Oreille profonde

au square René Le Gall, photo Alina Reyes

 

Sa maison n’est pas construite sur le roc. Trop fuyant pour le faire lui-même, il a fait faire à tant d’autres des livres avec plein de choses censées m’insulter, et qui ne m’atteignent pas – je suis seulement consternée par la stupidité de cette démarche, de ce désir de vengeance obsessionnellement répété. Jamais je n’aurais imaginé qu’on puisse avoir un ego si monstrueusement enflé qu’on ne puisse supporter d’avoir inspiré des mots et des phrases « désagréables ». Une telle réaction n’est-elle pas signe d’une coquille creuse, d’une construction de soi complètement factice ? En vérité rien n’est désagréable en littérature, en littérature tout est littérature, tout écrivain et tout lecteur devraient le savoir.

Nous n’avons absolument pas la même vision de l’existence, ni de l’être. Elles sont absolument incompatibles. C’est la raison pour laquelle, en plus de ses manies vengeresses et de ses velléités de manipulation et de domination, il m’est impossible d’œuvrer avec S. Ce n’est pas moi que je veux protéger, c’est l’œuvre qui doit être faite, et qui est mieux faite en ce moment même dans l’abstention que si elle était mise en route selon une pensée fausse, comme il en était question. Je pense que nous n’avons pas besoin de stratégie de communication, ni du renfort de stars, ni de rien d’emprunté au système du monde tel qu’il ne va pas. Nous voulons toucher beaucoup de personnes, mais par le profond de notre être et de notre parole, par la vérité de notre amour et de notre démarche, non par ce que nous espérons en retirer par rapport à notre situation dans le monde, même « pour la bonne cause ». Je pense que nous ne devons pas chercher le brillant, la surface, les apparences. Je pense que nous devons au contraire nous retirer de tout ce système. Je pense que nous ne devons pas viser des efficacités qui seraient aussi immédiates qu’immanentes et éphémères, je pense que nous devons être un humble surgissement de l’éternité dans le temps, conscients que notre œuvre dépasse de loin nos personnes, le temps de nos vies, le temps de notre temps. Je pense que nous devons être une apparition, venue du profond du cœur pur, venue de Dieu, et promise à propager ses ondes plus loin que nous ne pouvons le voir dans l’espace et le temps. Je pense que Dieu est déjà vainqueur.

Heureuse de réentendre tout à l’heure que le prêtre dit Effata ! à l’enfant qu’il baptise. Je sais que même nouveau-né, et surtout nouveau-né, nous entendons la parole du ciel, et c’est ainsi que mon oreille s’est ouverte aux langues dans lesquelles Il s’est dit.

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Montez en vous aux repaires splendides de la jeunesse

photo "Olivier-grand frère"

 

« J’ai l’impression que nous avons plus qu’il ne nous faut de cités, de villes et de villages, et en revanche une carence certaine en espaces réellement sauvages. Dans les quarante-huit États contigus du continent nord-américain, quels sont les lieux où on peut encore disparaître et se recueillir ? Ces sanctuaires paisibles, accessibles seulement au prix d’efforts physiques, ou même carrément interdits. Pour l’essentiel, les repaires splendides de la jeunesse.

Il nous reste tellement d’endroits où devenir vieux, franchement assez à mon avis, de lieux pavés, clôturés, raccordés.

Nous qui sommes déjà vieux ou en passe de le devenir en avons trop pris, nous avons dévoré plus que notre part. »

Rick Bass, Journal des cinq saisons

Bon jour de fête de fin de Ramadan aux musulmans ! Et bonne et joyeuse ascèse spirituelle à tous.

 

exactement ce qu’il faut

 

Me tournant vers le visage du Christ scotché sur mon mur, je le vois me sourire, et plaçant deux doigts à mon front je le salue, lui disant, radieuse : « je t’écoute, Capitaine, je te suis ! » Il me sourit dans tout le corps, il est content.

