Fiction or not fiction, that is the question

Toute fiction s’inspire du réel. De situations, de personnes, d’expériences, de faits réels. Le mot fiction vient du verbe latin fingo, qui signifie façonner, pétrir. On pétrit quelque chose, et non pas rien, comme pourrait dire Parménide. La même racine a donné les mots figure et ses dérivés, ainsi que feindre. En anglais elle a donné aussi faint (faible, vague).

L’homme a besoin de fictions comme supports à sa pensée. Les mythologies, les cosmogonies, les religions reposent sur des fictions. Figures et concepts sont étroitement alliés dans la formation de la philosophie et de la pensée. Les mathématiques elles-mêmes sont nées de figurations géométriques, elles-mêmes nées de l’observation de la nature, phusis (physique).

À oublier que la pensée naît du réel via la fiction, on tombe dans de faux processus et de faux procès. Le véritable serviteur, celui qui façonne le réel au service de la pensée, donc de l’élévation de l’humanité, qui ne peut se survivre qu’en s’élevant, en croissant (tel est aussi le sens du mot phusis, de même racine que les mots phos (lumière), phèmi (dire), et un autre phos (être humain)), s’élève, comme le dit Kafka, « d’un bond hors du rang des meurtriers ». Et cependant il est poursuivi comme un meurtrier (Le Procès). Le jugement des hommes, contraire à celui de la Vérité, les condamne, parce que les hommes ne veulent pas voir révélé le mal qu’ils font dans l’obscurité. « Et le Jugement, le voici : quand la lumière est venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. En effet, tout homme qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne lui soient reprochées », dit l’évangile de Jean.

Une autre inversion de ceux qui font le mal consiste à faire passer de la fiction pour la vérité. Ici nous sommes dans le système idolâtrique. Une figure du faux est présentée comme vraie et vivante. Un film sorti l’année dernière faisait ainsi passer une photographe inventée de toutes pièces pour une personne ayant vraiment existé, dont on exposa et vendit même les photos fabriquées. Vulgaire escroquerie au service de Mammon, comme on dit dans la Bible, à savoir de l’argent et du mal. Les exemples de telles escroqueries à l’art fourmillent, qui non seulement sont destinées à remplir les poches de faux artistes et de leurs producteurs et autres distributeurs, galeristes, éditeurs etc, mais aussi à établir le règne de la confusion dans l’esprit du public, afin que la vérité lui devienne indiscernable du mensonge, et que le cercle vicieux puisse continuer à tourner, l’argent à rentrer et la vérité à être occultée. Ainsi a-t-on vu de faux témoignages de partouzeuses ou de déportés dans les camps de la mort faire des succès mondiaux. Car ceux qui sont, par manque de vérité en eux, impuissants à créer des fictions qui élèvent l’être à la vérité, fabriquent des fictions qui feintent la vérité : ce n’est que parce qu’ils les font passer pour récit de vécus réels qu’ils parviennent à susciter l’intérêt du public. Leur fabrication ne tient que par la croyance au faux qu’elles exigent. Il ne s’agit pas d’art, mais de contrefaçon, tout à la fois contrefaçon de la vie et de l’art.

Le lendemain de la tuerie à Charlie Hebdo, un écrivain racontait sur sa page facebook les réactions accablantes d’une classe de banlieue dans laquelle il avait été invité à parler de théâtre. Les clichés effrayants sur les jeunes de banlieue, arabes et noirs, y éclataient si bien que les médias (dont Alain Finkielkraut) s’empressèrent de reprendre son récit. Quand la vérité fut dite par le professeur et les élèves, à savoir que les choses ne s’étaient pas du tout passées comme il l’avait prétendu, le mal était fait et personne ne se soucia de le corriger. J’avais déjà lu sur la page de cet auteur de courts récits, écrits d’une plume allègre à la première personne, comme des témoignages de choses vécues. Il était clair qu’il s’agissait en fait de fictions, et tant qu’elles ne mettaient en scène que des historiettes d’amour, peu importait que les lecteurs soient dupes ou non. Mais présenter comme le réel brut des reconstitutions fantasmatiques du réel ressort de la tromperie et participe à semer dans le monde la confusion des esprits. Soyons attentifs, auteurs comme lecteurs.

