Petit peuple, qui combat sans épée ni balles
Pour du monde entier le pain, la lumière et le chant
Gardant en sa langue ses plaintes et ses vivats
S’il les chante, les pierres se fendent.
*
Petit peuple, qui combat sans épée ni balles
Pour du monde entier le pain, la lumière et le chant
Gardant en sa langue ses plaintes et ses vivats
S’il les chante, les pierres se fendent.
*

Walt Whitman à Camden en 1891
*
L’efflux de l’âme est bonheur, ici est le bonheur,
Je crois qu’il imprègne l’air, en attente toujours,
Maintenant il coule en nous, bien chargés.
Ici s’élève le fluide et attachant caractère,
Le fluide et attachant caractère, fraîcheur et douceur de l’homme et de la femme,
(Les herbes du matin ne poussent pas plus fraîches ni plus douces chaque jour de leurs racines qu’il ne pousse continuellement, frais et doux, de lui-même.)
Vers le fluide et attachant caractère exsude la sueur de l’amour des jeunes et des vieux,
De lui tombe, distillé, le charme qui se moque de la beauté et de la réussite,
Vers lui se soulève le frémissant, languissant désir de contact.

*
Les caricatures de viol sont drôles s’il est inconcevable pour vous que vous puissiez être violé. Si vous vivez dans une bulle de privilège de genre qui vous isole de toutes les conséquences de la culture du viol.
Les blagues sur le sida sont drôles si vous n’avez jamais aimé quelqu’un qui est mort du sida. Si vous vivez dans une bulle qui vous permet de ne pas savoir que des millions d’Africains sont morts, des milliers d’hommes gays sont morts, de l’indifférence criminelle de l’Etat et du négationnisme. Parce qu’ils n’étaient, après tout, que des Noirs et des pédés. Du matériel de comédie, non des vies qui méritent le deuil.
Les caricatures d’Ébola sont drôles. Sauf si votre partenaire est un médecin de santé publique, forcé de choisir tous les jours entre traiter des patients sans vêtements de protection ou les abandonner pour sauver sa propre vie.
Les caricatures du prophète Mohammed nu, à quatre pattes, l’anus présenté comme cible, sont du fourrage à ricanement anti-clérical. Sauf si vous et la moitié des hommes et des garçons et des enfants et des bébés que vous connaissez et aimez s’appellent Mohammed.
Sauf si vous et vos frères, cousins, cousines, pères, fils et amis courez chaque jour le risque d’être arrêtés et fouillés sans raison et au hasard, de subir des palpations, des fouilles au corps et dans les orifices, au sein de la Forteresse Europe Éclairée. Because they can. Parce qu’ils le peuvent.
Sauf si votre grand-père Mohammed a été violé et castré par les Français dans leurs camps de concentration en Algérie.
Sauf si votre mère survit au harcèlement quotidien et aux menaces de violence des voyous du Front national dans sa banlieue en invoquant la miséricorde du Prophète pour les ignorants.
Sauf si tous les corps nus dans les photos de torture d’Abou Ghraib vous ressemblent. Des hommes nus à plat ventre, perdant leur sang, traînés en laisse par des soldats américains souriants. Des hommes nus empilés en sculptures de chair par de jeunes GI’s radieux, le pouce levé. Des fesses brunes de Mohammed marquées de brûlures de cigarettes comme des toiles de peau pointillistes. Des Mohammeds encagoulés et câblés, saignant de la bouche, des oreilles et de l’anus, tandis que leurs tortionnaires rient et prennent la pose. Des hommes nus violés qui vous ressemblent, qui ressemblent à votre frère, à votre père, à l’homme que deviendra votre bébé chéri.
Sauf si vous et vos amis faites circuler des témoignages tels que les sales histoires de survivants au viol anal de la CIA, également connu comme réhydratation par voie rectale. Des survivants au viol oral de Guantanamo, également connu comme gavage. Parce que vous avez besoin de témoigner avant que cela ne vous arrive à vous. C‘est une règle de survie.
