National, municipales… mon étoile : la gratuité

Des anarchistes taguent le Sacré-Cœur. Un responsable de la basilique, interrogé sur ces faits, déclare qu’ils se produisent régulièrement au fil des ans, « environ un mois avant Pâques ». Falsifiant ainsi le sens de ces actes (que je ne cautionne pas pour autant), destinés en fait, lors de l’anniversaire de la Commune, à rappeler que le Sacré-Cœur a été construit en partie pour « expier » la révolution plutôt douce du peuple, qui fut écrasée dans le sang.

Il semble que nous pourrions être débarrassés de Sarkozy pour 2017. Mais toujours personne de valable en vue pour la mission. Reste à naviguer à l’étoile.

Municipales à Paris. Tous ces candidats qui veulent, à grands frais, réaliser toutes sortes d’aménagements dans la ville, se comportent comme des chargés de famille qui ne songeraient qu’à refaire les peintures de l’appartement ou changer les meubles, sans se soucier de l’éducation, du bien-être et des études des enfants. Au lieu de s’occuper des choses, ils feraient mieux de penser aux gens, aux gens du peuple. La priorité n’est pas d’apporter plus de choses, mais de rendre plus de choses gratuites ou moins chères. Dans l’éducation, les services, les transports, la culture, la solidarité. Moins de dépenses, plus d’investissement de l’argent public dans la gratuité, telle est la philosophie qui aura ma voix.

Bonheur

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Paris vu du musée d’Orsay, hier, photo Alina Reyes

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Trois journées d’écriture – vendredi, samedi, lundi – plus de six pages par jour, un jeu d’enfant. Mon petit érotique sera bientôt au point, bien qu’il ne soit pas si simple de se renouveler là où l’on a tant donné. C’est aussi le sentiment d’avoir dit tout ce que j’avais à dire dans tous les genres où j’ai écrit qui m’a fait passer à la peinture. Mais après tout, vient du nouveau. Comme lors de l’écriture de Francis K, sentiment d’être en pleine possession de mes moyens. Le temps de la maturité, que je prévoyais dès que j’ai commencé à écrire, est arrivé. Maintenant je peux m’attendre à voir venir un nouveau grand roman – je dis roman car c’est un genre qui peut comprendre tous les genres à mon sens, et j’aime œuvrer dans tous les genres. La peinture m’attend aussi, comme la vie, l’illumination du monde (et je suis extrêmement heureuse). Belle et bonne journée à vous !

Chair à couleur. Van Gogh/Artaud au musée d’Orsay, Doré, d’autres

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au musée d’Orsay cet après-midi, photo Alina Reyes

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Ses chemins sont des rivières, ses arbres des danseuses, ses ciels des océans, ses fleurs des éclaboussures, ses champs des peuples en mouvement, ses bâtiments des grand-parents assis, ses personnages des bouts de peinture, ses visages de la chair à couleur. Tout va et va dans chaque tableau, et chaque tableau est en train de sortir de lui-même, tandis que vous-même êtes happés par le tableau, l’incroyable puissance vitale du peintre.

Avant-hier Auvers-sur-Oise, aujourd’hui le musée d’Orsay. Le génie de Van Gogh au long d’une belle exposition rassemblant de nombreuses œuvres prêtées, et notamment les autoportraits, avec la compagnie splendide d’Artaud. Malgré le monde, on a le temps et la place de contempler, les peintures sont bien accrochées et éclairées, il me semble que Vincent aurait été content. Les extraits du très beau texte d’Artaud sont plutôt bien choisis, mais l’essentiel c’est qu’il soit là, sa présence manifestée aussi par la voix d’Alain Cuny le lisant sur la vidéo du Champ de blé aux corbeaux, et puis l’espace qui lui est consacré, avec une planche contact de portraits de lui à l’époque de la rédaction de son Van Gogh le Suicidé de la société, une vidéo de ses apparitions au cinéma qui fait résonner sa voix, et aussi quelques-uns de ses dessins, notamment des autoportraits, à travers lesquels j’ai vu une proximité avec Basquiat, comme en troisième pièce d’une fraternité d’âmes très singulières dans l’art et le temps.

