Kitano citant Miyazaki, Lovecraft citant Poe… Quelques remarques sur l’espace et le vide

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Totoro miyazaki

L’image cultissime de Mon voisin Totoro (1988), de Hayao Miyazaki n’est-elle pas longuement citée dans le beau film contemplatif – et non violent – de Takeshi Kitano, A Scene at the Sea (1991), visible en ce moment sur Arte ?

A Scene at the Sea kitano

 

La joie de voir citée dans une bonne œuvre une autre bonne œuvre multiplie la joie de l’œuvre. Ainsi de la citation, explicite celle-ci, des Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe dans Les montagnes hallucinées de Lovecraft, que je viens de lire. Le narrateur de Lovecraft évoque à plusieurs reprises l’unique roman de Poe, dont Les montagnes hallucinées constituent ainsi une sorte de prolongation. Loin d’élucider le mystère du texte originel, le texte citeur en devient l’un des multiples bras, l’une des voies possibles dans le labyrinthe des sens, des significations possibles. Il en va de même avec les deux images des deux films, où une jeune fille attendant sous un parapluie fait face à la mort dans deux histoires différentes.

Et la correspondance va plus loin que la citation directement identifiable ou revendiquée. Le labyrinthe souterrain de Lovecraft ne fait-il pas écho au maelström de Poe, non seulement dans sa nouvelle Une descente dans le maelström, mais dans toute l’œuvre de Poe, investigation dans les profondeurs de l’être ? Et l’image de Kitano citant Miyazaki n’éclaire-t-elle pas toute l’œuvre de Kitano d’un désir d’innocence, ne donne-t-elle pas de sa violence habituelle une clé dramatique ?

Dans les deux cas, nous sommes transportés au-delà des mots. Les deux protagonistes de A Scene at the Sea sont sourds et muets. Et Les montagnes hallucinées se terminent sur l’onomatopée répétitive du texte de Poe : « Tekeli-li ! » Cette absence des mots, c’est l’espace entre une œuvre et une autre, entre un être et un autre, entre un monde et un autre. Contempler ou donner à voir cet effacement, c’est comme Leonard de Vinci se pencher au-dessus de la caverne, c’est comme le yogi trouver le vide – et en tirer une force prodigieuse. Franchissement de la mort, ou comme dit Poe, vengeance sur la poussière.

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Chiffres, mouvements et lettres du jour (Depardieu, Lovecraft, le Japon grec)

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Plus de 100 kilomètres à pied en 23 jours (merci l’appli podomètre), toujours 20 à 40 minutes de yoga (de mieux en mieux et de plus en plus intense bien sûr) chaque matin, mon poids à moins de 50 kilos : garder la joie du corps, c’est garder l’esprit.

Hier au cours de ma balade je suis entrée dans une librairie de mon quartier dans l’intention de faire ma b-a, comme je l’y fais quelquefois : acheter un livre, quoique je préfère de beaucoup lire les livres sous forme numérique et que je n’en manque pas – j’en ai lu plusieurs ces jours derniers, j’en ai trois en cours en ce moment et je ne les achète pas, ce sont soit des livres gratuits (libres de droits) soit des livres empruntés en bibliothèque numérique. À peine entrée, qu’y vois-je ? Sur la première table, un de ces petits papiers en forme de conseils de lecture des libraires que je n’aime pas du tout – si nous sommes dans une librairie, n’est-ce pas pour y feuilleter les livres et ne sommes-nous pas assez grands pour choisir nous-mêmes ce que nous avons envie de lire sans qu’il soit besoin de nous faire de la retape ? Pire, la recommandation en question était accrochée sur un livre d’un mollasson plagiaire, l’un de ces écrivailleurs vendus à quelque éditeur, trafiquant leur prose en échange de promotion, dont j’ai déjà parlé ici et dont je n’ai pas envie de redire le nom. Illico je suis ressortie de la boutique, bien décidée à n’y plus remettre mes pieds, qui ont mieux à faire que de traîner chez des gens à tête si mal faite.

