Cellule

image Alina Reyes

 

J’ai bien fait de jeter « par inadvertance » mon travail de décembre sur Voyage. J’avais recomposé le livre de façon trop peu naturelle. Je vais tout simplement suivre le cours du temps de la parole. (J’ai bien fait de jeter « par inadvertance » signifie bien sûr : Dieu m’a fait jeter ce qui n’était pas bon, et bien évidemment Il a eu raison).

En me lavant la tête commençant soudain à répéter sous la douche la prière du cœur en russe, puis continuant pendant des dizaines de minutes, je me dis : tout, pour ce qui me concerne, est dans Forêt profonde. Comme aussi dans mes autres livres depuis le tout premier et avant le premier. Il fallait le dire et je l’ai dit, c’est passé. « Ô les croyants! Quand vous contractez une dette à échéance déterminée, mettez-la en écrit ; et qu´un scribe l´écrive, entre vous, en toute justice ; un scribe n´a pas à refuser d´écrire selon ce que Dieu lui a enseigné ; qu´il écrive donc, et que dicte le débiteur : qu´il craigne Dieu son Seigneur, et se garde d´en rien diminuer. » (Coran 2, 282)

Nous devons à Dieu la vie, et c’est pourquoi, scribe, j’écris pour nous.

Ce qui me concerne concerne encore les hommes mais ne me concerne plus. Je pourrais finir musulmane de culte musulman au cœur du monde, ou musulmane compagne de Bouddha sur une montagne ou une route, ou musulmane de rite chrétien retirée dans un monastère russe de barbus à longs cheveux, ou bien encore musulmane cellule invisible gorgée de chants au bord de toute rivière, tout océan, tout ciel. Ce que je suis déjà.

Où vous autres serez, peut-être. Ou d’autres furent, sont et seront.

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La prière selon Ibn ‘Arabi, puis comment je prie

peinture Alina Reyes

 

Voici deux mois que je suis devenue musulmane. Je vais aujourd’hui témoigner de la façon dont je prie, après ces quelques semaines de pratique. Mais d’abord voici un très beau texte d’Ibn ‘Arabi, extrait de « La Sagesse des prophètes », sur l’oraison :

« L’oraison est un appel secret échangé entre Dieu et l’adorateur ; elle est donc aussi un dhikr. Or, qui invoque Dieu se trouve dans la présence de Dieu, selon la parole divine (hadith qudsi) transmise fidèlement depuis le Prophète : « J’assiste à l’invocation de celui qui M’invoque » (anâ jâlisun ma’a man dhakaranî) ; et celui qui se trouve dans la présence de Celui qu’il invoque, Le contemple, s’il est doué de la vue de l’œil du cœur. C’est là la contemplation (mushâhada) et la vision (ru’ya) ; mais celui qui n’a pas de vue de l’œil du cœur (baçar) ne Le contemple pas. C’est par cette actualité ou absence de vision dans l’oraison que l’adorateur peut juger de son propre degré spirituel. S’il ne Le voit pas, qu’il L’adore donc par la foi « comme s’il Le voyait » : et qu’il se L’imagine en face de lui quand il Lui adresse son appel et qu’il « prête l’ouïe » à ce que Dieu lui répondra. S’il est l’imâm de son propre microcosme et des anges qui prient avec lui – et chacun qui accomplit l’oraison est imâm, sans aucun doute, puisque les anges prient derrière l’adorateur qui prie seul, ainsi que l’atteste la parole prophétique -, il réalise par là même la fonction de l’envoyé divin dans l’oraison, en ce sens qu’il est le représentant de Dieu ; lorsqu’il récite (en se relevant de l’inclinaison) « Dieu entend celui qui Le loue », il annonce à lui-même et à ceux qui prient à sa suite que Dieu l’a entendu ; et les anges et les autres assistants répondent : « Notre Seigneur, à Toi la louange ! » Car c’est Dieu qui dit par la bouche de Son adorateur : « Dieu entend celui qui Le loue. »

Regarde donc à quelle fonction sublime correspond l’oraison et à quel but elle mène. Celui qui n’atteint pas le degré de la vison spirituelle (ar-rû’ya) dans l’oraison ne l’a pas réalisée pleinement et n’y trouve pas encore « la fraîcheur des yeux » ; car il ne voit pas Celui à qui il s’adresse. S’il n’entend pas ce que Dieu lui répond dans l’oraison, il n’est pas de ceux qui « prêtent l’ouïe » ; celui qui n’est pas présent devant son Seigneur lorsqu’il prie, et ne L’entend ni ne Le voit, n’est pas foncièrement en état de prière, et la parole coranique « qui prête l’ouïe et qui est témoin » ne s’applique pas à lui. Ce qui distingue l’oraison de tout autre rite (d’obligation commune), c’est qu’elle exclut, aussi longtemps qu’elle dure, toute autre occupation (rituelle ou profane) ; mais ce qu’il y a de plus grand dans tout ce qu’elle comporte en paroles et en gestes, c’est la mention de Dieu. »

Ibn ‘Arabi cité par Éva de Vitray-Meyerovitch dans La prière en islam, éd Albin Michel, pp 96-98

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J’aime faire les ablutions à l’eau froide, de façon légère et avec peu d’eau ; la fraîcheur réveille la peau et l’esprit avant la prière, et le filet d’eau transporte dans l’économie du désert. Depuis que je me lave les narines  en inspirant l’eau selon la règle, je ne suis plus jamais enrhumée – et c’est bon aussi de sentir l’air traverser le nez comme de purs couloirs entre les montagnes.

