Épidémie et banalité de la barbarie (avec Brian Catling)

Face à l’incurie hallucinante du gouvernement révélée par la pandémie, incurie d’autant plus flagrante quand on la compare à l’efficacité avec laquelle elle a été gérée par les pays asiatiques ou aux mesures responsables mises en place par le gouvernement allemand, je pense à ce passage de Vorrh, roman de Brian Catling inspiré de Raymond Roussel que je lis en ce moment (l’ayant emprunté en bibliothèque numérique) :

 

Vorrh« Plus ils deviennent incapables de travailler, plus les aïeux pèsent sur cette économie pauvre. Une fois impotents, on les livre au bon vouloir des dieux du printemps en les plaçant devant leur maison avec à manger et à boire – de quoi tenir trois jours. À cette période-là de l’année, à l’inverse du déluge d’automne que nous venons d’endurer, la pluie est douce et constante. Les anciens restent assis sur place en silence, conscients qu’aucun dialogue, aucune supplique n’y changera rien : autant économiser leurs forces. Après le temps imparti, on les accueille de nouveau à l’intérieur pour les rendre à leur lit d’angoisse. Ils trouvent cette épreuve plus civilisée, moins cruelle que celle qu’imposaient leurs aïeux. Lors de ces lointaines périodes de famine, on les emmenait sur les falaises et les forçait à rentrer seuls. Les dieux s’engraissaient de leur charpie. Un quart d’entre eux mourra au cours des semaines à venir : fièvres nocturnes, grippes ou phénomènes d’intervention divine. Ceux qui restent seront célébrés, nourris et honorés encore une année. »

Brian Catling, Vorrh, Fleuve Éditions, 2019 ; trad. de l’anglais par Nathalie Mège

*

Exercices pratiques contre les effets néfastes du confinement

 

Le Parisien propose des cours de sport et des cours de yoga en ligne, gratuitement, pendant le confinement. C’est excellent. D’autres médias le font, mais souvent pour leurs abonnés. C’est excellent, surtout quand on est confiné en appartement, sans possibilité de sortir dans son jardin. Attention tout de même : en cas de maladie, il faut laisser le corps se reposer. O et moi sommes confinés depuis plus de deux semaines, le coronavirus s’étant invité chez nous avant le confinement général. O a subi des symptômes assez sérieux ; la fièvre a baissé assez rapidement avec les cachets mais la fatigue et la toux ont perduré pendant quatorze jours. Pour ma part j’ai été paucisymptomatique, très peu atteinte, mais j’ai constaté, en continuant mon yoga quotidien, que lorsque je faisais une séance un peu trop sportive mes petits symptômes se ravivaient – et cela n’est pas tout à fait terminé, ce coronavirus se comportant comme une entité itinérante, qui se manifeste tantôt ici tantôt là dans le corps, auquel il occasionne ainsi la fatigue de devoir se défendre.

Cela dit, oui, faire de l’exercice est excellent pour le corps, et au moins autant pour l’esprit. Le confinement est particulièrement révélateur de l’état de calme ou d’agitation de notre esprit, et c’est une période pénible ou même dangereuse pour les enfants et les gens qui vivent avec des personnes agitées ou violentes, physiquement ou psychiquement. Le stress est aussi contaminant qu’un virus et tout ce qui peut l’apaiser est bienvenu. Chacun le sait, mais chacun ne l’applique pas pour autant, et cela fait partie des choses qu’il ne faut pas hésiter à répéter malgré leur banalité, leur simplicité. Nous devons sans cesse nous encourager les uns les autres, et nous encourager nous-mêmes, aux choses simples, à la simplification de notre vie. La simplification est une hygiène.

Simplifier notre vie, c’est la libérer de tout ce qui l’encombre inutilement. Exactement comme dans les diverses formes de la méditation on libère l’esprit des pensées parasites. Chacun de nous, placé au pied du mur, devant l’injonction « simplifie ta vie », sait très bien ce qu’il lui faut faire pour cela. Ne reste plus qu’à trouver courage et détermination. Comment ? C’est en pratiquant qu’on devient pratiquant.

Rien ne peut détruire notre paix royale.