Quelques citations de mes toutes récentes lectures :

« Quand un poète se retrouve devant un « décideur », la partie est loin d’être gagnée. Ce sont des gens qui construisent avant tout des modèles, des cahiers des charges, des programmations. Leur métier n’est pas d’encourager les poètes mais de fabriquer des produits. »

« Je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir honnête, jamais. Quand je dis homme de pouvoir, je parle de ceux qui prétendent des choses, qui prétendent prendre notre vie en main, faire notre bien, nous diriger. Tous ceux qui essaient de nous faire croire que les poules pissent. Le pouvoir, c’est ce qui tue l’innocence. »

« L’innocence, c’est l’inverse du contrôle qui est toujours un manque de générosité. »

« La paix qu’apporte la solitude, c’est comme un plat gigantesque dont on n’est jamais repu. »

Gérard Depardieu, Innocent

« Ces montagnes dépassent l’imagination. » H.P. Lovecraft, Les montagnes hallucinées

« Le corps de bouddha serait-il en partie grec ? » Michael Lucken, Le Japon grec, Culture et possession

 

street art 3-minHier à Paris 13e, photo Alina Reyes

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Centre Pompidou, images du musée et d’alentour

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beaubourg 1-minLes jeunes filles et moi avons fait un tour dans le quartier, à la rencontre de son art des rues, avant d’aller voir les riches collections du musée. beaubourg 2-min

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beaubourg 4-minAprès un déjeuner en terrasse au bord de la fontaine aux sculptures de Niki de Saint-Phalle et de Jean Tinguely, devant les fresques de Jef Aérosol et de Shepard Fairey, nous avons contemplé Paris depuis les escalators qui conduisent au musée

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J’y ai photographié quelques œuvresbeaubourg 6 natalia gontcharova-minNatalia Gontcharova, Les lutteurs

*beaubourg 7 bram van velde-minBram van Velde, Neige

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beaubourg 9 sonia delaunay-minSonia Delaunay, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France

beaubourg 8 robert delauney-minJean Delaunay, Rythme sans fin

*beaubourg 10 kandinsky-minDeux Kandinsky, Improvisation 3

et Jaune-rouge-bleu

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beaubourg 12-minDeux jeunes filles croquant les œuvres qu’elles aiment au long du parcours

*beaubourg 13 breton-min« Le mur », la collection de l’atelier d’André Breton

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beaubourg 14 nikki de saint phalle-minLa mariée de Niki de Saint-Phalle, avec le buste de sa robe plein de jouets

*beaubourg 15-minLes trois visiteuses dans le kaléidoscope

Du niveau 5, nous sommes ensuite allées au 6 voir l’exposition « Préhistoire » qui nous a beaucoup déçues (voir ma note d’hier, actualisée avec notamment une citation de Léonard de Vinci). Du coup les jeunes filles ont eu envie de partir (et j’étais en colère contre les commissaires qui ont si mal présenté le sujet au public, notamment aux jeunes), mais une prochaine fois je retournerai au Centre pour voir les collections du niveau 4

photos Alina Reyes

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Préhistoire, une exposition superficielle et insignifiante au Centre Pompidou (note actualisée)

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Heureusement, sans l’avoir voulu, j’ai eu accès à cette exposition sans en payer l’entrée. Ces petits dinos rigolos sont ce qu’il y avait de meilleur, avec quelques extraits de vieux films (The Lost World, 1925) et une image de Wim Wenders, pour leur humour et leur poésie. Mais l’exposition en elle-même est un naufrage. Une juxtaposition d’œuvres préhistoriques et d’œuvres modernes copiant le style « préhistorique ». Tous les artistes y perdent. D’abord ceux de la Préhistoire, exposés dans l’ombre, isolés, hors contexte, rabaissés au statut d’objets morts, ne donnant aucune émotion, voire repoussant qui a pu les voir dans les musées archéologiques qui les ont prêtés, là où ils pouvaient se contempler en pleine lumière, en pleine immersion aussi dans leur temps et le nôtre, repoussant qui les connaissait avant comme s’ils avaient honte de se retrouver là et priaient qu’on ne les regarde pas dans cette situation de vulgarisation nihiliste où des commissaires d’exposition les ont placés. Puis les artistes de la modernité, dont les œuvres montrées sont souvent mineures par rapport à leur œuvre, et souvent apparaissent comme de pâles plagiats de l’art du Paléolithique ou du Néolithique.

