L’affaire Epstein ravive la théorie du Pizzagate. « En même temps », Macron fait sa com sur sa consommation de pizzas en famille. N’est pas maître des horloges qui veut. Les défenseurs du trafic d’enfants serviront-ils l’argument de la « sapiosexualité », comme dit sa secrétaire d’État Schiappa, pour justifier le fait que ces « fleurs », comme les appelle l’un de leurs consommateurs, soient livrées au viol organisé ? Diront-ils qu’elles étaient sexuellement attirées par l’intelligence de ces messieurs « puissants », si peu puissants en vérité qu’il leur faut de la chair d’enfant pour s’assurer quelque satisfaction qui n’engage pas leur (inexistante) liberté ?
Quand, en France, se décidera-t-on à lutter contre la pédocriminalité ?
Je continue à repeindre avec des points d’anciennes toiles. J’ai intitulé celle-ci Serrurerie, ou la Dame à la licorne, je vous laisse deviner pourquoi. Pour rappel, toutes mes notes sur la Dame à la licorne sont ici. Et revoici mes précédentes peintures aux points de ces jours derniers.
D’abord six petites toiles (10x10cm chacune) :
Écritures secrètes
Vies secrètes
Puis quatre (avec celle d’aujourd’hui) toiles de 20×20 cm, toujours à l’acrylique.
Ensuite je commence une nouvelle série, avec des toiles de 30×30 cm. À suivre !
Avoir vécu toutes les vies, toutes les métamorphoses, toutes les morts et les résurrections, avoir fait toutes les guerres, tous les amours, toutes les retraites, avoir connu tous les enfantements, avoir étudié et pratiqué toutes les langues, toutes les littératures, toutes les religions, tous les arts du corps et de l’esprit… et recueillir le nectar de tout cela dans le creuset du yoga.
Le mot yoga vient du sanskrit, d’une racine signifiant « atteler, unir » et « reposer, arrêter ». Dans la plupart des langues indo-européennes il a gardé son sens de joug (mot dérivé de la même racine), attelage qui permet de faire avancer la charrue, et toutes les jointures grâce auxquelles se déploie et s’unifie l’être.
Le yoga se pratique sur un tapis (symbole d’un espace purifié) et comprend des postures, des prosternations, des récitations, des méditations : qui vient de l’islam y est chez soi. Le yoga n’annule rien, il réunit tout dans le repos de l’esprit et l’exercice du corps. Il est une joie quotidienne faite à l’esprit, au mental, au corps, mais aussi au monde – ces derniers temps, il arrive souvent que des hommes m’adressent aimablement la parole dans la rue, où je suis en quelque sorte un yoga ambulant.
« Une flamme à l’abri du vent
Et qui ne vacille jamais » :
Tel est cet homme de yoga
Dont l’esprit se fond dans le Soi. »
Quand son esprit s’est apaisé
À travers la méditation,
Il voit le Soi par le soi et
Repose, comblé, dans le Soi. »
Bhagavad-Gita, Chant VI, « Le Yoga de la méditation »
« Le troisième millénaire sera spirituel et le yoga en sera le véhicule principal. » Swami Satyananda Saraswati
Mes deux dernières peintures : acrylique sur toile 20×20 cm
Je ne raconterai pas dans ce journal extime les mêmes choses, seulement que je continue à marcher en moyenne 4 km par jour, et que je fais toujours du yoga, et davantage : plutôt que 20 à 40 mn, 40 à 50 minutes chaque matin au lever. Je ne perds plus de poids car je gagne en musculature mais je m’affine, le tour de hanches et le tour de taille continuent à diminuer sur le centimètre de couture, je (re)gagne assez rapidement en souplesse et très rapidement en équilibre.
Hier auFrigidarium du musée de Cluny et place de la Sorbonne, photos Alina Reyes
Pour ce qui est du monde mondain, je lis toujours les nouvelles mais je perds l’envie de les commenter, tout ça est si médiocre. Deux points tout de même :
1) Marlène Schiappa déclare être attirée sexuellement par les personnes intelligentes. Contrairement à ses partenaires, donc. Aucun macroniste ni aucun partenaire d’aucun macroniste n’est attiré par l’intelligence, et si certains croient l’être, c’est qu’ils sont trop stupides pour savoir ce qu’est l’intelligence.
2) La police française est la plus mutilante et la plus tueuse d’Europe. Terrorisme d’État. En France on peut être assassiné pour avoir voulu danser en écoutant de la musique, que ce soit au Bataclan, sur un quai de Loire à Nantes ou ailleurs dans les régions de l’esprit.
