Une manif anti-islam accueillie avec du thé et des biscuits à la mosquée







aujourd'hui à Paris, photos Alina Reyes

Jardiniers au travail sous la pluie, tout à l'heure, photo Alina Reyes
Quand je présente Voyage dans une librairie (pour proposer de le déposer) ou dans une bibliothèque (pour proposer de le donner), l’Ange est avec moi, c’est lui qui est reçu. Jusque là gentiment, plus souvent encore très gentiment (sauf une fois – j’aurais voulu dire à la revêche : souriez, l’Ange est là ! mais elle n’y aurait pas cru). Les jeunes sont particulièrement gentils, ils aiment le livre tel qu’il se présente, un jeune homme m’a dit que la peinture lui rappelait un artiste dont il m’a donné le nom – mais je l’ai oublié -, une jeune femme a dit qu’il était très beau. Je marche sous la pluie, bienheureuse sous ma capuche multicolore trempée, en tirant le caddy que j’ai acheté exprès pour transporter les exemplaires du livre à présenter ou à poster, un caddy comme en ont les sans-abri ou les distributeurs de prospectus, mais joyeux, en toile cirée vert vif avec des zèbres et l’inscription « course de zèbre ». Âne ou zèbre de somme, je rentre à la maison, j’entends les chants masaï enregistrés par O, à mon cou les colliers masaï ont les couleurs du livre.
Sa robe zappe. Irons-nous au zoo,
caresser sur les zébrures du zèbre,
de zéro en un, l’algèbre ?
Drôle de zèle, j’en zézaie raies.
Beau travail photographique de S. Billie Mandle. Rendant le sens du passage par la mort. Dont on ne voit pas la sortie, même si, parfois, on la devine. Beau travail rendant compte du travail qui se fait là, travail de la confession, travail inachevé parmi les hommes.
Murs, cloisons et grilles, tous voiles que la Révélation déchire. Au moment de « Tout est achevé. »
*
O, qui n’aime pas « les curés » (chez lesquels il a été élevé), n’a pas eu un oeil pour Voyage. Mais mon livre de photos, il l’a très attentivement regardé et vivement aimé, parce qu’on y trouve « vraiment la vie ». Pour ceux qui sont comme lui, je vais tâcher, incha’Allah, de transformer cet essai de livre en vrai livre, qui donnera la même bonne nouvelle.
En attendant, je continue, petit âne, à porter Voyage (dont chaque exemplaire pèse plus d’1,400kg) çà et là. Dans la paix de la justesse. Dans la profonde, profonde joie.
*
Nous avons tout notre temps.
*


photos O
Après deux heures de moto, dix heures de bus debout, une heure de petit avion, neuf heures de gros avion… O est de retour de chez les Masaïs. J’essaie de le convaincre de mettre par écrit tout ce qu’il nous raconte de là-bas, pour le donner ici. Ces deux images en attendant, dont l’une où l’on voit que mon voile couleur perle, imprimé de dessins de Picasso, circule sur les épaules des enfants. Et cette petite vidéo de Salim, le marchand d’épices, à Dar es Salam, chantant la seule chanson qu’il connaît en français, une chanson de Christophe dont je vous laisse découvrir le titre…

Pour moi la pudeur c’est d’être nue. Je m’adapte à l’impudeur que la société impose, je m’habille. Tant que j’ai des habits de pauvre, je ne me sens pas impudique.
Dieu garde les mauvais en vie pour qu’ils puissent voir leur désastre et peut-être, y retrouver la vue. C’est une occasion qu’il leur donne, même s’il est rare qu’ils la saisissent. Tout ce que fait Dieu est bon.
Si des mauvais vous font du mal, sachez que Dieu n’aime pas cela, et le transformera en bon pour vous et pour autrui. Plus vous serez proches de Lui, plus vite se fera la transformation. Et jour après jour vous serez dans la béatitude, de constater cela.
Il faut juger l’arbre à son fruit, mais beaucoup prennent pour bons les fruits empoisonnés. Rien de nouveau sous le soleil humain, trop humain.
En ce moment dans un village de Tanzanie une jeune fille masaï porte autour de ses épaules une étole en voile léger où sont imprimées des esquisses de Picasso. Juste retour des choses, que j’ai confié à O.