J’aime prononcer avec soin la prière, plus je le fais plus j’entre profondément dans le paysage des mots. C’est un voyage, chaque fois neuf. Lorsque les dernières rekaas peuvent se dire à voix basse, je les dis seulement intérieurement, c’est encore une autre profondeur, plus intime. Je balance légèrement mon corps en rythme. Lors de l’inclinaison, en disant (en arabe bien sûr) « gloire à mon Seigneur l’immense», je me représente bien l’espace autour de moi comme un cosmos, dans sa dimension surtout horizontale, et je sens ses ondes. Lors de la prosternation, en disant « gloire à mon Seigneur le très haut », je me le représente dans sa verticalité, descendant sur ma tête qui est au plus bas et où le sang afflue, et je sens Sa transcendance. La deuxième prosternation de chaque rekaa, je la prolonge autant que Dieu le veut, dans le dialogue silencieux avec Lui.

En me relevant de l’inclinaison, en disant « Dieu entend celui qui le loue » je sens comme le dit Ibn ‘Arabi que c’est de par Son autorité que je le dis ; et cela me remplit de joie, de foi, d’humilité, et aussi de sa force que je reçois. Puis je tiens particulièrement à dire le répons :  « Notre Seigneur, à Toi la louange ! », parce qu’il faut dire « Rabbana », ce qui me remplit de tendresse en me rappelant qu’un jour au petit matin, j’appelai le Christ tout juste ressuscité « Rabbouni ». J’aime beaucoup aussi le moment où l’on salue le Prophète, cela m’attendrit, me rend très proche de lui, comme s’il était mon frère. Et je suis très touchée aussi chaque fois qu’on en vient à évoquer Abraham, lui dont j’ai appris à être si proche aussi en traduisant sa longue aventure humaine dans la Bible.

Je sens que je souris jusqu’aux oreilles pendant toute la prière, que je demande ou que je m’abandonne – mais demande et abandon y sont toujours intimement mêlés. Dieu est réellement présent, et les anges aussi,  et chacun de mes enfants et de mes proches, et les hommes du monde entier, réellement. Aux salutations finales, d’un côté puis de l’autre et en tournant la tête, je sens que c’est eux tous vraiment que je salue, avec un immense amour et une immense joie. Chaque prière donne une paix divine, et chaque journée de prière, l’une après l’autre, augmente la paix, qui devient comme une forteresse de cristal contre le mal.

Je ne fais pas toujours les cinq prières dans les formes car ma vie en famille dans un petit appartement ne s’y prête pas tous les jours à toute heure, mais je ne manque pas celle de l’aube, et celles que je peux ensuite faire dans la journée je les fais de tout mon cœur. Quelquefois je vais à la mosquée pour la prière de l’après-midi, et j’y vais bien sûr pour la grande prière du vendredi. Et puis je prie aussi autrement, comme je le faisais avant d’être musulmane, comme je le faisais en chrétienne et comme je le faisais avant d’être chrétienne, dans ma relation directe à Dieu. Cela bien sûr ne concerne que moi, c’est mon histoire et mon chemin comme chacun a le sien, le mien est un peu particulier et je ne le donne pas en exemple mais il me semble bon d’en témoigner. Car c’est dire que cela ne serait pas possible si Dieu n’était pas le plus grand, vraiment. Bien plus grand que tous nos petits cadres humains, alhamdulillah.

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Achoura, sortie de la mort par la mer du Parler

Maryam et le peuple louant Dieu par des chants, des danses et le tambourin, après le passage de la mer du Roseau (Exode chap.15), image Alina Reyes

 

Aujourd’hui je jeûne Achoura, n’ayant pu le faire avant-hier. Mohammed a souhaité célébrer la victoire de Moïse et de son peuple à la traversée de la mer Rouge (mer du Roseau), pour marquer son lien avec le peuple juif et l’universalité de l’islam, dans le temps comme dans l’espace. Je prie pour qu’advienne ce qui doit advenir, que toute l’humanité finisse par constituer ce peuple sauvé des eaux. Et je donne ma traduction bien particulière et mes commentaires (dans Voyage) des passages de la Bible (chapitres 13 et 14 de l’Exode) qui racontent cet événement.

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13

17. Il advint, lorsque Pharaon envoya le peuple, que Dieu ne les conduisit pas sur la route du pays des Philistins, bien qu’elle fût proche. Car Dieu dit : il ne faudrait pas que le peuple change d’avis en voyant se profiler les combats, et retourne en Égypte. 18. Dieu fit faire au peuple un détour par la voie du parler, la mer du Roseau. Et c’est armés que montèrent les fils d’Israël du pays d’Égypte.