Sauf si votre petite sœur est rentrée en sanglots la semaine dernière et a crié qu’elle ne retournerait jamais à l’école, l’école dont vos parents rêvaient pour elle avant sa naissance. Il a fallu des heures de cajoleries et de consolation pour en tirer une explication. Le tyran qui fait de sa scolarité un enfer a trouvé une délicieuse nouvelle cruauté, qui la suit au-delà de l’école comme une étiquette électronique à la cheville. Il a mis cette caricature sur le tableau blanc de la classe et l’enseignant l’a laissée là toute la journée comme une leçon de liberté d’expression.
Texte traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur, Shailja Patel. Le texte original en anglais est ici. Le site de la poétesse là.
Voici un autre poème de Rilke. J’aime penser à la vache noire qui retient son meuglement à la fin du texte, comme le font les vaches quand elles écoutent de la musique – je l’ai souvent vérifié quand elles s’assemblaient autour de mon ermitage en montagne pour écouter avec moi la musique souvent sacrée dont je leur faisais profiter en ouvrant la porte et les fenêtres.
Ô ce qu’il a dû coûter aux anges
de ne pas, tout à coup, fuser en chant comme on éclate en pleurs,
sachant pourtant : en cette nuit va naître
la mère du garçon, l’Un, qui va bientôt paraître.
Frémissants, silencieux, ils montrèrent du doigt
où se trouve, isolée, la ferme de Joachim.
Ah ! ils sentaient, en eux et dans l’espace, la pure condensation !
mais sans pouvoir, aucun, descendre à lui.
Car les deux se tenaient déjà si hors d’eux-mêmes.
Une voisine vint et ne sut qu’en penser,
et le vieux, prudemment, alla retenir le meuglement
d’une vache noire. Car jamais encore il n’en avait été ainsi.
Rainer Maria Rilke, Naissance de Marie (ma traduction, de l’allemand)
J’ai créé une nouvelle catégorie où rassembler mes traductions, et j’y ajoute ces quelques vers qui font la mélancolie bien rêveuse, bien douce et bien prête à s’effacer devant la force de la vie.
*
Nu le miroir regarde
en lui la solitude,
un ciel blanc et immense
scintillant dans le nul.
C’est le plafond. L’ennui
de mon enfance.
Oui, là dans l’argent lisse
est la main séculaire
d’Abel petit enfant.
Pier Paolo Pasolini, Le miroir
*
Que fais-tu, lune, dans le ciel ? Dis, que fais-tu,
Silencieuse lune ?
Tu te lèves le soir, tu vas,
Contemplant les déserts ; puis tu te couches.
N’as-tu pas encore ton compte,
À reparcourir les sempiternels chemins ?
Tu n’en as pas assez, encore tu désires
Contempler ces vallées ?
Semblable à ta vie,
La vie du berger.
Il se lève dans l’aube première,
Mène le troupeau plus avant dans le champ, et voit
Des troupeaux, des fontaines et des herbes ;
Puis fatigué se repose vers le soir :
Jamais il n’a un autre espoir.
Dis-moi, lune : à quoi sert
Au berger sa vie,
Votre vie à vous ? Dis, vers où tend
Ma brève errance, vers où
Ta course immortelle ?
Giacomo Leopardi, début du Chant nocturne d’un berger errant d’Asie
*
Voilà, je suis ici, j’écoute,
je laisse le temps qui fuit
me courir après, je sais que de moi
– à la fin – ne restera qu’un signe
discret, lointain. Il suffira.
Roberto Veracini, passage de Comme un vertige
*
Poursuivi par Pharaon, le peuple guidé par Moïse a franchi la mer Rouge, mer du Roseau – que j’ai appelée aussi mer du Parler, parce que les roseaux parlent. Pharaon et ses armées sont engloutis, un chant de joie s’élève.