*

Miyazaki renversant, journal de déconfinement, haïkus du coronavirus et maisons ouvertes

 

« J’aimerais voir si elle est sortie indemne des miasmes de la forêt toxique ». Hayao Miyazaki, Nausicaa de la vallée du vent

Pourquoi ce coronavirus laisse-t-il indemnes, ou invaincus, les enfants ? Je continue à revoir les films de Miyazaki, et j’y vois un excellent accompagnement pour passer cette pandémie. J’y vois bien des éclairages sur le renversement de notre vision du monde appelé par ce coronavirus. D’abord, ses films sont bâtis, le plus souvent, non sur un héros mais sur une héroïne puissante, qu’elle soit petite fille, jeune fille, jeune femme ou vieille femme : Chihiro, Sophie, Nausicaa, Kiki, Mononoké… Ensuite, la question de la nature comme monde visible et monde invisible, menacée et salvatrice, y est omniprésente. Celle de la technologie est récurrente aussi, liée à la guerre et au vain et mortel désir de domination par le ciel. Celle des transformations y est tout autant façon de chasser les illusions et illustration de la vie et de la connaissance. Et bien sûr, ses films sont conçus pour tout public mais d’abord pour les enfants. Miyazaki renverse les valeurs. Mieux, il renverse le monde tel qu’il est habituellement vu par les hommes. Dans le monde vu par Miyazaki, les monstres sont gros comme dans notre monde, mais ce qui est petit est puissant, ou du moins combattant. Voilà qui est tout à fait d’actualité. Greta Thunberg est une héroïne miyazakienne. Le coronavirus, puissance naturelle invisible, est un élément également miyazakien.

La mode est aux journaux de confinement. C’est compréhensible, c’est très humain, le besoin de dire ce qu’on vit pour faire écran au néant. Mais une fois racontées la galère avec les enfants ou la queue au supermarché, une fois déclarées les pieuses intentions de lire ou de se mettre à quelque autre noble activité qu’en réalité on ne pratiquera certainement guère plus que d’habitude, que dire de plus ? Les journaux invitent des gens à tenir des journaux de confinement car les journaux sont eux-mêmes des journaux de confinement. Le résultat est d’abord instructif d’un point de vue social, puis, très vite, très limité, d’autant que la plupart des personnes qui peuvent témoigner de leur quotidien ne sont pas les plus en difficulté. Plus constructives sont alors les analyses, comme celle-ci.

En réalité, la littérature, l’art, sont des journaux de déconfinement. Car les humains sont confinés. Confinés dans leurs pensées toutes faites, leurs habitudes. Avant ce coronavirus, ce n’était pas dans leur appartement qu’ils étaient confinés, mais dans leur appartement intérieur, dans leur habitation mentale, dont rarement ils ouvrent les fenêtres et plus rarement encore la porte. J’écris, ici ou dans mes livres, pour déconfiner les esprits, comme je déconfine le mien à la lecture des autres écrivains, les vrais, les déconfinants. C’est en lisant et en écrivant que je déconfine et que je renverse le monde, si petite que je sois.

*

Coronavirus,
qui es-tu ? Toi qui nous tues
et nous laisse en vie.

*

Coronavirus,
as-tu toi aussi des mains
pour jouer aux dés ?

*

Coronavirus,
invainqueur d’enfants, vas-tu
en voyant, ou non ?

*

*

*

Et voici une lecture, faite il y a cinq ans, sur mes « maisons » :


*

Dombasle, Slimani, Darrieussecq, BHL… la mort aux trousses

 