19. Moïse prit avec lui les ossements de Joseph, car ce dernier avait fait jurer, jurer les fils d’Israël, disant : «  Il vous cherche, il viendra vous chercher, Dieu, et vous ferez monter mes ossements d’ici, avec vous. »

20. Ils partirent de Soukkot, « Tentes », et campèrent à Étam, au bout du parler.

21. Le Seigneur marchait devant leur visage, le jour en colonne de nuée pour les conduire sur le chemin, la nuit en colonne de feu pour les éclairer, et marcher jour et nuit. 22. Elle ne se retirait pas, la colonne de nuée, le jour, ni la colonne de feu, la nuit, devant le visage du peuple.

 

Moïse est allé voir Pharaon, a déployé tous les prodiges de Dieu, mais Pharaon s’est extraordinairement entêté, comme font les hommes devant la voie de la raison et de la vie. Malgré tous les fléaux qui ont alors frappé l’Égypte, il a refusé de changer de comportement, comme nous le faisons aujourd’hui malgré tous les fléaux qui frappent notre monde. Après la mort de tous les premiers-nés du pays, Pharaon a finalement accepté que Moïse emmène son peuple. Moïse a reçu les prescriptions pour célébrer la Pâque, et les voici qui partent, six cent mille hommes avec leur famille, leur bétail, et la pâte à pain qui n’a pas eu le temps de lever.

Au verset 18, je traduis le mot midbar par le parler. Ce mot a trois sens : 1) prairie, pâturage ; 2) désert ; 3) action de parler, le parler. Et sa racine, c’est le verbe davar, parler. N’est-il pas intéressant qu’il désigne à la fois un pâturage et un désert ? C’est que la parole de Dieu nourrit, et en même temps envoie au désert.

La « mer Rouge » s’appelle en vérité « mer du Roseau » parce que le roseau parle – tous les contemplatifs le savent, la voix de Dieu passe par lui, et les mystiques soufis écoutent le souffle du Créateur et les soupirs de la créature via le ney, la flûte de roseau. La mer du Roseau est la mer du parler, donc de la Présence qui ouvre à l’extase, à la sortie de soi, tel le bateau ivre de Rimbaud dans le « Poème de la Mer ».

Dieu sait qu’il ne peut envoyer le peuple directement au combat, il reculerait. Il l’arme donc de sa parole, qui dépouille des vieilles habitudes et en même temps donne courage pour partir. Bien entendu le peuple retombera à toute occasion dans son désir de retrouver refuge dans quelque servitude, et pour l’en sortir la parole de Dieu se fera toujours plus précise, dans l’établissement de la Loi et des Commandements.

Pourtant quelle aventure, de marcher ainsi nuit et jour, guidé par Dieu dans la colonne de nuée et la colonne de feu. Que peut-on vivre de mieux ?

 

14

1. Le Seigneur parla à Moïse, lui disant : 2. « Dis aux fils d’Israël de revenir camper à la face de Pi-Hahirot, « Ma Bouche des canaux », entre Migdol, « Tour », et la mer, à la face de Baal Cephon, « Seigneur Défend ». Devant lui vous camperez, au-dessus de la mer. 3. Pharaon dira des fils d’Israël : « Ils sont égarés dans le pays, le parler s’est fermé sur eux. » 4. Je renforcerai le cœur de Pharaon, il les poursuivra, et je serai glorifié en Pharaon et toute son armée : ils sentiront, les Égyptiens, que je suis le Seigneur ! » Ainsi firent-ils.

5. On raconta au roi d’Égypte que le peuple s’était enfui. Alors se retourna le cœur de Pharaon et de ses serviteurs au sujet du peuple. Ils dirent : « Qu’avons-nous fait là, d’envoyer Israël hors de notre service ? » 6. Il attela son char et prit son peuple avec lui. 7. Il prit six cents chars d’élite et tous les chars d’Égypte, avec des officiers sur chacun.

8. Le Seigneur renforça le cœur de Pharaon, roi d’Égypte, et il poursuivit les fils d’Israël. Or les fils d’Israël s’en sortirent la main haute.

9. Les Égyptiens les poursuivirent et les atteignirent alors qu’ils campaient au-dessus de la mer – tous les chevaux, les chars de Pharaon, ses cavaliers et son armée, devant Pi Hahirot et à la face de Baal Cephon. 10. Pharaon fit approcher, et les fils d’Israël levèrent leurs yeux : voici, l’Égypte marchait derrière eux ! Ils eurent très peur, les fils d’Israël, et ils crièrent vers le Seigneur. 11. Ils dirent à Moïse : « Est-ce parce qu’il n’y a plus nul tombeau en Égypte que tu nous a pris pour mourir dans le parler ? Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d’Égypte ? 12. N’est-ce pas là la parole que nous te parlions en Égypte,  disant : Laisse-nous servir les Égyptiens, car il est bon pour nous de servir les Égyptiens, plutôt que de mourir dans le parler. »