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Le pain sait-il quand il va craquer

et finir émietté sur la table ?

L’animal sent le tremblement

de terre avant qu’elle ne tremble.

Elle tremble, mes veines tremblent

comme le pain ma chair est terre

et tremble pour ceux qui resteront

si elle redevient poussière.

Mon sang furieux rugit, torrent

jeté dans la veule humanité,

hurlant contre sa surdité.

Écoutez, je vous crache à la gueule,

occupés de votre aliénation !

Ils verraient s’ils ouvraient, un peu,

les yeux. À force de raviner

je suis si loin, ils sont aveugles.

Je sens s’effriter la montagne.

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La drachme retrouvée, une utopie ?

la manne,

La manne, aquarelle, pastel gras,gouache, feutre, encre sur carte 17×23 cm

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Les Grecs ont inventé la monnaie (en Ionie, alors monde grec, chez les premiers penseurs présocratiques – les physiologues) au septième ou sixième siècle avant Jésus-Christ. La drachme qui était, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par l’euro, la plus ancienne monnaie toujours en cours, a donné son nom au dirham. Elle est mentionnée dans les Évangiles (parabole de la drachme perdue, Luc 15-8), et dans le Coran (vente de Joseph à vil prix par ses frères, 12-20). Le dirham a pu servir de monnaie en Europe entre le Xe et le XIIe siècles. Si des Grecs, ou d’autres, faisaient revivre la drachme comme monnaie venue du peuple et plus vertueuse, ce serait beau, non ?

« Quelle femme ayant dix drachmes ne désirerait, si elle en perdait une, allumer une lampe, balayer la maison et chercher avec soin, jusqu’à ce qu’elle trouve ? Et quand elle a trouvé, elle appelle ensemble ses amies et ses voisins et leur dit : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé la drachme qui était perdue’. Ainsi, je vous le dis, vient la grâce face aux anges de Dieu quand un égaré réfléchit et change de voie. » Jésus dans l’évangile de Luc 15, 8-10 (ma traduction).

Ce qui serait vivant, ce serait que toute l’Europe change sa monnaie pour adopter la drachme, monnaie qui fut inchangée pendant des millénaires. Si elle pouvait le faire par désir d’être un espace de joie commune, et  par sens du beau, du temps, de la lumière. (Je parle ici selon l’optatif, comme dans les versets ci-dessus, au mode de l’option, du désir, de la projection).

« Les cadeaux de Dieu ne sont pas toujours faciles », disait à Christian de Chergé son ami Mohammed, qui concevait le jeûne de Ramadan comme un don du ciel. La drachme perdue de la parabole c’est aussi, dans un système de pensée, l’élément qui manque. Ce qui manque au monde n’est pas l’austérité, mais la grâce d’une lampe allumée, d’une maison balayée et d’une pièce retrouvée comme on trouverait une pièce d’habitation oubliée, une nouvelle pièce claire et dépouillée, où habiter en joie.

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Physiologie

sydney dans la foret

Sydney dans la forêt, petite gouache sur papier

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Avant de prendre mon petit déjeuner, j’ai fait une petite série de trois cents abdos. Après le thé vert au gingembre et le pain grillé à la gelée de groseilles, je me suis remise à l’étude des Présocratiques. Il est très productif de songer à eux comme « physiologues ». D’ailleurs phusis, la nature, signifie d’abord : ce qui fait croître. J’ai commencé à énoncer par écrit ce que je vois, et cela fait une petite grande lumière, la lumière qui fait pousser les arbres et les met en marche.

