouvoir la garder : le monde, ils en sont dépendants. Au sage suffisent l’amour de ses proches, la vie en vérité, le miracle de la vie à chaque instant renouvelé. Au juste il faut aussi prendre position. Non pas occuper une position dans le monde mais prendre cette position qui consiste à se tenir debout dans la vérité et à en témoigner par toute sa vie, quels qu’en soient les risques, afin d’être une petite lampe dans le temps pour les nuits que traversent les hommes.

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Les paroles de la vie éternelle


tout à l’heure, au dernier jour de l’exposition aux Tuileries de la démarche et du travail de toute beauté conçus par Ahae : à voir ou revoir ici

 

Le Christ a-t-il des ennemis parmi les hommes ? Non, il n’en a aucun. Son seul ennemi, c’est aussi notre seul ennemi : le diable. Le diable peut s’emparer des hommes, par instants ou durablement, mais il n’est pas un homme. Le Christ n’est pas là pour combattre les Romains (selon le vœu de Judas, comme Benoît XVI l’a rappelé ce midi à l’angélus), ni quelque autre peuple, fût-il oppresseur. Le Christ est là pour combattre le mal, le mensonge, le mauvais esprit : voilà les puissances auxquelles nous avons affaire, comme le rappelle saint Paul. Ce dimanche nous avons lu ces paroles de Jésus : « C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien ». Or la chair, comme le dit aussi saint Augustin à la suite de Paul, c’est la vie selon le monde. Celui qui veut combattre les Romains, c’est lui-même, le Romain. Son combat est un combat selon la chair, il ne peut rien. L’histoire faite par les hommes n’est qu’un surplus de branches mortes dans l’amoncellement des vaines batailles. C’est une histoire-pour-la-mort, pour paraphraser le philosophe. L’histoire menée par l’Esprit est l’histoire pour la vie. Son combattant, son arme, son intelligence, ses armées, son génie, sa fécondité, son pouvoir surnaturel, c’est l’Amour. « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie », ajoute Jésus. Ce ne sont pas des paroles qui ont les pieds dans la boue, qui sont affairées à agir selon la vision de la chair, incapable de voir beaucoup plus loin que son temps. Ce sont des paroles qui ne combattent pas les peuples, mais qui les transforment, qui transforment les hommes en chassant d’eux le mal par l’amour prouvé jusque dans le don total de soi. Des paroles qui agissent bien au-dessus de nous, bien au-delà, bien au profond, sans limites. « Tu as les paroles de la vie éternelle », dit Pierre, qui le sent, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, et dans bien plus de deux mille ans.

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Oliver twists in London (3). Par Olivier Létoile. Illustré par Trogloxène

une oeuvre de Trogloxène

 

Green Park … le bien nommé ! Un étendue verte à perte de vue, une respiration, un trait d’union « jack » bucolique et champêtre. Le parc, l’autre pause british. Les plantes y sont libres de tous sachets à tremper dans l’eau bouillante !

C’est la campagne anglaise qui s’invite en plein cœur de Londres. J’ai même cru voir un moment Cat Stevens assis en tailleur en train de jouer « Father and son ». De dos il lui ressemblait. A Green Park, on fait le plein de globules rouges en picorant des chips au vinaigre blanc et de la Stella Artois blonde en canette. Au pays où la bière locale est l’ambroisie du houblon, cela ne cesse de me surprendre. Mais bon.

Des familles entières, des amis en pagaille, des amoureux collés-collés sont allongés sur des pelouses impeccables. Plus vertes et plus drues que celles de nos jardins publics que l’on se contente pourtant de regarder pousser et qui sont jalousement préservées des talons barbares et des fessiers flâneurs.

Ici comme dans les moindres carrés d’herbe du royaume on foule l’herbe verte ; on trépigne, on saute, on court, on fait la roue … on s’y roule à deux. Aussi.

L’atmosphère est « Antonionienne » … détendue et légère comme le vent qui souffle dans les arbres. Blow up surgit des sixties et s’invite aux jeux dont la clameur nous parvient jusqu’ici. Le 20kms marche dames s’achève tout près dans une fureur digne d’un 100 mètres Boltien. La marche est pourtant la moins glamour des épreuves d’athlétisme. Mais peut-être la plus spectaculaire dans l’effort consenti. A voir les drapeaux russes flotter dans les airs à la fin de l’épreuve, il y a fort à parier qu’ils célèbrent la victoire d’une Anna Karenine qui a enfin atteint son but ultime.