13. Moïse dit au peuple : « N’ayez pas peur ! tenez-vous ! et vous verrez le salut que le Seigneur fera pour vous aujourd’hui : les Égyptiens que vous voyez aujourd’hui, vous ne les verrez plus jamais, de toute l’éternité ! 14. C’est le Seigneur qui combattra pour vous. Et vous, vous vous tairez. »

15. Le Seigneur dit à Moïse : « Pourquoi cries-tu vers moi ? Dis aux fils d’Israël de partir. 16. Toi, lève ton bâton, étends ta main sur la mer et fends-la, que les fils d’Israël entrent au milieu de la mer à pied sec. 17. Et moi, me voici : je vais renforcer le cœur des Égyptiens, ils entreront derrière eux, et je ferai sentir mon poids dans Pharaon et toute son armée, dans ses chars et dans ses cavaliers. 18. Ils vont sentir, les Égyptiens, que je suis le Seigneur, quand je vais me glorifier en Pharaon, ses chars et ses cavaliers ! »

19. L’Ange de Dieu, qui marchait au visage du camp d’Israël, partit et passa derrière eux. Et partit de devant leur visage la colonne de nuée, pour se tenir derrière eux. 20. Elle vint entre le camp des Égyptiens et le camp d’Israël. Ce fut la nuée et la ténèbre, et elle illumina la nuit. Et celui-ci ne s’approcha pas de celui-ci de toute la nuit.

21. Moïse étendit sa main sur la mer. Et le Seigneur fit aller la mer dans un puissant souffle d’en avant, toute la nuit. Il mit la mer à sec et fendit les eaux.

22. Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux via eux formant rempart à droite et à gauche.

23. Les Égyptiens les poursuivirent, et entrèrent derrière eux tout cheval de Pharaon, son char et ses cavaliers, dans le milieu de la mer.

24. Et il advint, dans la veille du matin, que le Seigneur, en s’avançant dans la colonne de feu et de nuée, regarda vers le camp des Égyptiens, et confondit le camp des Égyptiens. 25. Il enraya la roue de ses chars, rendant leur conduite lourde. Les Égyptiens dirent : « Fuyons de la face d’Israël, car c’est le Seigneur qui combat pour eux contre les Égyptiens ! »

26. Le Seigneur dit à Moïse : « Étends ta main sur la mer, que retournent les eaux sur les Égyptiens, sur leurs chars et sur leurs cavaliers ! »

27. Moïse étendit sa main sur la mer, et revint la mer, aux tournants du matin, via son impétuosité. Les Égyptiens s’enfuirent à sa rencontre, et le Seigneur secoua les Égyptiens au milieu de la mer. 28. Retournèrent les eaux, couvrant les chars et les cavaliers via toute l’armée de Pharaon, qui était entrée derrière eux dans la mer. Il n’en resta pas un seul.

29. Les fils d’Israël marchèrent à pied sec au milieu de la mer, les eaux via eux formant rempart à droite et à gauche. 30. Le Seigneur en ce jour sauva Israël de la main des Égyptiens, et Israël vit les Égyptiens morts sur la langue de la mer. 31. Israël vit la grande main que le Seigneur avait déployée contre les Égyptiens, et le peuple craignit le Seigneur, et ils eurent foi en le Seigneur, et en Moïse son serviteur.

 

C’est un grand récit d’accouchement spirituel et de consécration. Dieu accouche son peuple, et ce faisant le consacre peuple de Dieu, comme il l’avait promis à Abraham. La consécration s’opère dans la séparation que Dieu réalise entre « celui-ci » et « celui-ci » (v.20), entre le camp de la mort et celui de la vie. Dieu sépare son peuple, et ce faisant l’unit, le fait communier par lui et avec lui dans une même aventure. Il le sépare et le libère de l’esclavage qu’est le monde. Dieu révèle où est le véritable esclavage, quelle est la véritable libération.

Les esclaves sont d’abord, en vérité, les hommes qui vivent selon le monde. Ils ne veulent pas obéir à Dieu, ils ne veulent pas Le reconnaître, mais ils veulent conserver sous leur main son peuple, et via son peuple l’asservir Lui, le Seigneur. L’envie qui s’ignore, la jalousie inavouée, le dépit de ne savoir servir Dieu ont toujours été motifs de haine envers ceux qui sont ses amis, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans. Motifs de l’antisémitisme qui continue plus que jamais à vivre, se manifester et agir secrètement derrière tant de faces bon teint, contre les « sémites » par l’esprit : quelle que soit leur religion les proches de Dieu, du Dieu Unique.

Plus Pharaon et ses serviteurs s’obstinent à Le contrarier, plus ils s’abusent sur son parler (v.3), plus les Égyptiens ont et auront à sentir (v.4) que Je Suis est le Seigneur. C’est même lui, Dieu, qui les pousse en ce sens, sur cette pente stupide qui est la leur, afin de leur ouvrir les yeux sur le caractère dérisoire de leur entêtement : la mer en les engloutissant ne fera qu’imager le fait qu’ils sont bornés et se promettent au néant.