En plein confinement, alors que tant de gens souffrent, soit malades soit soignants et autres dévoués à la survie de tous, Arielle Dombasle fait la promo de son dernier titre sur les réseaux sociaux, se mettant en scène en train de rouler dans Paris désert, en limousine avec chauffeur. Qu’importe aux privilégiés le bien commun ? Comme les « Marie-Antoinette » dont je parlais hier (expression qui a été reprise par France Culture), à savoir Leila Slimani dans Le Monde et Marie Darrieussecq dans Le Point, ces gens n’ont même pas conscience de leur indignité, l’étalant complaisamment, dans leur égocentrisme forcené. Pourquoi en parler ? Parce que ces déplorables exemples sont emblématiques de toute une partie de la population, de tout un monde de privilégiés qui agissent de même, convaincus de leur bon droit, le droit d’être au-dessus de la règle commune, le droit de tricher, le droit de sacrifier les autres, le droit de s’idolâtrer eux-mêmes, « quoi qu’il en coûte » comme dit l’un des leurs, quoi qu’il en coûte à ceux qui ne sont rien, qui sont corvéables et sacrifiables à merci. Nous sommes en guerre, dit Macron, mais s’il s’agit d’une guerre contre la pandémie ce ne sont pas eux qui la font. Eux se débinent, autant que possible. Eux ont leurs planques, pour leur fric comme pour leurs personnes, et s’ils envoient le peuple lutter contre l’épidémie c’est qu’ils ont besoin du peuple, sur le dos duquel ils vivent, pour continuer à se maintenir.

En vérité les privilégiés ont peur. Ils sont en guerre ? Oui, contre ceux qui pourraient leur reprocher leur incurie. En guerre pour garder leurs privilèges, menacés par la désorganisation induite par l’épidémie. Le coronavirus n’est que le petit signe de ce qui les menace : leur propre néant, leur propre illégitimité. Dombasle squelettique et les yeux déjà quasi caves ne voit pas que ce qu’elle met en scène, c’est sa peur de la mort, mort physique et mort sociale. Ce qu’elle montre, c’est la hantise de son propre cadavre transporté dans un corbillard à travers un monde devenu éteint pour elle parce qu’elle est elle-même éteinte. De même Darrieussecq racontant qu’elle cache au garage sa voiture immatriculée à Paris pour ne pas aller à la plage avec un « 75 aux fesses ». Outre qu’elle aussi circule en contrevenant aux consignes et en fait la publicité, ce qu’elle ne voit pas non plus c’est que ce « 75 aux fesses » est un aveu de hantise de la mort aux trousses, de la mort aux fesses qu’elle partage avec les acheteurs compulsifs de PQ. Slimani voit la nature gelée, quitte sa mère, mortelle, trop mortelle ; Darrieusseq cherche refuge dans le ventre maternel, la maison familiale, à proximité de ses parents. Oui, la mort les hante, et doublement parce qu’elle habite tellement en eux, sous la forme du mensonge, des privilèges indus, de l’éternel parasitisme.

BHL, après avoir retweeté Pivot souhaitant juste avant le confinement que « d’innombrables citoyens » envahissent les librairies pour faire provision de livres (toujours avec le même mépris de cette classe pour la vie humaine), se fend ce matin d’un tweet d’hommage aux soignants, éboueurs, etc. Tous ces gens qu’il a insultés pendant des mois quand ils sortaient en gilets jaunes. Non, l’argent ni l’entregent ne protègent de tout. Son hommage soudain est un autre aveu de peur, face à la révélation éclatante de l’iniquité, de l’incapacité, de la dangerosité, de la fragilité, de son ordre, de leur ordre.

*

Privilégiés en débâcle et artistes de l’honneur

chateau ambulant,*

Après Le voyage de Chihiro avant-hier, j’ai regardé Le château ambulant hier. Merci Miyazaki. Quand on ne peut pas se déplacer physiquement, au moins se déplacer en pensée. Je suis aussi allée faire rapidement des courses, mais je compte ne pas y aller plus de deux fois par semaine et ne pas sortir pour autre chose. J’ai été contaminée et je suis tirée d’affaire mais je ne veux pas risquer de propager le virus alors qu’il se répand largement. J’ai vu encore trop de gens peu soucieux de la sécurité de tous. C’est ainsi, par l’aveuglement délibéré, qu’on s’engage dans le crime.

C’est un grand raout évangélique qui a été l’un des principaux foyers de dissémination du coronavirus dans le pays – les deux mille qui s’y donnaient la main venaient d’un peu partout et y sont retournés porter l’infection. Qu’est-ce qui est le plus grave, la stupidité ou la nullité ? Ces maladies contagieuses ont investi les librairies et les lieux de culte. Le coronavirus les a fermés, il nous laisse le soin de les désinfecter, ainsi que tous les autres lieux de pouvoir infectés.