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Lire des polars

Contrairement à l’homme, la vérité ne vieillit ni ne meurt, c’est pourquoi elle a tout son temps. Elle peut apparaître et disparaître à tout moment, mais ses conséquences sont sans cesse à l’œuvre.

Le mensonge n’est jamais vivant, n’accède jamais à la vie. Même à la mort, à laquelle il appartient, il finit par être enlevé, pour sombrer dans le néant.

Je continue à lire des polars (en ce moment Michael Connelly), en parallèle à l’étude des Présocratiques. Un excellent exercice. Comme le dit Héraclite : de ce qui ne sombre jamais, comment se cacher ? Si piétinée soit-elle, la vérité sourit, sereine, et vous regarde.

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« Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque », par Marcel Detienne

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La bocca della Verita, au jardin du Luxembourg, photo Alina Reyes

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« Dans la Grèce des premières statues en marche, il est des chemins qui débouchent soudain sur la « prairie de la Vérité », ou découvrent les contours d’une plaine dite d’Alètheia. D’autres sentiers plus secrets encore conduisent vers la Fontaine d’Oubli ou mènent vers les eaux glacées de la Mémoire. En Crète, Épiménide le cueilleur de simples tombe un jour dans un sommeil si profond que le temps en est aboli et qu’il a tout loisir de deviser avec Vérité en personne. Au cours du VIème siècle avant notre ère, Alèthéia-Vérité fait partie des intimes de la Déesse qui accueille Parménide et le guide jusqu’au « Cœur inébranlable de la Vérité bien circulaire ».

Pour un promeneur en quête d’archaïsme et de commencements, la Vérité semblait offrir une archéologie fascinante avec ses paysages depuis les muses d’Hésiode jusqu’aux filles du Soleil conduisant l’homme qui sait. Deux ou trois reconnaissances antérieures, du côté du « démonique » ou de la resémantisation d’Homère et d’Hésiode dans les milieux philosophico-religieux du pythagorisme, m’avaient convaincu de la richesse des cheminements entre pensée religieuse et pensée philosophique. »

detienne

Telles sont les premières lignes de l’  « ouverture » écrite par Marcel Detienne en 1994 en guise de présentation de son ouvrage, paru près de trente ans plus tôt. Dans la Grèce archaïque, les maîtres de Vérité sont le poète et le voyant, qui énoncent « ce qui a été, ce qui est, ce qui sera », et le roi, dont la parole réalise la justice. « Au cœur de cette parole, dispensée par les trois mêmes personnages, poursuit l’auteur, se loge Alèthéia, puissance solidaire d’un groupe d’entités religieuses qui lui sont à la fois associées et opposées. Proche de Justice, Dikè, Alèthéia fait couple avec Parole Chantée, Mousa, avec Lumière et avec Louange. Par ailleurs, Alèthéia fait contraste avec Oubli, c’est-à-dire avec Lèthè, complice de Silence, de Blâme et d’Obscurité. Au milieu de cette configuration d’ordre mythico-religieux, Alèthéia énonce une vérité assertorique : elle est puissance d’efficacité, elle est créatrice d’être. »

Detienne va montrer que cette parole efficace sera remplacée, avec la naissance de la cité via la cité guerrière, par la parole dialogue qui caractérise la société, pour finalement revenir avec la recherche d’approche du réel par les premiers philosophes et le souci de distinguer, notamment dans le poème de Parménide, l’Être de l’opinion. Citons quelques passages de ce livre foisonnant dans sa brièveté, débroussaillant dans son érudition, suivant dans ses sources archaïques l’usage de la langue tel qu’il nous est encore en cours.