La foule de supporters s’éloigne vers la ville et le parc recouvre son calme presque provincial. Allo Houston … ici Green Park !

Je ne me lasse pas d’observer la cime des arbres s’agiter au gré du vent d’Ouest. Tout serait parfait si ce n’est mon fils Sydney qui ne cesse de se demander à voix haute si le type là-bas, assis sur une chaise longue en charmante compagnie, est bien un des présentateurs de la chaîne de télévision française, No Life, spécialisée dans le jeu vidéo.

Troublé dans mon désir de calme et de volupté, je décide d’aller demander moi-même à cet inconnu si il est bien l’illustre auquel pense mon teenageur de fils.

Grave erreur ! Adieu arbres, fleurettes, farniente, sixties et pelouses foulées. Le type est bien ce que prétendait mon geek de fils et il est même tout surpris, voire un tantinet fier d’avoir été reconnu si loin de son champ d’activités habituelles. En pleine nature et à Londres de surcroît !

La discussion s’engage. Sympathique, passionnée, mais obscure pour un type comme moi qui en est resté, en somme, aux Légos et aux Kaplas. Ça fuse de tous les côtés … des références dont je n’ai pas la moindre idée … A les écouter c’est le parc entier qui prend des allures 3D. D’ici qu’un T-rex surgisse de derrière un buisson, y’a pas loin ! J’ai l’air malin avec mon Antonioni … Bien je remballe. Pourtant elle est vraiment à craquer dans le film … Jane !

D, notre présentateur vedette, est venu à Londres pour les t-shirts et les jeux d’arcade. Il doit même se rendre dès demain à Cardiff où se tient une sorte de symposium du jeu. Vidéo.

Il a bien entendu parler de ceux de l’Olympe mais il s’en moque comme de sa première manette. Il nous invite à le suivre bien loin de Green Park et pourtant à deux pas.

Bienvenue à Geek Park ! Ici d’herbes il n’y a point. Pas plus d’arbres du reste. Mais dans ce parc voué au virtuel vaste comme la salle des pas perdus de St Lazare, des centaines d’insectes, mâles pour la plupart, s’agitent et bourdonnent autour de massifs hérissés de manettes dans un tumulte de sons et de flashs.

Un condensé d’histoire de Londres toutes plus furieuses les unes que les autres. Ici Dickens est pourvu de larges favoris, d’épais sourcils … jusqu’ici je suis … il a aussi un cigare coincé dans le coin de la bouche … pourquoi pas … et il est bodybuildé comme Usain Bolt qui pulvériserait l’affreux en rafale. Ok Charles … play it again !

Là encore c’est Jack the ripper qui joue du scalpel comme d’autres jouent du fleuret. Avec un peu plus de sang néanmoins. Et que dire de Holmes, lancé à la poursuite d’un hors-bord rempli de malfaisants et qui bat le record du miles à la nage, sous les tours jumelles du London bridge. Sacré Sherlock !

Je ne connais rien du flacon mais je puis vous dire que l’ivresse est là ! Et j’ai l’air d’un alien avec ma chemise à carreaux au milieu de tous ces T-shirts XXL. Mais bon … Je suis le mouvement, statique certes, mais stoïque, coincé devant une console grosse comme un taxi londonien, je tâche d’entrer dans la danse du jeu. En me disant que quelque soit le type de jeu… l’important n’est-il pas de participer ?

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à suivre ; le premier twist était ici ; le très beau deuxième ici.

L’oeuvre de Trogloxène est à voir en plus grand ici.

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François au pays des cauchemars

 

Rien n’est « normal » dans cette photo. Je sais que Depardon a perçu quelque chose de profond, il ne peut en être autrement. Et qu’il le dit, plus ou moins malgré lui, tout en essayant de rentrer dans le cadre de la « normalité » de  campagne du nouveau Président. Justement, la campagne est là, au sens premier du mot cette fois. Oui, ça commence, on va au fond. Au fond des choses. Dans le cadre carré où tout le physique de l’image est transposé dans une métaphysique occulte, non-dite, inavouée. Le carré, dans l’ordre symbolique, c’est le domaine de la terre, par opposition et complémentarité au rond du ciel, de l’esprit. Mais ici le ciel n’est pas rond, il est brisé par les lignes floues de l’Élysée. Brisé et décoloré, négligé – toute la netteté, l’attention de l’objectif étant portée sur l’homme. L’Élysée, dans la mythologie, est le séjour des bienheureux aux enfers. Bienheureux, mais morts.