 

manteau de mousse sur le rocher soulevé par le vent, photo Alina Reyes

 

« Mais l’enchevêtrement de ces longs pins abattus [par la tempête], semblables à des baguettes de mikado, crée en une nuit, comme des dés jetés par la main de Dieu ou, qui sait, selon le schéma directeur pensé et exécuté par un autre grand architecte, tout un réseau spontané de barrières, de corrals et de murets qui vient protéger la future vague de trembles et de cèdres prêts à prendre racine au centre de ce labyrinthe de troncs éparpillés, de ce chaos, ou de ce qui apparaît comme tel, trop confus et trop dense pour que même le cerf le plus affamé s’y aventure et atteigne les pousses naissantes des jeunes arbres. C’est ainsi que l’effondrement de l’ancienne pinède et l’érection de barrières qui l’accompagnent fournissent, dans cette abstention même, exactement ce qu’il faut aux cerfs pour assurer leur survie – la future protection de l’épaisse canopée des cèdres adultes en hiver quand les cerfs affaiblis chercheront un abri contre la neige profonde et le froid glacial, et les tendres feuilles de tremble quand les faons de l’été seront en passe de devenir de jeunes adultes et qu’ils seront prêts à dévorer la terre entière. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

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Dieu est exact

 

Le sublime

dans la maison de Dieu, photo Alina Reyes

 

« Nous sommes tous les quatre plantés devant la fenêtre du premier étage, et nous scrutons l’obscurité, suspendus dans le noir d’une foi aveugle – guettant la prochaine trouée dans les nuages qui nous permettra d’entrevoir le retour de la lune de l’autre côté.

Il me vient soudain à l’idée que ce dont nous venons d’être témoins ressemble à quelque chose que nous aurions pu voir dans un film, dans un spectacle de prestidigitation mis en scène par Hollywood – tout cela n’a été qu’une illusion – et pourtant l’événement laisse un sillage de réalité, une authenticité dépassant ce que nos sens nous disent que nous venons d’observer. Alors que je me tiens devant cette fenêtre avec ma famille, je comprends qu’il existe une distance fixe entre le sublime et la représentation du sublime, et nous restons là tous les quatre dans l’ombre, dans l’obscurité, chacun ayant parfaitement conscience de cet écart et s’installant confortablement dans cet espace : le dos tourné vers l’un, le visage tendu vers l’autre. »

Rick Bass, Le journal des cinq saisons

Demain est l’Aïd El-Fitr, la fête de fin du Ramadan.  J’ai lu ce matin le tout petit livre sur les 99 noms divins que j’ai trouvé l’autre jour à la librairie face à la mosquée. Voici la page d’un beau site consacrée à ces Noms, avec leur commentaire par Ghazali, indiquant la nature de la possible participation humaine à ces qualités divines.

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Vivre le ciel

photo Alina Reyes

 

Je poursuis et termine la lecture des Quarante Hâdîths authentiques de Ramadân choisis et commentés par le Dr Al Ajamî. Nous sommes entrés dans la dernière décade de ce mois, au cours de laquelle aura lieu la Nuit du Destin, la nuit où le Coran fut révélé, dont la date, dans la grande sagesse de Dieu, n’est pas fixée, mais seulement à rechercher, puisqu’il s’agit d’une expérience à vivre, dans les nuits impaires de cette troisième décade.

Voici, comme les fois précédentes, quelques phrases extraites de l’ouvrage.

« Dans la solitude des nuits de veille, le Coran comme unique lumière. »

« Ramadân est témoignage concret de l’unicité de Dieu, il est conformité au Prophète, il est prière, il est purification, il est Voyage vers Dieu, il est endurance, il est Jihâd, il est invocation, il est protection, il est révélation, il est solitude, il est communauté, il est difficulté, i est facilité, il est Miséricorde… »

« Le Jeûne est (…) en soi un non-acte. Ainsi, les portes du Paradis s’ouvrent-elles par l’abandon des biens de ce monde. Ce sacrifice éloigne d’ici-bas et rapproche de l’au-delà avec une acuité toute particulière. (…) À la différence des autres actes d’adoration qui sont par définition des actes visibles, tels la prière, la zakat, l’invocation, Ramadân n’a pas d’existence propre manifestée. En ce sens, en notre réalité concrète rien par essence ne peut lui ressembler. De par ce statut particulier, Ramadân possède une aptitude spécifique à écarter les voiles des réalités, il permet donc de mieux percevoir l’autre Réalité à quoi rien n’est semblable. Il est une passerelle, un isthme béni où se manifeste la Révélation et où sont réactualisés les ordres du Monde en la « Nuit du Destin ». »

Enfin, « À celui qui aura su sacrifier encore après l’épreuve, ou mieux, prolonger les joies et les lumières de Ramadân, ses états spirituels, comme le temps Réel, seront sans mesure ni fin. » (c’est moi qui souligne)

Et maintenant je voudrais lancer une passerelle en citant Louis Bouyer, dans Le Sens de la vie monastique :