« Comme Mnèmosunè, Alètheia est un don de voyance ; elle est une omniscience comme la Mémoire, qui englobe passé, présent et futur : les visions nocturnes des Songes, appelées Alèthosunè, couvrent « le passé, le présent, tout ce qui doit être pour de nombreux mortels, pendant leur sommeil obscur » [Iliade] (…) Puissance mantique, Alètheia se substitue parfois à Mnèmosunè dans certaines expériences de mantique incubatoire. Il suffit de rappeler l’aventure d’Épiménide : c’est avec Alèthéia, accompagnée de Dikè, que ce mage s’entretient pendant ses années de retraite, dans la grotte de Zeus Diktaios, celle-là même où Minos consultait Zeus, où Pythagore se rendit à son tour. »

« En fait, dans le système de pensée religieuse où triomphe la parole efficace, il n’y a nulle distance entre la « vérité » et la justice : ce type de parole est toujours conforme à l’ordre cosmique, car il crée l’ordre cosmique, il en est l’instrument nécessaire. »

Or, avec l’organisation de la cité, vient prédominer une autre forme de parole, la parole-dialogue instrumentalisée pour manipuler et servir l’opinion, une parole de tromperie : « Dans la République, Platon imagine le choix de l’adolescent, placé à la croisée des chemins : « Gravirai-je la tour la plus élevée par le chemin de la justice (dikai) ou de la fourberie tortueuse (skoliais apatais) pour m’y retrancher et y passer ma vie ? » Deux voies s’ouvrent devant lui : celle de Dikè, celle d’Apatè. Or, pour Platon, il ne fait pas de doute que, dans une cité où les poètes critiquent ouvertement les dieux et encouragent à l’injustice, l’adolescent ne tienne le langage suivant : « Puisque to dokein [l’opinion, la doxa], comme le démontrent les sages (…) est plus fort que l’Alètheia et décide du bonheur, c’est de ce côté que je dois me tourner tout entier. Je tracerai donc autour de moi, comme une façade et un décor, une image (skiagraphian) de vertu et je traînerai derrière moi le renard subtil et astucieux (…) » Les termes de l’alternative sont ensuite repris sous une forme qui précise leur signification : d’un côté, le monde de l’ambiguïté, symbolisé par le renard qui, pour toute la pensée grecque, incarne l’apatè, le comportement double et ambigu, et par la skiagraphie qui signifie pour Platon le trompe-l’œil, l’art du prestige (thaumatopoiikè), une forme achevée d’apatè ; de l’autre, le monde de la Dikè qui est aussi celui de l’Alètheia. »

« L’instabilité de la doxa est une donnée fondamentale : les doxai sont de même nature que les statues de Dédale, « elles prennent la fuite et s’en vont ». Nul plus que Platon n’en a mieux marqué les aspects d’ambiguïté : les Philodoxoi, dit-il, ce sont (…) des gens qui se soucient des choses intermédiaires, celles qui participent à la fois de l’Être et du Non-Être. Quand il veut préciser la nature de ces choses, Platon recourt à la comparaison suivante : « Elles ressemblent à ces propos à double sens qu’on tient à table, et à l’énigme enfantine de l’eunuque qui frappe la chauve-souris, où l’on donne à deviner avec quoi et sur quoi il l’a frappée. »

« La fin de la sophistique comme celle de la rhétorique est la persuasion (peithô), la tromperie (apatè). Au cœur d’un monde fondamentalement ambigu, ce sont des techniques mentales qui permettent de maîtriser les hommes par la puissance même de l’ambigu. (…) Sur ce plan de pensée, il n’y a donc, à aucun moment, place pour l’Alètheia. Qu’est-ce, en effet, que la parole pour le sophiste ? Pour lui, le discours est un instrument, certes, mais nullement un instrument de connaissance du réel. »

