La liberté vous salue bien

à la maison, photo Alina Reyes

 

Bien sûr il faudra s’expliquer pour les enfants – ce n’est pas à eux de s’expliquer, comme s’ils étaient coupables d’avoir été manipulés, comme si on rejetait sur eux un mal dont ils sont victimes -, mais aussi pour le reste. Qui ne s’est pas trouvé trop grand pour participer à de basses tromperies et manœuvres ne peut pas se sentir trop grand pour dire la vérité entre quatre zyeux ! Soyons des hommes ! Il n’est d’autre choix pour l’homme, pour les hommes, pour le monde, que de reconnaître la vérité. Car il n’est rien en dehors d’elle, rien que la mort. Et continuer à l’éviter, c’est continuer à se cacher dans le Jardin comme Adam, et à en être chassé. C’est refuser de reconnaître le Christ, refuser le salut.

La liberté ne choisit pas entre le bien et le mal, la liberté détruit le mal, a dit Léon Chestov. Soyons humbles et courageux, faisons ce qu’il faut faire, la liberté nous salue, soyons heureux.

 

L’oeil qui voit le réel

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Je m’assois sur le banc de bois du jardin alpin du Jardin des Plantes, sous le feuillage du vaste pendula. Une dame qui était assise à l’autre bout du banc se lève en laissant sur le siège un livre. Je l’appelle en le lui tendant. Elle se lance alors, debout devant moi, dans un long discours, que je ponctue essentiellement par des sourires, des hochements de tête et des mmh-mmh. Ce livre n’est pas à elle, me dit-elle, c’est un jeune homme qui l’a déposé là avant mon arrivée. Je me suis d’abord méfiée, dit-elle, à cause du titre, vous comprenez ? L’œil qui jouit. À cause de jouit, vous comprenez ?  Elle le dit plusieurs fois, en ajoutant : mais non, c’est un livre très sérieux. Sur le cinéma. Tenez, ajoute-t-elle en lisant la quatrième de couverture, écrit par Jean-François Rauger, le responsable de la programmation de la Cinémathèque française, qui collabore régulièrement au journal Le Monde. Vous voyez ? Ils ont mis jouit parce que c’est ce qui intéresse les gens, vous comprenez ? Pour accrocher.

Elle est grande et un peu forte, vêtue d’un pantalon et d’un haut beiges, hantée et affable. Elle me dit qu’elle a plusieurs annuaires sur le cinéma chez elle, avec le nom des acteurs. À mesure qu’ils meurent, elle ajoute à leur notice la date de leur mort. Elle me raconte que son frère avait des photos de Marlon Brando prises sur un tournage dans les dunes du Touquet. Elle a oublié le nom du film, qui n’est pas connu, et celui de l’actrice. Je me souviens juste de Marlon Brando, dit-elle. Bien sûr, je comprends, dis-je. Elle me dit que son frère avait chez lui un tas de films et un grand projecteur de cette époque. Peut-être cela valait-il cher ? Maintenant il est mort et bah, c’est son autre frère qui s’est occupé de tout ça, sûrement il a tout jeté. Elle me dit qu’elle allait dans les festivals de cinéma, Deauville, Cannes (une fois, en 87), Cabourg… Elle me recommande ce dernier, car c’est un festival du film romantique. Avant de continuer son chemin, elle m’invite avec insistance à emporter le livre. Je le feuillette en essayant d’y trouver une phrase intéressante à citer. La voici, elle est de Guy Debord, à propos de Paris : « c’était une ville si belle que bien des gens ont préféré y être pauvres plutôt que riches n’importe où ailleurs. »

Oui mais seuls les yeux de pauvres peuvent voir réellement la beauté, où qu’elle soit et n’importe où.

*

 

extraordinairement brûlant amour

Jardin des Plantes, photo Alina Reyes

 

Toute la nuit dans mes veines, dans mon corps, en moi qui marchais, a marché le peuple des êtres humains, de vraies personnes que je voyais, ensemble et une par une, souvent vêtues de blanc, par les routes du monde que j’étais et où je marchais moi-même, seule et en leur compagnie, à moment donné quittant l’autoroute déserte pour prendre, à rollers malgré l’herbe, les cailloux et les pentes, à travers champs, puis nous retrouvant autour d’une table, dans une sensation de violent, extraordinairement brûlant amour.