L’exposition souffre d’un défaut de recherche profonde sur les conséquences de l’invention de la Préhistoire sur l’art moderne, son sujet. Elle n’en voit et n’en montre que l’immédiatement visible, ce qui s’ingénie à s’inspirer directement des formes de l’art préhistorique ou ce qui déclare s’en inspirer. Or la véritable influence opérée par la découverte de la Préhistoire est bien plus profonde. Le sujet est immense, l’exposition ne le voit que par le petit bout de la lorgnette et le rapetisse éhontément, à l’image de cette « caverne », un cube creux dont les parois sont pleines de mains positives blanches toutes pareilles : toute l’affaire ressemble à un attentat sournois (et involontaire, fait de la bêtise) contre la Joconde – qui, elle, avait bel et bien été inspirée à Léonard de Vinci par la caverne, comme je l’ai cité dans ma thèse :

Tiré par mon ardent désir, impatient de voir des formes variées et singulières qu’élabore l’artificieuse nature, je m’enfonce parfois parmi les sombres rochers ; je parviens au seuil d’une grande caverne devant laquelle je reste un moment – sans savoir pourquoi – frappé de stupeur : je plie mes reins en arc, appuie ma main sur le genou et, de la droite, j’abrite mes yeux, en baissant et en serrant les paupières et je me penche d’un côté et d’autre pour voir si je peux discerner quelque chose, mais la grande obscurité qui y règne m’en empêche. Au bout d’un moment, deux sentiments m’envahissent : peur et désir, peur de la grotte obscure et menaçante, désir de voir si elle n’enferme pas quelques merveilles extraordinaires.1

1 LEONARD DE VINCI, Codex Arundel, cité par Daniel FABRE, Bataille à Lascaux. Comment l’art préhistorique apparut aux enfants, Paris, L’Échoppe, 2014, ill. ; et cité par Daniel FABRE, « Le poète dans la caverne », in Claudie VOISENAT, Imaginaires archéologiques, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2015, p. 98

 

Pourquoi les œuvres préhistoriques y sont-elles si peu nombreuses et exposées dans l’ombre, de façon très dévalorisante, comme si elles n’étaient que de vulgaires objets juste utiles à inspirer des artistes occidentaux ? Pourquoi les artistes préhistoriques y sont-ils aussi ignorés que les artistes des arts qu’on disait primitifs, qui furent eux aussi chosifiés en faire-valoir de l’art occidental moderne ou contemporain ? Pourquoi cette exposition ne sait-elle si visiblement pas de quoi elle parle ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu au moins un commissaire connaisseur de l’art du Paléolithique ? Pourquoi cet énorme gâchis ?

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Yoga de la dame à la licorne, trésor pour le monde

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Quarante minutes de yoga chaque jour au lever, et les muscles, les articulations, la colonne vertébrale s’assouplissent et se renforcent. Ajoutez à cela au moins une heure de marche quotidienne à la fois vive et attentive et vous êtes parfaitement bien et vivants dans votre corps et dans votre esprit. Ce ne sont évidemment pas les seules façons de demeurer dans le bien-être, mais le bien-être requiert le corps et l’esprit. J’ai passé une très grande partie de ma vie en contemplation, je continue. Et je sais qu’il n’y a pas de contemplation spirituelle sans contemplation physique. Pas d’esprit sans corps, pas de pensée sans usage des sens. La qualité de la pensée, sa profondeur, sont en rapport direct avec la qualité de l’usage que nous faisons de nos sens.

Les tapisseries des cinq sens de la Dame à la licorne constituent en quelque sorte cinq asanas, cinq postures de yoga. L’ensemble constitue un kriya, comme on dit au kundalini yoga. Quant à la sixième, j’ai finalement trouvé une autre interprétation à son geste avec les bijoux. On dit généralement qu’elle va s’en parer, ou bien au contraire qu’elle est en train de s’en dépouiller. Selon ce que je comprends maintenant, elle pourrait, après avoir savamment usé de ses cinq sens, être en train d’accoucher de ces pierreries. De faire naître d’elle un trésor.

Sa servante, part d’elle-même au service du monde et sage-femme en même temps, le recueille. Le monde ouvrira le coffre au trésor quand il y sera prêt.