1. Alors auront, eurent à chanter Moïse et les fils d’Israël ce chant via le Seigneur. Ils dirent via dire :
« Que je chante via le Seigneur !
il est monté, il est monté,
cheval et cavalier dans la mer il a jetés !
2. Ma force, un chant, Yah ! Via lui il fut, mon salut !
Lui, mon Dieu, je le louange, Dieu de mon père, je l’exalte !
3. Le Seigneur est un guerrier, Seigneur est son nom !
4. Chars de Pharaon et son armée, dans la mer il les a jetés !
L’élite de ses officiers s’est enfoncée dans la mer du Roseau,
5. les abîmes les couvrent,
ils ont coulé aux profondeurs comme une pierre.
6. Ta droite, Seigneur, magnifique en puissance,
ta droite, Seigneur, brise l’ennemi.
7. Dans la profusion de ta majesté, tu détruis ceux qui se dressent contre toi,
tu envoies le feu de ta colère, il les mange comme du chaume !
8. Au souffle de tes narines, s’avisèrent les eaux,
s’enflèrent comme une digue les ondes,
se figèrent les abîmes dans le cœur de la mer !
9. L’ennemi disait :
Je poursuivrai, j’atteindrai,
je partagerai le butin,
je m’en remplirai l’âme,
je viderai mon épée,
ma main les ruinera !
10. Tu fis souffler dans ton esprit,
la mer les couvrit,
ils sombrèrent comme du plomb
dans les eaux formidables.
11. Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ?
Qui est comme toi magnifique en sainteté,
terrifiant de gloire,
faisant merveille ?
12. Tu as étendu ta main,
le pays va les engloutir.
13. Tu as dirigé dans ton amour
ce peuple que tu as racheté,
tu l’as conduit par ta puissance
vers ta demeure sainte.
14. Ils ont entendu, les peuples,
ils frémissent !
Une douleur saisit
les habitants de Philistie.
15. Alors sont troublés
les maîtres d’Édom,
les puissants de Moab,
un tremblement les saisit,
ils fondent tous, les habitants de Canaan.
16. Tombent sur eux
épouvante et terreur,
dans la grandeur de ton bras
ils sont muets comme la pierre,
tant que passe ton peuple, Seigneur,
tant que passe ce peuple que tu as acquis.
17. Tu les emmèneras, les planteras
dans la montagne, ta possession,
lieu que tu as créé, Seigneur,
via ta demeure,
sanctuaire, mon Seigneur,
fondé de tes mains !
18. Le Seigneur règne via l’éternité, à jamais. »
19. Car est entré le cheval de Pharaon, son char et son armée, dans la mer, et il a fait retourner sur eux, le Seigneur, les eaux de la mer, et les fils d’Israël ont marché à pied sec au milieu de la mer.
20. Alors Marie, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en sa main un tambourin, et sortirent toutes les femmes à sa suite, dans les tambourins et les danses du pardon.
21. Et Marie leur entonna :
« Chantez via le Seigneur, il est monté, il est monté,
cheval et cavalier à la mer il a jetés ! »
*
Pas facile de transformer les hexamètres dactyliques latins en alexandrins, mais le chant le demande…

*
Où de minces chevrettes naguère goûtaient l’herbe,
Des phoques maintenant posent leurs corps difformes.
Des cités, des maisons sous l’eau, les Néréides
S’étonnent, et les dauphins, habitant les forêts,
Heurtent les hautes branches et les chênes agités.
Parmi les brebis nage le loup, l’onde emporte
Les tigres et les lions. Au sanglier ne servent
Ses forces de feu, ni au cerf ses pattes agiles.
Ayant longtemps cherché des terres où se poser,
Tombe à la mer l’oiseau errant, les ailes lasses.
L’immense licence de la haute mer couvre
Les sommets, sur les pics pulsent de nouveaux flots.
*

*
Ma traduction du Poème de Parménide se trouve ici sur le mot clé « Le Poème de Parménide » en remontant à partir du bas de la page.
Héritier d’Anaximandre et de Pythagore, né trente ans avant Héraclite, ce Grec qui a vécu à Élée (dans l’actuelle Italie du sud) entre le VIème et le Vème siècles avant notre ère, est passé à une riche postérité comme « premier penseur de l’être », voire comme fondateur de la philosophie. Mais il révèle d’abord, par la forme de son expression, ce qu’il n’énonce pas : la pensée est poésie.
Parménide expose sa doctrine en vers. Les fragments de son poème qui ont traversé le temps doivent s’entendre comme un chant. De fait sa parole est scandée, de la même façon que celle d’Homère. Au rythme de l’hexamètre dactylique, vers dont la mesure est fondée sur le dactyle (doigt), à savoir un son composé d’une (phalange) longue suivie de (deux phalanges) courtes ou brèves.
Partant de ce constat, nous comprenons que son poème s’intitule Péri phuséos : Sur la nature, ou plus précisément Autour de la nature. Il est très productif de songer aux Présocratiques comme « physiologues », « parleurs de la nature ». La forme et le fond forment ici un cercle parfait, dont le tour est poétique. Que dit Parménide ? Ma traduction, par sa forme sonore et par son fond, le sens qu’elle indique, ainsi que par l’option choisie de se conclure au fragment 16, dit elle-même ce que j’y entends. La pensée comme le corps est mue par un ensemble d’articulations, de même que la parole s’articule dans le vers selon la mesure du dactyle, des articulations du doigt. Si conceptuelle puisse-t-elle paraître, la pensée de Parménide, comme celle de tous les Présocratiques, est fondée sur la nature, l’ordre du cosmos, qui en grec ancien est beauté, comme la parole poétique.
Esti gar einai, mèden d’ouk estin – mot à mot : « Est en effet être, rien, au contraire, n’est pas ». Entendons : « Il y a être, mais le néant, cela n’est pas ». Ou plus familièrement : « Être, je connais, mais rien, non, ça n’existe pas ». Ou encore : « ce qui est, c’est ce qui est – quant à ce qui n’est pas, ce n’est pas ».
Parménide constate et affirme que l’être est, et que le rien n’est pas. Autrement dit, qu’il y a quelque chose, et non pas rien. Et qu’il faut s’en tenir à la voie de ce qui est, sans croire que ce qui est n’est pas, sans faire comme si ce qui est n’était pas. Son exigence est avant tout de lucidité et de responsabilité. Ce que Parménide martèle, au fond, c’est qu’il ne faut pas fuir ce qui est, la nature, le réel, en faisant comme si cela n’était pas, en empruntant la voie de la croyance en ce qui n’est pas. Parménide prend la voie de ce qui est, il la prend physiquement en utilisant la forme poétique et en commençant son poème par la description d’une course vers et dans la lumière, avec des juments, un char, des jeunes filles, des cris de flûte dans les roues, une déesse qui parle, une porte à franchir. Il se peut que les juments soient ses pupilles, ses veines ou ses neurones, le char son corps, les jeunes filles des photons, que le cercle criant des roues soit la vérité lancée et lançant l’homme à la vitesse de la lumière vers l’illumination, que la déesse soit la sagesse ou le logos et que la porte à franchir implique le nécessaire dépassement des limites de l’humain, trop humain. Le poème d’emblée se place dans l’enseignement annoncé plus tard par la déesse : « comment les apparences doivent être en leur apparition, traversant tout via tout ».
« Le soi c’est de percevoir, de même que d’être ».
To gar auto noein estin te kai einai- plus simplement : « Penser et être, c’est la même chose ». Je traduis to auto par le soi, plutôt que par le même, et je reporte son sens de même dans le te kai (« et » redoublé). Noein signifie penser, mais plus précisément se mettre dans l’esprit, percevoir (avec une continuité sémantique temporelle : percevoir, comprendre, projeter, faisant signe d’un processus – Parménide n’est pas le penseur de la fixité que l’on dit, même s’il voulait l’être la langue grecque le lui éviterait). Sa phrase dit donc que percevoir-comprendre-projeter et être sont une même chose, et que cette même chose est le soi. Elle dit aussi que le soi est être, et que cet être est conscience.