 

exactement ce qu’il faut

 

Me tournant vers le visage du Christ scotché sur mon mur, je le vois me sourire, et plaçant deux doigts à mon front je le salue, lui disant, radieuse : « je t’écoute, Capitaine, je te suis ! » Il me sourit dans tout le corps, il est content.

 

manteau de mousse sur le rocher soulevé par le vent, photo Alina Reyes

 

« Mais l’enchevêtrement de ces longs pins abattus [par la tempête], semblables à des baguettes de mikado, crée en une nuit, comme des dés jetés par la main de Dieu ou, qui sait, selon le schéma directeur pensé et exécuté par un autre grand architecte, tout un réseau spontané de barrières, de corrals et de murets qui vient protéger la future vague de trembles et de cèdres prêts à prendre racine au centre de ce labyrinthe de troncs éparpillés, de ce chaos, ou de ce qui apparaît comme tel, trop confus et trop dense pour que même le cerf le plus affamé s’y aventure et atteigne les pousses naissantes des jeunes arbres. C’est ainsi que l’effondrement de l’ancienne pinède et l’érection de barrières qui l’accompagnent fournissent, dans cette abstention même, exactement ce qu’il faut aux cerfs pour assurer leur survie – la future protection de l’épaisse canopée des cèdres adultes en hiver quand les cerfs affaiblis chercheront un abri contre la neige profonde et le froid glacial, et les tendres feuilles de tremble quand les faons de l’été seront en passe de devenir de jeunes adultes et qu’ils seront prêts à dévorer la terre entière. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

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Dieu est exact

 

Le rocher

photo Alina Reyes

 

Chaque jour je pense à mon père, là-bas. Qui oublie tout au bout de quelques secondes. Jamais de sa vie il ne m’a téléphoné ou rendu visite, même quand j’étais dans une très grande précarité seule avec mes deux petits, les aînés des deux jeunes hommes. Jamais il n’a accepté mes invitations à venir un ou quelques jours chez nous, jamais non plus il ne s’est intéressé plus de quelques minutes à ses petits-enfants. Je ne ne lui en veux pas, il est ainsi, c’est tout. Simplement je veux dire : comment fonder une relation dont quelqu’un ne veut pas ?

Quant à ma mère, elle m’a écrit il y a plusieurs années que je n’étais plus sa fille. Ensuite j’ai essayé d’arranger les relations à l’intérieur de toute cette famille, j’ai voulu y faire apparaître un peu de vérité, et j’ai dû m’y prendre très mal je l’admets, car tout n’a fait qu’empirer. La dernière fois que je l’ai vue, en juillet avant de partir à la montagne, elle m’a rappelé qu’elle n’avait jamais vu une enfant aussi entêtée que je l’avais été, selon elle – histoire de me faire savoir que tout cela était de ma faute. Je n’ai pas protesté, seulement plaisanté, sans ironie, sur mon horrible caractère. Tous les parents commettent des erreurs et des fautes envers leurs enfants, mais elle n’est pas du genre à en reconnaître le dix-millième d’une.

J’écris ceci au Jardin, à l’ombre sous un arbre, mais à l’instant je sens qu’il fait vraiment trop chaud, je vais rentrer. C’est là qu’on apprécie d’avoir un appartement meilleur marché, orienté au nord. Je pense à O, c’est pour lui que je regarde tant la web tv du sanctuaire de Lourdes en ce moment, avec toutes les prières à la grotte et son silence bienfaisant la nuit. La grotte, le rocher, est infiniment plus puissant que toutes les paroles humaines qui s’y disent.

(écrit hier au jardin, pour un livre en cours)

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JOIE

 

Hier soir en allant avec Jo chercher Syd à la gare, j’ai fait cette photo d’un livreur à moto sur laquelle il était écrit :

URGENT
SANG

Presque quatre semaines que les deux frères ne s’étaient pas vus, c’était leur plus longue séparation. À la sortie du train notre Sourit-Toujours a dit qu’il avait voyagé à bord d’une voiture pleine de religieux de retour de Lourdes. Il y avait aussi une famille d’Indiens de retour de pèlerinage, dont une jeune fille vêtue d’une robe blanche « transparente », et il a remercié Jésus, ajoute-t-il en levant les yeux au ciel, avec son éternel sourire d’ange.

Les motos et les trains sont les ânes d’aujourd’hui. Nous sommes arrivés à la maison à minuit, il faisait plein jour de joie.

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Un bon jour pour vivre

Photo Alina Reyes

 

« On », toujours sous le couvert d’un masque ou de l’anonymat, continue à m’insulter, ou à me faire parvenir des messages pour me faire part de son plaisir à l’odeur de la mort qui menace. Janus est bête.

