Les travailleurs intellectuels

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

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L’océan assume et surmonte ses tempêtes, elle est en paix. Elle entend la gardienne, en bas, qui sort les poubelles. Elle est heureuse de faire partie du peuple des travailleurs. Tout à l’heure, songeant dans l’ombre et la lueur de la liseuse de Plaisir, avant de s’endormir, elle lui a dit : Fais-moi penser demain à écrire quelque chose sur cette phrase de Kafka : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Parce qu’elle venait juste de vraiment la comprendre. Cela lui revient maintenant. Elle ne va pas l’expliquer tout de suite ici, mais il lui revient aussi que juste avant de penser à cette phrase, elle se disait que face à la douleur, face à la souffrance, il ne fallait pas, pour les rendre supportables, s’y enfoncer, soit par l’alcool, soit par d’autres drogues, soit par la folie mauvaise, mais leur faire un pied-de-nez par la folie douce et l’esprit d’enfance. Tiens, Joie le dit : seconde le monde, cela signifie continue à lui donner des gages de la vérité, qui le rendront furieux contre toi. C’est ainsi que tu resteras debout, et qu’il s’effritera. De même que les énormes secrets que tricotent les hommes, ces parques dérisoires, finissent par s’effondrer sur eux-mêmes, dévorés par leur néant. Car tout ce qui est tissé dans le secret, fût-il de polichinelle, est tissé à l’envers. C’est la nuit que Pénélope détisse ce qu’elle a tissé le jour, afin que les prétendants piétinent et n’arrivent à rien, aussi longtemps qu’il le faudra.
Les travailleurs intellectuels. Quand Joie rencontre cette expression, « travailleurs intellectuels », elle lui plaît. Les travailleurs intellectuels forment une classe moyenne grandissante, où grandit aussi la précarité et la paupérisation. La paupérisation des travailleurs intellectuels a pour effet de les ranger de plus en plus aux côtés des autres pauvres, et de stimuler en eux une pensée du combat. Mais cette paupérisation s’accompagne d’une invisibilisation, par la falsification médiatique du terme « intellectuel ». Les intellectuels médiatiques ne sont pas des travailleurs intellectuels mais des agents du show-business (disons pour éviter d’employer le terme de spectacle, qui désormais renvoie aussitôt, dans le champ intellectuel, à la pensée de Guy Debord, laquelle, toute pertinente qu’elle soit, sert de pseudo-pensée révolutionnaire à une bourgeoisie intellectuelle qui n’est en réalité attachée qu’à conserver ses privilèges).

 

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

Un professeur de philosophie, à propos de BHL

(…)

À la Halle Saint-Pierre, Joie a entendu Jean Maurel parler de la main dans Nadja, et chez Chirico, et chez Nietzsche. Son discours sortait de son corps en réseaux, comme par les synapses du cerveau, en quelque sorte un discours automatique, un discours-poésie, surréaliste. Maintenant un éditeur historique élève ses auteurs en batterie, telles des poules de luxe pondeuses de livres commandés et formatés. Des bourgeoises ou filles de bourgeois paient leur formation chez le patron qui continuera à les manipuler une fois qu’elles seront devenues productives, et les lecteurs, formatés eux aussi, ne songeront même pas à exiger une nouvelle réglementation pour l’étiquetage des livres, mentionnant comme pour les produits alimentaires si c’est du naturel ou de l’industriel. Malheureux temps de cerveaux disponible, gavé de saloperies cancérigènes. Heureusement les morts nous regardent et les poètes qui ont visité Joie en rêve, Homère, Rimbaud, Kafka, et même Bouddha, et même Dieu, tous venus l’habiter la nuit et restés là en elle avec ses bêtes et ses dents, sont toujours vivants, sauvages, et sauveurs.

À propos d’œufs et de poules, sommes-nous dans une époque où les gens ont une basse idée de la littérature parce qu’on leur fait avaler de basses œuvres, ou la médiocrité des œuvres mises sur le marché vient-elle de la médiocrité de l’idée que se font les marchands et les clients de la littérature ? D’où viennent les ombres qu’on projette au fond de notre caverne ?

(…)

Je lui ai exposé le plan de ma thèse, en utilisant des cailloux pour mieux le disposer sur la table. Nous étions sur la terrasse, au troisième étage dirais-je, quoique cela ne soit pas facile à déterminer dans ces maisons qui épousent la pente et où le rez-de-chaussée n’est pas au même niveau des deux côtés. De là-haut nous avions une vue plongeante sur ce village où sont passés nombre de surréalistes, et le sujet de ma thèse était donc, à partir de ce cas, le rapport entre la lettre, l’art et le lieu. Soudain il a dit : et si nous faisions faire des fouilles archéologiques, pour déterrer un morceau de l’antique mur d’enceinte ? J’ai été absolument ravie par cette idée. Il est alors descendu aussitôt voir des gens du village, puis il est remonté et nous avons assisté ensemble au dégagement et à l’apparition symbolique du mur : les habitants enthousiastes se disposant eux-mêmes sous nos yeux comme des pierres et retraçant ce qui était en fait moins un mur que deux murets parallèles bordant et créant un sentier. Émue et surexcitée, je me suis retirée à la cuisine. Il m’a rejointe et nous avons parlé encore un peu de mon sujet. Le soir tombait. Nous sommes sortis. La tempête se levait entre les rochers, autour du village, c’était très beau.