Devant l’une des toiles de Vincent, j’ai entendu une grande bourgeoise qui accompagnait un vieux et fameux plagiaire lui dire, vraisemblablement en réponse à une remarque qu’il avait faite : « c’est peut-être parce que nous, nous le regardons avec un esprit sain ». Mais la vérité est que, comme l’a dit Artaud, Van Gogh est très sain, très lucide, plus sain que ceux qui le croient fou. Dans l’œuvre intitulée « Le fauteuil de Gauguin », voici ce que j’ai vu : dans sa chambre d’Arles, l’humble Vincent n’a que deux petites chaises de paille. Mais Gauguin, lui, trône dans un fauteuil. Un fauteuil rouge chair, dans lequel est posée une bougie allumée, comme si Van Gogh se disait que Gauguin avait un peu trop le feu aux fesses. Et qu’à cause de cela, il a peint en bleu froid les barreaux qui lui font face, afin que cette sorte de feu soit tenue à distance. Et peut-être cela signifie-t-il aussi que Gauguin était en vérité glacé, glaçant.

Nous avons visité aussi l’exposition Gustave Doré. Ses dessins fascinants, novateurs – plus d’une planche de Bilal en semble directement issue, mais son influence notamment au cinéma est toujours vivante, comme le montrent des vidéos. Ses peintures, que l’on connaît moins, m’ont fait penser à ces fresques ou figures géantes réalisées par des street artists, ce qui s’accorde bien avec son esprit d’illustrateur – notamment dans une toile intitulée Les mendiants de Burgos, qui m’a évoqué, plutôt qu’un mur devant lequel se tiennent des personnages, un mur sur lequel auraient été tagués des pochoirs de personnages.

Avant de repartir nous sommes allés revoir les impressionnistes. Même les plus forts, Manet, Cézanne, Gauguin, Monet, et tous les autres que j’aime (sauf Renoir, avec ses couleurs horribles qui m’obligent à détourner le regard), ne possèdent pas l’extraordinaire singularité de Vincent van Gogh.

Being 777, un air plane, d’apocalypse, et Vincent vit

Le prochain érotique avance, il sera terminé dans quelques jours, je pourrai me remettre à la peinture et à d’autres écritures, notamment ici. Car c’est par elles que je peux parler, dire.

Dans une vieille vidéo de l’INA, on entend une journaliste dire à Vincent van Gogh, neveu du peintre : « Votre père, Théo, a reçu une énorme correspondance de son frère. Il écrivait souvent ? »

La subtilisation, la captation, la réduction, faites ou en projet, des tapisseries à la licorne et de la grotte de Lourdes, sont des actions gnostiques au mauvais sens du terme, occultes, tendant à détourner les hommes de la lumière en incitant à un esprit sectaire. Pour ma part, n’ayant peur ni de la corne ni de la grotte, je continue à ouvrir des portes.

Il se pourrait fort bien que ce soit Gauguin qui ait coupé l’oreille de Vincent van Gogh lors de leur dispute, et que plus tard ce soit deux chenapans qui lui aient tiré dessus, accidentellement ou non. Van Gogh ne s’est pas suicidé. La société l’a fait, comme dit Artaud, et les dernières études biographiques suggèrent que ce pourrait être par le bras de ces jeunes hommes de la bonne bourgeoisie qui s’amusaient à le harceler. Vincent s’est tu, mais il a dit que sa peinture parlerait pour lui. Elle parle, ses champs de blé survolés de corbeaux parlent. Et il vit, il fait rayonner la vie dans le monde.

Une journée à Auvers-sur-Oise chez Vincent van Gogh

champ de ble aux corbeaux

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Ici il y avait une photo de la chambre de Vincent Van Gogh. Je la retire, ayant reçu une sommation du « Conseil de l’Institut Van Gogh à Auvers-sur-Oise » me menaçant de « saisir les tribunaux » si je persistais dans ce crime, laisser une photo de la chambre de Van Gogh sur mon site, alors que je n’en détiens pas les droits.