 

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La faute du musée de Cluny

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Comme je passais devant le musée de Cluny, j’y suis entrée, voir si, puisqu’il est en travaux, on n’y aurait pas renoncé à la dernière mauvaise mise en scène de la Dame à la licorne. Las ! Les six tapisseries sont toujours confinées dans une petite salle sombre desservie par un couloir orné d’une citation de Yannick Haenel – lapalissade écrite dans son style mou et niais, sa prose à la Ségolène Royal, sa poésie à la Christiane Taubira, et qui plus est ornée d’une grosse faute d’orthographe, de celles qui signalent le défaut de pensée profonde.

J’ai repris ma promenade, en dirigeant mes pas vers la mosquée, où aller me laver du verbe merdeux de l’entreprise Sollers &co. Le musée de Cluny ferait mieux de respecter ses collections, qui sont le bien de toutes et tous, et non celui de quelques faussaires aux bras longs comme ceux des singes.

 

paris 5e 3-minaujourd’hui à Paris 5e, photos Alina Reyes

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Enki Bilal gare de Lyon en 30 images (et réflexion sur la vie et la mort)

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J’ai découvert par hasard hier une magnifique exposition d’une trentaine d’œuvres d’Enki Bilal gare de Lyon. Je les ai toutes admirées et photographiées. Les gens passent devant sans les voir – alors que beaucoup, sur injonction publicitaire, sont prêts à payer cher et à faire la queue pendant des heures pour aller voir telle ou telle « expo » dans tel ou tel musée. Ainsi beaucoup de gens passent-ils aussi à côté de la vie, ce qui éclate au grand jour dans leur peur de la mort, comme on le voit ces jours-ci à propos de Vincent Lambert avec les religieux et autres insatisfaits qui se voient au miroir de cet homme incapacité et lui refusent le droit de mourir parce qu’ils ne se sont pas accordé le droit de vivre pleinement. Les gens qui préfèrent les positions sociales à la vie sont comme ceux qui obéissent à l’injonction d’aller voir ceci ou cela et sont incapables de voir ce qui est autour d’eux, au quotidien. Ce n’est pas pour rien que le verbe connaître dans la Bible signifie avoir des relations charnelles avec quelqu’un. Celui qui n’a pas de relations charnelles avec quelqu’un (sexuelles pour les rapports amoureux, ou d’autres formes de présence réelle, de contact, pour les autres formes de rapports) ne le connaît pas ; et s’il croit le connaître quand même, il se trompe énormément, tout le temps, profondément. Ainsi en va-t-il du macronisme, qui comme toute idéologie est une espèce de masturbation mentale stérile, passant à côté de la vérité sans la voir, sans la connaître, en se trompant constamment sur elle. Les politiques de la mort mentale et physique s’emploient à détruire la vie, et la mort naturelle qui en fait partie. Ce monde d’enfants gâtés est un monde de peureux, accrochés à la vie minimum comme aux jupes de leur mère, jusqu’à l’indignité. Enki Bilal est de ceux qui sauvent l’honneur en célébrant la beauté, l’amour, la vie entière sans peur et sans reproche.

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Enki Bilal à la gare de Lyon hier, photos Alina Reyes

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Grandes lectures d’été, annonce

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eau-forte de Leonor Fini pour l'édition très incomplète du "Manuscrit trouvé à Saragosse" par Roger Caillois

eau-forte de Leonor Fini pour le « Manuscrit trouvé à Saragosse »

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L’été est propice aux grandes lectures. Grandes par la taille et par l’importance. J’aime consacrer mes étés à un grand texte ou à un grand auteur que je lis ou relis. L’été dernier j’ai lu Le Kalevala, la splendide épopée finnoise. Pour cet été, je prévois Les sept piliers de la sagesse de Lawrence d’Arabie, et le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, que je viens de relire mais que je vais relire encore, dans une autre édition que j’ai commandée en bibliothèque. Pour Les sept piliers, j’ai l’original en ebook et une traduction française en papier. Dans sa préface au Manuscrit, René Radrizzani écrit : « Tout se passe comme si Jean Potocki, à l’instar d’un certain Ts’ui Pen dont parle Borges, avait voulu écrire un roman qui eût encore plus de personnages que le Hung Lu Meng, et construire du même coup un labyrinthe dans lequel tous les hommes se perdraient. »

Eh oui. Car il faut les faire se perdre pour leur donner une chance de (se) trouver. Voilà bien de quoi parlent, je pense, ces deux chefs-d’œuvre dont je compte parler ici au fil de ma lecture. Notons que le Hung Lu Meng, Le rêve dans le pavillon rouge, eut d’abord pour titre Les Mémoires d’un roc, ou Histoire de la pierre.

