Ce monde où mieux vaut violer que voler

 

Les Fillon en procès. Les Balkany condamnés à de la prison ferme pour fraude fiscale. Bien. Pendant si longtemps, ou du moins si souvent, n’ont eu le droit de voler que les élites.

Woody Allen va publier ses mémoires, dans lesquels bien sûr sera bafouée la parole de l’enfant qu’il a abusée (alors que même son psy, le décrivant obsédé par cette enfant, avait interdit qu’il puisse continuer à l’approcher). Son fils Ronan Farrow, dégoûté par le déni de la parole de sa sœur, quitte Hachette, qui était son éditeur avant de devenir aussi, sans scrupules, celui de son père pédocriminel.

Dans notre société, mieux vaut être violeur, et notamment violeur d’enfants, que voleur. Les gens sont plus attachés à l’argent qu’aux enfants. Monde de bourgeois et petit-bourgeois dont le souci majeur est le fric, dont la valeur majeure est d’en avoir, ou à défaut de dominer autrement, au prix de l’écrasement, de toutes sortes de façons, d’autres êtres humains.

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Un peu de pornographie pour Isabelle Huppert

Portrait de Temple, la petite jeune fille qui va être violée par un cinglé d’adulte, abusée physiquement et mentalement par des cinglés d’adultes, dans le fantastique Sanctuaire de William Faulkner. Faulkner qu’Isabelle Huppert a insulté en le citant à tort et à travers pour défendre un système et un homme violeurs.

« Temple était assise sur le lit, les jambes ramassées sous elle, le buste droit, les mains sur les genoux, son chapeau repoussé sur la nuque. Elle avait l’air d’une toute petite fille, son attitude même, véritable offense aux muscles et aux tissus de ses dix-sept ans passés, semblait plutôt celle d’une enfant de huit à dix ans. Les coudes collés à ses côtés, elle tenait la tête tournée vers la porte, contre laquelle était calée une chaise. (…)

La tête de Temple bougea, tourna, lentement, comme si elle suivait le passage de quelqu’un de l’autre côté du mur. Tous les autres muscles restant immobiles, elle pivota jusqu’à ce que ce fût atroce, comme la tête d’un de ces jouets de Pâques en carton, remplis de sucreries, et s’immobilisa dans cette position retournée. De nouveau, elle vira lentement, comme si elle suivait la progression d’invisibles pas de l’autre côté du mur, revint à la chaise placée contre la porte, et resta immobile un instant.

(…)

Il se retourna, regarda Temple. Il secoua un instant le revolver et le remit dans sa poche, puis il marcha vers elle. Il se déplaçait à pas silencieux ; la porte ouverte béait et battait contre son montant, mais, elle aussi, sans le moindre bruit ; il semblait que les lois du bruit et du silence fussent interverties. Elle put percevoir comme le bruissement de cette épaisseur de silence que Popeye dut écarter et traverser pour parvenir jusqu’à elle (…) « Je vous avais bien dit que ça arriverait ! » clamait-elle, et ses paroles s’envolaient comme des bulles brûlantes et silencieuses dans l’éclatant silence qui les entourait. Enfin, le vieux tourna vers elle son visage aux deux crachats coagulés, vers l’endroit où elle se tordait et se débattait, renversée sur les planches brutes rayées de soleil. « Je vous l’avais bien dit ! je n’ai pas cessé de vous le dire ! »

William Faulkner, Sanctuaire, trad. R.-N. Raimbault et H. Delgove, revue par M. Gresset

 

Sur la responsabilité des lecteurs

 

« Les grandes figures de l’islam et du judaïsme ne sont pas des prêtres ou des moines, mais des interprètes de la loi divine révélée », dit le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme. Transposant cette vision des choses à la littérature, je dirai que ses grandes figures ne sont pas seulement des auteurs (des prêtres laïcs, intermédiaires entre le Logos et l’homme) mais aussi des lecteurs, des interprètes des œuvres. De ceux qui, par des lectures accomplies, permettent qu’un texte, qui fut vivant le temps de son écriture, reste vivant une fois écrit.

