Se lever tôt, remplir de thé une carafe thermos, se mettre au travail, travailler comme une reine. Je suis au chantier. J’adore être au chantier. Exercer mon âme d’architecte, de maçonne, construire avec des mots, des phrases, des textes.
J’ai dans mes vingt ans ; sous certains aspects, même avant. Je suis si pleinement heureuse que je me demande comment il est possible que cela augmente pourtant, de jour en jour et de nuit en nuit.
J’ajoute dans mon bureau des plantes, des fougères. J’ai l’insouciance de la jeunesse, la paix de la vieillesse. J’ai l’amour et j’ai la joie. J’ai le génie, j’ai l’admiration du génie humain et du génie de la nature, dont le génie humain fait partie. J’entends le merle chanter à l’aube. Après le thé, je bois du café. Je mange des tartines aux confitures des îles, reçues en cadeau, comme les homards mangés le soir que quelqu’un d’autre nous offre en ce moment. Je me rappelle tous mes voyages. Aller loin n’est pas faire des milliers de kilomètres en avion, aller loin est aller loin dans l’aller. Et dans le retour. Tel est le voyage. Rare.
Le rare est le commun. Le rare commun est le luxe. J’ai toujours vécu dans le luxe. Je suis faite pour le luxe. Je vis dans le luxe : le luxe est la vie donnée, accueillie loin en soi. Je suis l’amour, la vie, la joie, la bienheureuse, je les cueille et je les distribue, me distribue, si pleine que je dois déborder pour être, encore, toujours.
Je suis allée animer deux ateliers d’écriture érotique, avec chaque fois une dizaine de participants, jeunes femmes et jeunes hommes, organisés par l’association La Bastillette au Pavillon des Canaux, une charmante maison au bord du canal de l’Ourq transformée en café-restaurant-lieu de vie. C’était très bien, et j’en ai profité pour me promener sur les bords du canal et photographier street art, architecture et paysages de ce quartier si vivant et si agréable. Le vent soufflait tout aussi agréablement.
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À l’occasion du 8 mars, des rues avaient été renommées de noms de femmes
kippa noire, kippa blanche
Ah, l’écluse est en train de laisser passer des bateaux. On attend derrière la barrière, puis le pont redescend, et on repart
Voilà le Pavillon des Canaux, et la salle à l’étage où j’ai animé les ateliers
Le soir, au retour, dans le métro, il y avait Assa Traoré. (Ou bien son sosie) J’ai pensé qu’elle revenait peut-être des Gilets jaunes.
J’ai trouvé sur twitter ces street-art post-it excellents. Je ne sais pas si le gars a eu la même idée que moi, ou s’il la reprise de twitter où j’en avais posté beaucoup avec hashtag il y a quelques mois, quand je l’ai inventée, en tout cas c’est très bien vu :
Moi aussi j’ai continué à distribuer des post-it dans la ville, et à photographier les graffitis et autres tags lors de mes déambulations de ces jours derniers.
J’ai maintes fois photographié les grandes fresques du 13e arrondissement, dont cette œuvre de Seth, je ne les rephotographie pas chaque fois au fil de mes balades mais une de temps en temps…
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Je suis entrée dans une cour d’immeuble rue Mouffetard et j’ai aussi photographié ce bel escalier montant vers la lumière, vers ce que j’imagine comme une chambre d’amour :
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Ces jours-ci à Paris 13e et 5e, photos Alina Reyes
Après avoir l’autre jour recommencé à multiplier les Post It dans la ville, j’ai commencé aujourd’hui à y multiplier mes livres. Tout cela dans un mouvement général de multiplication des « pains », en ligne aussi : mes articles parus ces jours derniers sur de multiples sites, où les textes peuvent rencontrer des lecteurs de multiples horizons : Agoravox ; Bellaciao ; Médiapart ; Lundi matin ; aujourd’hui Paris Luttes Info… Ce n’est pas fini, et pour ce qui est des distributions de pains dans la ville, ce n’est qu’un début, j’ai d’autres idées.
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Mon premier pain de livre distribué. Je me suis assise sur un des rares bancs libres au jardin des Plantes, j’y ai déposé ce livre composé de deux nouvelles, j’ai fait la photo, j’ai attendu un peu. Une famille de quatre musulmanes est arrivée, les fillettes sont allées jouer, les deux femmes, dont l’une voilée, se sont assises. Au bout de quelques instants, je me suis levée, je suis partie, laissant le livre. L’une des femmes m’a appelée : – Madame, c’est à vous, ce livre ? – Non, ai-je dit. – Ah très bien, alors je vais le lire, a-t-elle dit toute contente en le prenant.