À suivre, dans le labyrinthe, toujours.

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« douce, pesante et tendre ». Marcel Brion, « La Ville de sable » (extrait)

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J’ai passé mon enfance dans une ville « ressuscitée d’entre les sables » – c’est sa devise. C’est aussi à ce titre que le roman de Marcel Brion, dont j’ai donné un premier extrait il y a quelques jours, me parle – comme me parle Le livre de sable de Borges. J’ai fini de le lire à l’hôpital, ainsi que de relire Le Manuscrit trouvé à Saragosse, dont j’espère reparler. D’ici là, voici un extrait de La Ville de sable, que je donne dans la série « L’amour en livres ».

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Victor Brauner, "À la découverte de la conscience", 1956

Victor Brauner, « À la découverte de la conscience », 1956

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« Les tâtonnements de deux corps qui s’ajustent l’un à l’autre comme les deux moitiés d’un être divisé qui, depuis longtemps, aspiraient à se rejoindre, se mêlaient à la houle nocturne. Il fallait retrouver la respiration même de la terre, connaître le secret du grand serpent qui soulève les vagues de la mer en déroulant ses anneaux, nager avec le vent, se reposer sur les nuages, se balancer à la manière des arbres. S’oublier soi-même, et faire appel à toutes les puissances mystérieuses qui habitent entre le monde souterrain des métaux et le plan des étoiles. Consentir à n’être plus individu ni volonté, flotter vers les cimes des peupliers, tomber avec les cascades, glisser le long des canaux de la sève dans le tronc d’un jeune arbre, bondir hors du ciel comme une étoile filante. Se tenir nu, sur le rivage de la nuit, à la pointe d’un promontoire qui surplombe l’éternité ou le néant. Attendre, humble et vigilant, la montée des bras qui sortiront des ténèbres pour m’étreindre.

Elle s’est couchée près de moi, silencieuse, sans trouble. Lourde comme la terre, mouvante comme une fumée. J’attendais une parole, un chuchotement, pour renoncer aux songes ; on eût dit que son silence même respectait les plis de ce vêtement de rêves que la nuit avait jeté sur moi. Elle était venue non pour détruire la nuit, mais pour l’accomplir, pour la conduire à sa plus haute cime, pour m’aider à trouver la lumière qui va poindre au-delà des extrêmes ténèbres. Je me taisais, maîtrisant les bonds de mon cœur, et bientôt, conquis par cette quiétude d’ombre, je me calmai, je laissai s’élargir ce sombre bonheur qui montait de l’invisible, cette caresse qui était l’haleine de la terre et l’évidence de l’éternité.

Mes mains cherchèrent des formes dans la nuit. Elles allaient au-devant des signes qui devaient venir. Elles demandaient à l’espace les masses mouvantes d’un corps. J’avais eu, tout à coup, besoin d’une certitude charnelle. Il fallait enfermer dans un seul contour cette immense joie que la nuit – j’en avais eu la terrible angoisse – allait peut-être ramener vers elle, me laissant solitaire et désespéré, comme un naufragé que la dernière vague lance sur le sable. Mes bras se refermèrent autour d’un être invisible qui sentait l’herbe fraîche, la mousse, les fleurs naïves, la terre ouverte par la charrue. Une haleine étrangère se posa sur ma bouche, des cheveux coulaient leurs grappes fruitées le long de mes joues. Ce corps étroit et souple devint tout à coup très lourd, s’immobilisa, pareil à un jeune arbre que saisit l’appréhension de l’orage, ramena mon corps vers la terre et l’y enfonça. Ce fut comme si la nuit s’était aplanie sur moi, douce, pesante et tendre, comme si le ciel s’arquait au-dessus de mon corps, pour s’y enfoncer. J’écoutai encore le clapotement des peupliers dans le jardin, jusqu’au moment où le halètement d’une grande joie me fit trembler ; ce visage frais me brûlait, cette poitrine m’écrasait et m’attirait en même temps vers les espaces immenses. Il me sembla que notre vertige allait féconder des astres et lancer des nébuleuses nouvelles à travers un ciel non nommé.