Et voici que le peuple hébreu, lui aussi, se met à avoir peur et reculer. Ils ne comprennent plus, alors ils perdent la foi, leur regard devient borné, ils ne voient pas au-delà de leurs limites, ils oublient la valeur du temps, ils oublient que Dieu est en avance d’eux et qu’il voit, lui, ce qu’ils ne voient pas. Débâcle dans les membres. Ils préfèrent servir le monde plutôt que de mourir au désert, où les a conduits le parler de Dieu, où il les a conduits pour les faire mourir et revivre, libérés. Mais leur foi est  faible, ils ne voient pas plus loin que leur désir de se maintenir tant bien que mal dans un monde auquel il leur faut faire sans cesse allégeance.

À partir du verset 19, à partir du moment où Dieu prend complètement en main les opérations, tout se passe dans un ordre de perfection liturgique. Les mouvements sont précis. L’ange, la colonne de feu et de nuée, la ténèbre et la mer accomplissent leur office, réglé comme sur du papier à musique. Le peuple participe en avançant, « les eaux via eux formant rempart à droite et à gauche » (versets 22 et 29), comme si leur avancée ouvrait à mesure les eaux.

Finalement les Égyptiens meurent « sur la langue de la mer », la langue du mensonge. Et nous savons que c’est en chaque homme que l’ « Égyptien » doit mourir. Que s’il ne meurt pas par conversion, pour naître en Dieu et trouver la vie éternelle, il trouvera la mort éternelle (« vous ne les verrez plus jamais, de toute l’éternité ! ) (v.13) par retour de la mer sur lui : tué par son propre mensonge, l’éternelle répétition de son péché, de son entêtement, de son aveuglement.

Et nous savons aussi que l’histoire du salut nous est offerte, que nous pouvons à tout moment y entrer et en être. Que nous pouvons la reparcourir depuis ses débuts jusqu’à son accomplissement dans le Christ et dans l’attente participante de son retour en gloire. C’est pourquoi nous sommes tellement bienheureux : avant de commencer à nous laisser élever en compagnie de Moïse en enfants de Dieu, nous entonnerons avec lui son grand cantique de louange au Seigneur.

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Djihad

 

Obama est très mal à l’aise avec la question palestinienne. Sa priorité maintenant est de se tourner vers la Chine et vers l’Asie. C’est là-bas désormais que se trouvent les plus grands enjeux pour la sauvegarde d’un avenir aux Etats-Unis. Il se borne à réitérer son soutien à Israël en rappelant que n’importe quel pays qui se ferait bombarder répliquerait. Pour stopper la violence il espère en la médiation de Morsi et d’Erdogan avec qui il a parlé. Sans doute il aimerait bien qu’ils s’occupent de la patate chaude, et au fond ce serait bien qu’ils s’en occupent en effet, plutôt que les Américains et les Français. Il faut aider Gaza sur place, pas seulement en montrant ses muscles mais avec le cœur et l’intelligence. Que les pays de la région qui le peuvent soient auprès d’eux, ne les abandonnent pas à leur désespoir et à la brutalité de Netanyahou. Gaza tout seul ne peut pas négocier correctement avec Israël, il faut les soutenir, il faut vouloir vraiment aller vers la possibilité de paix et de liberté, sans s’attendre non plus à un miracle, avec détermination et patience.

Pour ne pas combattre par idolâtrie de la guerre, il est bon de savoir d’abord quel est le combat exactement, quel est son but et comment le mener pour qu’il atteigne son but. Ainsi faisait le Prophète. Il a ramené son peuple à La Mecque avec intelligence plutôt qu’en obéissant à ses pulsions, avec patience et sans violence. Les Palestiniens se défendent comme ils peuvent. Mais après des décennies d’échec il est clair que ce n’est pas en les encourageant à poursuivre dans une voie sans issue qu’on pourra les aider. Parce que cette voie sans issue, beaucoup de gens ont intérêt à ce qu’ils y restent encore aussi longtemps que possible. Pendant ce temps, les affaires continuent. L’action armée est sans issue pour la Palestine. Même avec beaucoup de courage, ils ne pourront jamais vaincre la puissance armée israélienne, surtout tant qu’Israël a le soutien des États-Unis et de l’Europe. On ne fera que piétiner, avec toujours plus de victimes et de malheur. C’est une situation dangereuse et morbide pour la Palestine et pour Israël aussi. Et c’est parce que des gens le savent que finalement on arrivera à en sortir. Autrement. Comme on est arrivé à sortir de soixante-quinze ans de guerres entre la France et l’Allemagne, et de siècles de guerres au sein de l’Europe, en finissant par s’unir tant bien que mal dans l’Union européenne. Ça ne se fait pas d’un coup de baguette magique, mais avec beaucoup d’efforts de toute sorte, un très grand djihad.