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Ce sont des extraits d’une partie de ma thèse révolutionnaire, qui comporte quelque 400 pages disons de recherche théorique interdisciplinaire et quelque 300 pages de recherche littéraire sous forme de fiction, théâtre, poésie. Je rappelle qu’elle est téléchargeable gratuitement ici. Elle a été téléchargée déjà près de 300 fois depuis sa mise en ligne à l’automne dernier, et sur un rythme qui va croissant. Bonne lecture !

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Le hau et le Coran par Marcel Mauss et l’accouplement des gendarmes

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square rene le gall 0-minL’heure de bâtir les nids

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« Les sociétés n’ont, en effet, pas très grand intérêt à reconnaître aux héritiers d’un auteur ou d’un inventeur, ce bienfaiteur humain, plus que certains droits sur les choses créées par l’ayant droit » Marcel Mauss, Essai sur le don

 

square rene le gall 1-minL’heure de faire des petits

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Aujourd’hui une note en forme d’énigme. Voici deux autres passages du même auteur et du même livre qui a fait couler tant d’encre. D’abord sur le hau, qui, précise-t-il en note, désigne chez les Maoris « comme le latin spiritus, à la fois le vent et l’âme, plus précisément, au moins dans certains cas, l’âme et le pouvoir des choses inanimées et végétales, le mot de mana étant réservé aux hommes et aux esprits et s’appliquant aux choses moins souvent qu’en mélanésien. »

 

square rene le gall 3-minCes insectes appelés gendarmes – des punaises, en fait – avec leurs masques sur le dos, s’accouplent pendant douze à vingt-quatre heures, tout en marchant, tantôt dans le sens vers où tire l’un, tantôt dans le sens vers où tire l’autre (je les ai observés cet après-midi, et d’autres fois avant). Chez les humains il y a une chanson qui dit « si quand j’avance tu recules comment veux-tu que je t' » etc., mais eux ça ne les empêche pas de faire leur affaire.

Mais reprenons où nous en étions : le hau tel que décrit par Marcel Mauss :

« À propos du hau, de l’esprit des choses et en particulier de celui de la forêt, et des gibiers qu’elle contient, Tamati Ranaipiri, l’un des meilleurs informateurs maori de R. Eldson Best, nous donne tout à fait par hasard, et sans aucune prévention la clef du problème. « Je vais vous parler du hau… Le hau n’est pas le vent qui souffle. Pas du tout. Supposez que vous possédez un article déterminé (taonga) et que vous me donnez cet article ; vous me le donnez sans prix fixé. Nous ne faisons pas de marché à ce propos. Or, je donne cet article à une troisième personne qui, après qu’un certain temps s’est écoulé, décide de rendre quelque chose en paiement (utu), il me fait présent de quelque chose (taonga). Or, ce taonga qu’il me donne est l’esprit (hau) du taonga que j’ai reçu de vous et que je lui ai donné à lui. Les taonga que j’ai reçus pour ces taonga (venus de vous) il faut que je vous les rende. Il ne serait pas juste (tika) de ma part de garder ces taonga pour moi, il pourrait m’en venir du mal, sérieusement, même la mort. Tel est le hau, le hau de la propriété personnelle, le hau des taonga, le hau de la forêt. Kati ena. (Assez sur ce sujet.) »

Ce texte capital mérite quelques commentaires. (…) Pour bien comprendre le juriste maori, il suffit de dire : « Les taonga et toutes propriétés rigoureusement dites personnelles ont un hau, un pouvoir spirituel. Vous m’en donnez un, je le donne à un tiers : celui-ci m’en rend un autre, parce qu’il est poussé par le hau de mon cadeau ; et moi je suis obligé de vous donner cette chose, parce qu’il faut que je vous rende ce qui est en réalité le produit du hau de votre taonga.

(…) La conservation de cette chose serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu’elle serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne, non seulement moralement, mais physiquement et spirituellement, cette essence, cette nourriture, ces biens, meubles ou immeubles, ces femmes ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique et religieuse sur vous. »

(Avis aux exploiteurs et spoliateurs)

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Et maintenant, à la fin du livre, ce passage mentionnant le Coran :

« Peut-être pourrions-nous indiquer une conclusion à la fois sociologique et pratique. La fameuse Sourate LXIV, « déception mutuelle » (Jugement dernier), donnée à La Mecque, à Mahomet, dit de Dieu :

15. Vos richesses et vos enfants sont votre tentation pendant que Dieu tient en réserve une récompense magnifique.

16. Craignez Dieu de toutes vos forces ; écoutez, obéissez, faites l’aumône (sadaqa) dans votre propre intérêt. Celui qui se tient en garde contre son avarice sera heureux.

17. Si vous faites à Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double, il vous pardonnera car il est reconnaissant et plein de longanimité.