« Toutes les adversités, accepte-les ; dans les revers de ta vie pauvre, sois patient ;
car l’or est vérifié par le feu, et les hommes agréables à Dieu, par le creuset de la pauvreté. »
Siracide 2, 4-5
» [29] Dis-leur : «Mon Seigneur ordonne l’équité, comme Il vous ordonne de vous adresser exclusivement à Lui dans chaque prière, et de L’invoquer toujours d’une foi pure et sincère, car, de même qu’Il vous a créés pour la première fois, Il vous ressuscitera pour vous ramener tous à Lui, [30] aussi bien ceux qu’Il a mis sur la bonne voie que ceux qui ont mérité d’être égarés, pour avoir pris, en dehors de Dieu, les démons pour maîtres et alliés, pensant qu’ils étaient bien guidés.»
[31] Ô fils d’Adam ! Mettez vos plus beaux habits à chaque prière ! Mangez et buvez en évitant tout excès ! Dieu n’aime pas les outranciers.
[32] Dis : «Qui a déclaré illicites les parures et les mets succulents dont Dieu a gratifié Ses serviteurs?» Réponds : «Ils sont destinés en cette vie aux croyants et ils seront leur apanage dans la vie future.» C’est ainsi que Nous exposons clairement Nos signes à des gens qui comprennent. [33] Dis encore : «Mon Seigneur a interdit seulement les turpitudes apparentes ou occultes, le mal et toute violence injustifiée ; de même qu’Il a interdit de Lui prêter des associés qu’Il n’a jamais accrédités et de dire de Lui des choses dont vous n’avez aucune connaissance.»
[34] À chaque communauté humaine un terme est fixé ; et quand ce terme échoit, nul ne peut, ne serait-ce que d’une heure, ni le retarder ni l’avancer. »
Sourate Al-A’raf, Les Murailles (nouvelle traduction Tawhid).
Chouraqui traduit « Les hauteurs ». Al-A’raf, intraduisible correctement, désigne, d’après lire le Coran, un endroit surélevé entre le Paradis et l’Enfer, sur lequel vont se trouver des gens qui auront une vue sur les deux. (C’est là que Dante a dû aller ! – cela me rappelle le rêve que je fis dans ma grande jeunesse, où il m’était demandé de traduire La Divine Comédie).
*
Bonne journée ! S’il pleut chez vous comme ici à Paris, que la pluie vous soit comme à moi béatitude ! S’il fait soleil, que le soleil vous soit béatitude ! Allez dans la grâce.
Tricheur, la fille ou la femme pour et contre laquelle tu te débats n’existe pas ailleurs qu’en toi. Quelque part au fond, c’est toi la fille que tu veux tout à la fois dominer et coming outer. Mais en vérité, tu n’as pas d’enfants – seulement d’autres tricheurs dans ta suite.
J’entends un dominicain dire des choses déplorables.
Dire que la liberté a quelque chose à voir avec le bricolage, le code de la route, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, dire cela est contraire à l’enseignement du Christ. Et même cela empêche l’accomplissement de l’enseignement du Christ. La liberté c’est d’obéir à Dieu, d’être en Dieu. Voilà la vraie liberté, qui détruit le mal. « Si le Fils vous libère, alors vous serez libres ». Pourquoi ? Parce qu’il connaît Dieu. Qui est ? Le Vrai.
Dire que l’homme doit, d’individu, devenir sujet, et de sujet, personne, dire cela, c’est insulter l’homme. Tout homme, même le plus « simple », est sujet et personne. Des multitudes de croyants, mais aussi d’hommes sans religion, savent cela. Si un religieux l’ignore, si en lui l’homme est à ce point dégradé, comment attirerait-il les hommes à la religion ?
Et enfin, comment un prêtre qui prétend que ce n’est pas dans les églises qu’il faut agir attirerait-il des hommes dans les églises ? La liturgie, si elle est réel acte de foi, ne sait-il pas qu’elle ouvre aux hommes le ciel, où les anges la vivent en même temps, comme le dit un imam un jour à la mosquée ? Et il était si clair, là, en le vivant, que c’était Vrai.