« L’effet de cette ascèse pénitentiaire doit être en fin de compte de nous mettre devant Dieu dans l’état de gens qui savent qu’ils n’ont plus droit à ce qu’ils ont, si peu qu’ils aient. Il ne s’agit pas seulement de nous en inculquer l’idée. Nous devons aller ici au-delà de la simple psychologie. C’est d’ailleurs la raison dernière pour laquelle la tradition monastique a toujours considéré une ascèse purement spirituelle comme radicalement insuffisante. Il faut réaliser concrètement cette situation qui est la nôtre : non seulement se considérer comme pauvres, mais l’être de fait. Disons-nous bien que si le Christ n’a pas cru pouvoir relever notre misère autrement qu’en en prenant sur lui toute la réalité, il serait invraisemblable que nous puissions nous en tirer à moindre frais. Nous découvrons ici à quoi tient cette place envahissante qu’ont prise les pauvres dans la religion d’Israël. »

Et ce passage de la fin de Forêt profonde :

« L’homme n’habite le monde que lorsque le monde l’habite, l’homme est fractal, poème poète, appartenant au Poème, se démultipliant en poèmes, et quand il atteint son plus grand déploiement, à son tour créateur du Poème. Accrochée à la main d’Haruki, le suivant dans le flot des êtres que le vent tiède avait fait sortir de leur lit, j’étais la joie simple et mouvante d’une lettre avec les autres descendue là sur le quai, j’étais le a, le a a a, dans la confusion nous n’étions encore que des essais de voix de l’être au réveil mais déjà il me semblait entendre le chant qui viendrait. J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! ». »

En attendant, n’oubliez pas, ce soir est une très bonne nuit, dégagée, pour observer les étoiles. Vous vous sentirez petit, mais c’est un si splendide voyage. Et c’est très important de contempler aussi avec ses yeux de chair. Au soir de votre vie, au moment de le rejoindre, pourrez-vous penser que vous avez assez contemplé et vécu le ciel, ou aurez-vous laissé passer les occasions de le faire ?

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Point

Il y a incompatibilité entre mon projet et le fait de ne pas aimer l’islam (comme on me le fait savoir),  et il est inacceptable de travailler à sa mise en œuvre en m’en laissant à l’écart, en croyant me résoudre à voir son esprit trahi par des appâts de pouvoir, de concurrence, de paraître. Nul ne peut servir deux maîtres. Qu’on se tourne donc vers le bon.

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Actes 27, lecture céleste

photo Alina Reyes

 

Actes des Apôtres, chapitre 27. Paul, prisonnier pour avoir témoigné du Christ, Chemin, Vérité et Vie, embarque pour Rome. Le voyage sera un peu long et aventureux.

verset 1. Le centurion nommé Julius, qui se révèlera finalement agir en allié de Paul : son nom rappelle celui du village de Bethsaïda, « maison de la pêche », renommé Julias en 30-31 ; village où l’auteur des Actes, Luc, raconte dans son Évangile que Jésus a nourri la foule à partir de cinq pains et deux poissons – des quatre évangélistes qui racontent ce miracle, il est le seul à mentionner le nom du village. Ce centurion, nous dit Luc, est de la cohorte d’Auguste : le nom grec, comme sa traduction latine, signifie sacré. N’oublions pas le goût des Hébreux pour les jeux de mots. Si ce Julius est de la cohorte sacrée, soit la cohorte des anges, nous pouvons nous attendre à trouver, au-delà du récit de voyage maritime, le récit d’un voyage céleste et un enseignement spirituel.

verset 3. Julius autorise Paul à aller voir ses amis lors d’une escale à Sidon – dont le nom phénicien est Saïda, comme dans Bethsaïda, « pêche ». Maintenant nous allons à la pêche aux noms, qui sont là comme des signaux pour nous faire pressentir ce qui se passe dans la nuit de ces âmes embarquées.

verset 4. Puis ils font route « sous Chypre », autrement dit « sous Kypris », autre nom d’Aphrodite.

verset 5. Ils traversent la mer qui borde la Cilicie (le nom grec de cette région évoque le taureau) et la Pamphylie (« toutes espèces ») et ils débarquent à Myre « cité de la déesse-mère » en lycien), en Lycie (« du loup »).

verset 7. Ils arrivent à la hauteur de Cnide (« ortie ») puis passent sous la Crète (île du Minotaure – par ailleurs en grec « parler ou agir comme un Crétois » signifie être fourbe, imposteur).