18. Il connaît les choses visibles et invisibles, il est le puissant et le sage.

(…)

« Peut-être (conclut Mauss), en étudiant ces côtés obscurs de la vie sociale, arrivera-t-on à éclairer un peu la route que doivent prendre nos nations, leur morale en même temps que leur économie. »

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square rene le gall 5-minAujourd’hui au square René Le Gall à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Un dernier mot, il est de Goethe (trad. par Henri Blaze) :

« Quoi ! Vous condamnez l’élan sublime de l’orgueil, prêtres stupides ! Si Allah avait voulu faire de moi un ver, il m’en aurait donné la forme. »

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Du comparatisme. L’homme de la tribu, l’homme moderne et le guépard

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guépard,*

Philippe Descola dans sa leçon du 27 février dernier (je les écoute toutes, elles sont très précieuses pour une comparatiste et pour quiconque s’intéresse à l’anthropologie ou tout simplement à l’être humain) évoque les « difficultés dans l’identification des comparables ». Peut-on comparer telle société, telle pratique ou tel aspect de telle société avec ceux de telle autre société ? Et pour cela, comment délimiter tel groupe humain ? « La cohérence sociale n’est pas donnée, elle est construite par le dispositif d’observation que l’ethnographe met au point » ; est apparu « le caractère fallacieux de l’idée que les sociétés auxquelles s’intéressaient les ethnologues de la première moitié du vingtième siècle sont naturellement discrètes ». Il est presque toujours impossible d’opérer une séparation tranchée entre une société et une autre. Les différentes options de comparaison se démultiplient à mesure que se révèle la complexité des sociétés et de leurs rapports.

Dans ma thèse, j’ai établi un réseau de comparaisons peu académique : n’ayant pas fait d’études d’anthropologie et n’ayant à mon actif en guise d’études ethnographiques que mon écoute et mon observation des humains, en écrivain, dans les différents lieux et milieux où la vie m’a menée, j’ai essayé de former une pensée à la fois poétique, issue du langage, et scientifique, issue de la raison. En somme, une pensée originelle, où langage et raison sont liés dans toutes leurs dimensions comme dans le sens premier du Logos. Le résultat ne peut sans doute pas satisfaire les scientifiques (anthropologues, historiens et autres spécialistes des sciences humaines) qui travaillent avec des outils et un bagage que je ne possède pas, mais il peut, je pense, les intéresser par ce qu’il apporte d’ouverture. Ma méthode est en quelque sorte celle des idiots aux mains pleines. Partant de la littérature comme être du monde – comme on peut partir des mathématiques comme être du monde -, elle me permet de comparer autrement, de comparer ce que le cadre de leur discipline ne les autoriserait pas à comparer.

Comment ? En adoptant un point de vue dépassant. Dépassant les catégories et les disciplines. Cette méthode doit pouvoir s’illustrer en mathématiques : il me semble que ce fut celle de Grothendieck. Pourquoi Grothendieck ? De par la singularité de sa personne. Ainsi que le rappelle aussi Philippe Descola, ce qui est observable est indissociable de celui qui observe. Chaque observateur est singulier, et de chaque singularité naît une observation singulière. Certaines singularités sont plus singulières, c’est le cas de celle de Grothendieck, de son histoire très particulière – d’où est née une pensée tout à fait originale. Pour ma part, le fait que je sois un humain femelle d’une part, et d’autre part un penseur, une penseuse formée par l’enseignement académique mais de façon très abâtardie, donne aussi à mon regard une singularité créatrice d’une façon nouvelle d’envisager l’humain dans les catégories du langage.

J’ai vu un jour dans le documentaire d’un ethnologue dont j’ai oublié le nom un épisode particulièrement intéressant, de mon point de vue, dans la tribu (dont j’ai également oublié le nom, mais ce n’est pas ce qui importe) où il vivait : quelques hommes s’étaient mis à l’écart pour comploter, avec des rires sarcastiques, contre une jeune femme qu’ils voulaient faire tomber dans leur piège. L’ethnologue, invité à participer à leur bon coup, reconnaissant trop bien dans sa propre culture ce qu’ils étaient en train de tramer, les a tout simplement traités, dans leur langue, de connards. Les ligues du LOL ne sont pas le propre de l’homme moderne des villes et de l’Internet, elles existent aussi dans les « réseaux sociaux » des hommes demi-nus des forêts. Et d’après un autre documentaire que j’ai vu un autre jour, un documentaire animalier, elles existent aussi chez les animaux : on y voyait deux frères guépards tendre un piège à une guéparde de leur groupe, l’isoler, se relayer pour la garder prisonnière afin de pouvoir abuser d’elle sans avoir à attendre la période des chaleurs.

Nature ? Culture ? Elles non plus ne sont pas discrètes, ne sont pas des catégories séparées. Mon propre travail est embryonnaire, mais il rejoint d’autres façons d’envisager le monde qui sont aussi en train de se développer dans notre formidable monde en mutation. Non tout n’a pas été dit, oui il y a encore un immense champ à explorer et à vivre.

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« Toute la mémoire du monde » et tout le bonheur des humains : bibliothèques

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Le bonheur est dans la bibliothèque, cours-y vite, cours-y vite !

Pour commencer cette note de vidéos sur quelques bibliothèques, ce court-métrage si littéraire, voire surréaliste, d’Alain Resnais sur la BNF : Toute la mémoire du monde, qui date de 1956 (il me plaît que ce soit l’année de ma naissance), tourné juste après Nuit et brouillard. J’ai travaillé vers 1989 dans cette bibliothèque, sur le site Richelieu, avant la construction de la nouvelle BnF. J’y allais avec mon chéri, j’y ai écrit une bonne partie de mon deuxième roman, Lucie au long cours. La caméra du cinéaste se promène dans les artères de la bête comme une pensée dans un cerveau ou dans un livre. Les humains y apparaissent petits, éphémères, et au service de l’écrit, bien plus vaste et durable qu’eux : et cette humilité est toute leur grandeur.