Dans le mot grec proseuchè, qui signifie prière, nous entendons :
pros : qui signifie face à (c’est aussi le préfixe de prosternation)
eu : qui signifie bien, bon
chéo : qui signifie verser, répandre
Ainsi est-il possible d’entendre dans la relation des trois syllabes de ce mot tout à la fois l’attitude de l’orant et celle de Dieu. Ainsi en est-il de l’attitude des derviches tourneurs, qui lors de leur prière dansée, bras en croix (et la tête couverte d’une coiffe signifiant la mort de l’ego), tiennent une main tournée vers le ciel pour recevoir la grâce qui en descend, l’autre tournée vers la terre pour l’y reverser. (C’est aussi l’attitude de l’arbre qui fait la couverture de Voyage).
Le bienheureux Charles de Foucauld écrivit en 1901 : « L’Islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ». J’ignorais quasiment tout de lui lorsque, « par hasard », j’allai un jour à Tamanrasset, et au désert – où je le compris d’un coup, tant cet endroit, avec ses habitants, sédentaires et nomades, me captura d’amour : Dieu Y est.
Ce père du désert écrivit aussi : « Avoir vraiment la foi, la foi qui inspire toutes les actions, cette foi au surnaturel qui dépouille le monde de son masque et montre Dieu en toutes choses ; qui fait disparaître toute impossibilité ; qui fait que ces mots d’inquiétude, de péril, de crainte, n’ont plus de sens ; qui fait marcher dans la vie avec un calme, une paix, une joie profonde, comme un enfant à la main de sa mère ; qui établit l’âme dans un détachement si absolu de toutes les choses sensibles dont elle voit clairement le néant et la puérilité ; qui donne une telle confiance dans la prière, la confiance de l’enfant demandant une chose juste à son père ; cette foi qui nous montre que, « hors faire ce qui est agréable à Dieu, tout est mensonge » ; cette foi qui fait voir tout sous un autre jour … »

Réveillée avec une salve d’idées nouvelles pour la sortie de Voyage. Oui, je fais toutes choses nouvelles.
Ne croyez pas ce qu’on vous dit, que « nous sommes des pauvres gens », condamnés au péché. La voie de la libération est ouverte.
Le problème de notre monde c’est la perte de l’universalisme de l’homme, qui s’accompagne de la perte de son éternité. La spécialisation des tâches et des études accroît l’efficacité, mais vient un point où l’homme se retrouve au fond de l’impasse. Nous devons retrouver la voie de notre propre universalité, en goûtant notre humilité dans l’accomplissement des tâches humbles (au lieu de les déléguer) autant que dans celui des grandes missions. La voie qui donne et requiert celle de savoir prendre son temps, et d’en être en retour gratifié par Dieu à l’infini pour un.
Car plus, en allant humblement et lentement, on se rapproche de Dieu, plus on va vite dans les siècles des siècles. Tout en bondissant, à la fin qui est aussi à chaque instant, par-delà les siècles. Embrassant tout le temps.
Les hommes sont plus étourdis que des linottes. Un jour ils voient Dieu qui leur envoie des signes, le lendemain ils ne s’en souviennent plus.
L’homme est l’obstacle de l’homme (et de la femme). Soyons champions au saut d’obstacles.
Ma vie a toujours été splendide et pure, y compris dans les tribulations, et j’en rends grâce au ciel. Car tout est pur pour les cœurs purs.
Or tous les hommes ont le cœur pur, tant qu’il n’a pas été souillé. Ce qu’il faut donc leur enseigner, c’est la vie vierge.

photo Alina Reyes
Au carrefour, un ancien de la rue, voûté et recuit, faisait de grands gestes pour chasser les pigeons, comme s’il était fâché contre la vie. Un pas de plus et l’on s’apercevait qu’en fait, devant sa tente plantée là, il avait distribué, bien circonvenu sur une plaque d’égout, du pain émietté pour les moineaux. Et qu’il les protégeait de la voracité des pigeons. J’ai pensé à Abraham, chassant les rapaces de son offrande au Seigneur, un jour d’intense solitude.
De l’autre côté du même carrefour, un autre avait aussi planté sa tente, et se tenait assis devant, à côté d’une écuelle qui n’était pas destinée à recevoir la monnaie, mais à nourrir son petit chien. Je me suis engagée sur le pont, j’ai regardé en bas. Comme d’habitude, des habitants de la rue se trouvaient là, sur ce quai herbeux, à prendre le soleil. Il m’a semblé faire une photo, mais en rentrant à la maison je me suis rendu compte que l’appareil n’avait pas déclenché. Les gars en bas ont vu mon geste et l’un d’eux m’a adressé de grands signes de salutation, auxquels j’ai répondu pareillement, du bras et de la main. Sur quoi il m’a fait signe de venir. J’ai ri et fait au revoir, j’ai passé le fleuve.
Sur l’autre rive, en revenant, j’ai vu cet homme un rien dandy, avec son chapeau de paille, s’arrêter un moment pour souffler et reposer ses mains sciées par les cordelettes qui servent d’anses à ses pauvres sacs d’errant. Moi aussi comme lui je suis poussière, et je danse, éternelle, dans la lumière.