Pourquoi des journaux confient-ils à des femmes imbéciles le soin de tenir dans leurs pages un « journal de confinement » ? S’ils veulent de l’indignité pour faire le buzz, ce ne sont pourtant pas les hommes imbéciles qui manquent dans l’édition. On voudrait discréditer les femmes, on ne s’y prendrait pas mieux. Le confinement ne peut que rendre un·e auteur·e médiocre encore plus médiocre. La pratique de la chronique dans la presse aussi – car les auteurs y sont livrés à eux-mêmes, alors que dans l’édition leur piètre production est vernie par les éditeurs afin qu’elle soit vendable.

Ces dames, nées et demeurées grandes bourgeoises, font donc dans Le Monde et Le Point leur Marie-Antoinette. Le peuple sur les réseaux sociaux l’a bien saisi, ce qu’elles disent malgré elles, c’est : si les gens du peuple se plaignent d’être confinés dans leurs étroits appartements, qu’ils aillent comme elles dans leur Petit Trianon ! Elles feraient mieux de réfléchir à ce qui pourrait arriver à leurs petites têtes, à leur retour de Varenne.

L’argent et la renommée achètent bien des choses et des gens, mais ils ne protègent pas de tout. Et surtout pas du déshonneur. Mais là où croît le déshonneur, croît aussi l’honneur. Et la pandémie nous révèle nombre d’artistes de l’honneur, à commencer par les soignantes et soignants que les confinés applaudissent chaque soir à leurs fenêtres d’immeubles. Artistes de l’honneur aussi, les éboueurs qui ramassent les poubelles et nous évitent ainsi davantage d’infection, alors même que les hommes « de pouvoir » sont incapables de leur fournir des masques et de quoi se protéger de l’épidémie, comme à bien d’autres qui sont au front : des ouvriers, des caissières, des employés, des policiers et des gendarmes, des pompiers… Honneur à tous ceux, toutes celles qui sauvent l’honneur au combat. Tous ceux que Macron et son monde ne voient pas, ne voient que comme des « riens » corvéables – c’est pourquoi Macron lors de son allocution ne s’est adressé en fait, en recommandant aux confinés de lire, qu’à son monde, le monde des bourgeoises et des bourgeois chroniqueurs et lecteurs de chroniqueurs. S’il s’était adressé au peuple entier et non à sa classe seulement, il se serait abstenu de recommandations paternalistes, ou du moins aurait pu recommander de lire mais aussi de jouer aux jeux vidéos, d’écouter du bon son, de cuisiner, de faire des abdos à la maison… Le fait est que le moment que nous vivons révèle combien tant de « ceux qui ne sont rien » sont précieux, alors que tant de « ceux qui ont réussi » sont bons à rien.

*

Pas perdus pas perdus

 

J’ai terminé aujourd’hui l’un de mes livres en cours. Si le coronavirus ou autre chose me fait passer de vie à trépas, voilà au moins quelque chose qui ne sera pas perdu. (Façon de parler, car je vais bien).

En ce moment les salles des pas perdus ne résonnent plus de beaucoup de pas. Ça reviendra.

Certains parlent de rouvrir les librairies. Comme s’il fallait que les livres empoisonnent les lecteurs, comme dans Le Nom de la rose.

Quand tout rouvrira, on aura peut-être envie de passer à autre chose.

*

De notre liberté en période de confinement

 

Vais-je critiquer les gens qui ont vidé supermarchés et supérettes pour faire des stocks très exagérés, vais-je râler parce qu’ils m’obligent à me contenter jour après jour de ce qui y reste et à me passer de ce qui n’y est plus ? Bof. Peu m’importe, je fais avec, comme je fais avec la nécessité du confinement. Je constate seulement que beaucoup d’entre nous n’ont jamais appris à vivre un peu à la dure, à dormir dans le foin ou à la belle étoile, à s’alimenter avec les moyens du bord, à faire ses besoins et sa toilette dans la nature, etc. Je ne dis pas que nous devons retourner à ce genre d’existence, je dis seulement qu’il est bon de savoir aussi vivre autrement et ailleurs que dans son salon. Plutôt que de paniquer à l’idée qu’on pourrait risquer de manquer de PQ. Je n’ai même pas envie de critiquer ça, tant je le déplore. Sans papier, on peut toujours se nettoyer le cul à l’eau. Mais sans rigueur, on peut mourir et/ou propager la mort durant une épidémie.