Heureusement, comme dit l’autre, je ne suis pas du monde. Et je ne veux surtout pas en être. Qui veut savoir ce que signifie « A mon seul désir », qu’il me lise.
L’image cultissime de Mon voisin Totoro (1988), de Hayao Miyazaki n’est-elle pas longuement citée dans le beau film contemplatif – et non violent – de Takeshi Kitano, A Scene at the Sea (1991), visible en ce moment sur Arte ?
La joie de voir citée dans une bonne œuvre une autre bonne œuvre multiplie la joie de l’œuvre. Ainsi de la citation, explicite celle-ci, des Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe dans Les montagnes hallucinées de Lovecraft, que je viens de lire. Le narrateur de Lovecraft évoque à plusieurs reprises l’unique roman de Poe, dont Les montagnes hallucinées constituent ainsi une sorte de prolongation. Loin d’élucider le mystère du texte originel, le texte citeur en devient l’un des multiples bras, l’une des voies possibles dans le labyrinthe des sens, des significations possibles. Il en va de même avec les deux images des deux films, où une jeune fille attendant sous un parapluie fait face à la mort dans deux histoires différentes.
Et la correspondance va plus loin que la citation directement identifiable ou revendiquée. Le labyrinthe souterrain de Lovecraft ne fait-il pas écho au maelström de Poe, non seulement dans sa nouvelle Une descente dans le maelström, mais dans toute l’œuvre de Poe, investigation dans les profondeurs de l’être ? Et l’image de Kitano citant Miyazaki n’éclaire-t-elle pas toute l’œuvre de Kitano d’un désir d’innocence, ne donne-t-elle pas de sa violence habituelle une clé dramatique ?
Dans les deux cas, nous sommes transportés au-delà des mots. Les deux protagonistes de A Scene at the Sea sont sourds et muets. Et Les montagnes hallucinées se terminent sur l’onomatopée répétitive du texte de Poe : « Tekeli-li ! » Cette absence des mots, c’est l’espace entre une œuvre et une autre, entre un être et un autre, entre un monde et un autre. Contempler ou donner à voir cet effacement, c’est comme Leonard de Vinci se pencher au-dessus de la caverne, c’est comme le yogi trouver le vide – et en tirer une force prodigieuse. Franchissement de la mort, ou comme dit Poe, vengeance sur la poussière.
« Lorsque vous vous asseyez en lotus, le pied gauche repose sur la cuisse droite, et le pied droit repose sur la cuisse gauche. Lorsque nous croisons les jambes de cette manière, nous avons bien une jambe droite et une jambe gauche, mais elles font maintenant un. » Shunryu Suzuki, Esprit zen esprit neuf
Deux nouvelles petites toiles (10x10cm) réalisées après les 4 de la note précédente
*
Dans la continuité de la note précédente, voici un passage de La voie du Tantra, par Ajit Mookerjee et Madhu Khanna, sur l’unification de l’esprit et du corps, du féminin et du masculin, par le rituel tantrique et yogique.
« Le tantra asana est un moyen de transcender la condition humaine ; grâce à lui, l’énergie sexuelle physique de l’homme et de la femme peut être transformée en un maximum de puissance par l’intégration totale des forces polaires opposées. À travers les pratiques méditatives programmées des asanas sexo-yogiques, Kundalini, l’énergie psychique latente du corps humain, est éveillée et conduite du muladhara chakra au centre cervical, sahasrara, où elle s’unit à la conscience cosmique. Les tantrikas croient en effet qu’en manipulant l’énergie inhérente à la sexualité physique, il est possible de trouver le moyen de s’élever jusqu’au plan spirituel, où se réalise la pure joie (ananda) dans l’union transcendantale. Il s’agit d’expérimenter et de savourer la puissance de la sexualité en vue d’un retour pleinement conscient à l’état primordial d’unité.
(…) Si la sexualité est spiritualisée, revivifiée, sublimée et considérée comme une modalité acceptable dans le domaine des pratiques rituelles, cela est dû, jusqu’à un certain point, aux recherche pratiques des tantrikas. L’attitude sexuelle d’un tantrika pratiquant est inconditionnelle : la sexualité n’est considérée ni dans un contexte moral, ascétique ou inhibiteur, ni sous l’angle de l’indulgence et du laisser-aller. L’asana rituel est dépourvu d’émotions et de pulsions sentimentales. Il est soutenu par la possibilité technique d’utiliser la sexualité comme un moyen de réalisation. La sexualité n’est ni immorale ni morale, elle est amorale. Le tantrika se distingue des puritains en ce qu’il considère le mépris des facteurs psycho-physiologiques qui sont à la racine de nos instincts comme une cause du maintien dans l’esclavage.La libération procède d’un changement de perspective, et l’aube de la réalisation ne peut poindre que si le corps physique est transcendé par l’usage qu’on en fait dans la quête de la transformation. Le corps est un simple instrument, un yantra, et aucun code moral, aucune éthique sociale ne peuvent le maintenir prisonnier. Il est considéré comme divin en soi, comme une énergie vitale capable d’agir formidablement sur la condition mentale, qui réagit à son tour sur le plan spirituel.