v.8 Ils arrivent à Bons Ports, près de Lasaïa (« velu »).

v.9 Or il devenait dangereux de naviguer, le Jeûne, c’est-à-dire la fête juive des expiations, étant déjà passé. À ce point du parcours, ont-ils dépassé même la possibilité d’expier ? Paul en tout cas prévient tout le monde : « les gars, je vois que la navigation va entraîner des dommages et des pertes notables non seulement pour la cargaison et le bateau, mais aussi pour nos âmes. » Mais à ce stade, le centurion se fie au capitaine et à son second, et on continue en espérant atteindre Phénix (dont le nom est aussi celui de l’oiseau qui renaît de ses cendres) pour y passer l’hiver. (v.12)

Voici qu’après une petite brise, c’est un vent d’ouragan qui se lève. Ils passent sous la petite île de Cauda (« queue ») (v.16), effectuent diverses manœuvres pour éviter d’aller échouer sur la Syrte (du verbe signifiant « entraîner », le mot désigne les golfes vaseux où l’on trouve la mort). Le bateau dérive, ils multiplient les manœuvres, en vain. « Ni le soleil ni les étoiles ne se montraient depuis plusieurs jours »  et « tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais (v.20).

C’est alors que Paul leur rappelle qu’ils auraient dû écouter son avertissement, et les exhorte au courage, en leur annonçant que malgré tout aucun d’entre eux n’y laissera la vie, seul le bateau sera perdu (v.22), ainsi qu’un ange de Dieu le lui a dit dans la nuit (v.23). C’est la quatorzième nuit qu’ils dérivent, et voilà qu’ils pressentent l’approche d’une terre, confirmée par la sonde qu’ils lancent (v.27-28). Par peur d’échouer sur des récifs ils mouillent quatre ancres et souhaitent vivement la venue du jour. (v.29) Paul devine que les marins cherchent à s’enfuir, il en prévient le centurion en lui disant qu’ils ne pourront pas être sauvés sans eux, et le centurion intervient pour empêcher leur fuite. (v.30-32) N’a-t-il pas annoncé que tous ses compagnons de voyage devaient être sauvés, et non pas seulement ceux qui mènent le bateau ?

Puis Paul exhorte les hommes à se nourrir, eux qui ne mangent plus depuis le début de la tempête. Il fait encore nuit, il prend le pain, rend grâce en présence de tous, le rompt, en mange et leur en donne à manger. Après quoi Luc nous donne le nombre de personnes à bord : 276 – comme pour rappeler les 5000 hommes nourris à Bethsaïde. (v.33-37)

v.38 « Une fois rassasiés, on a allégé le bateau en jetant le blé à la mer. » Et voilà ! On reprend foi puis on s’allège, et le jour peut venir ! « Le jour venu, les marins ne reconnaissaient pas la terre » (v.39). Eh oui, c’est qu’on a fait du chemin, dans cette nuit de deux fois sept jours. Bon, on n’est pas encore tout à fait arrivé, il y aura encore des manœuvres, le bateau va se disloquer sur un banc de sable (v.41), grâce à une nouvelle intervention du centurion céleste les prisonniers ne seront pas tués (v.43) et finalement tous seront sauvés, d’une façon ou d’une autre (v.44 et fin du chapitre).

Il y a sûrement beaucoup de sens à trouver aussi dans la nature des diverses manœuvres qu’ils accomplissent, comme lorsqu’il s’agit de « maîtriser le canot » ou « ceinturer le bateau de cordages » (v.17), etc.

Au verset 1 du chapitre suivant, ils apprennent que l’île où ils sont arrivés s’appelle Malte. Ce nom signifie « refuge ». Les habitants font un grand feu pour les accueillir, un serpent s’accroche à la main de Paul mais Paul tranquillement le jette au feu, sans porter trace de morsure. Trois mois plus tard ils reprennent leur voyage, sur un bateau à l’enseigne de Castor et Pollux – deux combattants, mais aussi deux étoiles. Le voyage céleste continue.