D’autres films d’Alain Resnais sur ce blog, dont le magnifique Les statues meurent aussi : ici

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Et voici la merveilleuse aussi bibliothèque Mazarine, la plus ancienne bibliothèque publique de France, jouxtant l’Académie française, où j’allai travailler quelques années plus tard, toujours avec mon chéri, alors que nous avions maintenant deux tout-petits que nous déposions le matin à la crèche en chemin. Nous nous installions à une table près d’une fenêtre, afin de pouvoir rêver tour à tour en contemplant la Seine et en regardant les allées et venues d’un bibliothécaire dans les galeries supérieures.

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Umberto Eco se déplaçant dans sa bibliothèque personnelle. Je rêve d’avoir tous mes livres avec moi, mais j’en ai perdu beaucoup, notamment quelques belles éditions qui ont été mangées par les souris à la montagne quand je n’y étais plus. Un jour, sans doute, j’aurai de nouveau de l’espace et j’y reconstruirai un palais de livres…

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En Colombie et en Turquie, des éboueurs ont bâti des bibliothèques avec des livres récupérés dans les poubelles et en font profiter la population. Dans plusieurs pays dont en France, on trouve des micro-bibliothèques publiques dans les jardins ou autres lieux de la ville, où chacun peut déposer et prendre des livres librement. Tout est possible en matière de transmission de livres. Ici il s’agit aussi de transmission de langue, puisque les bibliothèques accueillent des migrants de toutes parts pour les aider à apprendre le français.

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Jacques Duclos raconte sa bibliothèque. J’ai beaucoup entendu parler de lui dans mon enfance, mon père l’aimait beaucoup, et ma foi c’était un homme de valeur (et originaire de mes montagnes, qui sont aussi celles de ma grand-mère paternelle, qui m’a transmis je crois quelque chose de ce pays) :

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Pour terminer, cette extraordinaire bibliothèque en Chine – non pas l’immense qui vient d’ouvrir, avec son architecture tape-à-l’œil et ses rayonnages remplis de faux livres, mais une bibliothèque aux murs de brindilles frémissantes dans la forêt, où l’on entre en franchissant une passerelle.

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Des photos de quelques-unes des bibliothèques dans lesquelles je travaille ces dernières années : ici

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Au cirque de Troumouse et « sur les traces des grands esprits autour de Chambon sur Lignon »

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Le dernier ennemi vaincu, c’est la mort.

Lorsque l’odeur de la mort monte dans le monde, il faut lui opposer la loi de la vie.

La vie naturelle et la vie humaine du corps et de l’esprit, qui sont une.

Après une balade en images au magnifique cirque de Troumouse dans les Pyrénées, un documentaire du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CRAL) sur le passage et la vie de maints grands esprits, juifs et autres, pendant la Seconde guerre mondiale dans la région montagneuse de Chambon sur Lignon, en pays cévenol. « Montagne-refuge » des protestants depuis la Réforme, elle accueillit et sauva aussi nombre d’enfants juifs. Une petite heure de bonheur avec André Chouraqui, Albert Camus, Alexandre Grothendieck, Léon Poliakov, Francis Ponge, Paul Ricœur, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Pierre Vidal-Naquet, Marcel Pagnol et bien d’autres, dans une sorte de miracle grec à la française. Ou comment voir, comme le dit Nathalie Heinich, « comment des liens purement intellectuels se superposent à des liens topographiques ».

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troumouse 10-minAu cirque de Troumouse, photos Alina Reyes

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"Gioconda, Italia-Francia-Gilets jaunes", dessin de Mauro Biani pour Il Manifesto

« Gioconda, Italia-Francia-Gilets jaunes », dessin de Mauro Biani pour Il Manifesto

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Barbarin, proférateur de la phrase immonde « grâce à Dieu, les faits sont prescrits », essaie de retarder la sortie du film de François Ozon, Grâce à Dieu. Son plus beau film, dit-on, et tant mieux. Je ne suis pas sûre d’aller le voir – pas envie de remuer le passé. Mais il est bon qu’il existe. Que le putain, les putains de l’espèce de Preynat et Barbarin, qui sont tout un monde en fait, crèvent dans leur enfer.

Le combat pacifique de l’art ne va pas sans violence symbolique. La révolution est un art. Que notre instinct continue à nous guider.

Dans ton combat contre le monde, seconde le monde, dit Kafka. On reproche souvent aux émeutiers de discréditer les mouvements sociaux, avec la violence symbolique qu’ils y apportent. En effet. La masse des partisans de l’ordre et autres prudents, au plus petit signe de risque de renversement de l’ordre établi se rangent du côté de ceux qui tiennent la matraque. Les émeutiers, dans leur combat contre le monde inique, le secondent. Mais c’est ainsi qu’ils font tomber son masque. C’est ce qui se passe en ce moment. Le masque de la macronie est tombé, dévoilant un visage aux yeux injectés de sang.

Christophe Dettinger veut porter plainte contre Emmanuel Macron pour injure raciale. Voilà qui est très bon aussi.

Dans notre combat contre le monde, ne cherchons pas le pouvoir, bâtissons un contre-pouvoir. C’est lui qui se chargera de faire tomber l’ancien monde, de faire qu’il tombe de lui-même, comme finit de mourir un vampire quand il se trouve exposé au jour.

Si nous devons construire, c’est avec nos mains.

