Refaire le monde en paix à Notre-Dame-des-Landes (et écouter un paysan du Larzac)

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© AFP / LOIC VENANCE

© AFP / LOIC VENANCE

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Le projet d’aéroport est donc abandonné. Bonne nouvelle. Maintenant, qu’on n’aille pas chercher la guerre civile dans ce bocage en y débarquant les troupes contre la population. Mieux vaut refaire le monde dans les ZAD, effectivement et pacifiquement, que dans les cafés du commerce, vainement.

Il y a une leçon à tirer de ce qui se passa au Larzac, où Mitterrand eut l’intelligence politique de ne pas provoquer l’affrontement, et de laisser le temps faire sur ces terres son œuvre fructueuse. En ces temps de si grand danger pour l’écologie de la planète, le témoignage de Léon Maillé, entre autres, est à méditer. Le voici :

« Si après avoir, en 1981, annulé l’extension du camp militaire du Larzac, le président Mitterrand avait expulsé les squatters, le laboratoire rural extraordinaire imaginé par les jeunes illégalement installés sur le plateau n’aurait jamais existé.
Ainsi, fait unique en France, l’admirable gestion collective, depuis 30 ans, des 6 300 ha appartenant à l’Etat et des 1 200 ha aux GFA militants n’aurait, elle non plus, jamais existé. Cela a permis l’éclosion d’une agriculture paysanne très diversifiée que nous les anciens, engoncés dans la mono-production roquefort, n’aurions jamais imaginée, encore moins osée. Transformation à la ferme, vente directe de fromage de brebis et chèvre, de viande d’animaux de plein air (bœuf, agneau, cochon…), très souvent en bio, auxquels il faut ajouter miel, artisanats divers, dresseur de chiens de berger, chèvres angora, et même fabrication de bière et d’apéritifs, etc.
En fait, chaque maison ou ferme vide dans les années 1970 est maintenant vivante. Ainsi, par endroit, on a doublé la population agricole et, pour mieux écouler ces produits fermiers, voilà 30 ans a été inventé ici le concept de marché à la ferme, largement repris ailleurs.
C’est le résultat du brassage d’idées provoqué par l’arrivée de tous ces jeunes de l’extérieur qui a été le levain de la revitalisation du causse. Ainsi, le prototype du premier rotolactor pour brebis a été inventé par… un natif du Pas-de-Calais, et le créateur de la magnifique coopérative des Bergers du Larzac (34 producteurs et 35 salariés) est venu de Nanterre reprendre une ferme vendue à l’armée. Du coup, ici on innove : ainsi plusieurs hameaux sont chauffés par un réseau de chaleur à la plaquette forestière locale, les toits des fermes hébergent des panneaux photovoltaïques, et depuis peu une Toile du Larzac (copiée sur une initiative de la Manche) amène Internet à haut débit via un collectif d’habitants.
N’oublions pas non plus ces débats de société engendrés sur le plateau, comme les combats contre la malbouffe, les OGM, la mondialisation libérale, les gaz de schiste, etc.
Ce tumulte local répercuté par les médias a été bénéfique à toute la région, au tourisme et à la vente des produits locaux. Lorsqu’on entend aujourd’hui des décideurs s’abriter derrière le droit pour justifier des expulsions à Notre-Dame-des-Landes, il faut leur rappeler que le droit n’est qu’une règle du moment, qui peut être modifiée, voire inversée. Exemple : l’arrachage des OGM était interdit (Bové a fait de la prison pour cela), maintenant ce sont les OGM qui sont interdits dans les champs, et c’est même l’Etat qui en a fait arracher !
Quant à notre « bergerie cathédrale » de La Blaquière, elle a été construite sans permis par des bénévoles, et financée en partie par le refus de l’impôt. Mais au final elle a quand même été inaugurée par un ministre de la République : Michel Rocard. En fait, c’est la légitimité qui devrait toujours l’emporter sur la légalité ; l’oublier, comme à ND-des-Landes, c’est aller à contresens de l’histoire. Et combien d’hommes politiques (De Gaulle, Mandela, Havel, etc.), après avoir enfreint la loi, sont un jour devenus président de leur pays.
Bref, heureusement que François Mitterrand n’avait pas eu l’idée saugrenue d’expulser les occupants d’alors… »
Léon Maillé
paysan retraité

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Le Combat Commence, par Kery James

Kery James a publié sur sa page facebook ce texte puissant, humble et prophétique, évoquant notamment le terrible projet de loi Réforme de la sécurité publique, approuvé la semaine dernière en première lecture à l’Assemblée.  Je le republie ici, avec d’autres voix fortes, dans la catégorie « Voix du monde« .

kery james-min*

En soutien avec le jeune Théo qui a subi une agression honteuse et perverse de la part de gens qui considèrent qu’il est « convenable » d’appeler un homme noir « bamboula », je partage avec vous ce lien qui permet de soutenir financièrement la famille dans cette épreuve qui sera sans aucun doute longue et douloureuse.

https://www.leetchi.com/c/solidarite-de-famille-luhaka

J’avais pour habitude de signer « Le Combat Continue ». Je vous le dis aujourd’hui  » Le Combat Commence »…

Le Combat Commence et il continuera tant que mes enfants, mes neveux et nièces, mes frères et sœurs, mes concitoyens et moi-même ne seront pas à l’abri de ce genre d’exaction perpétrée par des pervers, protégés par des lois, parfois votées par des Racailles.
Je fais référence ici au projet de loi précipité connu sous l’appellation de « Réforme de la sécurité publique » contre lequel s’élève déjà le syndicat de la magistrature.

Ce projet de loi dont très peu de gens parlent, vise à changer le statut de la police en lui octroyant un statut semblable à celui de la gendarmerie concernant l’usage des armes à feu.
Les conditions d’usage des armes seront donc élargies au-delà des cas de légitime défense et les policiers pourront désormais tirer sur un individu après sommation.

Avec cette loi, Adama Traoré ne serait peut-être pas mort asphyxié, il aurait suffi de le « descendre » après sommations… ou pas.
Tout comme je n’accepte pas qu’on stigmatise l’ensemble des banlieusards à cause des agissements d’une poignée d’entre eux, je ne jette pas l’opprobre sur tous ces policiers qui ne se sentent pas une obligation de solidarité face à l’indéfendable, face à l’inacceptable.

Je terminerai par rappeler que ce combat n’est pas seulement celui des quartiers populaires ni des noirs et des Arabes. Il n’appartient pas qu’à ces derniers de se mobiliser, ni qu’aux personnalités publiques qui en sont issues. Il serait appréciable que chanteurs, acteurs, footballers, journalistes, intellectuels et élus de tout bord, toute origine et couleur manifestent leur indignation et se mobilisent.

Car ce qui s’est passé avec Théo laisse présager que la répression des éventuels mouvements sociaux dans le futur sera terrible, voire barbare. Et il est certain qu’il va y avoir matière à organiser des mouvements sociaux dans les années à venir…

Le Combat pour que cette sauvagerie qui s’exprime en toute impunité cesse est celui de tout être humain sensible et sensé car l’un ne s’oppose pas à l’autre. C’est celui de tous les Français qui désapprouvent l’injustice.

Kery James

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Discours d’Angela Davis à la Marche des Femmes du 21 janvier 2017 (traduit en français)

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En ce moment difficile de notre histoire, rappelons-nous que nous, centaines de milliers, millions de femmes, de trans, d’hommes et de jeunes qui sommes ici à la Marche des Femmes, représentons les puissantes forces de changement déterminées à empêcher les cultures moribondes du racisme et de l’hétéro-patriarcat de se relever.

Nous reconnaissons que nous sommes les agents collectifs de l’histoire et que l’histoire ne peut être supprimée comme les pages web. Nous savons que nous nous rassemblons cet après-midi sur les terres indigènes et nous suivons la voie des premiers peuples qui malgré la violence génocidaire massive n’ont jamais renoncé à la lutte pour la terre, l’eau, la culture, leur peuple. Nous saluons particulièrement aujourd’hui le Sioux Rock Permanent.

Les luttes des Noirs pour la liberté, qui ont façonné profondément l’histoire de ce pays, ne peuvent être balayées d’un geste de la main. On ne peut pas oublier que les vies noires importent. Ce pays est ancré dans l’esclavage et le colonialisme : pour le meilleur ou pour le pire, là est le fond de l’histoire des États-Unis, une histoire d’immigration et d’esclavage. Ce n’est pas en propageant la xénophobie, en hurlant des accusations de meurtres et de viols, ni en construisant des murs, qu’on effacera l’histoire.

Aucun être humain n’est illégal.

La lutte pour sauver la planète, pour arrêter le changement climatique, pour garantir l’accès à l’eau sur les terres de Standing Rock Sioux, à Flint, au Michigan, en Cisjordanie et à Gaza ; la lutte pour sauver l’air : c’est le point de départ de la lutte pour la justice sociale.

C’est une marche des femmes et cette marche des femmes représente la promesse du féminisme contre les pouvoirs pernicieux de la violence étatique. Un féminisme inclusif et intersectionnel qui nous invite tous à nous joindre à la résistance au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à la misogynie, à l’exploitation capitaliste.

Oui, nous saluons la lutte pour 15 [pour un salaire minimum à 15$]. Nous nous consacrons à la résistance collective. La résistance aux milliardaires, aux profiteurs d’hypothèques et à la gentrification. Résistance à la privatisation des soins de santé. Résistance aux attaques contre les musulmans et les migrants. Résistance aux attaques contre les handicapés. Résistance aux violences étatiques perpétrées par la police et par le complexe industriel carcéral. Résistance à la violence sexiste institutionnelle et intime, en particulier envers les femmes trans de couleur.

Les droits des femmes sont les droits humains partout dans le monde et c’est pourquoi nous demandons liberté et justice pour la Palestine. Nous célébrons la libération imminente de Chelsea Manning et celle d’Oscar López Rivera, mais nous demandons aussi celle de Leonard Peltier, de Mumia Abu-Jamal et d’Assata Shakur.

Au cours des mois et des années prochaines, nous serons appelés à intensifier nos revendications de justice sociale, à devenir plus militants dans notre défense des populations vulnérables. Ceux qui défendent encore la suprématie de l’hétéro-patriarcat blanc masculin feraient bien d’y faire attention.

Les 1459 jours à venir de l’administration Trump seront 1459 jours de résistance. Résistance sur le terrain, résistance dans les salles de classe, résistance au travail, résistance dans notre art et dans notre musique.

Ce n’est que le début, et pour reprendre les mots de l’inimitable Ella Baker : « Nous qui croyons en la liberté, nous n’aurons de cesse jusqu’à ce qu’elle advienne ». Merci.

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Texte en anglais

Le courageux discours d’Andreï Makine à l’Académie française

L'écrivain d'origine russe Andreï Makine lors de son introduction à l'Académie Française, le 15 décembre 2016. © Patrick Kovarik / AFP

L’écrivain d’origine russe Andreï Makine lors de son introduction à l’Académie Française, le 15 décembre 2016. © Patrick Kovarik / AFP

 

M. Andreï Makine, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de Mme Assia Djebar, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2016, et a prononcé le discours suivant : à lire sur le site de l’Académie

Il vaut d’être lu en entier, en voici quelques passages, évoquant au regard de l’histoire, avec panache et courage,  les grands enjeux français et mondiaux de notre époque, dans une autre vision que celle, éhontément et exclusivement atlantiste, de la plupart des médias et de nos politiques :

Évoquant la visite de Pierre le Grand au printemps 1717 à l’Académie française puis à la Sorbonne :

« les deux académiciens eurent l’élégance d’initier Pierre aux secrets de leurs multiples activités. L’un d’eux cita, bien à propos, Cicéron, son dialogue De finibus bonorum et malorum. Les langues anciennes n’étaient pas encore considérées en France comme un archaïsme élitiste et la citation latine sur les fins des biens et des maux, traduite en russe par un interprète, enchanta le tsar : « Un jour, Brutus, où j’avais écouté Antiochus comme j’en avais l’habitude avec Marcus Pison dans le gymnase dit de Ptolémée […], nous décidâmes de nous promener l’après-midi à l’Académie, surtout parce que l’endroit est alors déserté par la foule. Est-ce la nature, dit Pison, ou une sorte d’illusion, […] mais quand nous voyons des lieux où nous savons […] que demeurèrent des hommes glorieux, nous sommes plus émus qu’en entendant le récit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages… »

L’enthousiasme de Pierre le Grand fut si ardent que, visitant la Sorbonne, il s’inclina devant la statue de Richelieu, l’embrassa et prononça ces paroles mémorables que certains esprits sceptiques prétendent apocryphes : « Grand homme, je te donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l’autre. » »

Au détour de son hommage à Assia Djebar, comme lui native d’une autre langue :

« Bien sûr le dilemme que nous avons vu surgir si puissamment dans l’œuvre d’Assia Djebar – une langue d’origine, perdue, une langue étrangère, conquise – tourmentait aussi ces francophones russes qui, victimes d’une mauvaise conscience linguistique, se mettaient parfois à dénoncer les méfaits de la gallomanie et l’emprise du cogito français sur l’intellection russe. Le dramaturge Fonvizine consacra une comédie à cette influence française corruptrice des âmes candides. Son héros, un peu simplet, clame sans cesse : « Mon corps est né en Russie mais mon âme appartient à Paris ! » Fonvizine compléta cette satire en écrivant ses fameuses Lettres de France où, au lieu de moquer les Russes, lui qui a rencontré Voltaire trois fois, il s’en prend à certaines incohérences de la pensée française : « Que de fois, écrit-il, discutant avec des gens tout à fait remarquables, par exemple, de la liberté, je disais qu’à mon avis, ce droit fondamental de l’homme était en France un droit sacré. Ils me répondaient avec enthousiasme que “le Français est né libre”, que le respect de ce droit fait tout leur bonheur, qu’ils mourraient plutôt que d’en supporter la moindre atteinte. Je les écoutais, puis orientais la discussion sur toutes les entorses que j’avais constatées dans ce domaine et, peu à peu, je leur découvrais le fond de ma pensée – à savoir qu’il serait souhaitable que cette liberté ne fût pas chez eux un vain mot. Croyez-le ou non, mais les mêmes personnes qui s’étaient flattées d’être libres me répondaient aussitôt : “Oh, Monsieur, mais vous avez raison, le Français est écrasé, le Français est esclave !” Ils s’étouffaient d’indignation, et pour peu que l’on ne se tût pas, ils auraient continué des jours entiers à vitupérer le pouvoir et à dire pis que pendre de leur état. » »

et citant de nouveau, un peu après, Fonvizine :

« « Il faut rendre justice à ce pays : il est passé maître dans l’art du beau discours. Ici, on réfléchit peu, d’ailleurs on n’en a pas le temps, parce qu’on parle beaucoup et trop vite. Et comme ouvrir la bouche sans rien dire serait ridicule, les Français disent machinalement des mots, se souciant peu de savoir s’ils veulent dire quelque chose. De plus, chacun tient en réserve toute une série de phrases apprises par cœur – à vrai dire très générales et très creuses – et qui lui permettent de faire bonne figure en toute circonstance. » Reconnaissons-le, ce jugement reste actuel si l’on pense au langage politique et médiatique d’aujourd’hui. »

Retournant à Assia Djebar et toujours mettant en perspective le passé, l’histoire, et le présent :

« Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française ! Or, il n’en est rien ! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens. Les quelques rares Russes présents à la réception de Marc Lambron lui ont été infiniment reconnaissants d’avoir évoqué un fait d’armes de plus ou plus ignoré dans cette nouvelle Europe amnésique. Marc Lambron a parlé de l’escadrille Normandie-Niémen, de ses magnifiques héros français tombés sous le ciel russe en se battant contre les nazis. Oui, ce sont ces cimetières-là, cette terre où dorment les pilotes légendaires, oui, cette mémoire-là que les Russes préfèrent associer à la francité.

Comme tous les livres engagés, les romans d’Assia Djebar éveillent une large gamme d’échos dans notre époque. Ces livres parlent des massacres des années cinquante et soixante, mais le lecteur ne peut s’empêcher de penser au drame qui s’est joué en Algérie, tout au long des années quatre-vingt-dix. Nous partageons la peine des Algériens d’il y a soixante ans mais notre mémoire refuse d’ignorer le destin cruel des harkis et le bannissement des pieds-noirs. Et même les mots les plus courants de la langue arabe, les mots innocents (le dictionnaire n’est jamais coupable, seul l’usage peut le devenir), oui, l’exclamation qu’on entend dans la bouche des personnages romanesques d’Assia Djebar, ce presque machinal Allahou akbar, prononcé par les fidèles avec espoir et ferveur, se trouve détourné, à présent, par une minorité agressive – j’insiste, une minorité ! – et sonne à nos oreilles avec un retentissement désormais profondément douloureux, évoquant des villes frappées par la terreur qui n’a épargné ni les petits écoliers toulousains ni le vieux prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Il serait injuste de priver du droit de réponse celle qui ne peut plus nous rejoindre et nous parler. À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondial globalitaire ?

Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à… Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument ? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient ? »

(…)

Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela : dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. « Je ne lis pas de romans », se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. Entre Trafalgar et Austerlitz, pour ainsi dire. Ces arrogants incultes oublient la force de la plume du général de Gaulle, son art qui aurait mérité un Nobel de littérature à la suite de Winston Churchill. Ils oublient, ces ignorants au pouvoir, qu’autrefois les présidents français non seulement lisaient les romans mais savaient en écrire. Ils oublient que l’un de ces présidents fut l’auteur d’une excellente Anthologie de la poésie française. Ils ne savent pas, car Edmonde Charles-Roux n’a pas eu l’occasion de leur raconter l’épisode, qu’en novembre 1995 le président François Mitterrand appelait la présidente du jury Goncourt et d’une voix affaiblie par la maladie lui confiait : « Edmonde, cette année, vous avez fait un très bon choix… » Par le pur hasard de publication, cette année-là le Goncourt couronnait un écrivain d’origine russe, mais ça aurait pu être un autre jeune romancier que le Président aurait lu et commenté en parlant avec son amie et la grande femme de lettres qu’était Edmonde Charles-Roux. »

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J’ai eu la chance de me trouver un jour devant les chutes du Niagara avec Assia Djebar -je me souviens qu’elle espérait le Nobel pour Adonis – et une autre fois de me trouver quelques jours à Prague invitée en même temps qu’Andreï Makine – et il m’avait raconté le temps où, jeune immigré en France, il s’était construit, pour y vivre, une cabane dans la forêt landaise : une force d’âme.

Andreï Makine a été accueilli sous la coupole par « un plaidoyer pro-russe inattendu » de Dominique Fernandez.

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« La photo d’Ai Weiwei reconstituant la mort d’un petit réfugié ne devrait pas exister », par Nitasha Dhillon

J’ai traduit de l’anglais ce texte lu ici sur hyperallergic.com, où l’on peut voir l’image en question. 

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Je vois cette image et je m’interroge. Les questions se pressent dans ma tête. L’état pourri du monde de l’art, des États-Unis à l’Inde et à la Chine, m’éclate au visage.

Pourquoi cette image a-t-elle été faite, et pourquoi circule-t-elle ? Je reconnais comme tout le monde la figure internationale : il s’agit d’Ai Weiwei, le célèbre activiste et artiste, qui attire l’attention sur le sort des réfugiés syriens. Et je m’interroge.

Est-ce qu’un privilégié au cœur compatissant pense que c’est à cela que ressemble aujourd’hui l’activisme ou l’art engagé ? Cela que je regarde, stupéfiée de sa stupidité, est-il l’effet d’un simple manque d’imagination, d’une tentative de se servir de sa position privilégiée dans le combat pour la justice sociale, en une stratégie qui aurait terriblement mal tourné ?

Je me souviens des mots de Gayatri Spivak : « l’histoire est plus grande que la bonne volonté personnelle » et : « élever les consciences est trompeur… c’est une façon d’éviter d’accomplir son devoir » ; et « la philanthropie de haut en bas n’est pas grand-chose ». Elle m’aide à regarder l’image et à mieux réfléchir à propos d’Ai Weiwei et de notre communauté d’artistes.

Je vois d’avance venir la polémique sur la liberté de l’artiste et la liberté d’expression et de création, et je me demande si je dois en dire plus ou plutôt renoncer à perdre mon temps. Mais je dois assumer le fardeau, maintenant que j’ai dit que cette image ne devrait pas exister. Ai Weiwei devrait présenter des excuses, qui pourraient s’exprimer de diverses façons, selon les raisons qui l’ont conduit à faire cela :

- C’était une impulsion.

- Je ne sais pas mieux.

- Je l’ai fait pour l’argent.

- J’ai manqué de temps.

- Ce n’est ni de l’art ni de l’activisme.

Peut-être n’est-ce pas de l’ « activisme » mais de l’ « art politique », si cette distinction peut être de quelque utilité ici. Tu as marché sur la plage avec un photographe, qui a pris un avion pour prendre ta photo, et là tu as rejoué la mort d’un enfant, et ça a été édité, imprimé et exposé à la foire commerciale de l’India Art Fair. La photo a circulé sur les médias sociaux, sur CNN, dans bien d’autres médias. Et de nouveau, je m’interroge. Comment vois-tu le rôle de l’artiste qui fait de l’art politique ? Il faut sûrement se demander, comme le fit un jour Grace Lee Boggs pour nous rappeler que l’art politique vaut la peine : « Quelle heure est-il à l’horloge du monde ? »

T’es-tu demandé ce qu’est un réfugié quand il n’y a pas d’État-nation ? Cette question se pose dans le monde entier aujourd’hui. La crise des réfugiés syriens n’est-elle pas liée aux soulèvements arabes, au changement de climat, aux changements géopolitiques au Moyen Orient et en Afrique du Nord, à la perpétuation de la colonisation de la Palestine et à la redéfinition des cartes par l’Occident dans ces régions ?

Ton « art » tombe tellement à plat face à toutes ces questions… ça fait mal de voir qu’au nom de l’art et au nom de l’activisme, le rôle de l’artiste reste stagnant et inchangé – une partie du tout, un rouage de la machine de ce monde de l’art capitaliste et néolibéral qui contribue à maintenir le statu quo. Un monde qui nous regarde passivement aller de crise en crise, comme si elles étaient sans lien et sans rapport, et participe à faire les guerres et les réfugiés, les dépossessions et le désastre climatique, le néocolonialisme et la suprématie blanche, la dette écrasante qui ne connaît pas de frontières, d’autant plus palpable… mais tel est l’état de l’art. Comme je l’ai dit dans #OCCUPYWALLST: A Possible Story :

Comme nous le savons, l’art est corrompu, épuisé et faible. Nous voyons des œuvres de maîtres postmodernes vendues à des banquiers pour des millions de dollars comme signes de capital culturel et objets d’investissements financiers. Nous voyons de scintillants édifices de la richesse culturelle bâtis sur le dos de travailleurs hyper-exploités – les pyramides et colisées du XXIème siècle. Nous voyons la prétendue « pratique sociale » qui consiste en une bureaucratisation bien financée du désir de communauté des peuples aliénés. Et nous voyons des « plates-formes discursives » théoriquement averties qui parlent de démocratie radicale, d’écologie militante et même de communisation, tout en reculant à l’idée de déployer leurs ressources considérables, les compétences et les potentiels, pour construire un mouvement. Ce n’est plus acceptable.

Nous attaquons l’art pour libérer l’art de lui-même. Non pour mettre fin à l’art, mais pour libérer ses facultés d’action directe et d’imagination radicale. L’art ne se dissout pas dans la vie dite réelle. Il revitalise la vie réelle en la rendant surréelle. Nous attaquons l’art pour nous entraîner à la pratique de la liberté. Et imaginer un processus sans fin d’expérimentation, d’apprentissage et de perte, de résistance et de construction sur le terrain inexploré d’une rupture historique.

Tu veux aider les réfugiés. On ne peut aider sans être en accord. Tu n’es pas en accord. Dans les mots du poète et théoricien Fred Moten sur la solidarité, que tu devrais lire de toute urgence, « La coalition émerge du fait que tu reconnais que c’est foutu pour toi, de même que nous avons reconnu que c’est foutu pour nous. Je n’ai pas besoin de ton aide. J’ai juste besoin que tu reconnaisses que cette merde te tue, toi aussi, quoique beaucoup plus doucement, pauvre connard, tu saisis ? »

Tu saisis ?

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« Les caricatures », par Shailja Patel

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Les caricatures de viol sont drôles s’il est inconcevable pour vous que vous puissiez être violé. Si vous vivez dans une bulle de privilège de genre qui vous isole de toutes les conséquences de la culture du viol.

Les blagues sur le sida sont drôles si vous n’avez jamais aimé quelqu’un qui est mort du sida. Si vous vivez dans une bulle qui vous permet de ne pas savoir que des millions d’Africains sont morts, des milliers d’hommes gays sont morts, de l’indifférence criminelle de l’Etat et du négationnisme. Parce qu’ils n’étaient, après tout, que des Noirs et des pédés. Du matériel de comédie, non des vies qui méritent le deuil.

Les caricatures d’Ébola sont drôles. Sauf si votre partenaire est un médecin de santé publique, forcé de choisir tous les jours entre traiter des patients sans vêtements de protection ou les abandonner pour sauver sa propre vie.

Les caricatures du prophète Mohammed nu, à quatre pattes, l’anus présenté comme cible, sont du fourrage à ricanement anti-clérical. Sauf si vous et la moitié des hommes et des garçons et des enfants et des bébés que vous connaissez et aimez s’appellent Mohammed.

Sauf si vous et vos frères, cousins, cousines, pères, fils et amis courez chaque jour le risque d’être arrêtés et fouillés sans raison et au hasard, de subir des palpations, des fouilles au corps et dans les orifices, au sein de la Forteresse Europe Éclairée. Because they can. Parce qu’ils le peuvent.

Sauf si votre grand-père Mohammed a été violé et castré par les Français dans leurs camps de concentration en Algérie.

Sauf si votre mère survit au harcèlement quotidien et aux menaces de violence des voyous du Front national dans sa banlieue en invoquant la miséricorde du Prophète pour les ignorants.

Sauf si tous les corps nus dans les photos de torture d’Abou Ghraib vous ressemblent. Des hommes nus à plat ventre, perdant leur sang, traînés en laisse par des soldats américains souriants. Des hommes nus empilés en sculptures de chair par de jeunes GI’s radieux, le pouce levé. Des fesses brunes de Mohammed marquées de brûlures de cigarettes comme des toiles de peau pointillistes. Des Mohammeds encagoulés et câblés, saignant de la bouche, des oreilles et de l’anus, tandis que leurs tortionnaires rient et prennent la pose. Des hommes nus violés qui vous ressemblent, qui ressemblent à votre frère, à votre père, à l’homme que deviendra votre bébé chéri.

Sauf si vous et vos amis faites circuler des témoignages tels que les sales histoires de survivants au viol anal de la CIA, également connu comme réhydratation par voie rectale. Des survivants au viol oral de Guantanamo, également connu comme gavage. Parce que vous avez besoin de témoigner avant que cela ne vous arrive à vous. Cest une règle de survie.

Sauf si votre petite sœur est rentrée en sanglots la semaine dernière et a crié qu’elle ne retournerait jamais à l’école, l’école dont vos parents rêvaient pour elle avant sa naissance. Il a fallu des heures de cajoleries et de consolation pour en tirer une explication. Le tyran qui fait de sa scolarité un enfer a trouvé une délicieuse nouvelle cruauté, qui la suit au-delà de l’école comme une étiquette électronique à la cheville. Il a mis cette caricature sur le tableau blanc de la classe et l’enseignant l’a laissée là toute la journée comme une leçon de liberté d’expression.

Texte traduit avec l’aimable autorisation de l’auteur, Shailja Patel. Le texte original en anglais est ici. Le site de la poétesse .

« Joyce Carol Oates, Russell Banks et 143 autres écrivains protestent contre le prix de la liberté d’expression pour Charlie Hebdo »

Par David Walsh

2 mai 2015

Le nombre des auteurs opposés à la décision prise par le PEN américain de décerner un prix de la Liberté d’expression au magazine satirique et anti-musulman français Charlie Hebdo, dont les bureaux à Paris ont été attaqués par des terroristes en janvier, se monte maintenant à 145.

Parmi les plus éminents des signataires se trouvent les romanciers Joyce Carol Oates et Russell Banks, l’écrivain dominicain-américain et lauréat du prix Pulitzer Junot Díaz, les dramaturges Eve Ensler et Craig Lucas, le scénariste et acteur Wallace Shawn, l’auteur de nouvelles Deborah Eisenberg, l’acteur, dramaturge et monologuiste Eric Bogosian, le poète serbe-américain Charles Simic, l’écrivain nigérian Chris Abani, l’écrivain de fiction Nell Freudenberger, l’écrivain et professeur de fiction Janet Burroway, l’historien et journaliste Russell Shorto, et l’auteur de nouvelles Lorrie Moore.

Peter Carey, Teju Cole, Rachel Kushner, Michael Ondaatje, Francine Prose et Taiye Selasi, prévus pour être chefs de table, avaient déjà annoncé qu’ils se dissociaient du dîner de gala du PEN le 5 mai prochain.

Dans leur lettre de protestation, après avoir condamné l’attaque de Charlie Hebdo comme «révoltante et tragique », les 145 soutiennent que la décision de décerner le prix de « la liberté d’expression courageuse » au magazine français ainsi que les critères utilisés par le PEN pour établir ce choix ne sont «ni clairs ni indiscutables. » Les protestataires continuent en soulignant qu’«il y a une différence essentielle entre le fait de soutenir fermement l’expression qui viole l’acceptable, et celui de récompenser avec enthousiasme une telle expression. »

Les 145 membres du PEN affirment que des éléments de « puissance et de prestige » sont présents dans la production de tout type de travail, y compris la satire. « Les inégalités entre la personne qui tient la plume et le sujet fixé sur le papier par ce stylo ne peuvent pas, et ne doivent pas, être ignorés. »

Ils continuent: «Pour une partie de la population française qui est déjà marginalisée, assiégée et victime, une population façonnée par l’héritage de diverses entreprises coloniales de la France, et qui comprend un grand pourcentage de musulmans pieux, les caricatures de Charlie Hebdo sur le Prophète doivent être considérées comme destinées à provoquer davantage d’humiliation et de souffrance « .

La lettre et la campagne d’opposition prennent un degré d’indépendance de pensée et de courage. L’attaque contre les bureaux de Charlie Hebdo a été le signal d’un vaste flot de commentaires hypocrites et égoïstes en Amérique du Nord et dans les médias européens. On nous a dit à plusieurs reprises que l’attaque terroriste islamiste à Paris représentait une menace fondamentale pour la liberté d’expression et les principes d’une société démocratique, droits et principes chers aux gouvernements occidentaux, et qu’elle a démontré, une fois de plus, que les musulmans fanatiques haïssaient nos « libertés ».

Ce déversement de camelote par les gouvernements et les institutions politiques dans le processus de déchiquetage des droits démocratiques, s’accompagna à travers l’Europe d’une accélération des efforts pour mettre en œuvre des mesures d’État policier. Les actions répressives proposées ou prises en France, au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne et ailleurs ont été préparées longtemps avant l‘attaque du 7 janvier, qui a simplement servi de prétexte. En outre, l’affaire Charlie Hebdo est inévitablement devenue une partie de l’argument général en faveur de l’intervention impérialiste au Moyen-Orient, destinée à « extirper » la menace terroriste.

La décision du PEN de récompenser Charlie Hebdo doit être vue dans ce contexte politique, dans le cadre de l’effort pour légitimer la bigoterie anti-musulmane et l’appui du public pour la « guerre contre le terrorisme. »

La biographie politique de Suzanne Nossel, directrice exécutive du PEN et ancienne fonctionnaire du Département d’État des États-Unis, éclaire le genre d’opération que ce doit être. Nossel est sur le dossier partisan de « combiner à la fois la puissance dure, la force militaire, la coercition avec ce qu’on a appelé la puissance douce ; la diplomatie, l’appel de la culture américaine, ses habitants, les liens économiques. » Elle prône de « choisir judicieusement entre un large éventail de différents outils », à savoir entre bombes et propagande. Le prix Charlie Hebdo est une instance de cette dernière.

Les 145 membres du PEN ont jeté des bâtons dans les roues de cette entreprise, ce qui a provoqué des cris d’indignation dans les cercles riches de l’ex-gauche et des ex-libéraux. L’action des écrivains protestataires mérite d’être félicitée et, de plus, a une certaine signification objective. Il y a un certain temps qu’un corps d’artistes ou d’intellectuels n’avait pris position sur une telle question.

La situation politique est en train de se briser. Certaines personnes prennent position ; d’autres, y compris les personnes qui prenaient une posture de «gauchistes» depuis des décennies, sont révélées pour ce qu’elles sont, un peu plus porte-parole de l’établissement et de l’appareil d’État. Une polarisation politique et morale se déroule devant nos yeux.

La défense de la récompense à Charlie Hebdo par Katha Pollitt, chroniqueuse à The Nation, est significative, sinon particulièrement choquante. Pollitt, comme tout autre apologiste de la publication française, choisit d’ignorer le contexte politique, la montée du racisme anti-musulman et la légitimation du Front national néo-fasciste en France, la «guerre contre le terrorisme» sans fin et les interventions impérialistes au Moyen-Orient.

Elle affirme benoîtement que Charlie Hebdo « est un petit magazine satirique dirigé par de vieillissants gauchistes des sixties » et qu’il « ne se moque pas des musulmans. » En fait, comme un point de vue dans le WSWS l’a noté en janvier, « Charlie Hebdo a facilité la montée d’une forme de politisation du sentiment anti-musulman qui a une ressemblance troublante avec l’antisémitisme politisé qui a émergé comme un mouvement de masse en France dans les années 1890. Dans son utilisation de caricatures grossières et vulgaires qui véhiculent une image sinistre et stéréotypée des musulmans, Charlie Hebdo rappelle les publications racistes bon marché qui ont joué un rôle important dans la promotion de l’agitation antisémite qui a balayé la France lors de la célèbre affaire Dreyfus ».

Pollitt, comme un certain nombre d’autres irrités par la protestation des 145 écrivains (l’ex-libéral, pro-guerre Nick Cohen en Grande-Bretagne, par exemple), s’identifie avec ces «vieillissants gauchistes des sixties» qui ont viré brusquement à droite et qui considèrent la population musulmane pauvre en France et la classe ouvrière dans son ensemble avec mépris. Ce sont des « oiseaux d’une plume ».

Elle suggère que la « gauche » est « désespérément confuse au sujet de l’islam: la moitié du temps nous nous rappelons les uns les autres que les fondamentalistes violents comme ceux qui ont commis les meurtres Charlie Hebdo sont une infime fraction de 1,6 milliard de musulmans dans le monde, qui sont ordinaires, des personnes non-violentes de bonne volonté, et l’autre moitié du temps, nous en parlons comme si les meurtriers étaient là pour redresser des torts réels et compréhensibles, même si la cible est mal choisie. Qu’en est-il ? « 

Il est significatif que Pollitt raille ici, tant la possibilité que la majorité des musulmans pourrait être « des personnes non-violentes ordinaires de bonne volonté » et qu’il pourrait y avoir de «réels torts» à redresser. En fait, le terrorisme est une faillite politique et une réponse réactionnaire à de «vrais torts », la longue histoire de l’oppression coloniale au Moyen-Orient et le pillage impitoyable toujours en cours de la région par les grandes puissances, ainsi que l’hostilité et la brutalité de l’institution politique française, de droite comme de «gauche», envers la population immigrée.

Si le terrorisme, en fait, n’est pas une réponse à de «vrais torts», alors qu’est-ce  que c’est ? Il doit y avoir une certaine qualité de «terroriste» inhérente à la population musulmane ou à l’islam comme religion. Est-ce ce que croit Pollitt? Elle devrait nous en dire plus. Ses références démagogiques aux « fondamentalistes violents» et aux «assassins» font écho à la langue de la presse de droite caniveau.

Les socialistes combattent l’influence de la religion sur les masses populaires par la dénonciation de, et l’opposition à, la misère sociale qui génère le retard idéologique, et non par des attaques cyniques et méprisantes « satiriques » sur ceux qui ont des croyances religieuses. Pollitt parle en tant que représentante de la petite bourgeoise américaine auto-satisfaite, bien indifférente aux conditions et aux sentiments des opprimés.

Pour être franc, Charlie Hebdo était une provocation raciste et crasseuse. Son émergence comme feuille anti-musulmane a quelque chose de commun avec l’apparition des pro-guerre, des films pro-CIA tels que ceux de Kathryn Bigelow The Hurt Locker et Dark Zero Trente, Fury de David Ayer, Sniper de Clint Eastwood et autres. Les éléments les plus corrompus salignent dans la défense de la guerre coloniale et de la violence impérialiste.

La défense de Charlie Hebdo par Pollitt est méprisable.

Sa cécité et son hypocrisie sont presque accablantes. La ligne rédactionnelle de Charlie Hebdo, commente-t-elle à moment donné, « en effet, est blasphématoire. N’est-ce pas une chose honorable pour la gauche ? « Et plus tard, elle fait valoir :  » N’avons-nous pas besoin d’écrits et d‘illustrations qui repoussent les limites de l’acceptable ? « 

Pourtant c’est la même chroniqueuse qui s’est jointe à la campagne pour salir et discréditer Julian Assange en 2010, face à de fausses allégations d’agression sexuelle visant à arrêter les révélations de WikiLeaks sur l’entreprise criminelle impérialiste des États-Unis.

Face à quelqu’un dont l’activité était véritablement « blasphématoire » et « honorable » et véritablement « repoussait la limite de ce qui est acceptable », et par conséquent était exposé à des persécutions par le gouvernement américain et ses alliés, par des forces de renseignement et de police innombrables, par les plus puissants médias, Pollitt se tint du côté des persécuteurs. Où était son zèle pour la « liberté d’expression », alors ?

Sur la base des allégations d’agression sexuelle montées de toutes pièces contre Assange par les autorités suédoises, Pollitt a écrit que «quand on en vient au viol, la gauche ne comprend toujours pas. » Incroyablement, la chroniqueuse de Nation a suggéré que le fondateur de WikiLeaks appartenait à la catégorie des «célébrités de renommée mondiale » qui tentent de rester impunies pour leurs crimes. Son hostilité à Assange a éclaté sur la page.

L’instinct de classe est infaillible. L’ex-de-gauche Pollitt a participé à la campagne contre Assange, qui a légitimement gagné l’inimitié des élites mondiales dominantes. D’autre part, elle soutient Charlie Hebdo, qui se moque des pauvres et des sans-pouvoir. Telle est la logique de son évolution et celle de toute une catégorie sociale.

J’ai traduit ce texte de l’écrivain David Walsh lu ce matin sur le World Socialist Web Site

Les leçons de Nasreddine Hodja

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Voici deux des petites histoires du fameux sage plein d’humour subtil de la tradition musulmane  :

 

C’est en courant et sautant dans tous les sens qu’un jour de marché Nasreddine Hodja cria dans la foule « Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! ».

Tantôt en faisant une accolade à l’un, tantôt en embrassant le front de l’autre, et de répéter incessamment « Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! ».

Surpris par si peu de pudeur et de retenue de la part de Nasreddine dans sa joie, un commerçant lui demande :

– Eh ! Nasreddine ! Quelle est cette si bonne nouvelle pour toi ? Ne nous laisse pas assister à ta joie sans qu’on en sache la raison !

– La bonne nouvelle, répondit-il d’un air surpris par la question ? J’ai perdu mon âne ! Dieu soit loué !

– Comment ? Tu te réjouis de la perte de ton âne au lieu d’en être triste, continua interloqué un autre villageois ?

– Evidemment, rétorqua Nasreddine d’un air innocent ! Si j’avais été dessus je serais moi aussi perdu!

***

Un jour au café, tous sont en train de se vanter de leurs exploits militaires. « Et toi ? », dit quelqu’un, en se tournant vers Nasreddine ?

« Moi ? Un jour, sur le champ de bataille, j’ai coupé la jambe d’un ennemi d’un seul coup d’épée. »

« Pourquoi pas sa tête, comme font les autres ? »

« C’était impossible : quelqu’un lui avait déjà coupé la tête. »

***

Laissons l’âne nommé Pensée Unique se perdre sans nous, avec ses adeptes aux têtes coupées.

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Le grand dragon

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Je suis allée voir El Gran Dragon, documentaire sur les hommes de la forêt d’Amazonie et leur connexion avec les plantes qui guérissent. Hommes, forêt et connaissance menacés par l’exploitation industrielle, comme les indigènes péruviens, dont le nombre passa de douze millions à un million, le furent par les colons et les évangélisateurs qui condamnèrent leur savoir.

Connexion est un mot qui revient fréquemment au cours du film. Ces hommes sont connectés avec leur environnement naturel, ils en font partie. Des ethnologues comme Jeremy Narby aussi bien que le poète penseur Antonin Artaud se sont intéressés à leur mode d’entrée dans une autre dimension par la « mère des plantes », leur enseignante. Quand la science occidentale comprendra que la clé qui lui manque est là, l’humanité fera un grand pas.

Il est inutile de demander à un voyageur

Des conseils pour construire une maison.

Le travail ne sera jamais achevé.

Citation du Livre des Odes, un ouvrage chinois, par Bruce Chatwin, dans son livre capital sur les aborigènes australiens, Le Chant des pistes.

« Les psychiatres, les politiciens, écrit ensuite Chatwin, les tyrans nous assurent depuis toujours que la vie vagabonde est un comportement aberrant, une névrose, une forme d’expression des frustrations sexuelles, une maladie qui, dans l’intérêt de la civilisation, doit être combattue. Les propagandistes nazis affirmaient que les Tziganes et les Juifs – peuples possédant le voyage dans leurs gènes – n’avaient pas leur place dans un Reich stable. Cependant, à l’Est, on possède toujours ce concept, jadis universel, selon lequel le voyage rétablit l’harmonie originelle qui existait entre l’homme et l’univers. »

Aujourd’hui on confond souvent voyage et tourisme. Le voyage est spirituel, ou il n’est pas. Ceux qui ont réellement voyagé savent que le voyage commence vraiment quand ils deviennent eux-mêmes le voyage. Les habitants de la forêt, les habitants de leur espace, même s’ils ne font que se déplacer dans leur environnement immédiat, y voyagent réellement, en communion spirituelle avec le cosmos. Avec le chemin qu’ils deviennent eux-mêmes (et qui désoriente tant les sédentaires).

« Les manifestations des jeunes étudiants à Paris pour Leonarda Dibrani ont été une bouffée d’air frais et un appel à nos consciences », par Manuel Garcia Rondon

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photo Gonzalo Fuentes/Reuters

 

Traduction d’un texte de Manuel Garcia Rondon, secrétaire général de l’Union Romani, paru sur le site de l’organisation ce 21 octobre 2013.

 

J’imagine la scène. On dirait le scénario d’un de ces films sur la Seconde Guerre mondiale, où l’on voyait comment la SS mettait en œuvre la persécution de tous ceux qui étaient différents, sa mission étant de les faire disparaître de la face de la terre. On savait qui était l’ennemi. C’est pourquoi il fallait l’éviter pour rester vivant.

Le problème actuel est que dans une Europe globalisée, dans l’Europe de la Protection Sociale et des Droits Civiques, il se produit des choses qui font dresser les cheveux sur la tête, et génèrent un état d’insécurité chez tous ceux qui sont à la recherche d’une nouvelle vie, pour eux-mêmes et pour leur famille. Et qui dans bien des cas, quand ils essaient de s’adapter aux normes de la société qui les accueille, se retrouvent maltraités, vilipendés, traités comme s’ils étaient la peste, celle qui envahit jadis l’Europe médiévale.

Si nous nous plongeons dans les commentaires en ligne, certains d’entre eux font peur. Que reste-t-il de l’esprit citoyen ? Dans ce cas français, comment peut-on trouver une justification dans les faits commis par un parent ? Ces faits n’étaient rien d’autre que celui d’être en situation irrégulière dans le pays. Il est vrai que les règles doivent être respectées, mais cette famille était en train de faire de grands efforts pour s’intégrer dans la société française et elle se conformait aux exigences (scolarisation, résidence fixe…) pour régulariser sa situation. Mais cela n’a pas suffit, et par trois fois, selon les autorités, la régularisation leur a été refusée.

Leonarda Dibrani, adolescente de quinze ans, rom d’origine kosovare, née en Italie, participait à une activité scolaire de son collège, comme le reste de ses camarades. Elle était inscrite dans ce collège depuis quatre ans et son dossier scolaire était très bon, de même que celui de sa sœur, inscrite dans le même établissement – ce qui prouve que cette famille se trouvait dans un processus d’inclusion et de normalisation sociale correspondant aux normes établies par la société du pays d’accueil.

Que se passe-t-il ? Comment certains citoyens d’un pays qui a pour valeurs l’égalité, la fraternité et la légalité, peuvent-ils en venir à cette extrémité, à la plus absolue absence de solidarité ? Nous les Roms, sommes-nous la cause de leurs problèmes ? Qu’ils se révoltent contre les vraies causes de leur situation. Ortega y Gasset disait déjà dans son essai La révolte des masses, publié en 1929, comment les gouvernants peuvent créer un problème pour détourner l’attention des citoyens et la porter où cela les arrange, en la déviant des vrais problèmes qui les touchent.

Nous les Roms nous ne pouvons pas être les boucs émissaires de tout ce qui se passe en Europe. Selon les différents traités et accords qui régissent la cohésion territoriale, l’équité est constamment transgressée.

Il faut assumer la nouvelle réalité européenne. Bruxelles et Strasbourg ne réagissent pas avec la célérité que cette situation requiert. Des valeurs, des droits se perdent… alors que commence à briller par son absence l’État-Providence, et que tout ce qui a été accompli depuis les XIXème et XXème siècles se dilue comme un sucre dans l’eau.

Il est clair que les marchés dirigent la politique, et l’Europe, comme on le voit, n’est pas prête pour l’élargissement des états membres. Car cela n’a pas signifié une croissance, un potentiel dans l’ordre économique et politique, mais a plutôt généré un haut degré d’absence de solidarité et l’idée, chez une partie des citoyens européens, que leur manque de ressources vient des compensations économiques perçues par les pays de fraîche adhésion, favorisant la lutte pour les ressources économiques et les territoires.

Certains partis politiques et leurs dirigeants se servent de ces faits dans un but électoral évident. Le bulletin de vote est plus important que la citoyenneté et la défense des droits de l’homme. Et cela, comme je l’ai déjà dit, en détournant l’attention de l’électeur vers l’ennemi à battre, à savoir les immigrés, cause de tous ses malheurs, comme le manque d’emploi, la baisse des salaires, la réduction du pouvoir d’achat, le manque de révision des accords salariaux, la privatisation de la santé publique, le manque de ressources dans le budget appliqué à l’éducation…

Dans ce contexte se produit une montée des partis d’extrême-droite, avec leur discours défendant la pureté des compatriotes et attaquant les étrangers, lesquels sont la cause de leurs malheurs et s’approprient ce qui leur appartient – ce discours qui se propage dans les classes laborieuses et principalement dans les classes moyennes en décadence et récemment appauvries, qui sont celles qui souffrent le plus de la crise économique. Les données fournies par différentes études et enquêtes d’opinion révèlent qu’elles sont devenues une pépinière de voix pour ces partis fascistes et xénophobes.

Je viens d’entendre une autre nouvelle, alarmante. Si les élections avaient lieu aujourd’hui en France, Le Pen pourrait les gagner. Sans compter qu’en Suède, société modèle, le SD, parti d’extrême-droite, lors des dernières élections a remporté vingt sièges. En Hollande, Belgique, Danemark, Italie, Autriche, Hongrie, Roumanie, Suisse, Grèce, au Royaume-Uni et dans d’autres pays, l’extrême-droite est en hausse, accédant à la législature et à des positions importantes dans un certain nombre de pays.

Le scénario des années 30 du siècle dernier, après la Grande Dépression, se répète.

Comme l’a dit le psychologue Burston : « Dans les périodes où les gens se sentent menacés et perdent confiance, ils sont plus réceptifs aux distorsions, aux demi-vérités et aux mensonges. » Il a signalé aussi que dans ces moments les gens sont plus réceptifs à la propagande, la majorité « simplement ne réfléchissent pas aux allégations de leurs dirigeants, ou aux conséquences qui semblent en résulter. Adolf Hitler le savait pertinemment ». L’extrême-droite monte dans de telles circonstances parce qu’elle offre des réponses simplistes à des problèmes extrêmement complexes, et parce qu’elle a mis au point des stratégies rhétoriques efficaces pour inciter les gens à voter contre leurs propres intérêts à long terme.

Cependant je suis soulagé de lire que, quoique neuf ans après, la Cour de Strasbourg a condamné la France pour des expulsions de Roms menées en 2004, comme il ne pouvait en être autrement ; à partir des instances gouvernementales et de l’union des démocrates européens, nous avons donc à réussir à éradiquer cette plaie. Les manifestations des jeunes étudiants à Paris nous ont donné une leçon de citoyenneté et de solidarité. Nous devons en prendre bonne note, et nous réveiller de la léthargie dans laquelle nous nous trouvons. Consolider l’Europe fut difficile, mais actuellement, cela devient de plus en plus difficile à maintenir. L’attitude de ces jeunes a été une bouffée d’air frais et un appel à nos consciences.

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Précédents points de vue sur l’affaire :

Le très humain portrait de la famille Dibrani par Miguel Mora : « Les Dibrani, apatrides d’Europe »

La vive protestation du leader hindou Rajah Zed contre la déportation de Leonarda et les conditions faites aux Roms 

La réaction du cardinal André Vingt-Trois : « Qu’ils mangent de la brioche »

« Les Dibrani, apatrides d’Europe », par Miguel Mora

Il faut aller dans la presse espagnole, dans El Pais, pour trouver un article humain sur la famille de Leonarda. Bien souvent les médias français n’ont su que faire du vacarme autour de cette affaire, sans nous présenter les personnes autrement que comme à la foire, des gens très attachants pour qui les regardait fraternellement, mais pour d’autres vite rendus antipathiques, tant par les témoignages uniquement à charge contre eux, que par une mise en scène qui ne leur donnait jamais vraiment la possibilité de s’exprimer autrement que dans l’émotion de l’immédiateté, dans l’hystérie générale. J’ai traduit cet article comme j’ai pu, n’étant pas hispanophone, parce que je crois qu’il faut le lire et le donner à lire.

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L’arrestation digne des années 30 de Leonarda Dibrani, une lycéenne francophone rom de quinze ans, née et élevée en Italie, mais d’origine kosovare, alors qu’elle était en pleine sortie scolaire, et sa déportation immédiate, ainsi que celle de sa famille (ses parents et cinq de leurs sept enfants, âgés de 17 mois à 17 ans), ont déclenché une énorme tempête politique à Paris. À 2500 kilomètres à l’est, au Kosovo, l’affaire ne soulève qu’un intérêt marginal. La famille Dibrani s’est retrouvée à Mitrovica, une ville séparée en deux depuis qu’en 1999 l’OTAN a bombardé le Kosovo, une ancienne province serbe qui a proclamé son indépendance en 2008.

Au nord de la ville, laide et sans âme, vivent les Serbes, qui représentent 10 % de la communauté kosovare ; au sud, les Albanais et quelques milliers – on ne sait pas combien en réalité – de Romanis, Ashkalis et Égyptiens (connus sous l’appellation RAE), les trois ethnies roms historiques du Kosovo.

Mais personne ne semble ressentir la moindre curiosité pour cette famille dont le fondateur a quitté le Kosovo il y a trente-huit ans, qui s’exprime aujourd’hui en romani, en français et en italien, et qui est récemment arrivé d’un lointain endroit de France appelé Pontarlier.

La maison où sont logés les Dibrani, accordée par le Ministère de l’Intérieur kosovar, qui se targue d’exercer une discrimination positive envers les Roms, est une petite maison à étage déglinguée mais digne, qui donne sur un petit jardin à l’arrière et que les nouveaux arrivants partagent avec d’autres kosovars – non roms – expulsés de l’Union Européenne.

Depuis 2011, l’Allemagne et la France estiment que la République du Kosovo est non seulement un État légitime mais aussi un « État sûr », et cette décision politique leur a permis de renvoyer chez eux des milliers de membres – roms ou non roms – de la diaspora kosovare, constituée d’environ deux millions de personnes, un chiffre qui selon le dernier recensement national est équivalent à celui de la population qui vit à l’intérieur du pays.

Les Dibrani sont devenus célèbres en Europe et leur maison, avec des enfants de tous les âges, n’arrête pas de recevoir des visites. Presque tous ceux qui y mettent le nez sont français. Journalistes en quête de copie. La présence kosovare se limite à un policier et un fonctionnaire, envoyés par le ministère de l’Intérieur pour gérer les papiers des Dibrani et les aider à gérer l’intense trafic de photographes, de caméras et de journalistes de la presse écrite qui cherchent à réaliser l’entretien définitif avec Leonarda.

La jeune fille, enjouée, gracieuse et dotée comme son père de sourcils fournis, sourit sans arrêt et crâne comme une adolescente : « Je suis une star, dit-elle, mais je veux juste retourner à l’école avec mes amis, mes profs et mon copain. »

Son père, Resat Dibrani, reçoit l’envoyé d’El Pais avec sa femme Djemilah à huit heures moins le quart du matin, quand les Français et compagnie dorment encore. C’est un homme un peu corpulent, avec un visage large, un regard direct et des yeux gris. Quant à elle, elle est fort sombre de peau et de cheveux, vêtue de noir, les sourcils très épilés, pareille à une Sicilienne ou à une Andalouse.

La première surprise est de constater que les Dibrani parlent entre eux un italien parfait, et que ce sont des gens qui ont beaucoup vécu. La deuxième, d’apprendre que Mme Djemilah n’est pas née dans les Balkans mais à Caltanissetta, en Sicile. Et la troisième, c’est qu’ils ne sont pas mariés – nous vivons ensemble, disent-ils – et qu’ils sont devenus un couple, dormant ensemble pour la première fois, dans un camp rom de Secondigliano, le quartier sensible de Naples par excellence.

La grande ironie de cette histoire, symptomatique des absurdités commises durant des décennies ou des siècles par une grande partie de l’Europe envers la communauté rom, et de la défiance que beaucoup d’entre eux ressentent envers les pouvoirs publics, est que la majeure partie de cette famille, que les médias pendant une semaine ont appelée kosovare, n’est pas née et n’a jamais vécu au Kosovo.

Comme la dame exaltée qui répondit l’autre jour au téléphone chez Albert Jeannin, le maire de Levier, où vécut la famille Dibrani, le dit avec raison : « Ils ne sont pas kosovars, ils sont tsiganes. »

Eh bien, oui. Les Kosovars qui ont mis le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls, aux pieds des chevaux de l’opinion publique ; les Kosovars qui ont fait descendre dans la rue à Paris des milliers de lycéens, exigeant que l’école soit un sanctuaire et que nul élève ne puisse être arrêté ni expulsé, et les Kosovars qui ont été envoyés au Kosovo les 8 et 9 octobre par un vol de Lyon à Pristina avec escale en Allemagne, parlent à peine le kosovar (ou l’albanais), sont nés dans l’Union Européenne et l’ont parcourue d’un bout à l’autre.

Sur les huit Dibrani qui, ces derniers quatre ans et huit mois, ont demandé par cinq fois l’asile politique et un permis de séjour en France – tout cela sans succès -, un seul est kosovar. Les autres – pas tous – connaissent à peine le nom du Kosovar.

Monsieur Dibrani les énumère : « Daniel, 24 ans, né à Naples, est maintenant en Ukraine avec son épouse ; Erina, 22 ans, vit en France avec son mari, mais elle est née à Faro, dans la province de Pesaro, au nord de l’Italie, de même que Maria, 17ans, Leonarda, 15 ans, Rocky, 12 ans, Ronaldo, 8 ans, et Hassan, 5 ans. Et Médina, la plus jeune, est née le 10 juin 1912 en France.

Je suis né ici, à Mitrovica, il y a 48 ans, et je suis le seul qui ait des papiers, un passeport yougoslave très usé que j’ai fait faire il y a 34 ans, quand j’ai quitté le Kosovo pour aller faire mon service militaire à Zagreb dans l’armée de Tito. On m’a dit au ministère de l’Intérieur qu’en réalité nous n’avons pas le droit d’être kosovars, mais il paraît qu’ils vont régler cela. »

Depuis 2001, l’Allemagne et la France ont envoyé des milliers de Roms au Kosovo. Et pourquoi les autres Dibrani n’ont-ils pas de papiers ? Ils sont nés en Italie, et là-bas si vous n’avez pas au moins un parent italien vous ne pouvez pas avoir la nationalité avant vos 18 ans, ils exigent du sang italien », répond Djemilah. Et vous-même, n’êtes-vous pas née à Caltanissetta ? « Oui, mais alors c’était la même chose ! »

L’exode de la famille a commencé en 1986, raconte Resat. « Je suis né le 2 septembre 1967 à Mitrovica. En ce temps-là nous étions des dizaines de milliers de Gitans à Mahala, une ville-camp qui était tout près d’ici. Mais mon père était un ivrogne et un coureur de jupons, il est parti de la maison et j’ai eu une enfance difficile. Je suis allé vivre avec ma grand-mère et des femmes m’ont allaité. Hier j’ai essayé d’aller voir l’une d’entre elles, et j’ai appris qu’elle était morte », se souvient monsieur Dibrani, qui dans son adolescence fut marchand de chaussures et de bijoux, et avait un bagout de vendeur de tapis.

« Quand ma grand-mère est morte j’avais neuf ans, et je suis allé avec ma tante. J’ai rencontré Djemilah en 1989. Elle avait treize ans et elle ne m’a pas plu, elle était trop effrontée, elle portait des décolletés plongeants… sa sœur était plus jolie mais elle était plus petite et timide… Quand j’ai eu l’âge de faire mon service militaire, j’ai été chauffeur des officiers pendant un an. À la fin je suis retourné à Mitrovica, mais comme mon frère aîné était parti à Naples, et comme je ne l’avais pas vu depuis vingt ans, j’ai décidé d’aller en Italie. »

« Je le jure sur mon père mort, dit la mère, nous n’avons jamais demandé l’aumône, ni rien fait d’horrible. Nous sommes des gens normaux. » Les parents de Djemilah étaient des Roms d’origine croate, eux aussi sont partis en Italie pour travailler comme ferrailleurs en 1969. « Ils ont travaillé à Palerme, à Messine, dans de nombreux endroits. Je suis née en Sicile parce qu’ils vivaient là depuis longtemps. Mais ensuite nous sommes partis pour Naples, nous sommes retournés en Croatie, nous sommes allés en Espagne », dit-elle.

« Nous étions jeunes et nous avons vécu de nombreuses années comme des nomades, sans frontières », poursuit son mari. « Où nous entendions dire que nous pourrions vivre en paix, nous y allions. J’ai vendu des roses à Séville, des mouchoirs en Belgique, du tabac en Allemagne… jusqu’à ce que nous nous installions à Fano, où le Conseil municipal nous a beaucoup aidés et où j’ai pu me mettre à la collecte de vieilles affaires et au nettoyage de jardins ».

« Je le jure sur mon père mort , dit Djemilah, nous n’avons jamais demandé l’aumône, ni vendu une fille, ni rien fait d’horrible. Nous sommes des gens normaux, croyants, qui aiment la famille. Une fois à Naples, par erreur, ils ont mis Resat en prison, mais ils lui ont donné un chèque à la sortie, et tout ».

La saga de ces apatrides est typique, non seulement de par leur optimisme vital et leur allergie aux patries et aux papiers – vestige peut-être d’un ADN méfiant des recensements, habituellement préludes de pogroms – mais aussi de par quelques autres coutumes fort mal vues en cette Europe néolibérale et bourgeoise.

Leur histoire, faite de voyages, de liberté, d’aventures et d’évasion, tout à la fois fait envie et donne le vertige. Elle est à la fois l’incarnation et le revers du rêve européen : des gens qui parlent trois ou quatre langues, et qui vont de pays en pays, libres comme l’air.

Mais c’est en même temps le signe de l’incapacité de l’UE à assumer la libre circulation des pauvres, de son mépris pour la reconnaissance des droits fondamentaux et le respect de sa minorité ethnique unique, qui a d’ailleurs été en partie exterminée pendant l’Holocauste : 800 000 Roms sont morts dans le Porraijmos (« la Dévoration », en romani).

Peut-être l’histoire de Leonarda pourra-t-elle servir à ce que les politiques et les citoyens qui considèrent les Roms comme responsables de crises qui n’ont rien à voir avec eux, comprennent que ce peuple est devenu nomade par nécessité, et qu’il a cessé de l’être seulement là où on a réussi à changer la haine en main tendue, ou à mesure que leurs enfants ont été scolarisés et qu’ils ont compris que seule une bonne éducation pouvait garder le sens radical de la liberté que leur ont légué leurs ancêtres.

Si les dix millions de Roms européens sont le produit d’une diaspora très ancienne, et de l’histoire qu’ont écrite les dictateurs à coups d’expulsions, depuis les Rois Catholiques jusqu’à Hitler et Franco, au cours des quarante dernières années leur survie a dépendu des décisions des leaders démocratiques européens. Et leur niveau de vie s’est nettement amélioré dans les endroits où l’on a conduit des politiques d’intégration à long terme, comme en Espagne. « Nous avons de la famille partout. Mais nous voulions rester en Italie, presque tous y sont nés et nous avions une belle maison avec un jardin, près de la mer », dit la mère.

« Tout allait bien, jusqu’à ce que Silvio Berlusconi dise qu’il fallait jeter tous les Roms du pays, dit le père. C’était avant et après les élections de 2008. Le gouvernement italien n’a pas hésité à faire un recensement, prenant les empreintes digitales, tolérant des attaques motorisées et des incendies de campements, et déportant les Roms en masse. La fuite d’Italie des Dibrani vers la France a coïncidé, en 2009, au point culminant de cette offensive. « Nous sommes partis deux jours avant d’être expulsés. L’avocat m’a dit qu’ils allaient nous envoyer en Croatie, alors nous avons pris la fourgonnette, et nous sommes partis par San Remo jusqu’à Orléans ».

 

Miguel Mora, El Pais, 18 octobre 2013