J’ai poursuivi mon chemin, ravie de ce premier coup.
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Derrière cette fenêtre ouverte par ce temps printanier, des personnes travaillaient dans un bureau. J’ai déposé sur le rebord cette nouvelle bien plus chaude que le climat et la météo, et j’ai continué mon chemin, quelqu’un s’en emparera bien.
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Je suis entrée derrière un restaurant où se trouvaient des poubelles et aussi des vélos des employés. Tout près, à côté des fleurs, j’ai déposé ce petit roman.
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Puis je suis retournée au jardin travailler à merveille, assise dans l’herbe, bras nus.
Le bonheur est dans la bibliothèque, cours-y vite, cours-y vite !
Pour commencer cette note de vidéos sur quelques bibliothèques, ce court-métrage si littéraire, voire surréaliste, d’Alain Resnais sur la BNF : Toute la mémoire du monde, qui date de 1956 (il me plaît que ce soit l’année de ma naissance), tourné juste après Nuit et brouillard. J’ai travaillé vers 1989 dans cette bibliothèque, sur le site Richelieu, avant la construction de la nouvelle BnF. J’y allais avec mon chéri, j’y ai écrit une bonne partie de mon deuxième roman, Lucie au long cours. La caméra du cinéaste se promène dans les artères de la bête comme une pensée dans un cerveau ou dans un livre. Les humains y apparaissent petits, éphémères, et au service de l’écrit, bien plus vaste et durable qu’eux : et cette humilité est toute leur grandeur.
D’autres films d’Alain Resnais sur ce blog, dont le magnifique Les statues meurent aussi : ici
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Et voici la merveilleuse aussi bibliothèque Mazarine, la plus ancienne bibliothèque publique de France, jouxtant l’Académie française, où j’allai travailler quelques années plus tard, toujours avec mon chéri, alors que nous avions maintenant deux tout-petits que nous déposions le matin à la crèche en chemin. Nous nous installions à une table près d’une fenêtre, afin de pouvoir rêver tour à tour en contemplant la Seine et en regardant les allées et venues d’un bibliothécaire dans les galeries supérieures.
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Umberto Eco se déplaçant dans sa bibliothèque personnelle. Je rêve d’avoir tous mes livres avec moi, mais j’en ai perdu beaucoup, notamment quelques belles éditions qui ont été mangées par les souris à la montagne quand je n’y étais plus. Un jour, sans doute, j’aurai de nouveau de l’espace et j’y reconstruirai un palais de livres…
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En Colombie et en Turquie, des éboueurs ont bâti des bibliothèques avec des livres récupérés dans les poubelles et en font profiter la population. Dans plusieurs pays dont en France, on trouve des micro-bibliothèques publiques dans les jardins ou autres lieux de la ville, où chacun peut déposer et prendre des livres librement. Tout est possible en matière de transmission de livres. Ici il s’agit aussi de transmission de langue, puisque les bibliothèques accueillent des migrants de toutes parts pour les aider à apprendre le français.
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Jacques Duclos raconte sa bibliothèque. J’ai beaucoup entendu parler de lui dans mon enfance, mon père l’aimait beaucoup, et ma foi c’était un homme de valeur (et originaire de mes montagnes, qui sont aussi celles de ma grand-mère paternelle, qui m’a transmis je crois quelque chose de ce pays) :
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Pour terminer, cette extraordinaire bibliothèque en Chine – non pas l’immense qui vient d’ouvrir, avec son architecture tape-à-l’œil et ses rayonnages remplis de faux livres, mais une bibliothèque aux murs de brindilles frémissantes dans la forêt, où l’on entre en franchissant une passerelle.
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Des photos de quelques-unes des bibliothèques dans lesquelles je travaille ces dernières années : ici
Aujourd’hui des photos de jaune dans la ville, de la musique, et les paroles d’une chanson de Moustaki que je classe dans la catégorie « Poètes du feu de Dieu ». Il a été de ceux qui ont enchanté mon adolescence – je n’imaginais pas alors que quelques années plus tard, il me lirait, mais c’est ce qui se produisit. Ainsi la révolution permanente des Gilets jaunes donnera-t-elle aussi ses fruits. Déjà nous pouvons contempler et humer ses fleurs, la prise de conscience, le réveil qu’elle a introduits dans un pays sous anesthésie, paralysé par les communicants tueurs de pensée depuis des années, processus achevé par l’entièrement faux et sot Macron et son entièrement faux et débile gouvernement.
J’ai repris mon action poélitique #PostIt, avec des post-it jaunes cette fois. Je fais toutes les nuits des rêves fantastiques. Jamais je ne me suis sentie mieux de ma vie.
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Hier à Paris 5e et 13e, photos Alina Reyes
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Sans la nommer
Je voudrais, sans la nommer Vous parler d’elle Comme d’une bien-aimée D’une infidèle Une fille bien vivante Qui se réveille A des lendemains qui chantent Sous le soleil
C’est elle que l’on matraque Que l’on poursuit que l’on traque C’est elle qui se soulève, Qui souffre et se met en grève C’est elle qu’on emprisonne, Qu’on trahit qu’on abandonne Qui nous donne envie de vivre Qui donne envie de la suivre Jusqu’au bout, jusqu’au bout
Je voudrais, sans la nommer Lui rendre hommage Jolie fleur du mois de mai Ou fruit sauvage Une plante bien plantée Sur ses deux jambes Et qui traîne en liberté Ou bon lui semble
C’est elle que l’on matraque Que l’on poursuit que l’on traque C’est elle qui se soulève Qui souffre et se met en grève C’est elle qu’on emprisonne, Qu’on trahit qu’on abandonne Qui nous donne envie de vivre Qui donne envie de la suivre Jusqu’au bout, jusqu’au bout
Je voudrais, sans la nommer Vous parler d’elle Bien-aimée ou mal aimée Elle est fidèle Et si vous voulez Que je vous la présente On l’appelle RÉVOLUTION PERMANENTE
C’est elle que l’on matraque Que l’on poursuit que l’on traque C’est elle qui se soulève Qui souffre et se met en grève C’est elle qu’on emprisonne Qu’on trahit qu’on abandonne Qui nous donne envie de vivre Qui donne envie de la suivre Jusqu’au bout, jusqu’au bout
C’est elle que l’on matraque Que l’on poursuit que l’on traque C’est elle qui se soulève Qui souffre et se met en grève C’est elle qu’on emprisonne Qu’on trahit qu’on abandonne Qui nous donne envie de vivre Qui donne envie de la suivre Jusqu’au bout, jusqu’au bout
C’est toujours un bonheur de se promener dans les jardins partagés, d’y contempler la végétation et les petites œuvres d’art bricolées par les jardinières et jardiniers pour en faire des lieux doucement festifs. Le mouvement des Gilets jaunes me fait penser à l’Art Brut. Rappelons la définition qu’en donnait son concepteur, Jean Dubuffet, en 1949 :
« Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquelles donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe».
Sachant que l’humain a la politique en partage avec les grands primates – signe que la politique ne nécessite pas, pour être conduite, d’intelligences supérieures – il est rafraîchissant et bienfaisant d’assister à des manifestations politiques réinventées, qui apportent de l’art dans cette discipline sinon simiesque, trop simiesque.
Aujourd’hui au jardin partagé du square René Le Gall, à Paris 13e, photos Alina Reyes
Où est le bateau ivre ? (L’homme aux semelles devant, sculpture de Jean-Robert Ipoustéguy en hommage à Rimbaud, dit par Verlaine « l’homme aux semelles de vent » )
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Où sont les gens ?
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Pourquoi pêchent-ils la ferraille avec un aimant ?
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Où allons-nous ?
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Où joue la lumière ?
Hier à Paris, photos Alina Reyes
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Jung raconte qu’il a pris conscience de lui à l’âge de onze ans. Moi, je l’ai raconté aussi, ce fut à l’âge de deux ans, dans la lumière, vêtue d’un maillot de bains jaune.
Après cette belle balade en amoureux, j’ai fait cette nuit des rêves excellents, auxquels je veux obéir.
Partout où nous vivons,
partout où nous allons,
réalisons
l’utopie.
Un maître de yoga a dit :
La méditation c’est le combat
de l’esprit contre l’âme
et la victoire de l’âme.
Je médite et je dis :
l’âme est l’esprit réalisé.
Dans le corps vivant.
L’âme est la partition jouée
Le jeu qui donne lieu
à ce qui n’a pas d’autre lieu
que le corps vivant,
le monde vivant.
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Estas Tonne, né en Union Soviétique (Ukraine), a vécu en Israël puis aux États-Unis. « Troubadour des temps modernes » selon sa propre définition, il circule avec sa musique dans le monde entier.
Quelques photos de tags nouveaux et autres dans mon quartier. Je suis allée voir les portraits de Simone Veil restaurés par leur auteur, C215, place d’Italie (cf note précédente). Depuis qu’ils sont là, il n’était pas rare d’y voir, avant les croix gammées qu’il a effacées, des signes de passage des chrétiens opposés à l’avortement, notamment des ours en peluche et autres doudous posés sur les boîtes à lettres où elles sont peintes, et des inscriptions au sol dans les parages.
J’ai trouvé en chemin un petit cadeau d’amour pour la Saint-Valentin, demain.
Dans la série « Habiter poétiquement : des lieux en photos », voici celles que j’ai faites ces jours derniers dans la vallée de Barèges. Par un Noël sans neige mais doux et radieux (alors que plus bas, Lourdes est restée sous une chape nuageuse de plomb), ce fut l’occasion de faire de magnifiques balades en famille – il va falloir s’y habituer, et les stations devraient s’y faire, au lieu d’investir dans de dévastateurs et coûteux équipements pour maintenir les domaines skiables : il n’y a pas que le ski dans la vie, et la montagne fait toujours un bien fou.
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Face à la grange, les crêtes à isards et les couloirs d’avalanche
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Du plateau du Lienz, la vallée de la Glère, un départ pour l’ascension du pic du Néouvielle
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La Piquette. Tout change tout le temps à la montagne, tout en ayant l’air immobile. Selon les lumières, les heures, les saisons… et aussi selon la perspective. Le même massif, vu d’un autre côté le lendemain :
Le triangle pierreux à gauche de la photo est celui de la photo précédente, mais cette fois la perspective ne cache pas la crête saupoudrée de neige qui le surmonte à l’arrière.
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Le gave qui a dévasté la vallée en 2013 coule maintenant dans son lit élargi.
Un tag dans un recoin en haut du village de Barèges
Apparaît au-dessus des toits le splendide massif de l’Ardiden
Encore la Piquette, à l’arrière-plan, et devant à gauche la forêt de la Laquette
De nouveau l’Ardiden
bois et os ; et lux perpetua luceat eis
Le pic de l’Ayré avec sa forêt (« ma » forêt)
Montagnes à estives et pics altiers, les Pyrénées encaissées et sauvages
Derrière la crête, le pic du Midi avec son observatoire et son antenne
Le village de Sers ; à l’arrière-plan celui de Betpouey. La route et le gave descendent vers Luz
La lumière dessine
Le ciel et la montagne s’épousent
Retour de balade, à Barèges la nuit tombe
et à la grange, c’est toujours Noël
ces 25, 26 et 27 décembre 2018, photos Alina Reyes
Hier matin dans la salle de danse, photo Alina Reyes
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Effet du hasard ou d’une communication des âmes ? Sans nous être concertées, nous sommes arrivées toutes les trois vêtues de rose vif et de noir pour le cours de danse. La prof nous a fait répéter la chorégraphie en nous tenant les unes les autres par l’épaule, afin que nous dansions vraiment ensemble, que nous sentions physiquement les vibrations et les mouvements d’un corps à l’autre, que nous les accordions ainsi plus finement, avant de danser à la fois individuellement et ensemble. Avec nos morphologies différentes, nos peaux de couleurs différentes, nos âges différents, nos personnalités différentes, nous avons été, chacune et ensemble, heureuses.
Il faut savoir danser seul·e pour pouvoir danser ensemble, et réciproquement. L’une des plus belles inventions des Gilets Jaunes est cette façon de faire mouvement ensemble, en réunissant différentes sensibilités sans pour autant se ranger rigidement derrière une idéologie directrice. Jusqu’ici, ils ont réussi cette chose difficile sans se laisser défaire par les tensions qu’une telle composition génère, et cette réussite est ce qui stupéfie le plus les classes représentantes et garantes de l’ordre social institué, de plus en plus raide à mesure qu’il vieillit. Cette souplesse du mouvement, qui évoluera, s’effacera peut-être mais pour réapparaître plus forte, est un signe de jeunesse à venir pour notre monde.
En face, du côté de l’ennemi (ce n’est pas le peuple qui en fait son ennemi mais lui qui se prouve chaque jour ennemi du peuple), rigidité des genoux et vieilles ficelles machiavéliques. Un attentat tombant à point pour alimenter les « théories du complot », cela prouve seulement que le peuple ne peut avoir confiance en un président et un pouvoir utilisant obscènement au 20 h à la télé le drame des migrants et la question pourrie de l’identité nationale pour détourner des exigences de justice sociale, des exigences de justice. La justice demande la justesse, et pour trouver la justesse, il faut apprendre à danser.