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paris 13e 4-minCes jours-ci à Paris 13e, photos Alina Reyes

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Je suis anarchiste depuis l’âge de quatorze ou quinze ans, je l’ai raconté dans un livre. Pas besoin de lire les théoriciens de la chose, pour ça : être anar est une nature, plus qu’une culture. En tout cas il est impossible de rien y changer. C’est une façon d’être, à chaque instant et tout le temps. D’être adulte. Un enfant n’est pas anarchiste, il est un enfant. Quand il commence à se transformer en adulte, à se déterminer par rapport au monde, c’est là qu’il peut se rendre compte que sa nature est foncièrement libre, indomptable. Pour certains peut-être, c’est trop tard, ils sont morts avant, comme Macron dont je parlais hier, et tant et tant d’autres qui font ce monde à leur image.

Être fondamentalement anarchiste ne signifie pas pour autant être individualiste, n’avoir pas le désir de construire un autre monde que celui des morts. Dès que j’ai eu conscience d’être anarchiste j’ai commencé à réfléchir à la façon dont l’anarchie pourrait faire monde, pourrait faire une société vivable pour tous. Anarchie signifie, étymologiquement : « ni commencement, ni commandement ». Ce que certains ont exprimé par l’expression triviale « ni Dieu ni maître », qui exprimait surtout « ni clergé ni chef ». La preuve : dans notre société quasiment sans Dieu, il reste toujours la domination du clergé, ce nouveau clergé que constituent les élites et leurs médias.

Ni commencement ni commandement, c’est un peu plus difficile à comprendre, mais le comprendre c’est mieux comprendre ce qu’est, en profondeur, l’anarchie, et comment elle peut faire monde, un monde vivant, un monde de vivants par les vivants et pour les vivants. Je vous laisse y songer, si vous voulez, et je reviens bientôt, incha’Allah, développer ma pensée sur ce très actuel sujet.

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Ronds-points : des lieux pour changer de position

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sonia delaunay*

14-1-2018 : ce texte a été publié sur Lundi matin

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J’appellerai Rond-point cette œuvre de Sonia Delaunay, en référence à l’actualité et à ses Gilets jaunes. Elle figure, avec une philosophie assez orientale, la complémentarité, le mouvement, la pénétrabilité, la changeabilité qui s’opèrent dans un tel espace. Par les lignes, et par la couleur. Et par une circularité ouverte.

La société française est figée. Les « élites », à savoir les bourgeois nés de bourgeois ou ayant intégré l’ordre bourgeois, s’y comportent en maîtres de maison qui trouvent naturel de posséder les biens et de se faire servir par le peuple, qui doit produire et fournir à bas salaire le travail nécessaire à la vie et à la survie de tous. Imaginons BHL en ses appartements et autres palais, servi par toute une domesticité : il ne lui manquerait plus que de les traiter de fainéants pour figurer exactement la France de Macron.

Or la France de Macron n’est pas la France réelle. La France réelle se rappelle à lui en allant sur les ronds-points, en marchant dans les villes et dans les campagnes. Alors que l’élite macronienne campe sur sa position de comfort, comme dit Rimbaud, le peuple combattant, chargé de cette intelligence supérieure née de l’expérience du combat quotidien pour la vie et la survie de soi et d’autrui, est en train de retirer les culs des assis, comme le dit aussi Rimbaud, des sièges où ils sont installés depuis leur naissance, dans un monde qui leur garantit une sécurité éternelle aux dépens de l’exploitation du travail d’autrui.

La France réelle n’accepte pas que les élites, qui ne fournissent pas plus d’effort, comme le dit Macron, au travail – qui en fournissent même souvent moins qu’elle – aient un niveau de vie considérablement plus élevé. L’exploitation, la colonisation des travailleurs par les élites qui sans eux n’auraient ni maison, ni pain, ni éducation, ni soins, ni loisirs, est tout simplement absolument inacceptable. L’Histoire elle-même se charge de renverser cet ordre inique, avec ceux qui la font, ces femmes et ces hommes porteurs de gilets jaunes de sauvetage. Prises de terreur, ces élites qui n’ont aucune expérience des combats pour la survie, qui ne sauraient survivre sans les produits et le travail d’autrui, emploient et justifient les violences policières, les mutilations et les meurtres des combattants pour la justice et la vie.  Mais la vie a un sens, et ce sens les emportera.

Cette réflexion m’est venue en partie en relisant un passage de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton (Première partition, section 1, membre 2, subdivision 8, p.260-261 dans l’édition de José Corti, 2000, trad. Bernard Hoepffner). Après avoir distingué entre « les bonnes affections », comme la joie, et « les mauvaises affections », comme la peur, il écrit :

« Car il serait tout à fait vain de désirer et de détester si nous n’avions pas également la puissance de chercher à atteindre ou à éviter en déplaçant notre corps d’un lieu à un autre ; c’est donc cette faculté qui permet au corps, ou à n’importe quelle partie de celui-ci, de se mouvoir dans l’espace et de se déplacer. Trois choses sont nécessaires au bon fonctionnement de cette faculté : la cause du mouvement, l’agent du mouvement, l’objet du mouvement. La cause du mouvement est soit efficiente soit finale. La cause finale est l’objet désiré ou évité, comme lorsqu’un chien veut attraper un lièvre, &c. La cause efficiente, chez l’homme, est la raison, ou l’imagination, qui lui est subordonnée, et qui appréhende les objets, bons ou mauvais ; chez les bêtes, l’imagination seule agit sur l’appétit ; l’appétit est cette faculté qui, grâce à un admirable contrat avec la nature et à la médiation des esprits vitaux, dirige l’organe qui permet le mouvement, un ensemble de nerfs, de muscles et de tendons disséminés dans tout le corps, qui se contractent et se relâchent selon la volonté des esprits vitaux, ce qui met en mouvement les muscles, ou les nerfs qui y courent, et tire sur le tendon et per consequens la jointure, jusqu’à l’endroit désiré. Le mouvement du corps se manifeste diversement : marcher, courir, sauter, danser, s’asseoir et d’autres variantes encore, toutes opposées à la catégorie du situs, ou position. »

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La capacité à changer de position appartient à ceux qui savent faire l’amour, physiquement.