Je relis l’Évangile de Luc, qui est vraiment un homme merveilleux. J’aimerais travailler sur ses écrits, peut-être pourrais-je le faire un jour. Pourquoi pas dès maintenant ? C’est que j’ai un autre projet en cours, un très beau, pour l’amour, et puis les peintures il faut que je les fasse même si je ne suis pas peintre, comme tout le reste cela se présente à moi de façon impérieuse et je m’acquitte en toute confiance envers le travail de l’Esprit, qui me commande. En toutes choses Dieu sait ce qu’il fait, si vous vous en remettez entièrement à lui vous pouvez être assurés absolument, non pas pour ce qui vient des hommes, mais pour ce qui vient de lui.

Aujourd’hui je fus à Lourdes par le cœur et par l’internet, aussi longtemps que le temps que je passais dans la prairie, il y a si longtemps déjà, à simplement écouter et sentir et voir, et comme alors, ce fut très doux. Aujourd’hui, et encore ce soir, et demain et chaque jour, ce fut, c’est et ce sera un bon jour pour vivre la douceur de l’âme, et nous sommes éternels.

*

 

Imaginaire

Même du toit de la tour Montparnasse, les étoiles à Paris restent cachées, mais on peut contempler la ville, c’est très beau, et on peut aussi, avec un petit appareil photo, s’amuser à inventer des ciels profonds imaginaires…

et une tour Eiffel prête à décoller, entourée de petites flammes douces

photos Alina Reyes

 

Bonne nuit, bonjour !

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Vivre le ciel

photo Alina Reyes

 

Je poursuis et termine la lecture des Quarante Hâdîths authentiques de Ramadân choisis et commentés par le Dr Al Ajamî. Nous sommes entrés dans la dernière décade de ce mois, au cours de laquelle aura lieu la Nuit du Destin, la nuit où le Coran fut révélé, dont la date, dans la grande sagesse de Dieu, n’est pas fixée, mais seulement à rechercher, puisqu’il s’agit d’une expérience à vivre, dans les nuits impaires de cette troisième décade.

Voici, comme les fois précédentes, quelques phrases extraites de l’ouvrage.

« Dans la solitude des nuits de veille, le Coran comme unique lumière. »

« Ramadân est témoignage concret de l’unicité de Dieu, il est conformité au Prophète, il est prière, il est purification, il est Voyage vers Dieu, il est endurance, il est Jihâd, il est invocation, il est protection, il est révélation, il est solitude, il est communauté, il est difficulté, i est facilité, il est Miséricorde… »

« Le Jeûne est (…) en soi un non-acte. Ainsi, les portes du Paradis s’ouvrent-elles par l’abandon des biens de ce monde. Ce sacrifice éloigne d’ici-bas et rapproche de l’au-delà avec une acuité toute particulière. (…) À la différence des autres actes d’adoration qui sont par définition des actes visibles, tels la prière, la zakat, l’invocation, Ramadân n’a pas d’existence propre manifestée. En ce sens, en notre réalité concrète rien par essence ne peut lui ressembler. De par ce statut particulier, Ramadân possède une aptitude spécifique à écarter les voiles des réalités, il permet donc de mieux percevoir l’autre Réalité à quoi rien n’est semblable. Il est une passerelle, un isthme béni où se manifeste la Révélation et où sont réactualisés les ordres du Monde en la « Nuit du Destin ». »

Enfin, « À celui qui aura su sacrifier encore après l’épreuve, ou mieux, prolonger les joies et les lumières de Ramadân, ses états spirituels, comme le temps Réel, seront sans mesure ni fin. » (c’est moi qui souligne)

Et maintenant je voudrais lancer une passerelle en citant Louis Bouyer, dans Le Sens de la vie monastique :

« L’effet de cette ascèse pénitentiaire doit être en fin de compte de nous mettre devant Dieu dans l’état de gens qui savent qu’ils n’ont plus droit à ce qu’ils ont, si peu qu’ils aient. Il ne s’agit pas seulement de nous en inculquer l’idée. Nous devons aller ici au-delà de la simple psychologie. C’est d’ailleurs la raison dernière pour laquelle la tradition monastique a toujours considéré une ascèse purement spirituelle comme radicalement insuffisante. Il faut réaliser concrètement cette situation qui est la nôtre : non seulement se considérer comme pauvres, mais l’être de fait. Disons-nous bien que si le Christ n’a pas cru pouvoir relever notre misère autrement qu’en en prenant sur lui toute la réalité, il serait invraisemblable que nous puissions nous en tirer à moindre frais. Nous découvrons ici à quoi tient cette place envahissante qu’ont prise les pauvres dans la religion d’Israël. »