Nous étions heureux comme si nous avions pris place parmi les constellations. Nos corps unis dérivaient, pareils à des nageurs qui s’enlacent ensemble pour descendre les grands rapides. Le même courant nous portait d’une rive à l’autre, nous roulait dans le même torrent. J’avais dans mes oreilles le bruit des cascades qui tombent des roches très hautes. L’embouchure du fleuve était proche, avec la mer plate et mouvante comme une prairie. Le vent soufflait, bousculant de larges vols d’oiseaux blancs.

L’aube vint. Alana dormait, la tête posée contre mon épaule. Son bras était étendu en travers de ma poitrine, l’étoile appuyée sur mon cœur. Son sommeil avait pris je ne sais quelle grâce enfantine. Quand l’aurore descendrait des arbres apaisés, pénétrerait dans notre chambre, il n’y aurait plus qu’une très jeune fille dont la lente respiration me faisait frissonner. Elle était entrée avec le jusant des astres, la chute des météores, la fuite des étoiles filantes. Les métaux ardents qui tombent du ciel se refroidissent lentement dans la bonne terre ; ainsi se tranquillisait-elle, maintenant, bercée par cette confiance puérile qui ignore les périls de la nuit et les trahisons du jour. Je n’éprouvais aucune surprise à retrouver cette étrangère blottie contre moi ; sans doute avait-elle été là, de toute éternité, sûre et fraîche comme un arbre en fleurs. »

Marcel Brion, La Ville de sable, Albin Michel 1959

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Joan Miro, "Femme, étoiles", 1944

Joan Miro, « Femme, étoiles », 1944

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Dada dodo dada

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Bon temps dada à vous en compagnie de ce doc Viva Dada, de ces galets et coquille dada dodo et de ces haïkus en série de trois comme d’hab mais dada.

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galets peints 6-mingalets peints 5-minRecto et verso, longueur 4,5 cm

galets peints 7-mingalets peints 8-minRecto et verso, longueur 6,5 cm

coquille peinte 1-mincoquille peinte 2-minRecto et verso, longueur 2 cm
Coquille et galets peints hier

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dada dodo da

da dodo dada dodo

dada dodo da

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da dodo dada

dodo dada dodo da

da dodo dada

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dada dodo da

da dédé didon doid’ho !

do ré mi fa da

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Le doc est en italien, pas moyen de le voir autrement en ligne, mais après tout dada ça se comprend dans toutes les langues.

Et pour plus de dada, c’est .

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Nouveaux galets et silex peints. Apporter sa pierre

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Le silex (à gauche de l'image en haut et en bas) sur ses deux faces, et les galets, en haut sur leur face peinte récemment, en bas sur la face peinte il y a quelque temps (ce furent mes tout premiers galets peints)

Le silex (à gauche de l’image en haut et en bas) sur ses deux faces, et les galets, en haut sur leur face peinte récemment, en bas sur la face peinte il y a quelque temps (ce furent mes tout premiers galets peints)

©Alina Reyes

©Alina Reyes

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Marchant dans les rues où s’était déployé un vide-grenier dans mon quartier, je vois soudain sur une table quatre pierres. Enfin quelque chose d’intéressant. Je m’arrête aussitôt, je les prends dans mes mains. Ce ne sont pas des pierres extraordinaires, mais ce sont des pierres. Le vendeur s’approche et me dit : « j’ai tout juste commencé à les déballer, j’en ai d’autres ». Et il sort de son sac, une à une, trois dizaines de pierres fines brutes enveloppées dans du papier journal, les dispose sur son étal. Je me saisis de chacune à mesure, l’admire sous toutes les coutures qu’elle n’a pas, lui demande le prix. Faites votre choix, me répond-il, on verra (finalement ce ne fut pas cher, trente euros pour les cinq que j’ai choisies). J’ai pris une rhodonite, une bornite, une améthyste dans sa gangue, une aigue-marine dans sa gangue, et un quartz ocre pour sa forme de montagne ou de construction fantastique – comme les autres, toutes choisies aussi en fonction de leur forme, afin qu’elles puissent composer sur ma table, avec mes plantes, un paysage ou une cité imaginaires. Côtoyant ma pierre de lave embaumant les épices sur lesquelles elle est posée, quelques coquillages, des cailloux naturellement colorés et mes galets et silex, bruts ou peints. Reprenant ensuite ma lecture du merveilleux La ville de sable de Marcel Brion, je suis arrivée, comme par hasard aussi, à un chapitre entièrement consacré aux pierres fines brutes qui fascinent le narrateur, appelé à trouver celle de son destin ou de son être.