Si un texte est bien né texte, il doit aussi devenir constamment ce qu’il est. La sacralisation de la prêtrise en terres chrétiennes s’est transformée au cours des siècles en sacralisation des auteurs. C’est ainsi que beaucoup défendent encore des Matzneff ou des Polanski, au nom d’une prétendue nécessité de séparer l’homme de l’auteur (et aussi, de façon moins avouable, à cause de l’humaine tendance à rejeter la culpabilité sur les victimes). Matzneff et Polanski sont défendus comme l’ont été ou le sont, par beaucoup de catholiques, les prêtres violeurs. Ce que j’appellerais le syndrome d’Abraham, ou la tentation du sacrifice de l’enfant, rend le phénomène particulièrement présent dans les affaires de pédocriminalité.

Séparer l’homme de l’auteur, c’est abdiquer sa responsabilité de lecteur (ou de spectateur). Si le Voyage au bout de la nuit est un grand livre, c’est que Céline, en l’écrivant, n’était pas encore dévoré par le démon de l’antisémitisme. Quand il l’est devenu, son œuvre l’est devenue aussi : il n’y a pas de séparation entre l’homme et l’auteur. Reconnaissons au moins à Céline de n’avoir pas essayé de cacher son abjection, contrairement à Heidegger. Pour ce dernier, depuis que les preuves de son nazisme se sont accumulées, l’abjection est aussi le fait de ceux de ses lecteurs qui refusent d’admettre que son œuvre porte, de façon certes plus ou moins cachée mais cependant très forte, la marque de cette idéologie : le lecteur qui ne fait pas son travail est comme le pharmacien qui distribuerait un poison en le faisant passer pour un remède.

Je ne connais pas assez l’œuvre de Polanski pour analyser où et comment le poison s’y trouve. Mais je sais que faire un film (par ailleurs faux d’un point de vue historique) sur Dreyfus, innocent accusé à tort, pour se comparer implicitement à lui alors qu’on est accusé à raison (on peut l’entendre sur une archive de l’INA déclarer lui-même rester en France parce qu’on peut y coucher avec des filles de quatorze ans, ce qui donne un poids certain à la dizaine de ses victimes déclarées), c’est déjà livrer un poison. Si la littérature et l’art ont une grande responsabilité dans la marche de notre monde, c’est d’abord celle des auteurs et des artistes, mais aussi et tout autant, celle de nous toutes et tous, qui sommes chargés de donner vie (ou non) aux œuvres en exerçant notre discernement sans paresse intellectuelle ni voile idéologique (sacralisation de l’auteur ou du système dans lequel l’œuvre a été produite).

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Sur les puissances de la parole

 

Puissante tribune de Virginie Despentes dans Libé sur le césar donné à Polanski.

Une voix bien plus forte et vivante que celle des soutiens, hommes et femmes, largement boomers, de ce système tel qu’il est et auquel ils et elles ont dû se soumettre pour en être et y faire carrière.

À remarquer cependant, comme cela a déjà été fait, que les seules femmes qui ont pu parler et être écoutées jusqu’à présent sont des femmes qui sont elles-mêmes intégrées dans ce monde : Springora, Haenel, Despentes sont des femmes en position de force, qui ont, comme ceux qu’elles peuvent se permettre d’accuser, des réseaux, des relais dans la presse, etc. Pour avoir dénoncé ce système et ce monde, et notamment l’écrasement des jeunes, des femmes et des immigrés par le vieux pays que nous continuons à subir, cela en 2007 dans mon roman Forêt profonde (quelques années après mon Poupée, anale nationale qui avait déjà beaucoup irrité, comme mon Lilith), j’ai été tout simplement bannie de l’édition et des médias, mon livre a été occulté et j’ai été diffamée. 2007, c’était trop tôt sans doute pour que ma parole puisse être admise, il a fallu MeToo pour que cette sorte de parole puisse bénéficier d’une écoute. Mais il y a autre chose, au moins deux autres choses : une parole prosaïque, si virulente soit-elle, est toujours moins difficile à recevoir, plus acceptable, qu’une parole violemment poétique comme la mienne ; et des protestataires malgré tout intégré·e·s sont toujours mieux reçu·e·s qu’une anarchiste asociale et irrécupérable comme moi.