C’est la même défaillance qui crée la peur de manquer et l’inconscience face au réel danger. Les gens qui ne respectent pas les consignes de sécurité participent d’un aveuglement mortel. Les textes religieux de toutes sortes qui enjoignent de craindre Dieu essaient de rappeler aux gens de cesser d’avoir peur de ce qui n’est pas si terrible qu’ils l’imaginent, et de cesser aussi d’ignorer ou de minorer ce qui risque vraiment de les tuer. Comme disent les montagnards dans le pays Toy où j’habitais : « Un Toy ne craint que Dieu et l’avalanche ». C’est que Dieu et l’avalanche, c’est la même chose : une chose qui dépasse ce que nous prenons pour le centre du monde, nous-mêmes en tant qu’humains, voire en tant qu’individus. Le fait est que dans cette crise beaucoup d’entre nous se révèlent aussi irresponsables que l’ont été nos (ir)responsables politiques, qui n’agissent que lorsque l’avalanche est déjà en train d’emporter trop de vies et ont si peu prévu pour nous protéger tous (pas de masques, pas de tests, pas assez de capacités de soins et d’hospitalisation…) Certains d’entre nous agissent avec égoïsme et inconscience, d’autres avec responsabilité et générosité. Et ces deux pôles sont actifs en chacun de nous. Il n’y a pas d’un côté des gens qui sont nés pour devenir des salauds, ordinaires ou non, et d’un autre côté des gens qui sont nés pour devenir des héros, ordinaires ou non. Nous ne sommes pas des machines, nous avons une intelligence, une conscience, nous sommes en capacité de décider de la façon dont nous nous conduisons.

*

Fille de Zeus vs fils d’Hypérion : Odyssée, premiers vers (ma traduction, commentée)

odyssee-min

« Dis-moi l’homme ». C’est exactement ainsi que commence l’Odyssée. L’adjectif vient après l’apostrophe à la Muse, et il est capital de respecter cet ordre – ce qui n’est pas habituellement fait. J’ai choisi de traduire ces premiers fantastiques vers de l’Odyssée en vers de 14 pieds non rimés (ils ne sont pas non plus rimés en grec). Afin de leur conférer davantage de rythme que dans une traduction en prose, de rendre un peu leur caractère de chant inaugural. Et j’y ai mis en évidence les deux grandes oppositions qui s’y trouvent : celle entre Ulysse, « si plein de sens », et ses compagnons, « pauvres insensés » ; et celle entre le dieu Hélios, fils d’Hypérion, fatal à ses compagnons, et la déesse Athéna, fille de Zeus, alliée d’Ulysse. Homère assimile Hélios à Hypérion, donc à un Titan, un dieu primordial, dieu de l’ancien temps ; alors qu’Athéna, déesse de la sagesse, est de Zeus, le Dieu, dieu des dieux, le dieu de la nouvelle génération des dieux, le dieu moderne. Il y a là aussi une opposition entre un mâle primitif et une féminité évoluée. Opposition représentée également par le caractère « aux mille sens » d’Ulysse (ma traduction, où l’on peut entendre « aux mille directions » et aussi « plein d’esprit sensé », voire « aux mille significations » me semble plus proche de l’adjectif grec polutropon, souvent traduit par la locution « aux mille tours » ou « aux mille ruses », et aussi plus élevée peut-être, et surtout plus riche, plus polysémique), et le caractère insensé de ses compagnons, caractère qui les a conduits à la mort alors qu’Ulysse le sensé, bien que devant errer longtemps, reste vivant.