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Si vous y allez, ne manquez pas, juste à côté de la gare, la grande librairie d’occasion dans des wagons

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aujourd’hui à Auvers-sur-Oise, photos Alina Reyes

Vertu de la précarité

Voici un  texte extrait de mon livre Forêt profonde. Il fut d’abord publié, dans une version plus brève, en tribune dans le journal Métro, avec pour titre Vertu de la précarité, en 2006 ou en 2007. Un jeune lecteur m’écrivit alors que j’avais « des couilles ». Sans doute voulait-il dire qu’il est bon d’entendre de temps en temps une parole forte et assumée, prononcée sans masque ni filet, par un être seul et sans réseau. Sept ans ont passé, force est de constater que le fait de parler librement et ouvertement est sanctionné par la société – il y a bien longtemps que je suis tacitement censurée, sans que nul ne s’en émeuve d’ailleurs. Mieux vaut en rire, en se rappelant que les tricheurs finissent toujours mal et que le monde, en dépit des apparences, n’appartient pas aux assurés mais aux aventuriers, aux hommes libres.

foret-profonde

« Il y a un point, tu le sais mieux que personne toi l’oiseau, où la précarité et la pérennité se rejoignent. Apprendre à vivre précaire, c’est apprendre à vivre. Dieu dans le désert distribue jour après jour la manne, il suffit de le savoir pour qu’il en soit ainsi.

Mais le vivre demande une foi, c’est-à-dire une force, dont l’homo consommator est devenu incapable. Seuls les habitants des pays pauvres, les migrants, les aventuriers peuvent encore porter en eux cette force. C’est en te regardant vivre, oiseau, que je veux dire à l’homme : Sois l’aventurier de ta vie !

Ne crains pas de perdre tes biens du jour au lendemain.

Ne te laisse pas posséder par ce que tu possèdes ou désires posséder.

Je te parle de ce que j’ai connu, de ce que je connais.

Cela suppose non pas que tu renonces à te battre, mais que tu combattes chaque jour contre toi-même.

Cela suppose que tu renonces à trop attendre de la société, qui est alors ton pire ennemi.

Ne demande pas davantage de subventions, d’allocations, de lois pour te protéger. Ce qu’il faut ce n’est pas demander, c’est prendre. Ce qu’il faut prendre ce ne sont pas des garanties, ce sont des libertés.

Comme le bonheur est une somme de moments heureux qu’il ne tient qu’à toi de saisir et de vivre, la liberté est une somme de libertés, y compris de petites libertés prises ici et là avec telle coutume, telle bienséance, telle loi, telle bien-pensance, tel discours, telle vision.

Ne t’imagine pas que pour être libre il te suffit d’être libre dans ta tête. Ne t’imagine pas non plus que pour être libre il te suffit de satisfaire tes désirs. Ta liberté d’esprit est limitée par l’exercice que tu en fais : si tu ne l’appliques pas dans les actes concrets de ta vie, elle devient une machine infernale et mortifère. Ta liberté d’action est limitée par la pensée que tu en as : agir sans connaissance de cause n’est pas le fait d’un homme libre mais d’un enfant encore dépendant.

Choisis toi-même les bornes que tu dois poster ou franchir sur le chemin de ta liberté. La liberté est un chemin à faire à chaque instant, l’homme libre est toujours en marche.

Combats chaque restriction de ta liberté que la société t’impose ou tente de t’imposer (le plus souvent, elle n’y parvient qu’avec ton consentement). Essaie par tous les moyens d’identifier et de contourner les obligations et les mots d’ordre. Toutes les règles auxquelles le monde moderne t’oblige à te soumettre, notamment les horaires et les formalités administratives, compense-les par une prise de libertés supplémentaires, ailleurs. Si tu ne peux franchir une frontière sans passeport, rien ne t’oblige à voyager en suivant les guides.

Sache entendre l’autre parole que porte une parole.

Ne perds pas ton énergie à chercher à gagner autre chose que ta liberté, car gagner sa liberté c’est gagner tout le reste, y compris de quoi nourrir son corps, son âme et son esprit. Gagner chaque jour sa liberté, c’est aussi gagner l’accès à l’amour vrai et à la connaissance supérieure. Gagner sa liberté, c’est vivre vivant.

Je te parle d’une vie que j’ai menée, que je mène. D’un combat que je pratique. Et qui est la nature de l’être.