Faut-il qu’il y ait des gens qui parlent pour et dans leur époque, et d’autres, en avance sur leur époque et pour plus tard ? Ainsi fonctionne encore le vieux monde, comme au XIXe siècle où Zola put signer un retentissant J’accuse (qui finit quand même par lui coûter la vie) tandis que Rimbaud, à l’écart, lui, laissa à l’humanité future son génie renversant. Je ne pense pas pour autant qu’il n’y ait pas d’autre société possible qu’une société où les artistes sont soit des assis (socialement), soit des maudits (socialement aussi). Dans un monde autrement construit, il n’y a pas nécessité d’une telle lamentable séparation. Je travaille contre toutes sortes de séparations et tandis que le monde du cinéma comme le reste de la société se fissure, tandis que les agents de cette tour de Babel qu’est notre société se retrouvent de plus en plus privés de parole commune, celles et ceux qui n’y existent pas préparent les outils d’un prochain habitat.

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Enseigner l’animale littérature

 

La littérature en elle-même ne garantit pas un quelconque accomplissement. On peut lire, même beaucoup, et n’en rien apprendre. Macron déclarait récemment, avec son habituelle obtusion perverse et tyrannique, ne pas aimer les mauvais romans, lesquels, ajoutait-il, ne le détendaient pas. Si l’on croit que les romans servent à détendre, à faire passer agréablement le temps de cerveau disponible du lecteur, c’est qu’on lit en fait de mauvais romans (en effet publiés à cet usage), ou qu’on lit mal de bons romans (chargés d’une tout autre ambition). De fait, la politique toute mécanique et vaine de ce président fardé prouve assez que s’il lit, il lit très mal, à l’instar de son enseignante d’épouse maquillée comme un camion volé.

Mallarmé, du moins tel qu’il fut compris et divulgué par des Sartre, Barthes ou Blanchot, c’est-à-dire comme génocidaire de la littérature*, a effectivement trouvé sa fin dans le génocide de la littérature, tel qu’on peut le constater dans l’édition industrielle de livres à usage d’occupation des temps de cerveau disponibles, et aussi dans l’enseignement imposé aux futurs enseignants comme aux élèves*. Occuper les cerveaux, les saturer de communication, de publicité, de bavardage, de bluff, d’esbroufe, c’est s’aveugler et aveugler, et c’est faire la guerre à la liberté, faire la guerre à la littérature en soi, l’assassiner. Tuer la littérature, c’est tuer l’humain, tuer la vie animale de l’humain, au beau sens premier d’animal : du souffle, de la vie, de l’âme.

Il y a toujours quelques éditeurs et quelques professeurs exigeants, consciencieux et judicieux. Mais même dans des institutions prestigieuses comme la Sorbonne ou le Collège de France, certains cours (pas tous) ressemblent à un interminable et mortel bavardage, ne laissant au bout d’une heure qu’un rien de savoir et de sens qui eût pu être livré en une minute, en littérature et pire – car c’est là une discipline encore trop rare – en littérature comparée. Que doit être un cours de littérature ou de littérature comparée, depuis le collège – voire depuis les classes de primaire ou même avant, car, comme pour la philosophie ou les mathématiques, il n’est jamais trop tôt pour s’initier à la littérature – jusqu’aux plus hauts niveaux d’étude ? Un cours qui doit porter à la fois du savoir et du sens. Mais du savoir et du sens réellement sérieux et pertinents, articulés justement, sur le fond autant que sur la forme (alors que l’enseignement actuel s’acharne sur la forme, réduite à faire écran sur le fond, qu’on occulte).

Certains cours peuvent apporter essentiellement des savoirs. Des savoirs solides et profonds, mis en perspective, donnent des armes capitales pour la pensée. D’autres cours, tout en s’appuyant sur des savoirs, peuvent essentiellement interroger la littérature ou les textes en eux-mêmes, et cette interrogation sur le sens ouvre de vastes champs de pensée. Le but d’un cours de littérature doit être de révéler son importance, sa capacité, les armes secrètes, comme dit Cortazar, qu’elle contient et que nous pouvons incorporer pour vivre en humains animés et voyants plutôt qu’en mécaniques aux passions aveugles. Car ce n’est pas la technologie qui nous prend notre âme, c’est le manque de poésie, de pensée, de littérature vivante. La seule machine que nous ayons à combattre est la machine-en-nous. Y compris la machine à penser, aux rouages tout faits, qui tourne absurdement, comme passe-temps de vies où l’être ne s’atteint jamais.