« Si les sophistes, comme type d’hommes et comme représentants d’une forme de pensée, sont les fils de la cité, et s’ils visent essentiellement dans un cadre politique à agir sur autrui, les mages et les initiés vivent en marge de la cité et n’aspirent qu’à une transformation tout intérieure. À ces fins diamétralement opposées correspondent des techniques radicalement différentes. Si les techniques mentales de la Sophistique et de la Rhétorique marquent une rupture éclatante avec les formes de pensée religieuse qui précèdent l’avènement de la raison grecque, les sectes philosophico-religieuses, au contraire, mettent en œuvre des procédés et des modes de pensée qui s’inscrivent directement dans le prolongement de la pensée religieuse antérieure. Parmi les valeurs qui, sur ce plan de pensée, continuent de jouer, à travers des renouvellements de signification, le rôle important qu’elles tenaient dans la pensée antérieure, il faut mettre en exergue la Mémoire et l’Alètheia. »

« D’Épiménide de Crète à Parménide d’Élée, du mage extatique au philosophe de l’Être, la distance paraît infranchissable. Au problème du salut, à la réflexion sur l’âme, aux exigences de purification propres à Épiménide, Parménide substitue le problème de l’Un et du Multiple, une réflexion sur le langage, des exigences logiques. » Pourtant, « entre Épiménide et Parménide des affinités se nouent sur toute une série de points dont le lieu géométrique est précisément Alètheia. »

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Hommage à Zoo Project

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Merci aux amis de Bilal Berreni pour cet hommage. Sons extrêmement touchants, images simples et belles, lumière. Je me sens proche de cet artiste, et je suis dans une situation un peu comparable quoique inversée : de faux amis, dont les agissements sont absolument inacceptables, m’empêchent de publier Voyage en prétendant s’en occuper, ce à quoi je me refuse et me refuserai toujours. Comme son œuvre, mon œuvre est donc quasiment invisible – mais le temps ne l’atteindra pas comme il atteint les peintures, et elle n’aura pas à être restaurée. Bilal Berreni, je t’admire profondément, ce sont des artistes tels que toi qui m’inspirent et m’ont toujours inspirée, ceux qui ne trichent pas, ceux qui comme aussi Alexander Grothendieck font un, sont tout un, sans séparation entre la vie, l’œuvre, le travail, l’exigence de vérité. Ce sont eux qui sauvent le monde et le sauveront.

Voir aussi la page d’Antoine Page consacrée à Bilal Berreni : ici

et la précédente fois que j’en ai parlé : ici

et son site, ZOO PROJECT

Sauvage

Longs chapelets de rêves splendides, sauvages, hier et cette nuit. Dormant sous une tente tout au bout de la Fin des Terres avec O, à côté de la grande tente ronde des oiseaux, leur campement. Par l’ouverture de la nôtre, je les contemplais, par l’ouverture de la leur. Le matin venu, dans sa lumière vivante, déchirante, arrivée d’une grande manifestation, là, jusqu’au bord de l’eau, de l’océan. Je prenais mon appareil photo dans notre voiture et je la photographiais. Je photographiais notamment l’un des manifestants, qui portait un panneau aussi grand que lui, tout écrit ; puis il me demandait si j’accepterais d’écrire un livre retraçant son engagement politique. La route nous attendait, O et moi, mais il n’était pas impossible de tout faire, cela restait à voir. Hier mes rêves se terminaient sur des noms de personnes et de lieux, que j’inventais, qui me venaient, nus, étranges et beaux comme du début du monde.

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Mathématiques et vérité

voyage de l'humain dans l'univers,*

Les hommes sont malheureux, donc malfaisants, lorsqu’ils courent sans avancer après un objet qu’ils ne voient pas et dont ils ne peuvent rien saisir, ni en esprit ni en chair. Tel est l’état de l’homme de la société du spectacle et de la consommation : cherchant à voir mais ne voyant rien que d’insignifiant, cherchant à consommer mais ne consommant rien que de morbide. Passant ainsi de borgne à aveugle, et d’avide à damné, condamné à l’impuissance et à l’insatisfaction, à l’auto-tromperie et à la tromperie répétitives. Tel est l’homme sans colonne vertébrale, insensé : l’homme de la « structure discrète », selon le terme mathématique, où tout est limité mais aussi séparé, discontinu. L’homme in-vertébré est l’homme di-verti, l’ad-versaire de l’homme.