Je n’ai plus (mais il réapparaîtra un jour) mon tout premier texte publié, une courte nouvelle intitulée « Cailloux » paru vers 1984 dans la revue Les cahiers du Schibboleth sous un autre nom d’auteur. Voici l’une des illustrations qu’en avait faites pendant ses études la graphiste Camille Jaubert (qui elle non plus ne dispose plus du texte, à l’époque distribué à ses élèves par leur professeure).

 

©Camille Jaubert

©Camille Jaubert

Chaque note ici comme un caillou sur le chemin des lecteurs et lectrices, chaque livre écrit comme une pierre, une étoile ajoutée à la construction de la maison où chaque humain est appelé à vivre, en toute joie, toute grâce, toute beauté.

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La création vue par Marcel Brion, et nouveaux galets peints

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« On peut tenir tout l’univers dans sa main sous la forme d’une pierre scintillante »
Marcel Brion, La ville de sable

brionMarcel Brion écrit dans L’Art fantastique (p.51) :

« Victor Hugo dessinait, dans un élan comparable à l’automatisme des Surréalistes, « à des heures de rêverie presque inconsciente, avec ce qui restait d’encre dans ma plume », confessait-il. Plus romantique dans son œuvre peinte que dans ses poèmes, ses romans ou son théâtre, Hugo dessinait avec ce que ses doigts rencontraient, au hasard du moment : tout matériau, tout médium était bon pour transmettre la vision. Des plumes ébréchées qui font éclabousser l’encre, des bouts de cigare, le doigt qui écrase la pâte noire de l’encre de Chine, favorisent les hasards de la création, secondant l’apparition de l’insolite. (…) le dessin lui était nécessaire parce qu’il allait plus loin que la poésie, parce qu’il exprimait l’indicible devant lequel les mots avouent leur impuissance. Les dessins et les lavis d’Hugo ne sont pas des illustrations de ses poèmes, mais d’autres poèmes, qui ne pouvaient pas être écrits, qui devaient être peints. »

Et (p.102) :

« L’Ange du Bizarre dont parle Edgar Poe, est un des visages les plus significatifs et les plus révélateurs de l’âme et du comportement d’une époque donnée. Les artistes sont des appareils enregistreurs des courants souterrains qui remuent la sensibilité et l’intelligence du monde, d’une extrême sensibilité, et inaptes souvent à raconter avec les mots de tous les jours, leurs perceptions mystérieuses. La peinture est leur langage symbolique, les formes sont les hiéroglyphes de cette écriture dont ils sont les instruments ; leur faculté de voyance et d’émerveillement baigne dans un mystère dont ils laissent fuser les fulgurances (…) Ils révèlent. »

Finalement j’ai décidé de peindre, de façon différente, le verso des premiers galets dont j’avais peint une seule face. Les voici (ils mesurent entre 3,5 et 6,5 cm), sur leur face peinte cette nuit, suivie du rappel de leur première face :

 

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galets peints 4-minAlina Reyes

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Signes et traces

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Hier à la Bibliothèque universitaire de la Sorbonne nouvelle, photo Alina Reyes

Hier à la Bibliothèque universitaire de la Sorbonne nouvelle, photo Alina Reyes

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Le Street Art est en quelque sorte à l’art des musées ce que l’écriture sur Internet est au livre. Ou ce que la littérature orale est au livre. Ou encore, selon la forme de Street Art considérée, ce que l’écriture automatique est à l’écriture codifiée. Le caractère gratuit, léger, passager, changeant, libre, subversif du Street Art, n’échappe pas à une certaine muséification par la photographie ou le film, mais l’image de ce qui est n’est pas ce qui est, elle en est seulement une trace.

 

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Ce que j’écris ici, comme le Street Art dans la ville, fait signe et signal, petit phare dans un océan de vie. Telles sont l’essence et la mission de tout art, de toute littérature, éphémères ou durables. La particularité de la littérature en ligne, comme celle de la littérature orale, consiste en sa mutabilité. Ce qui n’est pas fixé par l’écrit et plus encore par l’imprimerie a tout loisir de changer, de supporter des variations et des évolutions. C’est vrai pour les notes de blog, ça l’est aussi pour les livres numériques – et j’ai apporté des changements, par rapport à l’édition papier, à plusieurs de mes livres numérisés.