(…) Tous les phénomènes sexuels de la nature sont conçus en vue de produire un résultat, le mélange des codes génétiques de deux individus de la même espèce. L’irradiation et la fulguration de la sexualité humaine dont nous faisons l’expérience, étreinte, caresses, baisers, érection, pénétration, copulation, orgasme, tout cela produit un seul dessein : la mise en scène d’un drame cellulaire, l’odyssée du sperme à travers les tunnels et les portes de l’appareil génital féminin, sa quête de l’œuf primordial et enfin l’union d’un spermatozoïde avec l’ovule.
Ce qui est dit du désir d’union au niveau biologique est applicable à l’ensemble du système cosmique. La totalité du drame universel se répète dans le corps humain. Selon le tantra, l’individuel et l’universel sont construits sur le même plan.. La joie intense dérivée de la gratification sexuelle ne varie que par le degré, selon qu’elle est dissipée dans la forme physique ou bien subtilement activée dans un dessein spirituel. (…) Ainsi le rituel de l’union demeure-t-il une expérience ressentie, de nature dionysiaque plutôt qu’apollinienne ou analytique. »
Vient ensuite la description détaillée du rituel, préparation des corps, de l’environnement, purification, contrôle de la respiration et des émissions séminales masculines et féminines, culte des corps, récitation de mantras au cours desquels les pratiquants sont divinisés, attouchements, coït (soit l’homme sur la femme, soit la femme sur l’homme). « Le nom de Bhagamalini est porteur d’une suggestion érotique, à cause du jeu de mots sur bhaga, qui signifie à la fois organe féminin et puissance divine, aussi est-il souvent cité au cours du rituel. »
Il y a une profonde cohérence dans mon travail intellectuel et spirituel, depuis le tout début. Et je continue dans ma voie. Ainsi que le dit Shunryu Suzuki : « Au Japon, nous avons l’expression shoshin, qui signifie « esprit de débutant ». Le but de la pratique est de garder toujours notre esprit de débutant. »
« Écritures secrètes ». Quatre petites toiles (10x10cm chacune) que j’ai repeintes ces jours-ci
*
« L’unicité est excellente, mais la variété aussi est merveille. Les gens ignorent la variété et donnent la primauté à l’existence unique et absolue, mais c’est une conception partiale. Cette conception creuse une brèche entre la variété et l’unicité. Or l’unicité et la variété sont une même chose ; aussi devrait-on apprécier l’unicité dans chaque existence phénoménale. Voilà pourquoi nous insistons sur la vie quotidienne plutôt que sur un état d’esprit particulier. Trouvons la réalité en chaque moment et en chaque phénomène. »
Shunryu Suzuki, Esprit zen esprit neuf
Lotus ces jours-ci au Jardin des Plantes, photo Alina Reyes
J’ai fait ces deux photos hier après-midi. Le soir, on apprenait que le corps de Steve Maia Caniço avait été retrouvé. Cet après-midi, on apprend que le premier ministre a osé déclarer que sa mort n’avait pas de lien avec l’intervention de la police.
Le mensonge est au pouvoir. Il finit toujours par perdre, après avoir malheureusement fait beaucoup de dégâts.
Repose en paix, Steve. Contrairement à ceux qui t’ont tué par omission, tu laisses à l’humanité le souvenir de l’innocence que tu incarnas.
Voici les 81 images que j’ai razziées hier au cours de ma pérégrination de huit kilomètres à pied, en chemin vers puis dans ce quartier moderne de l’est du 13e, autour de la Bibliothèque Nationale, que j’aime beaucoup. Le nom des artistes, du moins ceux que j’ai pu identifier, se trouve dans les mots-clés.