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Pensées de Léonard de Vinci

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vinci-minPlus profondes encore que celle de Blaise Pascal, et dénuées d’épouvante face au naturel, contrairement à celles du religieux de Port-Royal, les pensées de Léonard de Vinci, qui ont également traversé le temps par fragments sur des feuillets non classés, restent encore à analyser. En voici quelques-unes ; qu’elles semblent faciles ou difficiles d’accès, elles demandent une vraie réflexion (d’autant que cet homme écrivait d’une écriture spéculaire, qui ne peut se lire qu’en miroir).

« L’expérience n’est jamais en défaut. Seul l’est notre jugement, qui attend d’elle des choses étrangères à son pouvoir.
Les hommes se plaignent injustement de l’expérience et lui reprochent amèrement d’être trompeuse. Laissez l’expérience tranquille et tournez plutôt vos reproches contre votre propre ignorance qui fait que vos désirs vains et insensés vous égarent au point d’attendre d’elle des choses qui ne sont pas en son pouvoir. Les hommes se plaignent à tort de l’innocente expérience et l’accusent de mensonges et de démonstrations fallacieuses ! »

« Aux ambitieux que ni le don de la vie ni la beauté du monde ne suffisent à satisfaire, il est imposé comme châtiment qu’ils gaspillent la vie et ne possèdent ni les avantages ni la beauté du monde. »

« L’œil, dès qu’il s’ouvre, contemple tous les astres de notre hémisphère.
L’esprit passe en un instant de l’orient à l’occident ; et toutes les grandes choses immatérielles ressemblent beaucoup à celles-ci, sous le rapport de la vélocité. »

« Ô mathématiciens, faites la lumière sur cette erreur ! L’esprit n’a pas de voix, car là où la voix existe, il y a un corps et là où il y a un corps, il occupe dans l’espace une place qui intercepte les objets situés derrière cet espace ; donc ce corps en soi emplit tout l’air environnant, c’est-à-dire par les images qu’il présente. »

« Observe la lumière et considère sa beauté. Cligne des yeux et regarde-la. Ce que tu vois n’y était pas au début, et ce qui y était n’est plus. Qui donc la renouvelle, si celui qui l’a faite meurt continuellement ? »

« Toi qui médites sur la nature des choses, je ne te loue point de connaître les processus que la nature effectue ordinairement d’elle-même, mais me réjouis si tu connais le résultat des problèmes que ton esprit conçoit. »

« Tout tort sera redressé. »

« Le mouvement est le principe de toute vie. »

« Le poids d’un petit oiseau qui s’y pose suffit à déplacer la terre.
La surface de la sphère liquide est agitée par une minuscule goutte d’eau qui y tombe. »

« Étant donné une cause, la nature produit l’effet par la voie la plus brève. »

« Écris sur la nature du temps, distincte de sa géométrie. »

« Fuis l’étude qui donne naissance à une œuvre appelée à mourir en même temps que son ouvrier. »

« Vois, nombreux sont ceux qui pourraient s’intituler de simples canaux pour la nourriture, des producteurs de fumier, des remplisseurs de latrines, car ils n’ont point d’autre emploi en ce monde ; ils ne mettent en pratique aucune vertu ; rien ne reste d’eux que des latrines pleines. »

« Par conséquent, ô vous, étudiants, étudiez les mathématiques et n’édifiez point sans fondations. »

la cène,

« Le mensonge est d’une abjection telle, que dût-il célébrer les grandes œuvres de Dieu, il serait une offense à sa divinité. La vérité est d’une telle excellence que si elle loue la moindre chose, celle-ci s’en trouve ennoblie.
La vérité est au mensonge ce qu’est la lumière par rapport aux ténèbres ; et la vérité est, en soi, d’une excellence telle que même quand elle traite de matières humbles et terre à terre, elle l’emporte considérablement sur les sophismes et les faussetés qui se répandent en grands discours redondants ; car bien que notre esprit ait fait du mensonge le cinquième élément, il n’en reste pas moins que la vérité des choses est la pâture essentielle pour les intellects raffinés – mais non, il est vrai, pour les esprits qui errent. »

« Quiconque dans une discussion invoque les auteurs, fait usage non de son intellect mais de sa mémoire.
La bonne littérature a pour auteurs des hommes doués de probité naturelle, et comme il convient de louer plutôt l’entreprise que le résultat, tu devrais accorder de plus grandes louanges à l’homme probe peu habile aux lettres qu’à un qui est habile aux lettres mais dénué de probité. »

« Qui marche droit tombe rarement. »

« Le désir de savoir est naturel aux bons. »

« Un corps en mouvement acquiert dans l’espace autant de place qu’il en perd. »

« L’amour triomphe de tout. »

« Sauvage est qui se sauve. »

« L’hermine préfère la mort à la souillure. »

« Le mouvement tend vers le centre de gravité. »

« D’une petite cause, naît une grande ruine. »

« À l’épreuve nous reconnaissons l’or pur. »

« La fosse s’écroulera sur qui la creuse. »

« Puissé-je être privé de la faculté d’agir, avant de me lasser d’être utile. »

Sélection de pensées faite dans Les Carnets de Léonard de Vinci, classés par Edward MacCurdy et traduits par Louise Servicen.