Voici donc ma traduction, au plus près de chaque vers :

 

Dis-moi l’homme, Muse, aux mille sens, qui tant erra
après avoir détruit la sacrée, puissante Troie ;
qui vit de nombreux peuples et fut instruit de leur pensée ;
qui sur les mers souffrit, tant, jusqu’au tréfonds de son âme,
luttant pour sa vie et le retour de ses compagnons.
Et pourtant il ne put les sauver, malgré son désir ;
car ils périrent de leur propre folle présomption,
ces pauvres insensés ! Ayant mangé des bœufs d’Hélios,
fils d’Hypérion, lequel les priva du jour du retour.
Dis-m’en plus là-dessus, toi, déesse, fille de Zeus !

 

Homère, L’Odyssée, Chant I, 1-10
*

Pour une autre de mes traductions d’un passage de l’Odyssée, c’est là : Ulysse et le Cyclope

Je cesse de préciser comme ces jours derniers que je suis confinée après que le coronavirus s’est invité chez moi (sous une forme bénigne), tout le monde à Paris, entre autres, se trouvant désormais en confinement. C’est le moment de rappeler à qui aurait envie de le lire que mon roman Nus devant les fantômes est offert gracieusement en pdf ici. Restez à la maison et bonne lecture !

*

Coronavirus at home

 

Le coronavirus s’est invité chez nous, à plusieurs titres. D’après la médecin contactée par téléphone (pour ne pas la contaminer), O en a présenté ces derniers jours tous les symptômes, forte fièvre, forte toux, diarrhée… après avoir été en contact avec de nombreuses personnes qui ont voyagé récemment. J’ai lu que les hommes quinquagénaires, comme lui, sont les plus touchés par l’épidémie. Il va mieux maintenant. Comme on ne peut pas être testé, on n’est sûr de rien mais on se confine et on se soigne comme on peut, en alternant paracétamol et ibuprofène [ajout du 14-3 : je lis aujourd’hui que le ministre de la Santé recommande de ne pas prendre d’ibuprofène, seulement du paracétamol ; il ne pouvait pas le dire plus tôt ?]. La pharmacienne m’a dit qu’elle et ses confrères n’arrêtaient pas d’en vendre – les gens en achètent-ils par prévention ou parce qu’ils sont malades, on ne sait pas. Pour ma part, j’ai sans doute été contaminée aussi mais je n’ai pratiquement pas de symptômes, pas de fièvre, pas de toux, seulement une grosse fatigue, un peu de mal au ventre, des maux de tête et un très léger essoufflement qui ne m’empêche pas de continuer à faire mon yoga. Je sors seulement pour faire de rapides courses au supermarché, en faisant attention à ne pas trop m’approcher des gens – comme je ne tousse pas, ça va, mais le mieux serait de porter un masque et on ne peut pas acheter de masque. J’ai plus de soixante ans et j’ai eu un cancer récemment, si ça ne s’aggrave pas j’aurai eu de la chance, et je me dis que c’est peut-être aussi grâce au yoga quotidien.

O travaille avec des Américains, il se retrouve donc sans travail, et sans revenus car il n’est pas salarié. Bon, on va s’adapter. Tout le monde se retrouve dans une situation difficile avec ce virus, et je dois dire que la décision de Trump de fermer ses frontières ne paraît pas déraisonnable, même si elle doit affecter l’économie. Alors que l’épidémie battait son plein en Chine, à Roissy trois vols par jour continuaient à arriver de là-bas. Rien n’a été fait non plus pour contenir l’épidémie depuis l’Italie. On dit aux gens de se confiner s’ils sont malades, et en même temps on laisse le pays ouvert au virus. Pour ce coronavirus comme pour le reste, la politique montre son incohérence et son manque de vision, qui deviennent criants quand survient un problème grave et plus visible que les autres. Or il y en a et il y en aura d’autres.