Le palais présidentiel, avec ses drapeaux français et européen, est aussi flou que dans un rêve, aussi lointain que dans un cauchemar. Toute la photo respire l’irréalité, le clivage, la séparation. L’homme, central, s’y tient comme un objet rapporté. Pour autant ni la nature (l’herbe, l’arbre) ni la culture et l’histoire (les bâtiments, les drapeaux) n’y sont solidement fondés. Flous, lointains, ils semblent plutôt en voie de disparition. Seule l’ombre paraît animée, en voie de progression. Désignant sous ce vaste désert d’herbe la terre, sombre séjour des morts.

Cette photo est anxyogène. L’homme y est central mais déporté sur la gauche, le côté « sinistre » comme on dit en latin. Son attitude est figée, mais en déséquilibre. S’il avance c’est en crabe. Ses mains ne sont pas à la même hauteur, et son costume l’engonce. Il sourit mais ses yeux tombent, comme ses bras. Ses mains paraissent presque énormes, presque des mains d’assassin, et en même temps comme mortes, tranchées. Des bouts de chair empreintes d’une morbidité diffuse.

 

 

Ce pourrait être l’homme de la Renaissance, l’homme de Vitruve, inscrit au centre du monde dans son carré et dans son cercle, mais non. Celui-ci est déporté du centre, ses jambes sont coupées, ses bras ne s’étendent ni ne se lèvent ni ne soutiennent le cosmos – ses pieds qu’on ne voit pas, ne les a-t-il pas plutôt dans la tombe, cette terre à la fois cachée et omniprésente ? Ce n’est pas non plus l’homme du Moyen Âge, tel que le figura Hildegarde de Bingen, régnant à l’image de Dieu au centre des réalités spirituelles.

En fait l’image donne l’idée d’un montage. C’est cela, qu’a perçu Depardon. Comme si l’on avait découpé l’homme pour le plaquer sur fond d’Élysée. Cette photo crie au mensonge, voilà la vérité. La vérité, c’est que l’humanisme contemporain est un mensonge.

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La longue route de Patti Smith


Photo Patti Smith (et d’autres ici)

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Toute la presse parle de son dernier album, « lumineux« . Je suis formée aussi par la mystique de cette mouvance… La très belle et multiforme oeuvre de Patti Smith, entre autres, n’est-elle pas la preuve de la profondeur de cette spiritualité de son époque, qui peu à peu se décante ? Et voici aussi de la même artiste un poème, traduit par Jacques Darras et paru aux éditions Bourgois (d’autres aussi ici)

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Nous marchions dans nos manteaux noirs,
balayant le temps, balayant le temps,
dormant dans des âtres abandonnés,
les quittant pour affronter la pluie.
Trempés, crottés, un peu fous,
pataugeant aux ornières, mâchonnant des bulbes,
tellement nous avions faim, tulipes
flamboyantes dans leurs corolles déchiquetées.

Nous nous décorions d’ombellifères,
œuvrant jusqu’à l’épuisement de nos fronts d’élus,
dans le murmure de la piste mystérieusement reconnue,
une pluie qui n’était pas la pluie, des larmes qui n’en étaient pas.

Et le Graal, ô le Graal si proche de nous,
parures d’aluminium habillées de soleil.

Les glaïeuls étaient en fleur, explosaient
par toutes les fentes. Le monde entier
attendait anxieusement que la sainte mère inspecte
nos mentons de cette chanson familière —

Aimez-vous le beurre?
Bon vous aimez le beurre…

puis nous nous arrêtâmes sur une colline jaune absolu.

Montâmes des chevaux, écumâmes des forêts
où d’espiègles fées dansaient sous nos pas.
Des branches se cassèrent contre nos visages.