L’amour et la connaissance, n’est-ce pas ce que tu peux te souhaiter de mieux ? N’est-ce pas le seul devenir perpétuel que tu puisses t’offrir ? N’est-ce pas ce que tu peux offrir de mieux aux autres, ton meilleur être ? N’est-ce pas le seul mieux-être, et la meilleure arme contre les forces négatives, le mal engendré par la haine et l’ignorance ?

Quels que soient ton origine sociale et culturelle, ta nationalité, ta couleur de peau, ton sexe, ta date de naissance, ne les tiens jamais pour acquis.

N’essaie pas d’entrer dans un moule mais n’essaie pas non plus de dominer ta vie. Considère-la comme une monture, cheval ou moto, serre-la convenablement entre tes cuisses et conduis-la, mais en respectant sa façon de se mouvoir. Ne t’imagine surtout pas que tu peux mépriser son fonctionnement pour n’en faire qu’à ta tête ; ni qu’il suffit d’avoir le cul sur la selle pour qu’elle t’emmène quelque part.

Apprends à lire les livres (lire vraiment), à déchiffrer le monde, à entendre la langue des oiseaux, des arbres, de la mer. Ne perds pas ton temps à essayer de te connaître toi-même si tu n’as pas d’abord appris à parler avec tout ce qui parle, c’est-à-dire tout. L’introspection, la philosophie, la psychanalyse, les religions ne font que t’enfermer davantage entre les murs de ta prison si tu ne t’en es pas d’abord échappé.

Quel que soit le processus dans lequel tu t’engages, ne le fais pas en espérant ta liberté, fais-le en homme déjà libre. Même les périodes de servitude, volontaire ou non, même les moments de grande souffrance ou de grande jouissance, et ni la gloire ni l’humiliation, ne doivent pouvoir entamer ta liberté.

Ta liberté doit savoir et admettre qu’elle ne peut être que relative : elle n’en sera que plus farouche et solide. Personne ne naît libre, mais il est possible de mourir infiniment plus libre qu’à sa naissance. Regarde ce qu’il en est : la plupart n’ont fait au cours de leur vie qu’épaissir les murs de la prison autour d’eux. Et il en sera de même pour toi, si tu ne combats pas chaque jour.

Apprends à voir de tes propres yeux. Kafka dit qu’il faut se laver les mains le matin en se levant avant de se toucher les yeux. Pourquoi ? Pour la même raison qui fait écrire à Nietzsche qu’il faut savoir ressortir propre même d’une situation malpropre. L’homme est appelé à mettre la main à toutes sortes de pâtes au cours de sa vie et souvent il le fait de nuit, c’est-à-dire les yeux fermés, sans avoir conscience de ses actes sur le moment. Il s’agit de ne pas laisser les mains souillées contaminer le regard, de ne pas porter la boue à ses yeux, ni même la pâte à gâteau, il s’agit de préserver la possibilité de voir l’invisible, la vérité qui ne se montrent qu’aux pupilles pures et saines.

La précarité isole, fragilise, déshabille, déshonore aux yeux de la société. Elle est porteuse de grandes angoisses, jusqu’au moment où l’on s’est assez combattu soi-même pour l’accepter pleinement. Alors elle, la condition primitive de l’homme, devient tout simplement le mode idéal d’existence, le seul mode d’existence et de vie possibles, la seule révolution permanente. Alors soudain elle pourvoit à tous tes besoins sans effort, de même que la température du corps se régule elle-même et permet de s’adapter aux aléas des saisons.

Être précaire c’est être nu : un cauchemar, un vice, une honte, une peur, une transgression, un rêve, une joie ? Si c’est une joie, tu verras que bientôt tes yeux se déshabillent aussi : tombée la croûte de peinture, le chef-d’œuvre t’apparaît, et tu entres dedans.

C’est à toi de te lever, te lever du livre

Pars bouge-toi

Aime un homme ou une femme fais-lui des enfants sauvages restez unis tout le temps de votre aventure soyez heureux

Dédaigne les écoles et les frontières, respecte les écoles et les frontières que tu auras toi-même créées et fixées

Sois sans modèle

Aime sans mesure

Souffre sans peur

Jouis sans le vouloir

 

Trouve un maître spirituel, dépasse-le, dépasse-toi toi-même

Lance-toi dans l’expérience des limites puis bondis dans l’illimité

Sois de partout

Dépasse l’imagination

Dépasse-la en actes et en être

Sois courageux

Refuse ta lâcheté

Aie du cœur à l’ouvrage, à l’honneur et à l’amour

Accepte ton royaume.