*

Sur l’épidémie. Et haïkus de l’aurore

 

L’épidémie nous rend à notre précarité, d’autant plus que notre santé n’est pas le souci du gouvernement. Depuis la nuit des temps les humains se battent pour vivre, pour s’entourer donc d’une meilleure sécurité. Il y a deux précarités, l’une profitable et l’autre nuisible. Ce n’est pas aux gouvernements de plonger les gens dans la précarité nuisible, celle qui tue. La seule précarité profitable est celle que les individus ou groupes d’individus préservent eux-mêmes dans leur existence, leur façon de ne pas se laisser domestiquer, de conserver un caractère aventureux et inventif à leur vie, de vivre leur liberté. Pour cela, la société doit travailler à protéger au mieux la sécurité physique et psychique de tous. En France aujourd’hui, si nous sommes grippés, il nous est demandé de ne pas aller voir notre médecin et de rester chez nous. À nous soigner comme nous pouvons, donc, sans possibilité de savoir si nous sommes ou non porteurs du coronavirus (le test étant réservé à ceux qui peuvent attester avoir fréquenté une personne ou un lieu reconnus contaminés) et en espérant que les choses n’empirent pas, qu’on n’en vienne pas à devoir appeler un Samu débordé pour être transporté dans un hôpital débordé. Les chiffres officiels de personnes contaminées (1412…), rapportés docilement par les médias, ne correspondent évidemment à aucune réalité, ou seulement à la réalité des contaminés détectés. Le mépris en marche de ceux qui ne sont rien.

 

une aube vue du train, photo Alina Reyes

une aube vue du train, photo Alina Reyes

*

Aurore de mars.
Nocturne encore, le merle
l’appelle longtemps.

*

Les pas au plafond
annoncent avec l’oiseau
le jour à venir

*

Sommeil de l’aimé.
Je suis sa respiration
calme comme l’aube.

*
*
*

Manif des femmes et haïkus des goélands

8 mars 1-min

8 mars 2-min

8 mars 3-min

8 mars 4-min*

Dans toutes les révolutions, des statues, des têtes tombent. Ceux qui pleurnichent sur les cibles de la révolution féministe devraient se réjouir que ses guillotines ne soient que symboliques. Mettre à bas les abuseurs, d’une façon ou d’une autre, est nécessaire pour renverser la loi de leur caste.

 

goelands-min

*

Que de goélands,

volant, criant sous la pluie !

La Seine est en crue.

*

Sur le pont cet homme,

seul, avec des bouts de viande

qu’il jette aux oiseaux

*

Rafales de vent.

Les humains s’envolent presque.

Bientôt le printemps.

*
*
*

goeland-minCe 8 mars à Paris, photos Alina Reyes

*

De l’art de mettre Paris en bouteille

"Songe d'un jour de pluie", mon dessin du jour

« Songe d’un jour de pluie », mon dessin du jour

*

Près de Beaubourg, l’excellent Banksy est allé récupérer son Rat au cutter, on l’a pris pour un voleur. Tout est bien qui finit bien et personne n’y comprend rien. Cheese !

En France un directeur de casting menace Adèle Haenel de briser sa carrière ; aux États-Unis, où le film Portrait de la jeune fille en feu a un beau succès, elle vient de signer avec la plus grosse agence d’artistes d’Hollywood. Magnifique actrice, magnifique tempérament, qui nous rajeunit le pays.

Quelque part une blogueuse féministe fait la critique de la tribune de Virginie Despentes. C’est tout à fait son droit, même si je trouve que lui reprocher de ne pas assez s’en prendre aux hommes, c’est retomber dans ce qui empêche les femmes de se libérer, à savoir toujours, d’une manière ou d’une autre, se déterminer par rapport aux hommes. Et quand elle dit que si le même texte avait été écrit par une inconnue sur un blog ordinaire, personne n’en aurait parlé… comment dire ? Avec des si on mettrait Paris en bouteille. Mais s’il existait une blogueuse inconnue capable d’écrire avec la puissance de feu de Despentes, elle ne serait pas une blogueuse inconnue. Écrire, ce n’est pas rien.

On ne s’improvise pas artiste non plus, et ça n’empêche que c’est bon d’écrire ou de pratiquer des arts en amateur·e. Du moment qu’on ne pense pas que tout se vaut. Rat au cutter moins Rat au cutter = zéro.

 

rat au cutter

Au fait, à qui, à quoi il vous fait penser, ce Rat au cutter ? Banksy a le sens du timing

*