Spirituel d’abord. Une action qui ne serait pas initiée et soutenue par le combat spirituel ne saurait être féconde. Même quand la guerre par les armes confère une victoire, si celle-ci ne s’accompagne pas d’un combat spirituel elle se change rapidement en désenchantement. On ne se trouve libéré d’un ennemi que pour tomber sous la coupe d’une autre tyrannie, parfois pire. Tout reste à faire alors. Et cet effort qui va s’étaler sur des décennies, il aurait mieux valu le fournir pour vaincre l’ennemi plus intelligemment que par la seule force brute. Comme le dit Muhammad Asad, « Juifs et Arabes se sont retranchés dans une haine aveugle qui les empêche d’avancer. » Il faut sortir de cette fosse avant qu’elle ne nous engloutisse, chercher la lumière, vouloir arriver à l’accomplissement. Le monde a une fausse idée de l’islam ? Prouvons-le lui. Croire en l’islam n’est rien d’autre que croire en la paix, c’est ce qu’il faut démontrer.

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Rendre aux enfants de Gaza et de tout le pays la source

photo Alaa Badarneh

 

Voici, dans ma traduction, Une prière juive pour les enfants de Gaza, par Bradley Burston. Qui écrivit aussi, dans A special place in hell : « Le fait est qu’Israël, plus peut-être que les Palestiniens, a besoin d’un Gandhi », en dénonçant le fait que de part et d’autre, par machisme, l’action non-violente est trop souvent vue comme indigne d’un homme.

S’il fut jamais un temps pour prier, c’est bien ce temps.

S’il fut jamais un lieu abandonné, Gaza est ce lieu.

Seigneur qui es le créateur de tous les enfants, écoute notre prière en ce jour maudit. Dieu que nous appelons Béni, tourne ta face vers eux, les enfants de Gaza, qu’ils connaissent tes bénédictions, et ta protection, qu’ils connaissent lumière et chaleur, où il n’y a maintenant qu’obscurité et brouillard, et un froid qui coupe et serre la peau.

Tout-Puissant qui fait des exceptions, que nous appelons miracles, fais une exception pour les enfants de Gaza. Fais-leur rempart de nous et des leurs. Épargne-les. Guéris-les. Garde-les sains et saufs. Délivre-les de nous, et des leurs.

Restaure leurs enfances volées, leur droit de naissance, qui est un goût du paradis.

Rappelle-nous, ô Seigneur, l’enfant Ismaël, qui est le père de tous les enfants de Gaza. Comment l’enfant Ismël fut sans eau et laissé pour mort dans le désert de Beer-Sheba, si privé de tout espoir que sa propre mère ne put supporter de voir sa vie s’enfuir.

Sois ce Seigneur, le Dieu de notre parent Ismaël, qui entendit ses pleurs et envoya Son ange réconforter sa mère Hagar.

Sois ce Seigneur, qui fut avec Ismaël en ce jour, et tous les jours d’après. Sois ce Seigneur, le Tout-Miséricordieux, qui ouvrit les yeux d’Hagar en ce jour, et lui montra la source d’eau, qu’elle puisse donner à boire à l’enfant Ismaël, et sauver sa vie.

Allah, que nous appelons Élohim, qui donnes la vie, qui connais la valeur et la fragilité de toute vie, envoie à ces enfants tes anges. Sauve-les, les enfants de ce lieu, Gaza la plus belle, et Gaza la damnée.

En ce jour où la trépidation, la rage et le deuil qu’on appelle guerre, saisissent nos cœurs et les rapiècent de cicatrices, nous te prions, Seigneur dont le nom est Paix :

Bénis ces enfants, et garde-les de tout mal.

Tourne ta face vers eux, ô Seigneur. Montre-leur, comme si c’était la première fois, lumière et bonté, et submergeante grâce.

Cherche-les du regard, ô Seigneur. Laisse-les voir ta face.

Et, comme si c’était la première fois, donne-leur la paix.

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Le sang vivant vaut mieux que le sang mort. Le sang vivant est notre cœur et notre intelligence. Il est plus difficile de les rendre assez inventifs pour mener et gagner le combat, mais il ne faut pas voir peur du plus difficile. Il faut chercher des voies qui préservent la vie, autant que possible. D’autres l’ont fait, n’en serions-nous plus capables, hommes du XXIème siècle ?

Je ne crois pas que la Palestine s’en sortira par la guerilla, sinon elle en serait déjà sortie, depuis le temps. Et je ne crois pas non plus que la Palestine ni les autres pays de la région ou du monde aient intérêt à se mettre entre les mains  de n’importe quels combattants armés qui leur promettent la libération et ensuite les asservissent pendant des décennies, comme on l’a vu dans un passé récent et comme on risque de le voir de nouveau sous d’autres formes et étiquettes. S’il n’y a pas de recette miracle pour s’en sortir, le mieux n’est-il pas de renforcer les liens entre toutes les bonnes volontés de tous bords, sur le terrain des différents côtés et dans le reste du monde, afin de faire évoluer les mentalités et donc la situation ? C’est un long travail, mais certains y sont, et il faut le renforcer jusqu’à ce qu’il aboutisse, voilà ce que je crois.