Le royaume c’est le réel, parce que le réel c’est le spirituel.

 

Espérance, vieux fardeau de l’humanité désespérée. N’espère pas. C’est là, tout de suite, qu’il faut vivre et agir.

Rends grâce à l’inutile.

Que ta vie soit poétique, chaque jour, chaque nuit, à chaque instant. Qu’il en soit ainsi, et nulle instance n’aura de pouvoir sur toi.

Cherche en toi le sens du mot « poétique ».

Ne cherche pas le bonheur dans une vie rêvée.

Ne le cherche pas dans l’art ni dans la littérature. Ne le cherche pas dans la religion. Ne cherche pas le bonheur, aime et vis.

Ne crois pas en l’infini. Ne crois en rien. Ce à quoi tu veux croire est en réalité l’implantation du néant en toi.

Retourne-toi, fais face à ce qui te poursuit, combats loyalement. 

Fracasse le miroir. Quand tu sauras que le royaume ceint d’un miroir n’est pas encore le royaume.

 

Être puissant n’est pas régner sur soi ni sur autrui. Qui veut régner est appelé araignée, comme a dit le poète. As-tu envie d’une existence d’araignée ? La puissance est dans la foi.

La foi c’est juste adhérer à la vie, à la ruche de sens de la vie. Être relié aux circuits qu’ils empruntent par et depuis toutes les dimensions. La foi, c’est être au centre des sens l’absolu de la justesse. Souviens-toi : il ne s’agit pas d’avoir la foi, il s’agit de l’être. Sois la foi.

Sois souple, écoute la Langue, réponds, ajuste-toi, navigue.

Sois souple vraiment, car voici l’aube des déchirures et des passages entre les dimensions, voici le nouveau monde et les nouvelles vies à inventer.

 

Sois doux, sois douce.

Que le chant te porte.

Je t’aime. »

 

Je me tus, et l’oiseau s’envola. 

 

L’Ordre invisible est en marche

Après la publication de mon livre sur Lourdes, la première personne de l’Église que j’ai rencontrée, sur sa demande, fut un laïc chargé d’importantes responsabilités dans les Sanctuaires de la ville pyrénéenne. Et la première chose qu’il m’a racontée fut qu’il avait aidé une prostituée à sortir de son état, et qu’elle était finalement devenue nonne. Ceci pour faire le parallèle avec ma situation. Je lui ai fait remarquer que je n’étais pas une prostituée. Que l’écrivain travaillait dans le sens de la libération des hommes, et non dans celui de leur asservissement.

Puis je fus invitée à participer à un débat dans les Sanctuaires, organisé par le magazine catholique Pèlerin. Le rédacteur en chef du magazine, en me présentant au public, dit : « Avec l’argent de votre premier roman, vous l’avouez, vous avez acheté une grange en montagne, près d’ici ». Comme si j’avais commis là quelque péché.

Je me pliai à des séances de signatures à la librairie des Sanctuaires. Je le faisais avec joie, mais une journaliste d’un grand quotidien national en reportage pour le cent cinquantième anniversaire des Apparitions me demanda ce que faisait là un auteur de mon niveau. Elle ne pensait pas du tout au caractère érotique d’une grande partie de mon œuvre, mais au fait que ma stature impliquait que je me livrais là à un abaissement.

Pendant plus d’une année, je continuai à aller à la rencontre du peuple catholique en me déplaçant un peu partout en France dans des librairies ou autres lieux où je pouvais prendre la parole et échanger avec les gens. Je constatai que beaucoup affrontaient des problèmes personnels et familiaux énormes (touchant notamment leurs enfants), qu’ils me confiaient. Alors que d’autres, ceux qui avaient l’air les plus atteints et les plus rigides, ne me confiaient rien mais me disaient que j’étais une Marie Madeleine. Ce qui selon eux signifiait : une prostituée sauvée par le Christ. (Notons que les Évangiles ne disent jamais que Marie de Magdala était une prostituée, mais c’est quelque chose qui les tient).