 

Rendre grâce

photo Alina Reyes

 

Je me rends compte que j’ai pris pour la deuxième fois à la bibliothèque le livre intitulé Ibn Arabî et le voyage sans retour, par Claude Addas. Et il m’intéresse toujours aussi vivement. Enfin, la prochaine fois j’essaierai de trouver plutôt un livre de lui. Ses ennemis l’accusent de syncrétisme. Sans doute est-ce faux, mais je sens aussi que nous devons dépasser les religions. Tout en les conservant. Je sais que le salut est dans le multiple issu de l’Un, et la conscience, à partir de ce multiple, de ce Un qui l’unit. J’ai lu aussi, la nuit dernière, La controverse de Bethléem, par Alain Le Ninèze : une correspondance imaginaire entre saint Jérôme et Rufin d’Aquilée, qui permet à l’auteur de poser le cadre historique, la fin de l’Empire chrétien au quatrième siècle de notre ère (pour vous faire une idée, c’est facile : même ambiance qu’aujourd’hui) et de débattre des questions de traduction des Évangiles et de leur enjeu pour la compréhension du christianisme. Les questions soulevées, je me les suis moi-même posées dans mes traductions. Et à propos d’Un et de multiple, en voici un passage, issu de Voyage. Je vous aime tous, mon cœur est sans calcul, mes jaillissements candides, mon chemin sans arrêt, ma conviction absolue.

 

Marc 6

34. En débarquant, Jésus vit la foule nombreuse, et il fut pris dans ses entrailles de compassion pour eux, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger. Et il commença à leur enseigner beaucoup de choses.

39. Puis il leur ordonna de tous se renverser en arrière, groupes de convives par groupes de convives, sur la verte clairière.

40. Et ils tombèrent en arrière, plates-bandes par plates-bandes, en descendant par cent et par cinquante.

41. Et saisissant par la prière les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux dans le ciel, il rendit grâce, brisa les pains et les donna à ses disciples pour qu’ils les servent aux convives : les deux poissons, il les divisa aussi pour tous.

42. Et tous mangèrent et furent rassasiés.

43. Et ils levèrent la somme de douze corbeilles de fragments de pain et de poissons.

44. Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de cinq mille hommes.

 

Jean 6

35. Jésus leur dit : Moi je suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim, et qui croit en moi n’aura jamais soif.

36. Mais je vous l’ai dit : vous m’avez vu, et vous ne croyez pas.

37. Tout être que me donne le Père viendra à moi, et qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors,

38. car je suis descendu du ciel pour mettre en œuvre non ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé.

39. Or la volonté de Celui qui m’a envoyé, c‘est que tout ce qu’il m’a donné, je ne le perde pas hors de lui, mais que je le fasse monter dans le jour extrême.

 

Je n’aurais jamais imaginé, avant d’aller voir le texte grec, que ce passage de Marc était à ce point extraordinaire. Dans l’enceinte d’herbe nouvelle vert tendre (chloro chorto dit tout cela), Jésus, avant de pouvoir nourrir cinq mille hommes de cinq pains et deux poissons,  les fait se renverser en arrière (deux verbes différents et une préposition expriment à la suite ce mouvement de renversement, de chute en arrière et de descente), par groupes de convives mathématiquement rangés (notons qu’en grec disciple se dit mathétès), qui deviennent eux-mêmes des plates-bandes, unis au tout de la création. Il s’agit littéralement d’un passage dans l’autre monde.

Pour “saisissant par la prière”, je traduis lambano d’après son sens premier : « prendre dans ses mains, saisir  (en parlant de suppliants : saisir les genoux de…) ».  Je continuerai à tenir compte de ce sens dans toutes mes traductions de ce verbe. Après la descente (kata), la montée (ana) des yeux au ciel. Il divise aussi les poissons : raison pour laquelle, comme dans la division mathématique, à la fin de l’opération il y a un reste. Et la libéralité de Dieu fait que ce reste n’est pas égal à zéro, mais encore abondance.

“Ils furent rassasiés” : le verbe contient le mot chorto que nous avons vu au début, et signifie littéralement : “engraissés d’herbe”.  Puisqu’ils sont le troupeau de Dieu, et qu’en les nourrissant il les unifie dans sa création.

Le passage de Jean a lieu au même point du chemin du Christ. Ici aussi nous trouvons la descente (katabébèka, “je suis descendu) et la montée (anastèso, “je le ressusciterai”), résurrection au jour des fins dernières, dans le jour eschatos, extrême jour, extrême lumière et vie.

D’un autre côté, ma maison, dans la montagne où je suis, c’est aussi l’arche, et l’autre monde.

Et cette nuit j’ai vu en rêve un immense, extraordinairement magnifique, lumineux, vivant et dépouillé, arc-en-ciel.

Que chacun de nous soit en son cœur une arche spirituelle, nous mangerons vraiment le pain du ciel, nous monterons ensemble dans l’arche du réel sanctifié.

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