Le caractère work in progress de l’écriture en ligne est un aspect essentiel de mon travail. C’est mon travail. Dans un entretien avec Daniel Abadie dans le magazine Beaux Arts de juillet-août 1985 (n°26), André Masson, qu’André Breton appelait le « peintre à la main ailée », et dont l’influence fut déterminante sur l’École de New York et l’œuvre de Jackson Pollock, dit :

 

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« Oui, inachèvement, métamorphose, changement d’une forme en une autre, c’est le même ordre de pensée. Le dessin automatique évidemment est une chose inachevée. C’est un fragment d’un moment. Je crois qu’un dessin automatique ne peut pas être achevé. C’est quelque chose qui prend forme. Tout ce qui est mouvement fait partie de l’inachèvement, fait partie de la métamorphose. Il y a cela dans l’impressionnisme, comme dans l’expressionnisme allemand et surtout dans le futurisme italien. C’est le même désir d’un monde en changement. Transformation, métamorphose, inachèvement, c’est le cas en fait de la peinture moderne. À côté des œuvres classiques, il y a toujours eu des œuvres qu’on aurait appelées autrefois « en terme d’esquisse ». Cela se voit dans les « bozzetti », ces modèles peints pour les grands tableaux par les peintres du dix-septième ou du dix-huitième siècle, et qui étaient l’inachèvement même. Eh bien, nous préférons ce modèle aux peintures achevées qui étaient souvent, voire toujours, réalisées par l’atelier du peintre. Il faut croire que la notion de métamorphose en art commence avec l’impressionnisme. Ainsi on sent chez Delacroix par exemple une hésitation devant ce problème. Au fond, Delacroix est très moderne, mais il n’ose pas – il a tout de même des références classiques – nous montrer l’inachèvement comme un achèvement, c’est-à-dire l’achèvement d’un moment. C’est pour cela je pense qu’il s’agit d’un problème métaphysique plutôt même qu’esthétique. »

Et il ajoute un peu plus loin :

« Un objet n’est pas éternel, un objet se modifie. Une nature morte pour un cubiste, ça se change en peinture. La mandoline, le compotier, peu importe, se changent en peinture. Cela ne peut pas ressembler au motif, ça veut le transformer. Seul le classicisme, comme je vous le disais, est pour l’achèvement et croit faire des choses qui se tiennent éternellement. La peinture moderne est mouvement et toutes les réactions contre le mouvement sont réactionnaires. »

 

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On pourrait en dire autant de la littérature actuelle, formatée soit par les auteurs eux-mêmes, soit par les « ateliers » des éditeurs. Toute cette littérature, quand elle mérite encore le nom de littérature, est réactionnaire, et mérite les honneurs réactionnaires qui lui sont octroyés : il ne s’agit pas d’art, mais d’art du cercle vicieux.

Passons. Et ouvrons l’œil sur une autre transformation créée par la littérature inachevée, pour reprendre le terme de Masson. La différence entre littérature inachevée, en l’occurrence ce que j’écris ici, et le brouillon, tient au fait que l’une est rendue publique, donc fait signe au monde, tandis que l’autre est destiné à la corbeille (à papier ou numérique). L’écrit en ligne et l’écrit imprimé sont également signes. Et également traces, mais pas de la même chose. L’écrit en ligne, tel que je le pratique ici, est trace de l’auteur – l’auteure en l’occurrence. L’écrit imprimé, tel que je le pratique depuis que j’écris en ligne, est trace de mes écrits en ligne, qui s’y retrouvent partiellement repris, transformés, réassemblés, retravaillés, recomposés, réécrits. Ainsi mon écriture porte-t-elle à la fois en elle l’achèvement et l’inachèvement, la satisfaction et le désir, le pérenne et l’éphémère, l’immuable et le mouvement. Et ainsi, aussi, se trouve-t-elle augmentée d’une autre dimension : elle n’est plus seulement trace, mais trace d’une trace. Non plus seulement trace d’un être, avec son individualité et son ego, mais trace de sa trace, c’est-à-dire de son esprit : esprit d’un esprit.

 

street art 10-minCes jours-ci à Paris 5e, photos Alina Reyes

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