Plus tard, une journaliste du magazine Famille chrétienne vint me voir à Barèges, où j’étais en ermitage dans ma grange. Je l’invitai à déjeuner et j’essayai de lui expliquer ma démarche et ma pensée, bien qu’elle fût beaucoup sur la défensive, avec une certaine rigidité que j’avais déjà rencontrée chez une autre journaliste d’un autre magazine chrétien, La Vie, qui m’avait interviewée au début. Comme cela avait été le cas avec cette dernière, je m’attendais bien à un article mitigé, méfiant. Mais je n’avais pas imaginé qu’elle irait jusqu’à falsifier mes propos, me faisant dire de moi-même que j’étais une pécheresse. Bien évidemment j’ai toujours pris soin de récuser ce terme. Non que je prétende ne pas être comme le commun des mortels. Mais je refusais absolument d’être cette icône de la prostituée repentante qu’ils voulaient faire de moi. Je le refusais par respect de ma propre dignité, qu’ils bafouaient sans gêne, mais aussi et surtout pour eux, pour leur faire prendre conscience de la mauvaiseté de leurs schémas et de leur aveuglement.

Toute l’histoire du rapport de l’Église à mon égard est fondée sur cette obsession de la pécheresse qui habite leur tête malade. Je suis une femme libre qui ne s’est jamais fait entretenir par personne, qui a toujours refusé les rapports d’intérêts avec les gens, et notamment avec les hommes, qui sais vivre avec ou sans argent, qui n’est inféodée ni à des institutions ni à des systèmes de pensée. J’ai mis au monde et élevé quatre enfants, tous épanouis. Voyant la misère de beaucoup de ces catholiques qui se confiaient à moi, j’ai voulu les aider à en sortir, car c’est tout simplement ma fonction d’écrivain – et ma liberté, je la dois aussi aux écrivains purs que j’ai lus. Mais beaucoup dans l’Église n’avaient en tête que leur obsession de la pécheresse, qu’ils prétendaient rééduquer – alors que bien sûr ils ne trahissaient ainsi que leur propre asservissement.

C’est en grande partie pourquoi je ne pus jamais les faire sortir du système de rapports souterrains et pour le moins malhonnête, et même abusif, qu’ils avaient établi, fût-il établi à la vue de beaucoup. Jusqu’au bout il leur a fallu surveiller indûment, biaiser, mentir, m’envoyer des émissaires sans dire qu’ils étaient des émissaires, des porteurs de message sans me dire qu’ils ne me parlaient pas en leur nom propre, m’approcher par la trahison, ne jamais assumer en haut lieu ce qui était fait. Ils se seraient fait prendre la vie, ils auraient laissé couler l’Église plutôt que d’accepter un rapport honnête et franc, un rapport d’homme à homme, d’égal à égal. Tout cela bien sûr en contradiction absolue avec le message du Christ.

J’ai tout sacrifié pendant des années pour les sortir de là. J’ai perdu mes moyens de subsistance – la capacité à publier dans l’édition et dans la presse – et ils comptaient aussi là-dessus pour me plier à leur façon de faire. J’ai dû vendre mon seul bien, ma grange en montagne. Et maintenant le petit revenu que j’en ai tiré est épuisé, et je reprends ma vie sans eux. Honnête et franche. Car on ne fait rien pour le salut du monde par des moyens malhonnêtes. Et un seul homme qui tout simplement vit honnêtement fait plus que toute une église vivant d’un discours séduisant mais malhonnête. Je suis l’un de ces Pèlerins prophétisés dans Voyage parce que comme d’autres je l’ai toujours été, et nous continuons, Ordre pour l’instant invisible, à œuvrer. 

Je suis, donc je me donne

Je suis un être humain complet. Je ne suis pas amputée, ni déformée ni castrée. Corps et esprit, chair et âme, tout y est, et plus encore.