Et ce passage de la fin de Forêt profonde :

« L’homme n’habite le monde que lorsque le monde l’habite, l’homme est fractal, poème poète, appartenant au Poème, se démultipliant en poèmes, et quand il atteint son plus grand déploiement, à son tour créateur du Poème. Accrochée à la main d’Haruki, le suivant dans le flot des êtres que le vent tiède avait fait sortir de leur lit, j’étais la joie simple et mouvante d’une lettre avec les autres descendue là sur le quai, j’étais le a, le a a a, dans la confusion nous n’étions encore que des essais de voix de l’être au réveil mais déjà il me semblait entendre le chant qui viendrait. J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! ». »

En attendant, n’oubliez pas, ce soir est une très bonne nuit, dégagée, pour observer les étoiles. Vous vous sentirez petit, mais c’est un si splendide voyage. Et c’est très important de contempler aussi avec ses yeux de chair. Au soir de votre vie, au moment de le rejoindre, pourrez-vous penser que vous avez assez contemplé et vécu le ciel, ou aurez-vous laissé passer les occasions de le faire ?

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L’Alpha et l’Oméga

photo Alina Reyes

 

Tel anonyme, mécontent de mon amitié pour l’islam, m’envoie ce message : « alina reyes virée de l’église », aussitôt suivi de celui-ci : « alina reyes juive ». L’islamophobie est une variante de l’antisémitisme. Qui se déclare contre l’antisémitisme sans se déclarer contre l’islamophobie est au fond antisémite, fût-il juif. Et qui se déclare antisémite est également au fond islamophobe, fût-il musulman. Quant au chrétien, qu’il prenne soin de ne pas croire que sa religion met l’homme à la place de Dieu. L’antisémitisme, et ses variantes l’islamophobie, voire l’antichristianisme, sont le symptôme d’un refus du fait qu’en premier comme en dernier lieu, l’autorité n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu. Le judaïsme et l’islam étant les religions qui affirment avec le plus de force l’unicité de Dieu et de son autorité sont évidemment les cibles premières de l’homme qui veut s’imposer au lieu de Dieu, ou qui se sert du nom de Dieu pour imposer une volonté toute humaine. En vérité tout vrai croyant, ou pour le dire mieux tout vrai pauvre, quelle que soit sa religion ou son absence de religion, parce qu’il manifeste malgré lui que l’homme n’est pas le détenteur ni du premier ni du dernier pouvoir, déclenche le malaise, ou même la haine, ou l’acharnement destructeur, de l’homme qui refuse de voir en ce miroir sa propre petitesse.

C’est pourtant ainsi, petits, que nous sommes aimés, et que nous sommes grands.

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Les animaux désincarnés

photo Alina Reyes

 

J’étais assise sous un arbre en train de lire cette phrase de Triangle de pensées, d’Alain Connes : Étant donné un système logico-déductif non contradictoire, on ne peut pas formaliser sa cohérence de l’intérieur mais on peut formuler une proposition du type « la présente proposition est indémontrable ». En même temps exactement que je lisais ces derniers mots, une femme près de moi dit : « il n’y a vraiment pas un nuage aujourd’hui ». Et dans ma tête les deux propositions se chevauchèrent, si bien que je crus un instant que celle que je venais d’entendre était celle que je venais de lire. Je poursuivis ma lecture. La phrase suivante était : Une telle assertion n’est démontrable que si elle est fausse. Je levai les yeux vers le ciel et en effet je vis qu’elle était fausse, il y avait bel et bien des nuages dans le ciel bleu, quoique blancs, fins et discrets comme de la soie.

Depuis le début j’ai été mal interprétée, mal comprise, soupçonnée à tort de toutes sortes de choses, et je le dis dans l’espoir d’éviter cela à autrui une autre fois. Car cette misère aurait pu être évitée tout simplement par un vrai face à face avec mes interlocuteurs, un face à face d’homme à homme, où la présence réelle parle suffisamment pour que la vérité paraisse et prenne la force des relations d’honneur, telles que les hommes peuvent en connaître quand ils ne comptent pas sur la technologie et autres artifices de communication où mijote à son aise le diable. Incarnation, incarnation !

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