Notre royaume au-delà d’une clôture maillée…

Luttâmes dans des carrières, marbres lisses,
nous agenouillâmes pour viser des proies en des cercles fervents.

Plantâmes furieusement nos camps,
tentes déchirées par nos piquets,
balafrées par la lame de nos couteaux de poche —
petits renards jaugeant la dureté du sol,
maudissant les basses terres de nous avoir fait si mous.

Moissonnâmes du seigle, en emplîmes des sacs, fîmes des oreillers
pour nos hommes. Essorâmes le sang de nos couches trempées,
couvrîmes les têtes décapitées des martyrs, épaulâmes
les seaux pleins à ras bord,
ne vîmes rien vîmes tout.

Chevauchâmes l’échine de la grande ourse, plongeant nos louches
dans la liqueur laiteuse étendue tel un lac blanc devant nous.

Nos vaisseaux arboraient des obscénités griffonnées
sur les voiles en parchemin, flottant au fil de rivières illettrées
retournées en mares de sang d’eau de pluie croupissante.

Soufflâmes nos chants d’éloge dans la corne d’animaux sacrés —
lazzi, confessions, prières adolescentes
tissées en tapisseries de jardins cloîtrés.

Finies les mères pour nous désormais, inventant liens infinitésimaux,
vœux éruptant dans un surcroît de violence sans rien maudire
que le fait d’être nés — notre allégeance au mouvement,
aux révolutions des étoiles.

Une lumière bleue émanait du sommet d’un être
que nous ne pouvions plus nommer. Gravîmes les degrés
menant à un ciel plus bleu balafré de fanions,
vent saignant. Goûtâmes le spectacle.
Puis tout disparut, mais nous n’étions plus là.

Avions un rayonnement nouveau. La rosée
gouttait à nos nez. Arborions peau brillante,
la quittant sans un soupir. Certains levaient leurs lanternes.
D’autres paraissaient aller dans leur lumière propre.

Montagnes enflammées qui n’en étaient pas,à l’horizon…

Approchant toujours plus, tombâmes sur des masses de grands manteaux
abandonnés par l’amirauté, pourpre royale déposée,
médailles d’honneur, bottes réglementaires en cuir de langue de chien,
bons de papier, peaux de bêtes, hermine et mouton portés par gens
de haut rang, princes et pilotes, mages et mystiques.

Nul rang n’ayant, choisîmes chiffons vifs cousus par des aveugles.
Étant d’un pays d’orbites. Vides.
Quoiqu’on eût trouvé tous les espoirs d’enfant à l’intérieur —
nos propres chères histoires, nos propres chères vies,
taillées dans l’étoffe de la lutte extatique.

Le jour où nous sûmes que nous allions partir, bondîmes
dans nos manteaux consacrés. Eussions pu marcher à l’infini
si telle ou telle autre chose ne nous avait tirés par nos manches amidonnées.

Brisant le cœur de nos mères nous devînmes nous-mêmes.
Nous mîmes à respirer et fûmes sur le départ,
Ivres, étonnés, chacun de nous un dieu.

À présent tu éteins la lumière.
Presses la mèche avec ton pouce.
Si ça colle, tu vas te brûler.
Si elle pète sec, tu te changeras
en rayon qui s’éteindra
avec la nuit en un rêve
parsemé de pacotille.

Vîmes les yeux de Ravel, cernés de bleu, clignant
deux fois. Entonnâmes des arias de notre cru, nullités psalmodiant
de vieux blues parlant de sol divin et de chaussures mortelles,
d’infanteries oubliées, de distances jamais vues en rêve —
pas plus loin que colline humaine, fîmes demi-tour à cause de soldats de plomb
stationnés dans les plis d’une couverture, à distance de main fraternelle,
d’ordre paternel, de sommeil —

…la longue route mes amis

Éclosâmes de nos chrysalides en pleine nuit,
ciel charbonneux alors d’étoiles qu’on ne voit plus.
Croyance d’enfant brodée sur des mouchoirs —

Dieu ne nous abandonne pas
nous sommes son seul savoir.
Nous ne devons pas l’abandonner
il est nous-même
l’éther de nos actes.

Le routard appelle, à la porte du temps, à la porte du temps.
Nous dormons. Faisons projet, doigts sur la vibrante corde.
Joyeusement lucides, nous recommençons.