Tant d’hommes sont si vaniteux et avides, ils croient que les honneurs et les moyens peuvent tout avoir. Mais l’être humain complet n’a pas besoin de béquilles à son être, puisqu’il est tout. Tant d’hommes s’obstinent à ne pas admettre que la fin ne justifie pas les moyens. Je suis la fin, je ne les justifie pas.

Il n’y a qu’une façon de se donner : tout entier, corps et âme, chair et esprit, dans la pleine vérité. Tout autre don n’est que la négation du don. L’être humain complet se donne et reçoit, c’est tout. En tout. Entièrement. Tous, à tous, à l’univers et à ce qui le dépasse. Quoiqu’il fasse il continue, il se donne, puisqu’il est.

Alina Reyes, le retour

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Une abeille se débattait dans l’eau, j’ai pris un roseau et je l’ai sortie de là.

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cet après-midi au Jardin des Plantes, photos Alina Reyes

Je me suis assise au soleil et j’ai commencé à écrire un nouveau petit roman érotique. Quand cela a commencé à devenir brûlant, je me suis levée, je suis rentrée à la maison, où j’ai continué. La vie nous veut vivants.

Boîte à bagues et pochette de voyage

Comme dans les arts dits premiers, il importe que l’art ou l’artisanat soit aussi au service des objets usuels. S’ajoute à mon modeste travail la dimension de la récupération, particulièrement importante de nos jours. Tous mes objets peints, réinventés voire recomposés, sont des objets récupérés. Des objets pauvres, des emballages, des objets produits à la chaîne, faits pour être jetés, qui soudain deviennent humblement uniques, et qui par la grâce de la peinture vitrail ou de l’acrylique, comme par la réinvention qui en est faite, se mettent pour ainsi dire à sourire, à capter la lumière, à nous inciter à nous transformer nous aussi.

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Boîte à bagues, en verre acrylique, peinte à la peinture pour vitrail. Diamètre 6 cm, hauteur 4 cm

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Pochette de voyage (recto et verso), plastique peint à la peinture pour vitrail et à l’acrylique. 18 x 14 cm

Le grand dragon



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Je suis allée voir El Gran Dragon, documentaire sur les hommes de la forêt d’Amazonie et leur connexion avec les plantes qui guérissent. Hommes, forêt et connaissance menacés par l’exploitation industrielle, comme les indigènes péruviens, dont le nombre passa de douze millions à un million, le furent par les colons et les évangélisateurs qui condamnèrent leur savoir.

Connexion est un mot qui revient fréquemment au cours du film. Ces hommes sont connectés avec leur environnement naturel, ils en font partie. Des ethnologues comme Jeremy Narby aussi bien que le poète penseur Antonin Artaud se sont intéressés à leur mode d’entrée dans une autre dimension par la « mère des plantes », leur enseignante. Quand la science occidentale comprendra que la clé qui lui manque est là, l’humanité fera un grand pas.

Il est inutile de demander à un voyageur

Des conseils pour construire une maison.

Le travail ne sera jamais achevé.

Citation du Livre des Odes, un ouvrage chinois, par Bruce Chatwin, dans son livre capital sur les aborigènes australiens, Le Chant des pistes.

« Les psychiatres, les politiciens, écrit ensuite Chatwin, les tyrans nous assurent depuis toujours que la vie vagabonde est un comportement aberrant, une névrose, une forme d’expression des frustrations sexuelles, une maladie qui, dans l’intérêt de la civilisation, doit être combattue. Les propagandistes nazis affirmaient que les Tziganes et les Juifs – peuples possédant le voyage dans leurs gènes – n’avaient pas leur place dans un Reich stable. Cependant, à l’Est, on possède toujours ce concept, jadis universel, selon lequel le voyage rétablit l’harmonie originelle qui existait entre l’homme et l’univers. »

Aujourd’hui on confond souvent voyage et tourisme. Le voyage est spirituel, ou il n’est pas. Ceux qui ont réellement voyagé savent que le voyage commence vraiment quand ils deviennent eux-mêmes le voyage. Les habitants de la forêt, les habitants de leur espace, même s’ils ne font que se déplacer dans leur environnement immédiat, y voyagent réellement, en communion spirituelle avec le cosmos. Avec le chemin qu’ils deviennent eux-mêmes (et qui désoriente tant les sédentaires).