Léonard de Vinci vu par…

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leonard de vinci-min*

Walter Pater, dans The Renaissance, Studies in Art and Poetry (1873, trad. A.Henry) :

« Son idéal de beauté est si exotique qu’il nous fascine davantage qu’il nous séduit : plus que chez tout autre artiste, cet idéal semble refléter les pensées et presque les catégories d’un monde intérieur. Aussi ses contemporains le croyaient-ils détenteur d’un savoir caché, de source suspecte, tandis que Michelet et d’autres ont vu en lui un précurseur. Il a fait peu de cas de son propre génie et n’a produit ses chefs-d’œuvre que dans ses dernières années, si tourmentées ; pourtant, ce génie le tient si bien qu’il a pu traverser sans s’émouvoir les événements les plus tragiques qui accablaient sa patrie et ses amis ; c’est comme s’il les croisait par hasard au cours de sa mission secrète. »

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Paul Valéry, dans sa préface à la traduction des Carnets de Léonard de Vinci par Louise Servicen (Gallimard, 1942) :

« (…)

Il y eut une fois Quelqu’un qui pouvait regarder le même spectacle ou le même objet, tantôt comme l’eût regardé un peintre, et tantôt en naturaliste ; tantôt comme un physicien, et d’autres fois, comme un poète ; et aucun de ces regards n’était superficiel.

(…)

Usant indifféremment du dessin, du calcul, de la définition ou de la description par le langage le plus exact, il semble qu’il ignorât les distinctions didactiques que nous mettons entre les sciences et les arts, entre la théorie et la pratique, l’analyse et la synthèse, la logique et l’analogie, distinctions tout extérieures, qui n’existent pas dans l’activité intime de l’esprit, quand celui-ci se livre ardemment à la production de la connaissance qu’il désire.

(…)

Rien de réel ne lui paraît indigne d’occuper sa puissante attention. (…) Dans cet homme complet la connaissance intellectuelle ne suffit pas à épuiser le désir, et la production des idées, même les plus précieuses, ne parvient pas à satisfaire l’étrange besoin de créer : l’exigence même de sa pensée le reconduit au monde sensible, et sa méditation a pour issue l’appel aux forces qui contraignent la matière. L’acte de l’artiste supérieur est de restituer par voie d’opérations conscientes la valeur de sensualité et la puissance émotive des choses, – acte par lequel s’achève dans la création des formes le cycle de l’être qui s’est entièrement accompli.

Ce chef-d’œuvre d’existence harmonique et de plénitude des puissances humaines porte le nom très illustre de Léonard de Vinci.

(…)

Léonard est différent (comme je l’ai déjà indiqué) à nos distinctions scolaires entre l’œuvre scientifique et la production artistique. Il se meut dans tout l’espace du pouvoir de l’esprit.

Il l’est aussi aux tentations de la gloire immédiate. Il ne sait pas sacrifier sa curiosité généralisée, les excursions de sa fantaisie, qui est profondeur, aux exigences d’une production suivie et de rapport certain. Il commence des œuvres qu’il abandonne… »

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Paul Valéry encore, dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1894), dédiée à Marcel Schwob :

« Je me propose d’imaginer un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il n’y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu’il ait un sentiment de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse. Je vois que tout l’oriente : c’est à l’univers qu’il songe toujours, et à la rigueur. Il est fait pour n’oublier rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est : nul arbuste. Il descend dans la profondeur de ce qui est à tout le monde, s’y éloigne et se regarde. Il atteint aux habitudes et aux structures naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d’être le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses ; il accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d’on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d’une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose… Je le suivrai se mouvant dans l’unité brute et l’épaisseur du monde, où il se fera la nature si familière qu’il l’imitera pour y toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu’elle ne contienne pas.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l’expansion de termes trop éloignés d’ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci. » (texte entier sur wikisource)

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camion rue mouffetard-minhier soir rue Mouffetard, photo Alina Reyes

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Château de Chambord, bords de Loire, Clos Lucé (dernière maison de Léonard de Vinci)

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« Qui s’oriente sur l’étoile ne se retourne pas » Léonard de Vinci

Attention, splendeurs ! Visiter les bords de Loire, c’est aller aux noces de la nature et de la culture. La puissante rivière sauvage, indomptable, nourrit un paysage plein de verdure et de douceur, où les châteaux ont poussé comme des fleurs, notamment à la Renaissance. O et moi sommes allés hier au château de Chambord, puis, après avoir longé la Loire, à Amboise dans le beau castelet avec parc et jardin où la vie et l’œuvre de Léonard de Vinci ont été magnifiquement reconstitués par la famille Saint Bris, propriétaire de l’extraordinairement émouvante maison où, sur l’invitation de François 1er, le génie des arts et des sciences  a passé les trois dernières années de sa vie, après avoir traversé les Alpes, à l’âge de 64 ans, avec La Joconde, La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne, Saint Jean Baptiste, ainsi que ses carnets, croquis, dessins, et manuscrits.