Israël réclame le droit de vivre en paix. Mais nul oppresseur ne peut réclamer ce droit. Tant qu’Israël continuera à coloniser, piller les terres, piller l’eau, emprisonner les Palestiniens derrière des murs, des frontières infranchissables, des check-point interminables, il ne peut pas demander à ce qu’on le laisse vivre en paix. C’est tout simplement impossible. Rien ne s’arrangera tant qu’il n’aura pas changé complètement de politique. Deux États dans un premier temps, puis leur réunion en un seul, un État pour tous les Palestiniens quelle que soit leur origine et leur confession. Un État digne de ce nom. Pour les enfants de tout le pays, notre pays commun, notre patrimoine mondial, notre patrie universelle, nous devons tous œuvrer pour un État unifié, pacifié.

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« Venez à la félicité »


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Quand j’étais au carmel, à prier cinq fois par jour, j’étais bienheureuse au plus haut point, comme lorsque je suis dans ma montagne seule face à Dieu. Et maintenant que je suis dans l’islam, il en est de nouveau ainsi. Dans la règle des Pèlerins d’Amour est inscrite depuis l’origine, depuis deux ans, la journée rythmée par cinq temps de prière. Sur cette question absolument primordiale il n’y aura donc rien à changer. L’islam c’est la possibilité de vivre comme au carmel, en priant cinq fois par jour, tout en vivant pleinement sa vie d’homme ou de femme, dans la plénitude de la communion, la paix du cœur, l’élan continuel de l’être vers la source de tout être, dans l’éternité. L’islam est l’accomplissement de la religion, qui rend l’homme à sa pleine humanité, telle qu’elle fut pressentie par les hommes originaires, les « primitifs », dont l’existence profane était indissolublement liée à l’existence sacrée. Oui, là seulement est l’homme : quand sa vie naturelle est toute entière vécue dans sa dimension surnaturelle. En ce sens l’islam est la religion des religions. Comme elle sa prière unit la terre et le ciel, le corps et l’esprit, également sollicités, participants de ce passage dans l’autre monde qu’est la prière. Sans doute les siècles et l’époque ont-ils fermé en un grand nombre d’êtres humains la porte qui permet ce passage. Mais cette porte est inscrite dans l’homme, et sa nature, et l’humanité, réclament son ouverture. La réclament comme l’eau réclame derrière un barrage, même si on ne l’entend pas. Notre passage ici-bas est un parcours entre les barrages, mais nul barrage n’est éternel, et l’eau saura toujours courir vers l’appel à la félicité.

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Ma première prière du vendredi à la mosquée

photo Alina Reyes

 

Il est bon d’aller à la mosquée voilée. Jusqu’au cœur du temple les insinueurs veulent vous arracher le voile mais Dieu rend leur voix inaudible et vous ouvre de Son chant le ciel.

 

« Aux grandes heures de prière, pendant la célébration des mystères cosmiques, bien que les hiérogrammes sacrés ne soient murmurés qu’à voix basse dans l’immense coupole souterraine, il s’accomplit à la surface de la terre et dans les Cieux un phénomène acoustique étrange.

Les voyageurs et les caravanes qui errent au loin dans les rayons du jour ou dans les clartés nocturnes s’arrêtent, hommes et bêtes, anxieux écoutant. »

Saint-Yves d’Alveydre

 

Je suis allée hier pour la première fois à la grande prière du vendredi. À deux pas de chez moi, portée sur un tapis volant. La Grande Mosquée de Paris est fermée au public ce jour-là. J’y suis entrée mon voile déjà posé sur mes cheveux. Je suis descendue à la salle des ablutions, j’ai dit salam alaykoum aux femmes qui se trouvaient là, beaucoup de bonheur se faisait déjà sentir. J’ai retiré mon imperméable, mon voile et mes chaussures, j’ai invoqué le nom de Dieu, j’ai procédé aux ablutions (les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, les cheveux, les oreilles, les pieds), j’ai prononcé l’attestation de foi, j’ai remis mes chaussures, mon imperméable et mon voile, mon foulard de danse noir trouvé à Istanbul, en l’arrangeant de mon mieux pour qu’il tienne correctement pendant la prière. Toutes les femmes faisaient de même, c’était sensible et beau. Je suis remontée, j’ai suivi le mouvement vers le jardin du patio. À cause de la foule du vendredi, la prière avait lieu là, au lieu de la salle des autres jours. Beaucoup de femmes étaient déjà installées sur les tapis disposés dans les déambulatoires autour du jardin, beaucoup ont continué à arriver, certaines même pendant le prêche de l’imam, qui a lieu avant la prière commune. Les plus jeunes sont volontiers plus strictement voilées que les plus anciennes, lesquelles sont vêtues de façon plus souvent colorée, et portent des foulards encadrant plus souplement le visage, certaines même l’ayant remplacé par un autre couvre-chef. J’ai marché jusqu’au fond, je me suis déchaussée, installée dans un carré à ciel ouvert. Le temps était humide, gris et doux, un léger vent agitait les palmes des palmiers, des femmes priaient à voix basse, tout était splendide à crier de joie.