Rue Dunois, la tour « Le nouveau monde » de Philippe Deslandes avec ses incrustations genre fossiles
La pérégrinante dans le paysage
Square Héloïse et Abélard, un prestidigitateur amuse petits et grands enfants
Sur ce carrefour, des plantes, de la terre dans des sachets de couleur accrochés aux poteaux, et un paon de bois dans l’arbre
Dans une école une œuvre de Seth non visible en entier, le portail étant fermé
Arrivée tout à l’est de l’arrondissement, une ancienne gare de la Petite ceinture
En haut de l’escalier, la chouette de Bordalo II, qui fait de la récup et la transforme en animaux
et la vue dégagée
Voici la station de tramway avec sa boîte à livres où j’apporte des exemplaires de mon Voyage
Et je continue en longeant un moment la ligne de tramway
La galerie Itinerrance, responsable de toutes les grandes fresques du 13e
« Petite Ceinture »
Puis j’arrive dans le quartier de l’université Sorbonne Diderot
Un autre animal de Bordalo II, un renard dans le lierre
Un théâtre…
et j’arrive à la Bibliothèque Nationale et au MK2
et après avoir descendu l’avenue de France j’approche du boulevard Vincent Auriol
où des jeunes filles répètent une chorégraphieHier à Paris 13e, photos Alina Reyes
Après avoir commencé ma distribution quotidienne de mon livre Voyage dans la ville (le livre et moi sommes les pèlerins qu’il annonce) et emprunté à la bibliothèque Buffon un livre sur le yoga et aussi la Bhagavad-Gita en traduction dans un petit livre préfacé intitulé Bhagavad-Gita, L’essence du Yoga, j’ai croisé par hasard, boulevard de l’Hôpital, quelques dizaines de Gilets jaunes en manifestation pacifique, encadrés d’autant de policiers à moto, en camions et à pied, lourdement armés – le pouvoir en place a peur.
J’ai remonté le boulevard jusqu’à la place d’Italie pour aller rendre dans une autre bibliothèque Le manuscrit trouvé à Saragosse, dont il me reste une autre édition empruntée à la maison, dont je parlerai d’ici la fin de l’été en même temps que des Sept piliers de la sagesse, incha’Allah.
Avenue des Gobelins, j’ai fait cette photo d’une installation du mouvement Extinction Rebellion :
Je suis remontée sur le boulevard Blanqui, puis je suis redescendue m’asseoir au square René Le Gall, où j’ai commencé à lire les livres que je venais d’emprunter.
Voici un passage de la Bhagavad-Gita, traduit par Aurélien Clause et Claire Mallet de la traduction anglaise de Stephen Mitchell :
« Dans les trois Mondes, Arjuna,
Il n’est rien que je doive atteindre,
Il n’est rien que je doive faire ;
Pourtant, j’entreprends et j’agis.
Car si je devais m’abstenir
De mon infatigable action,
Les hommes suivraient mon exemple
Et n’agiraient plus, Arjuna.
Ces mondes iraient à la ruine
Si je cessais d’agir ; les êtres
Seraient broyés par le chaos ;
L’humanité serait détruite.
Le sot s’accroche à ses actions,
Soucieux d’en recueillir les fruits ;
Le sage agit sans s’attacher,
Pour le bien-être universel. »
Plus de 100 kilomètres à pied en 23 jours (merci l’appli podomètre), toujours 20 à 40 minutes de yoga (de mieux en mieux et de plus en plus intense bien sûr) chaque matin, mon poids à moins de 50 kilos : garder la joie du corps, c’est garder l’esprit.
Hier au cours de ma balade je suis entrée dans une librairie de mon quartier dans l’intention de faire ma b-a, comme je l’y fais quelquefois : acheter un livre, quoique je préfère de beaucoup lire les livres sous forme numérique et que je n’en manque pas – j’en ai lu plusieurs ces jours derniers, j’en ai trois en cours en ce moment et je ne les achète pas, ce sont soit des livres gratuits (libres de droits) soit des livres empruntés en bibliothèque numérique. À peine entrée, qu’y vois-je ? Sur la première table, un de ces petits papiers en forme de conseils de lecture des libraires que je n’aime pas du tout – si nous sommes dans une librairie, n’est-ce pas pour y feuilleter les livres et ne sommes-nous pas assez grands pour choisir nous-mêmes ce que nous avons envie de lire sans qu’il soit besoin de nous faire de la retape ? Pire, la recommandation en question était accrochée sur un livre d’un mollasson plagiaire, l’un de ces écrivailleurs vendus à quelque éditeur, trafiquant leur prose en échange de promotion, dont j’ai déjà parlé ici et dont je n’ai pas envie de redire le nom. Illico je suis ressortie de la boutique, bien décidée à n’y plus remettre mes pieds, qui ont mieux à faire que de traîner chez des gens à tête si mal faite.