Si être et pensée sont même, cela signifie que tout être pense, et que toute pensée est. Il n’y a pas des êtres qui pensent et des êtres qui ne pensent pas. Tous les êtres pensent, même si certains, prenant la voie de ce qui n’est pas, croient que d’autres ne pensent pas (c’est qu’il faudrait éviter de croire, pour ne pas tomber de la pensée dans la doxa, « l’opinion »). Tout être est conscient, d’une façon ou d’une autre. L’Être créateur crée en conscience, et la création est le fruit de la conscience, sa manifestation. À son tour l’être créé, lui aussi conscient, se met dans l’esprit la manifestation de la conscience, fait le travail de la percevoir, de la comprendre, et d’ainsi participer à sa projection.
L’être tout entier est communion. À partir de son centre, la pensée, équidistante de toute sa projection. La pensée est profonde, ou elle n’est pas. L’opinion qui s’agite à la surface du monde ne pense pas. Elle s’imagine changer les choses en changeant « la surface brillante » des choses. Ce qui pense, et donc crée et agit réellement, vient du centre profond de l’être, a fait le voyage de l’apparence à l’être et en revient, éclairé. Que chacun fasse le trajet avec le texte et le laisse éclairer, guidé par les vierges particules de lumière, sa pensée, son être.
*
Toujours selon le même principe (transposer au mieux la forme du sonnet anglais dans celle du sonnet français), voici ce sonnet aux résonances « présocratiques » à mon oreille, sonnet à double fond dont l’un, si je m’y entends, est délibérément et crûment érotique.
*
Thus can my love excuse the slow offence
Of my dull bearer when from thee I speed:
From where thou art why should I haste me thence?
Till I return, of posting is no need.
O! what excuse will my poor beast then find,
When swift extremity can seem but slow?
Then should I spur, though mounted on the wind,
In winged speed no motion shall I know,
Then can no horse with my desire keep pace.
Therefore desire, (of perfect’st love being made)
Shall neigh, no dull flesh, in his fiery race;
But love, for love, thus shall excuse my jade-
Since from thee going, he went wilful-slow,
Towards thee I’ll run, and give him leave to go.
*
Mon amour excuse ma vexante monture,
Sa lenteur quand de toi très vite je m’en vais :
Hors d’où tu es, pourquoi devrais-je me hâter ?
Tant que je ne reviens, nul besoin d’autre allure.
O quelle excuse alors ma pauvre bête trouve
Quand paraît trop lente la vive extrémité ?
Quand montant le vent même, j’éperonnerais ?
Dans la vitesse ailée, immobile je m’éprouve.
Nul cheval ne saurait au même pas tenir
Que le parfait amour dont est fait mon désir ;
En sa course de feu nulle chair il ne bride.
D’amour, à ma rosse l’amour pardonnera :
« Puisqu’elle s’est voulue lente à venir de toi,
Moi, je cours à toi, lui laissant le pas fluide. »
*
J’ai traduit ce sonnet selon le même principe que le précédent.
*
So is it not with me as with that Muse,
Stirred by a painted beauty to his verse,
Who heaven itself for ornament doth use
And every fair with his fair doth rehearse,
Making a couplement of proud compare
With sun and moon, with earth and sea’s rich gems,
With April’s first-born flowers, and all things rare,
That heaven’s air in this huge rondure hems.
O! let me, true in love, but truly write,
And then believe me, my love is as fair
As any mother’s child, though not so bright
As those gold candles fixed in heaven’s air:
Let them say more that like of hearsay well;
I will not praise that purpose not to sell.