L’homme heureux, lui, tel un nombre irrationnel, avance en lui-même. La lumière est son lit, il y coule ses nuits et le jour, il en sort tout vêtu, poursuivant, loin devant, son propre, à tous les sens du terme, chemin de la joie.

Ma découverte fondamentale continue à s’approfondir, elle sera le fondement de ma thèse. L’homme est borgne parce que les uns se servent d’un œil, les autres de l’autre. C’est un jeu que je fais depuis toujours, souvent dans mon lit avant de me lever : fermer un œil, puis l’autre, regarder le même espace d’un œil, puis de l’autre. Puis ensuite avec les deux yeux. Chaque fois la vision est différente. Je fais aussi depuis toujours d’autres petits jeux, avec mes yeux et avec mes mains, formant des figures avec mes doigts et les examinant sous différentes perspectives. Tout cela est chargé de sens comme une bombe d’explosif.

Lors d’une conférence, le mathématicien Stéphane Dugowson répond avec humour au discours sans grâce d’une psychanalyste : « Je vais vous raconter une blague : quelle est la différence entre un mathématicien et un philosophe ? Le mathématicien a besoin de papier, d’un crayon et d’une gomme ; le philosophe a besoin de papier et d’un crayon. » Seuls ceux qui ont aussi une gomme, et qui s’en servent, peuvent penser vraiment. Et non pas discourir par onanisme, faire du discours l’instrument de leur ego et celui des autres aveugles, un bandeau sur leurs yeux et sur leur miroir – mais chercher la vérité, réellement.

Jaillissements

visitation du jeune homme de caillebotte,

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Jaillissement sur jaillissement, le sujet de ma thèse ouvre des perspectives extraordinaires, voire vertigineuses. Incroyable puissance de la vie. Ce qu’on appelle pensée n’est rien d’autre que la vie, ou bien ce n’est que fausse pensée.

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J’ai fait en rêve une phrase de réflexion linguistique, une phrase sur l’être de la langue, qui contenait le mot « préxome », néologisme produit par le rêve. Disant à la fois « presque homme » et pré-x-homme » (x comme en mathématiques et en biologie, notamment), et d’autres choses encore notamment avec l’anglais « home », ce terme est indubitablement lié à mon autre micro-rêve d’il y a quelques jours, sur la permutation du monde.

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« J’insiste sur ce fait qu’il n’est pas sûr qu’il soit possible de décrire un jour l’origine du langage », dit Noam Chomsky au cours de cette conférence que je suis en train d’écouter. Or j’ai de mon côté trouvé quelque chose d’inouï sur ce sujet. Tout cela bouillonne et fuse et jaillit en moi, de tout cela je prends note et tout cela va être écrit.