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chambord 1-minDans la brume matinale, apparition féérique du château de Chambord

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chambord 4Un poêle immense, où l’on pourrait brûler un arbre entier !

chambord 5Le lettre de François 1er et son emblème, la salamandre

chambord 7-minJe trouve à ce roi une riante allure de Gascon, qui rappelle l’esprit de Montaigne

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chambord 9-minL’escalier à double révolution inspiré de Léonard de Vinci : deux hélices entrecroisées qui ne se rencontrent jamais : à gauche sur l’image, l’arrivée de l’un, à droite, celle de l’autre

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chambord 12-minla couronne

et la fleur de lys

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chambord 14-minBeaucoup de murs du château sont couverts de graffiti, souvent anciens ou très anciens. Jean de La Fontaine et Victor Hugo feraient partie de ces centaines de tagueurs. « J’ai visité Chambord. Vous ne pouvez-vous figurer comme c’est singulièrement beau. Toutes les magies, toutes les poésies, toutes les folies même sont représentées dans l’admirable bizarrerie de ce palais de fées et de chevaliers. J’ai gravé mon nom sur le faîte de la plus haute tourelle. », écrivit en 1825 Hugo à son ami, le poète Saint-Valry.

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Puis, traversant de somptueuses forêts, nous avons rejoint et longé la Loire, splendide et souveraine même dans ses voiles de brume, avec ses îles et ses oiseaux :

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Enfin nous avons visité le bouleversant Clos Lucé :

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clos lucé 4-minla chambre de Léonard

clos lucé 6-minson atelier

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clos lucé 7-minson cabinet de travail

clos lucé 8-minavec son cabinet de curiosités

clos lucé 9-minla salle à manger

clos lucé 10-minla cuisine

clos lucé 11-mintoute une partie du castelet est dédiée à la reconstitution de ses multiples inventions scientifiques et technologiques époustouflantes

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clos lucé 12-minLa silhouette de Léonard dans le souterrain de 700 mètres que François 1er avait fait creuser entre le château royal d’Amboise et le Clos Lucé, et par où il rendait visite chaque jour au génie

clos lucé 14-minPuis nous descendons au jardin et dans le parc, où ont été également reconstituées, et intégrées harmonieusement dans la nature, plusieurs de ses machines fantastiques. Leonard est clairement le génie du mouvement.

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clos lucé 18-minJe photographie mon reflet dans le panneau qui protège son moulin à eau

autoportrait

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clos lucé 20-minO fait tourner l’hélicoptère inventé par Léonard

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clos lucé 27-minétude du corps et nature

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clos lucé 29-minphotos Alina Reyes

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site du Clos Lucé

site du château de Chambord

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Rapport de soutenance de thèse

arthur rimbaud

franz-kafka1[2]Sous le regard de nos ancêtres préhistoriques et historiques, d’Arthur Rimbaud, de Germain Nouveau, de Franz Kafka, d’Edgar Allan Poe et de bien d’autres de mes compagnons, j’ai soutenu ma thèse devant un jury de quatre professeur·e·s le 24 septembre dernier à l’Université de Cergy-Pontoise, université que j’avais choisie pour son ouverture à la modernité. Après avoir délivré mon discours de soutenance (qu’il vaut mieux lire avant de voir le rapport), j’ai écouté les remarques de chaque membre du jury puis taché de répondre à leurs questions. Ce fut un exercice soutenu, qui dura environ trois heures et qui me plut. Ayant été opérée deux semaines plus tôt pour la deuxième fois de l’été, je n’étais pas au mieux de ma forme et mon expression orale put s’en ressentir, mais je défendis vaillamment mon travail, que par ailleurs on me dit fort apprécié, même si l’exercice de la soutenance impliquait de la part des jurés de relever les points qui posaient problème.

Malheureusement les vraies questions de fond ne furent jamais posées, sur le sens général de ma thèse et sur les analyses par lesquelles j’ai apporté un éclairage entièrement nouveau sur des œuvres particulières et sur la littérature. Mais il est très compréhensible et significatif que les jurés aient été d’abord inquiétés par la forme peu académique de ma recherche, et que ce fut le principal sujet de leur questionnement. En quelque sorte, la forme est l’arbre qui cache la forêt du sens, mais comment faire une forêt sans arbre ? J’ai l’habitude d’une telle réception de mon travail, c’est la même chose pour mes romans : les lecteurs voient l’érotisme, la violence, le désordre… et évitent de pénétrer au fond des choses, au sens (préférant ne pas l’affronter, par peur ou par paresse, la littérature étant trop souvent vécue comme une fuite hors de la vie, plutôt que comme une arme à vivre pleinement le réel).

Le rapport de soutenance de thèse se constitue traditionnellement d’un document tronqué, puisqu’il ne rapporte que les interventions du jury, sans les réponses de l’auteur·e de la thèse. Il s’agit d’un procès souvent bienveillant mais sans avocat de la défense. Il est tout de même mentionné que mes réponses ont été satisfaisantes, et le jury m’a accordé le titre de docteure.

Encore une fois, avant d’ouvrir ce rapport que voici, je recommande de lire mon bref discours de soutenance, qui présente mon travail. Quant à ma thèse, elle est ici.

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