*
Il n’en est pas de moi comme de cette muse
Par une beauté peinte mue pour quelques vers,
Dont le ciel lui-même pour ornement se sert
Et que le beau sexe à réciter s’amuse,
Formant accouplements, fièrement associeuse
De gemmes de soleil, de lune, terre et mer,
Premières fleurs d’avril, et tout ce qui dans l’air
Est rare en la vaste rondure conteneuse.
O laissez-moi, vrai en amour, écrire vrai !
Croyez que mon amour est aussi beau de traits
Qu’un enfant pour sa mère, sans pourtant qu’il ne brille
Comme ces bougies d’or fixées dans l’air des cieux.
Qu’en murmurent à loisir ceux qui cherchent bisbille,
Je n’ai pas à louer ce que vendre ne veux.
*
J’ai essayé de faire en sorte que le sonnet anglais soit transposé dans une forme aussi proche que possible de celle du sonnet français – en essayant donc de rejoindre la concision de l’anglais. Voici le splendide texte de Shakespeare, suivi de ma traduction.
*
When I consider every thing that grows
Holds in perfection but a little moment,
That this huge stage presenteth nought but shows
Whereon the stars in secret influence comment;
When I perceive that men as plants increase,
Cheered and cheque’d even by the self-same sky,
Vaunt in their youthful sap, at height decrease,
And wear their brave state out of memory;
Then the conceit of this inconstant stay
Sets you most rich in youth before my sight,
Where wasteful Time debateth with Decay,
To change your day of youth to sullied night;
And all in war with Time for love of you,
As he takes from you, I engraft you new.
*
Quand je considère toute chose en croissance,
Parfaite seulement l’espace d’un instant ;
Et la vaste scène du néant affichant
Sur quoi parlent les astres à secrète influence ;
Quand je vois les hommes pousser comme les plantes
Sous les acclamations et les huées du ciel,
Enflés de jeune sève et puis descensionnels,
Retombée dans l’oubli leur condition vaillante ;
Alors la pensée de cet inconstant état
Donne à votre jeunesse encore plus d’éclat,
Où le temps ravageur avec la fin parafe
Pour changer votre jour viride en nuit d’égout.
En guerre avec le temps tout par amour de vous,
À mesure qu’il vous ruine, je vous regreffe.
*
« Ce qui se déplace ne se déplace ni dans la place où il est, ni dans celle où il n’est pas. » (Diogène Laërte IX, 72)
On traduit habituellement kineitai par « se mouvoir », et topos par « le lieu » – ce qui est juste. En les traduisant par « se déplacer » et « place », ce qui est juste aussi, le sens s’éclaire mieux. Ce qui se déplace est « entre » une place et l’autre, un temps et l’autre. Et c’est aussi ainsi qu’il est dans l’infini, tel que l’a défini Zénon :
« S’il est beaucoup de choses, il est nécessaire que les choses soient autant qu’elles sont, ni plus ni moins donc. Or si les choses sont autant qu’elles sont, alors elles sont définies. S’il est beaucoup de choses, ce qui est est infini ; car il y a toujours d’autres choses entre les choses, et de nouveau d’autres entre celles-ci. C’est ainsi que ce qui est est infini. » (Simplicius, Physique d’Aristote, 140, 27)
À noter que polla, qui signifie « beaucoup », peut signifier aussi « souvent ». Et que metaxu, qui signifie « entre », peut signifier un intervalle dans le temps, comme dans l’espace. On traduit habituellement peperasmena par « limitées ». Le verbe peraino signifie plus précisément « achever, accomplir ». Il peut signifier aussi « définir » et « traverser ». Nous revenons à la notion de déplacement : en fait ce qui est défini est infini, parce qu’il est en déplacement. Le sens n’est jamais fini, il peut être défini à l’infini. C’est pourquoi nous sommes en train de traduire et commenter encore, 25 siècles après, Zénon d’Élée, entre autres. Ainsi est l’être.
*