Qu’importe la matière, pourvu que le génie s’exerce

48en chemin vers chez nous, photographiée par O

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Hier quand je suis arrivée dans la salle d’attente de Pôle Emploi, où j’avais rendez-vous pour m’inscrire, s’y trouvait P., un homme sans abri que je connaissais quand j’étais bénévole dans une association. Il ne m’a pas vue, mais peut-être n’a t-il pas souhaité me voir, ayant une raison pour cela : la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était quelque temps après que j’avais quitté l’association – il m’a abordée dans la rue, nous nous sommes mis à parler joyeusement, puis à la fin j’ai vu que quelqu’un, d’un peu plus loin, était en train de nous filmer. Il s’agissait de l’une des manœuvres de dossier et de surveillance, complètement contre mon gré bien entendu, faites dans l’optique de contrôler la mise en œuvre de mon ordre des Pèlerins d’Amour. Cela a duré des années, j’ai toujours continué à refuser ces indignités, c’est pourquoi rien ne s’est fait. Mais ce qui m’est revenu en voyant hier P., et alors que je me retrouvais un peu comme lui en train de chercher à me « réinsérer » dans la société, c’est le même sentiment de tristesse que lorsque j’avais vu ce type à la caméra, il y a quelque trois ans, alors que P. repartait (et je ne l’avais plus jamais revu, il avait ensuite brusquement quitté le quartier), la tristesse pour lui, qu’on avait poussé à trahir quelqu’un qui ne lui avait jamais fait de mal, en l’occurrence moi. Ceux qui lui ont fait cela, alors qu’ils étaient censés lui apporter leur aide, manquent-ils à ce point d’empathie, qu’ils ne se rendent pas compte de la blessure que cela peut constituer pour une telle personne, sensible et fragile ? Que les installés habitués à toutes les compromissions m’aient trahie de même ne les a peut-être pas beaucoup marqués, endurcis qu’ils sont. Mais il n’en est pas ainsi avec des gens qui se retrouvent à la rue justement parce qu’ils n’ont pas eu assez d’aptitude à la compromission. Comment peut-on oser les utiliser comme s’ils n’avaient pas d’âme ? Et cela, au nom du bien qu’on prêche ? Honte aux abuseurs, ils se déshumanisent eux-mêmes, au point de ne même plus avoir conscience de leurs fautes, de la faute dans laquelle ils baignent en permanence et qu’ils trouvent normale.

Au cours de ma conversation avec l’employé de Pôle Emploi – très aimable – j’ai eu soudain l’idée que je pourrais travailler en bibliothèque, comme Borges. Après avoir pris le temps de me promener à la Butte aux Cailles (cf note précédente), et photographié les nouvelles œuvres de street art du quartier, une fois à la maison je me suis renseignée sur internet. J’ai découvert qu’il existait un concours pour être conservateur de bibliothèque. Aussitôt j’ai eu envie de le préparer et de le passer. Il semble que les inscriptions soient closes pour 2015, alors je ferai le suivant, incha’Allah. La Société des Gens de Lettres m’a accordé une aide pour passer le moment difficile, financièrement, que je traverse, je lui en suis très reconnaissante. En janvier je saurai si ma demande de bourse au Centre National du Livre a été acceptée – ce serait la première fois que j’aurais une bourse et si je dois en avoir une, ce serait vraiment le bon moment. J’ai tendance à critiquer l’assistanat, mais je suis heureuse de savoir que la solidarité peut encore fonctionner dans cette société, quand c’est vraiment nécessaire. Si je n’obtiens pas de bourse pour mon livre je continuerai à chercher du travail, j’y crois. Hier soir j’ai eu soudain l’idée aussi que je pourrais reprendre le chemin de l’école et préparer une thèse de doctorat de littérature comparée, qui pourrait me permettre de donner des cours à l’université, ce qui me plairait beaucoup. De nouveau j’ai cherché des informations sur les possibilités d’inscription, puis après un bref dialogue avec O, j’ai trouvé mon sujet. Si fantastique qu’il m’a tenue un bon moment éveillée dans la nuit, puis m’a réveillée ce matin. Avec ce sujet je continue à me sentir proche d’Alexander Grothendieck, dont bien sûr je ne peux comprendre les travaux mathématiques, mais dont je peux avoir tout de même une approche, par l’intuition et l’amour. Ainsi mon sujet de thèse, mon roman en préparation et même la préparation du concours de conservateur sont-ils tous liés, comme l’éventail d’une même vision à développer, tout en ayant en vue la démarche de Grothendieck, si proche de la mienne. J’ai là un fantastique travail à réaliser, et je me sens d’attaque à tout mener de front : ce qui est grand, difficile et salvateur est si exaltant ! La vie est absolument extraordinaire, et si belle. Tous les vivants sont géniaux, qu’ils le sachent ! Que la journée vous soit douce et souriante.