Quelques citations de mes toutes récentes lectures :
« Quand un poète se retrouve devant un « décideur », la partie est loin d’être gagnée. Ce sont des gens qui construisent avant tout des modèles, des cahiers des charges, des programmations. Leur métier n’est pas d’encourager les poètes mais de fabriquer des produits. »
« Je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir honnête, jamais. Quand je dis homme de pouvoir, je parle de ceux qui prétendent des choses, qui prétendent prendre notre vie en main, faire notre bien, nous diriger. Tous ceux qui essaient de nous faire croire que les poules pissent. Le pouvoir, c’est ce qui tue l’innocence. »
« L’innocence, c’est l’inverse du contrôle qui est toujours un manque de générosité. »
« La paix qu’apporte la solitude, c’est comme un plat gigantesque dont on n’est jamais repu. »
Gérard Depardieu, Innocent
« Ces montagnes dépassent l’imagination. » H.P. Lovecraft, Les montagnes hallucinées
« Le corps de bouddha serait-il en partie grec ? » Michael Lucken, Le Japon grec, Culture et possession
Au début de cette semaine, la ministre des armées a déclaré vouloir rendre à Alfred Dreyfus « tout l’honneur et toutes les années qu’on lui a ôtés ». Il serait question de l’élever, du grade de capitaine, à celui de général. Voilà qui résonne avec le formidable Cyrano de Bergerac que je viens de voir à Avignon mis en scène et interprété par le Collectif Chapitre Treize (cf note précédente).
Cyrano y est interprété par un comédien et rappeur du nom de Younès Boucif. Il est aussi beau que le beau Christian, il n’a pas été enlaidi pour le rôle, qu’a-t-il donc d’un Cyrano ? Son nez est un élégant nez de sémite, son visage et son nom sont ceux d’un sémite, arabe en l’occurrence. J’ignore si de la part du metteur en scène, Gaspard Baumhauer, la référence à la figure d’ostracisé qu’est l’Arabe sous nos cieux est volontaire ou non ; de même que j’ignore si Edmond Rostand, dreyfusard, a songé que le nez de son personnage pouvait renvoyer à celui du juif Dreyfus, dont l’affaire avait éclaté trois ans plus tôt, nez juif tel que le fantasment les antisémites. D’un mal-né d’hier à un mal-né d’aujourd’hui, les phénomènes d’ostracisme et d’exclusion ont beau souvent se voir comme le nez au milieu de la figure, on s’obstine à ne pas vouloir les voir. La société qui réhabilite Dreyfus aujourd’hui ostracise et rejette « en même temps » bien d’autres mal-nés, sémites arabes, Noirs et autres racisés, dont les femmes, traitées comme une race à part, surtout si elles sont libres.
Car en vérité c’est la liberté de celui ou celle qui ne fait pas partie du clan, qui ne s’y soumet pas, c’est la singularité qui est harcelée comme l’est Cyrano à cause de son nez. Et j’ai aimé la colère avec laquelle Younès Boucif a dit la tirade des « Non, merci », version énergique du « I would prefer not to » de Bartleby the scrivener, dans la nouvelle éponyme de Melville, antérieure de quelques décennies à la pièce de Rostand. Face à son Cyrano, Gaspard Baumhauer a choisi de faire incarner le puissant comte de Guiche par un comédien tout aussi charismatique, Sydney Gybely, lui aussi marqué d’une singularité, sa taille modeste et sa beauté. Au fond les deux personnages ne sont-ils pas deux faces d’un même être, d’une puissance différemment exprimée, d’une lutte intérieure entre la possibilité de « la fortune et la gloire » et celle de « Rêver, rire, passer, être seul, être libre » ?
Roxane (Marie Benati), éternelle mineure aux yeux de la société, a vécu dans l’illusion, et Christian (Pierre Szczurowski) s’est un temps laissé entraîner dans l’illusion (mais le comte de Guiche aussi a eu ses illusions, si puissant fût-il) qu’elle préférait à l’amour réalisé, sans doute craint, avant de sauver son honneur en allant mourir au combat. Les quatre personnages peuvent n’en faire qu’un, dans la vie réelle. Le tout est de savoir non pas qui l’emporte, mais ce qui l’emporte, à la fin. Pour ma part, je dirai : la langue (et l’alexandrin retrouve sa vigueur dans la scansion rap fréquemment mise en œuvre dans cette mise en scène) et la tirade des « Non, merci », acte II, scène 8.
Le Bret.
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
La fortune et la gloire…
Cyrano.
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? »…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !