Pont (ré-actualisé)

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Nous avons trouvé dans la rue deux lourdes planches d’1,47×0,35m. J’ai dit que je les peindrais bien, O et Jo les ont montées à l’appartement. J’avais l’idée de les peindre en diptyque, avec un jeu de couleurs se répondant de sorte qu’on puisse les mettre côte à côte dans n’importe quel sens, vertical ou horizontal. Bon, ce format n’est pas commode à peindre, surtout dans mon tout petit espace. J’ai commencé, en mettant la planche en équilibre sur mon chevalet de table posé sur la table basse, passant deux couches de fond à genoux. Maintenant je veux intégrer un chemin dans la couleur, un chemin chevauchant en lacets sur les deux planches. Et dans l’intervalle de quelques centimètres qui séparera les deux portions de ce même chemin, qui sera peint dans ces lourds panneaux, je désire mettre un petit pont tout léger, en ruban, un pont qu’on puisse accrocher et décrocher, un petit pont qui puisse être changé s’il est perdu ou endommagé, remplacé par un autre bout de ruban ou de papier ou de tout autre matériau léger, un pont comme le fil entre les montagnes à la fin de Souviens-toi de vivre, comme les ponts que sont, et sur lesquels savent marcher les Pèlerins d’Amour.

Je comprends le cardinal André Vingt-Trois, qui aurait aimé entendre des voix s’élever à la fois contre l’antisémitisme de Dieudonné et contre l’antichristianisme des Femen, qui se plaisent à souiller les églises. Cela procède d’un même nihilisme mais il faut bien admettre que les voix qui s’élèvent contre Dieudonné sont les mêmes qui soutiennent, tacitement, les Femen – à commencer par le ministre de l’Intérieur qui les laisse complaisamment agir. Beaucoup de gens veulent bien des ponts, mais des ponts à sens unique, des ponts qui les servent, eux, et c’est tout. Nous avons à être vigilants, jour après jour, pour être de vrais ponts.

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ajout : voir aussi cet article de Pierre-Alain Depauw sur la contradiction flagrante entre le traitement réservé par les pouvoirs publics aux spectacles offensant les chrétiens, et leurs velléités de censure des spectacles de Dieudonné. Avec en prime une photo de Bernard-Henri Lévy lisant avec joie un des ces numéros de Charlie Hebdo islamophobe. Marine Le Pen ne s’y prendrait pas mieux que Manuel Valls et ses soutiens pour diviser les Français.

… voir aussi cet article de Hanan Ben Rhouma, et notamment sa dernière partie, sur la même contradiction des pouvoirs publics interdisant les manifestations contre l’islamophobie de Charlie Hebdo. 

Ce qu’ils disent, et ce que je dis

Une vieille astuce des coupables consiste à essayer de faire croire aux victimes qu’elles ne sont victimes que d’elles-mêmes. Et à le faire croire aussi aux témoins. En sorte qu’eux, les coupables, non seulement ne paraissent pas coupables, mais en prime, aient l’air de vouloir secourir ceux qu’ils abusent et torturent en cachette, en vicieux lâches qu’ils sont. Il faut ici comprendre le sens du christianisme : les coupables, tels ceux qui crucifient Jésus, ne souffrent en rien de leur culpabilité. Ils ne la voient pas. C’est lui, Jésus, l’innocent, qui souffre pour leur culpabilité. Cela n’est pas arrivé qu’à Jésus il y a deux mille ans. Cela arrive tout le temps. Il suffit de regarder autour de soi, tant dans les sphères intimes que dans les sphères publiques et politiques. Le fait que Jésus monte sur la croix est destiné à ouvrir les yeux des hommes afin qu’ils puissent sortir de cet état de relations vicié. « Ils le verront », dit le texte de l’Apocalypse. De fait, ils ne l’ont pas encore vu. Du moins pas tous – loin de là. Ainsi va le chemin du salut : certains sont à l’avant et continuent à avancer, d’autres piétinent et se roulent dans les fossés, satisfaits et convaincus de leur bon droit d’exister comme ils existent, en cochons. Voilà ce que disent les films « réalistes » bas de plafond dont je parlais hier : ainsi sont les hommes, et c’est normal. Ce que je dis, moi, dans tous mes livres depuis le début, c’est : ainsi sont les hommes mais rien n’est normal, ce qui est bon est bon et vaut d’être respecté ou recherché, et ce qui est mauvais doit être combattu. Jusqu’au bout.

De l’impuissance à la censure

Voici la gauche passée du « il est interdit d’interdire » au « il est interdit de dire ». Voilà du moins une formule qui fédère plus largement. Manuel Valls, soutenu entre autres par Jean-François Copé, Bernard-Henri Lévy, François Hollande, Christiane Taubira, le cardinal Vingt-Trois, veut faire interdire les spectacles de Dieudonné, tandis qu’Anne Hidalgo voudrait faire fermer le théâtre de l’ex-comique. Je ne l’appelle plus comique mais sinistre car son antisémitisme et sa haine me révulsent. Que tout ce beau monde se soit mis en tête de lui interdire de parler et de vivre ne fait que lui donner raison aux yeux de tous les sans-parole qui trouvent dans son discours un triste exutoire à l’impuissance où ils sont réduits.

À quoi sert la justice ? N’est-elle pas là pour sanctionner les propos qui tombent sous le coup de la loi ? Il n’y a rien à ajouter. Interdire et donc empêcher de vivre ceux dont les paroles ne nous conviennent pas nous ramène à l’atmosphère de délation répandue dans la société au temps de l’Occupation. Les censeurs de Dieudonné sont aussi troubles que leur cible. Quelle sera leur prochaine victime ? À quand l’interdiction de tel ou tel écrivain ? En fait, c’est déjà fait – nul besoin pour cela d’ameuter le peuple, le petit milieu des privilégiés aux commandes procède en douce aux exclusions qu’il décrète. Et nul besoin pour être exclu d’être antisémite, il suffit de porter une parole qui les remet en question.

Pendant ce temps, des sites violemment anti-musulmans, dont l’un, terriblement puant, fédère beaucoup de monde, peuvent continuer à dormir sur leurs deux oreilles, ni Valls ni Copé ni leurs copains ne songent à attaquer ces gens. Il est certain qu’il est plus facile d’agiter de l’air autour d’un saltimbanque plutôt que de mettre en œuvre des politiques de relèvement dans les banlieues et dans tout le pays, devenu une banlieue de lui-même, cette France réduite à une poignée d’impuissants aux commandes, auxquels ne reste plus, contre le peuple, que les armes du spectacle et de la censure, de la censure spectaculaire.

Le Hobbit, poésie de la sensation

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Je viens d’aller voir La désolation de Smaug. Merveille, le cinéma de Peter Jackson, ce cinéaste qui n’est pas néo-zélandais pour rien – je me rappelle le rugby de là-bas, les All Black et leur aka. Sens des forces et des puissances, mais aussi de l’agilité, de la grâce de l’esprit (folle élégance de Legolas au combat), poésie immersive, étourdissante, jaillissante. Trois heures de jouissance, et puis soudain c’est la fin et vous ne vouliez pas que cela s’arrête. Cinéma de la sensation, cinéma de combattant. J’aime le cinéma poétique, non pas le platement romanesque, comme tant de romans qui eux-mêmes ressemblent à des chroniques de faits divers. Le seul autre film que j’ai envie d’aller voir maintenant, après Snowpiercer que j’ai beaucoup apprécié aussi l’autre jour, c’est la dernière œuvre de Miyazaki. Tout le reste du cinéma que la critique nous vend ne me dit rien. Ce cinéma « humain, trop humain », comme dirait Nietzsche, ces histoires de sexe et d’amour tordues, de délires névrotiques divers… je veux bien croire que certaines sont tournées avec art, mais je n’aime pas marcher courbée, et tout ça est bas de plafond. D’autre part je ne pourrais aller voir certains films, si bien faits soient-ils, en oubliant qu’ils ont été réalisés par des types qui ont des cadavres dans le placard et n’en sont pas embarrassés – la sale affaire de Polanski est lointaine, mais celle de Woody Allen plus proche et la façon de faire de Kechiche avec les techniciens et les actrices me dégoûte aussi. Je ne cautionne pas ce genre de choses en achetant un ticket pour les nourrir. La mauvaise foi, le mauvais esprit, voire le mauvais comportement de certaines personnes transpirent nécessairement dans leurs œuvres et contaminent les esprits, qu’on s’en rende compte ou non. Dans Le Hobbit, on voit des architectures à la Piranèse, et si ce sont des lieux de désolation, du moins ils sont grandioses et ils ne sont là que pour que nous éprouvions avec les personnages, non pas comme dans trop de films ou de romans réalistes des jouissances morbides plus ou moins inavouées, mais le désir et le plaisir ardents de vaincre le mal, de sortir de là, de connaître en profondeur le monde, la vie, d’y avancer et en y avançant, de retourner à la gloire originelle.

Demain 2014

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L’arbre de vie dans la forêt la nuit, acrylique sur bois (Isorel) 18×30 cm

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Et malgré tout ce que m’ont fait subir un tas d’imbéciles, je suis et je serai toujours la même, la même que celle que j’étais aussi loin que je m’en souvienne, à l’âge de quatre ans, à l’âge de sept ans, à l’âge de quatorze ans, à l’âge de dix-sept ans, à l’âge de trente ans, de quarante-quatre ans, de cinquante-cinq ans. Et ainsi en est-il de chacun de vous. Certes il est possible de tuer un être humain, à force de lui faire du mal, mais pas de le changer, ni de le détruire. C’est-à-dire que même une fois mort, il est toujours ce qu’il fut toujours.

Alors qu’est-ce que l’appel à la conversion, au changement ? Un appel à vivre. Non pas à changer d’être, mais à changer de milieu. À quitter le milieu de la mort pour le milieu de la vie. À se laisser arracher à la mort par la vie. Qu’est-ce que le milieu de la mort ? Le mensonge. Qu’est-ce que le milieu de la vie ? La vérité.

Chaque homme sait très bien, au fond, s’il vit dans le mensonge ou dans la vérité. Souvent il ne le sait que très au fond, là où c’est sombre d’être si au fond, là où il ne regarde jamais. Mais s’il va y voir, il saura.

Chaque homme sait très bien, aussi, que le mensonge le perd, et que la vérité le sauve, même si elle semble moins facile, plus risquée, presque impossible parfois. Mais comme c’est le métier du skieur d’affronter la pente, c’est le métier de l’homme d’affronter la vérité. C’est alors, quand il s’y lance, qu’il peut commencer à connaître la délivrance qu’elle donne, et puis la grâce, et l’assurance de l’éternité. C’est alors qu’il peut savoir ce que c’est de marcher sur les eaux. De voler mieux qu’un oiseau. D’habiter partout. D’être pour toujours, au-delà du temps.

Femme dans la mosquée

Une femme dans la mosquée par Zarqa Nawaz, Office national du film du Canada

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Je ne suis pas allée à la Grande Mosquée de Paris depuis que les femmes doivent y prier à l’entresol. Je ne peux donc parler de cette nouvelle salle de prière. Je peux dire ce qu’il en était avant, avant novembre. Nous y priions alors au fond de l’unique salle de prière, dans un espace séparé par un rideau épais, qui ne nous empêchait pas d’entendre l’imam mais nous empêchait de le voir et de profiter de la vision de l’espace entier de la salle. Du moins entrions-nous par la porte principale et traversions-nous la magnifique mosquée, comme les hommes, pour nous rendre à la prière. Ce qui ne semble plus être le cas. Aux hommes qui prétendent aujourd’hui que peu importe le lieu où l’on prie, il faudrait demander : alors pourquoi l’architecture a-t-elle une si grande importance dans la construction des mosquées ? N’est-ce pas parce qu’elle est justement apte à faire entrer dans la prière ? Et s’il est aussi bon de prier dans un entresol à l’écart de la beauté de la mosquée, ou derrière un rideau ou une barrière, pourquoi ces hommes n’y vont-ils pas eux-mêmes et ne laissent-ils leur place aux femmes ? Ne serait-ce qu’en alternance ?

Je suis un peu étonnée de l’argument de la Grande Mosquée selon lequel l’affluence nécessitait ce déplacement des femmes dans une salle plus grande à l’entresol. Chaque fois que j’y suis allée prier en semaine, il y avait largement la place pour tout le monde. Le vendredi, la mosquée est comble et alors, les femmes comme les hommes prient également dehors dans la cour, les halls et le jardin de la mosquée. Les femmes se disposent derrière, selon la recommandation du Prophète -paix sur lui- et l’usage (qui doit éviter aux hommes la tentation de se laisser distraire par les derrières des femmes), mais il n’y a aucune séparation ; dans certains endroits, par manque de place, hommes et femmes sont tout proches, et tout se passe parfaitement bien.
Une jeune femme avec qui je priais m’a dit un jour qu’elle se faisait importuner dans la rue, à la sortie de la mosquée, par des hommes qui sortaient eux aussi tout juste de la prière, les jours de semaine. Cela lui était évidemment pénible. Il n’est quand même pas logique que ce soient les femmes qui paient de leur mise à l’écart les obsessions puériles de certains hommes. Que les imams leur fassent la leçon ! Et que les parents éduquent leurs filles et leurs garçons au respect de soi et de l’autre.

Quenelle, queue basse

Que de bruit pour une quenelle. Ceux qui s’en montent la tête, dans un sens ou dans l’autre, feraient mieux de voir qu’une quenelle, c’est tout mou, et en plus dirigé vers le bas, ça bande pas, c’est impuissant. Quant aux velléités ministérielles d’interdire les spectacles de Dieudonné, c’est du délire idéologique. Avec leurs façons arrogantes de légiférer et gouverner, les socialistes sont-ils en train de virer fascistes ? Le spectacle, c’est eux qui nous le font, comme depuis le début, comme on a fait élire Hollande, comme ils montent en épingle leurs sujets sociétaux, et maintenant le sinistre Dieudonné, façon, dirait-on, de faire oublier leur impuissance.

Sortir de soi

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Je suis allée voir Snowpiercer, qui m’a fait une forte impression. Avec ses thèmes du passage de portes (comme dans Derrière la porte), du chemin dans la neige (comme dans Voyage), du mal et du monde gelé (comme dans Forêt profonde), de l’avalanche (comme dans La Chasse amoureuse), de l’arche de Noé (comme dans Le Boucher, entre autres), d’un(e) grand(e) ours(e) (comme dans Lucy au long cours et À la Grande Ourse, texte ici présent), ce film coréen tiré d’une bande dessinée française rencontre ma sensibilité comme elle a rencontré celle de millions de spectateurs et de la quasi-totalité des critiques, tant en Corée qu’en France. Or il n’est pas encore distribué aux États-Unis. Pourquoi ? Parce que le producteur américain qui en détient les droits pour le monde anglophone veut pouvoir le couper et l’arranger de façon à ce qu’il puisse rencontrer le public américain. Ce que le réalisateur refuse. Nous voici devant l’un de ces cas d’enfermement des dominants dont je parlais il y a quelques heures. Ils ne peuvent pas rencontrer l’altérité, il leur faut d’abord la manipuler pour la rendre moins étrangère, moins universelle, plus assimilable, plus contenable entre leurs murs. Une telle humanité est une humanité en train de se nécroser.

Tout cela est bien imagé dans le film – et je me rappelais aussi, en le voyant, le jour où par erreur je suis entrée dans un train vide, qui est parti aussitôt. J’ai remonté interminablement tous les wagons déserts, jusqu’à la locomotive, où je suis entrée dans la cabine du conducteur. Le train s’est arrêté dans une lointaine banlieue, où il est passé au lavage automatique, comme les voitures – sauf que l’opération est évidemment beaucoup plus longue pour un train. Enfin j’ai pu descendre, traverser les voies, monter dans une draisine à bord de laquelle des mécaniciens m’ont ramenée à Paris. J’avais raté mon train mais j’ai pris le suivant et je suis arrivée à bon port, en Normandie, sur une plage du Débarquement. Ce fut une bonne expérience.

Honte sur les trafiquants d’hommes

Il faut absolument lire l’article de la Repubblica, en français sur Courrier International, sur « le sale business de l’accueil », à Lampedusa et ailleurs. Comment, au nom de la solidarité ou de la charité, voire de la « Miséricorde », des sociétés s’enrichissent sur le dos des migrants en encaissant de fortes subventions de l’État et de la Communauté européenne. Subventions visiblement non utilisées au profit des accueillis, instrumentalisés au contraire pour rendre ce commerce plus lucratif. Plus on les garde, plus on encaisse, pendant qu’ils sont condamnés à dormir et manger par terre dehors ou entassés dans des vieux conteneurs, et soumis à des traitements humiliants.

À lire aussi, dans PressEurop, le témoignage d’Ahmed, qui a tourné la vidéo de la séquence de désinfection à Lampedusa.

Dans le Sinaï, les migrants érythréens sont victimes d’un épouvantable trafic de la part de soldats érythréens et de Bédouins, avant de se retrouver, pour ceux qui y survivent, dans les centres de rétention d’Israël. À lire sur rfi. Ces jours-ci certains d’entre eux se sont échappés d’un centre et ont marché vers Jérusalem, pour faire entendre leur voix :