* « Mallarmé, quelle ordure ! » m’exclamai-je il y a quelques années en un cri du cœur qui n’était évidemment pas à prendre à la lettre. Voir l’excellent cours de Bertrand Marchal sur Mallarmé et les fins de la littérature, la semaine dernière au Collège de France, ici en vidéo.

* Voir ma note sur l’enseignement de la littérature comme génocide de la littérature, ici.

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Scènes et obscènes

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César de la honte à Polanski. France, pays arriéré. Eux, eux, eux, toujours tout pour eux : des vieux à l’esprit congelé dans les glaces du vieux monde, soutenant et récompensant ceux en lesquels ils se mirent. Ils n’en ont plus pour longtemps, ça fond et ça pue. Bien vivantes, elles, Adèle Haenel et Florence Foresti n’ont pas eu leur langue dans leur poche ni leur cul cloué à leur fauteuil.

Le million de Pénélope Fillon pour un travail inexistant. L’argent public légalement distribué aux Matzneff, Polanski et autres, pour leur permettre de continuer à vivre la vie d’artiste entretenu. Et les 40 euros par jour ou par nuit aux ouvriers africains sans papiers ni contrat de travail, pour trimer sur le chantier du prochain siège du Monde et de L’Obs (même groupe, vive la liberté de l’information en France).

Les gendarmes du service central du renseignement criminel évoquent dans un rapport un autre scénario possible pour l’assassinat du petit Grégory : celui d’un meurtre collectif. D’après ce qu’on connaît des humains, voilà qui n’aurait rien d’extraordinaire.

 

 

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Petites pensées sur le Coronavirus

ce soir à mon bureau, photo Alina Reyes

roi et mage, ce soir à mon bureau, photo Alina Reyes

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Les rassemblements, c’est festin pour les virus. Manquerait plus que quelque invité des Césars ait le Coronavirus et le refile à l’assemblée pailletée. Polanski a bien fait de rester chez lui, à son âge ça ne pardonne pas.

Je remarque que quasiment personne ne dit Covid-19, le nom qu’on a donné à la maladie, mais que quasiment tout le monde continue à parler du Coronavirus. Le mot n’est pas si simple à prononcer mais il est plus humain que l’autre nom de science-fiction. Et puis corona, couronne, c’est joli. Il y en a peut-être qui pensent plutôt à la bière – celle qui se boit, pas celle où on enterre, du moins je l’espère.

Que peut-il bien y avoir dans la tête d’un virus ? Dans celle du Coronavirus ? Un virus a son intelligence et il sait s’en servir pour bien se débrouiller dans la vie. Celui-ci a l’élégance de plutôt épargner les jeunes personnes, contrairement aux polanskis et autres matzneffs. Il y a deux ans, j’avais tiré une leçon politique des virus. Et maintenant c’est un virus qui prend le commandement de la politique.

Le Coronavirus c’est un peu comme, dans la Bible, Dieu qui se manifeste dans un léger souffle, alors qu’on l’attendait dans quelque énorme catastrophe naturelle. L’un n’empêche pas l’autre, évidemment. Mais le virus, avec ou sans couronne, montre clairement à quel point tous les rois et les césars du monde sont petits, bien plus que lui.

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Nos dames de Paris et autres maires

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Notre-Dame de Paris brûlée, mais Notre-Dame de Paris bientôt rendue aux Parisiens sous la forme d’une maire nouvelle ou renouvelée ? Hidalgo, Dati, Buzyn ne sauraient faire office de femmes providentielles – tant mieux, ce n’est pas de Providence ni de symboles ni de consolation dont nous avons besoin, mais de bonne politique – domaine dans lequel les trois candidates se sont déjà révélées tout aussi médiocres, voire mauvaises et/ou peu honnêtes, que l’ensemble de la classe politique de ces temps.

la parisiennePlutôt que pour l’une de ces dames, je voterais bien pour une Parisienne très éloignée de toute cette pesante bourgeoisie : l’antique Crétoise nommée La Parisienne pour sa grâce et son allure de grande liberté, éternellement jeune et vivante, qui sourit, aussi lumineusement que la Joconde, des aléas du temps. Électrices, électeurs, nous avons en nous la possibilité d’une autre élection, celle de notre propre esprit.