J’ai commencé à faire ma prière, les deux rekâas personnelles que chacun doit faire en arrivant à la mosquée, avant la prière en commun. Maintenant je connais bien l’enchaînement des gestes, je récite aisément Al-Fatiha et Al-Ikhlas, je ne connais pas encore bien toutes les formules ni Attachaoude alors je remplace cette dernière par la répétition de l’Achada. Les ablutions,  les gestes, les postures – debout, inclinaisons, prosternations, les récitations, tout cela rend la prière très physique, met le corps au service de l’esprit et rend le corps spirituel, oui, comme si le tapis était tout à la fois bien au sol et en train de léviter, avec votre être en joie porté vers le Très-Haut.

Des femmes continuaient à arriver, remplir l’espace, prier. Du côté des hommes la place devait être pleine car certains arrivaient maintenant devant nos rangs, s’installaient dans le jardin, dans les espaces qui restaient. Le temps passait lentement, merveilleusement, avec les oiseaux qui voletaient ou se perchaient et observaient notre assemblée recueillie. L’imam invisible a commencé son prêche, en arabe, entrecoupé de quelques phrases en français. Il a parlé du pèlerinage, dit que les rites n’étaient pas instaurés par les hommes mais venaient de Dieu – j’ai trouvé cela si juste. Contraste musical intéressant entre l’expression vigoureuse de son prêche et les lectures déchirantes qui l’entrecoupaient.

Appel à la prière, répété. Prière commune, dite en ce jour à voix haute par l’imam. Des ablutions jusqu’à la dernière formule, au dernier geste, c’est une montée splendide, montée vers Dieu et montée dans la communion de l’assemblée. L’islam déchire le ciel, il descend dans chaque cœur et le fend, l’arrose comme une petite graine, et voici que de la terre éclot la très fraîche verdure.

 

Douceur du cœur

rue du Puits-de-l'Ermite, photo Alina Reyes

 

La nuit nous avons parlé doucement jusqu’à trois ou quatre heures. Aujourd’hui il y a eu une tempête de sable à Marrakech, me dit-il. Il me rappellera pour me faire entendre le muezzin.

À la mosquée A m’a apporté de nouveaux petits livres, dont un sur le Paradis, auquel elle est particulièrement attachée. Et nous y étions déjà, au paradis, assises sur le tapis après la prière, à parler de prière et de choses de Dieu et de petits projets.

C’est étrange de changer de façon de prier, mais au fond cela ne change pas vraiment, j’étais pareille la première fois que je suis allée au carmel et qu’il m’a fallu apprendre les gestes et la diction. Et bien sûr une fois qu’ils sont intégrés ils deviennent tout naturels. Être musulmane cela ressemble à être carmélite, j’étais si heureuse au carmel ! Prier cinq fois par jour dans les formes je n’y suis pas encore, je ne me presse pas mais cela viendra vite et je sais que c’est bon, c’est comme soutenir le temps ensemble, chacun, chacune avec ses cinq bras.

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N’avaient-ils donc pas de nom ?

 

J’ai appris là que le Président de la République venait de reconnaître la « répression sanglante » du 17 octobre 1961.

 

Les intervenants à la tribune s’en sont félicité, et ont rappelé qu’il fallait maintenant obtenir l’ouverture des archives, afin que les historiens puissent faire leur travail. Souvent je pense qu’on ne sait même pas combien d’hommes sont morts ce jour-là et les jours suivants. Cent cinquante ? Deux cent cinquante ? N’avaient-ils donc pas de nom ?

 

Sous le feu rouge au milieu du pont un jeune homme téléphonait et pleurait, pleurait, pleurait.

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Tout à l’heure, pont Saint-Michel, photos Alina Reyes

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Du passé, du présent, de l’avenir

rue Cuvier à Paris, un bâtiment du Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Ceux qui comme Charlie Hebdo vivent dans l’ordure morale méprisent les Roms parce qu’à travers leur saleté matérielle ils ont peur de se voir eux-mêmes au dépotoir. Ils sont nombreux, les propres sur eux, à être au-dedans un capharnaüm ou même un cloaque. On sait où finit l’ordure. Qui ne veut pas l’y suivre, qu’il s’en défasse.

Ce sont toujours ceux qui ont grandi et vécu à l’abri qui veulent apprendre à vivre aux pauvres. Un peu comme si les politiciens écologistes voulaient apprendre la nature aux Sioux. Ou comme si les abstinents sexuels voulaient apprendre la sexualité aux pratiquants. Comme si je voulais apprendre à un peintre à peindre, parce que j’ai contemplé des tableaux et acheté quelques tubes de gouache. Ce dont l’homme n’a pas l’expérience, ce qu’il n’a jamais enduré ni connu, il s’imagine volontiers que nul n’en est capable sinon selon la science abstraite que lui-même peut en avoir, et qu’il veut infliger à qui elle ne servira strictement à rien.

Il me reste à apprendre la troisième prière, At-Tachaoude. Al-Fatiha, je la dis en m’endormant et en me réveillant, dans la journée aussi, je laisse la parole se mettre en place dans mon corps, jusqu’au moment où elle exigera que j’y joigne les gestes. Le Christ est avec moi dans la paix et la lumière de l’islam, nous aimons le Prophète et ses amis, nous avons foi en ce qui vient.

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