Quand on voit certaines décisions ou certains projets de maires ou de candidats, certains endettements de municipalités pour des grands travaux inutiles ou même nuisibles, pour des entreprises sans avenir (pensons par exemple aux stations de ski entêtées à maintenir à n’importe quel prix cette seule activité alors que la neige disparaît) on peut se dire que des administrateurs se contentant de faire en sorte que ce qui est fonctionne et que la ville ou le village restent vivables pour tous, feraient moins de mal que des élus à lubies perdant pied avec la réalité, comme cela se produit aussi au plus haut sommet de l’État. Moins de compétitions d’égos et plus d’écoute de la réalité, plus de concertation et une entière honnêteté, voilà ce qui rend possible la vie en commun, jour après jour.

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street art 10-minCes jours-ci à Paris, photos Alina Reyes

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Sur la littérature, la vérité et la vie

 TRACÉ DE PÉTROGLYPHES SUPERPOSÉS, CRESWELL CRAGS. Il s’agirait des œuvres rupestres les plus anciennes répertoriées, puisqu’elles datent de l’ère glaciaire (43 000 ans). Photo : stone-circles.org.uk


TRACÉ DE PÉTROGLYPHES SUPERPOSÉS, CRESWELL CRAGS.
Des œuvres rupestres parmi les plus anciennes répertoriées (43 000 ans). Photo : stone-circles.org.uk

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Peut-être les hommes préhistoriques traçaient-ils dans les grottes des lignes superposées parce qu’ils avaient remarqué, ou senti, le phénomène de la superposition des phénomènes ? Par exemple, quelque chose se passe dans tel espace, et se repasse, de façon décalée mais très comparable, dans tel autre espace, pour un même être situé dans les deux espaces. Si ce quelque chose est chargé de morbidité et si les deux espaces se rencontrent et se renforcent mutuellement, alors le risque mortel devient plus grand. Nos ancêtres préhistoriques, comme nous avaient besoin d’apprendre à réchapper des risques mortels, et la superposition des traits pouvait être, consciemment ou non, une expression conjuratoire du risque, parce qu’elle était d’abord le signe d’une connaissance.

Ce que je dis là peut paraître obscur. C’est en cherchant des exemples concrets correspondant à la situation que j’indique qu’on peut le comprendre. Que chacun peut le comprendre en le rapportant à quelque chose qui se serait passé, dans son existence ou dans celle d’un autrui, et dont il aurait connaissance. Par exemple, le texte de ma précédente note pourrait être écrit de façon similaire avec un il à la place du elle et d’autres indices factuels, sans que le sens général, sans que la nature profonde du phénomène en question ne change. La littérature repère des trajets, des lignes existentielles et inter-existentielles, et les transpose en lignes tracées. Jacques Bouveresse écrit :

« Si on a souvent parlé de « littérature pure » à propos de Proust, on aurait tout aussi bien pu parler de la Recherche comme d’une entreprise de « connaissance pure ». Le terme « pur » renvoie ici à ce que Thibaudet voulait dire quand il a écrit qu’ « il y a chez Proust une fusion d’éléments pareillement rebelles à tout pli professionnel : vie mondaine pure, psychologie pure, littérature pure ». La connaissance pure est une connaissance qui, comme c’est le cas justement de celle de l’écrivain, ne comporte rien de spécialisé et de professionnel, ne raisonne pas en fonction des conséquences et des applications pratiques, et ne se préoccupe que de la vérité. Se détourner de la recherche de celle-ci revient, pour Proust, à se détourner de la littérature elle-même ; et c’est ce que font ceux qui s’efforcent de la mettre au service d’objectifs qui, en réalité, ne constituent que des prétextes pour s’éloigner d’elle et échapper à ses exigences, comme la description exacte des faits ou de la réalité, le triomphe du droit, l’intérêt de la nation, etc. L’artiste ne peut servir sa nation qu’en tant qu’artiste, par la contribution qu’il apporte à la connaissance, au sens indiqué, « c’est-à-dire qu’à condition, au moment où il étudie ces lois, institue ces expériences et fait ces découvertes, aussi délicates que celles de la science, de ne pas penser à autre chose – fût-ce à la patrie – qu’à la vérité qui est devant lui » [Bouveresse cite ici Thibaudet in Réflexions sur la littérature]

Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité et la vie, éd Agone, 2008

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Vérité et mort

 

La vérité peut faire si peur que certaines personnes préfèrent affronter la mort.

Pourtant ce n’est pas une bonne façon de mourir que de mourir sans avoir fait la vérité. Ni pour soi, ni pour les autres.

Et ce n’est pas non plus une bonne façon de vivre que de continuer à vivre en continuant à occulter la vérité, aux dépens d’autrui. Ce n’est pas une bonne façon : d’une part parce qu’on fait ainsi du mal, à autrui et à soi ; d’autre part parce que c’est du temps où nous sommes vivants qu’il faut apprendre à bien mourir. Dans quel autre temps que celui où nous sommes vivants apprendrions-nous à être justes, ou simplement honnêtes, dans quel autre temps apprendrions-nous à quitter honnêtement notre carrière sur cette terre ?

Ce matin j’ai fini ma séance de yoga, une fois relevée de shavasana, la « posture du cadavre », une fois revenue en siddhasana, « posture parfaite », en prononçant le mantra Sat nam, qui signifie, en sanskrit, une identification avec la vérité. La mort ne fait pas la vérité. Seule la vie la fait.

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Haïkus du yoga

« Il y a un moment où le langage cesse (moment obtenu à grand renfort d’exercices), et c’est cette coupure sans écho qui institue à la fois la vérité du Zen et la forme, brève et vide, du haïku ». Roland Barthes

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Tapis de yoga.

Assise en siddhasana

je n’ai pas de poids

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Couchée sur le dos

en shavasana, yeux clos.

Paix fluide de l’eau.

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Changement de forme.

Relevée, mon âme

fait vibrer le Aum.

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Les âmes mortes, suite : abus et dissimulations (Jean Vanier etc.)

 

Révélations sur Jean Vanier, fondateur de l’Arche, idole internationale des catholiques et autres, copain du pape François et, de long temps, de Julia Kristeva (lucidité de ces prétendus spécialistes de l’esprit humain : zéro – ou bien c’est que l’abus leur est commun*). Complice pendant des décennies d’un prédateur sexuel et lui-même accusé d’abus sexuels, viols de femmes sous emprise « spirituelle », sur une période d’au moins trente-cinq ans.

« Lorsqu’on s’autorise à rencontrer l’autre, on trouve des trésors », disait-il, gardant pour lui la suite : « à piller ». Le bonhomme causait toujours, d’une voix doucereuse, des personnes en état de vulnérabilité : il en connaissait un rayon, puisqu’il s’en servait. Jamais aimé sa parole sirupeuse, son cinéma de gourou, sa contenance de tartuffe. Mais la bonne société apprécie ça, toujours. Ces façades en trompe-l’œil de ses tristes maisons.

« Mais ce n’est pas le fait que le héros déplaira qui est pénible, c’est la certitude absolue que ce même héros, ce même Tchitchikov aurait pu plaire aux lecteurs. Si l’auteur n’avait pas sondé les replis de son âme, remué au fond ce qui échappe et se dérobe à la lumière, révélé les pensées les plus secrètes que l’homme ne confie à personne, s’il l’avait montré tel qu’il parut à Manilov et à toute la ville, — tout le monde eût été enchanté et l’aurait trouvé intéressant. C’eût été un mannequin dépourvu de vie ? Soit ; mais aussi, la lecture terminée, on pouvait en toute quiétude retourner à la table de jeu. » Nicolas Gogol, Les âmes mortes, trad. d’Henri Mongault

*cf Sollers-Kristeva, l’un acoquiné avec Matzneff, l’autre avec Vanier